Ce n'est qu'un petit jeu, mes frères

De
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Amedyaz est un poète algérien établi en région parisienne. Un matin, il est arrêté lors d'un contrôle d'identité. C'est ainsi qu'il se retrouve au commissariat où il lui sera donné de rencontrer quelques personnages hauts en couleur comme Vieux-Loup, le clochard philosophe, Sibbous, jeune issu de l'immigration, qui ne parvient pas à se guérir de son idylle avec une Touarègue du Hoggar... A travers les récits des uns et des autres, c'est un regard original qui est jeté sur les rapports entre l'Algérie et la France.
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782296179462
Nombre de pages : 260
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CE N'EST QU'UN PETIT JEU, MES FRÈRES

L.Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr @L'Ha~ttan,2007 ISBN: 978-2-296-03857-8 EAN : 9782296038578

Idir AMER

CE N'EST QU'UN PETIT JEU, MES FRÈRES

roman

L'Harmattan

«

Il demande au ciel ses plus belles étoiles et à la terre ne suffit à calmer la tempête de ses désirs.
»

ses joies les plus sublimes, mais rien de loin ni de près

GOETHE, Faust, traduction de Gérard de Nerval, GF-FLAMMARION / Texte intégral, 1964

« Et chacun de s'écrier Ce garçon-là est un démon»

Lounès MATOUB, chanteur berbère d'Algérie, 1956-1998

«

Ceux qui tracent des autoroutes savent exactement

combien de ponts ils doivent construire mais ceux qui empruntent les chemins, ils ne savent pas sur combien de pierres ils vont trébucher et c'est tant mieux pour le voyage.» Arezki LARBI, artiste berbère d'Algérie

Tu n'as que des aliments qui ne rassasient pas; de l'or pâle qui sans cesse s'écoule des mains comme le vif-argent; un jeu auquel on ne gagne jamais. GOETHE, Faust
(c
)).

1. Le jeu stupide de pile ou face: lancement Attention, tu vas tout perdre! Attention à ce jeu diabolique, tu vas tout perdre, je te dis! C'est-à-dire que tu vas perdre l'essentiel. C'est-à-dire. Que. Tu. Vas. Perdre. Ton. Ame. Oui, ton âme, mon petit camarade! Les deux amis étaient là, assis à califourchon sur ce vieux pan de mur qui menace de s'écrouler à tout moment mais qui reste debout contre vents et marées, qui a toujours été là, de mémoire d'homme. Ils étaient là, face à face. L'un, hilare, avec sa gueule d'enfer. L'autre, sourire crépusculaire sur sa face d'ange. Allez, sors-la, sors-la, ta foutue pièce dorée à l'or fin de Taiwan, sors-la donc. Et ferme-la un peu, tes discours me fatiguent. Sors-la, ta satanée pièce, et que lejeu de massacre commence enfin! Et il l'a donc sortie, l'autre. L'autre gueule d'enfer. L'a sortie, sa satanée foutue pièce pourrie à l'intérieur mais dorée à l'or fin de Taiwan. L'a sortie en fredonnant un vieux chant de Slimane AZEM, un vieux chant de derrière les fagots pour amateurs de figues sèches:

Ô le beau fruit chatoyant Véreux hélas au-dedans

Regarde-les donc, ces fiers et rudes montagnards de Kabyles, toujours une chanson au bec! Laisse donc le vieux Slimane tranquille, laisse le vieux barde reposer en paix et sors-la, ta maudite pièce!

6

Astre à la lumière argentée, lune silencieuse,

daigne pour la
c(
)).

dernière fois jeter un regard sur ma peine! GOETHE, Faust

Il chemine sur ce sentier baigné par le clair de lune. Sûr, il s'est bienfait avoir, cette fois. Il ajoué et il a perdu. Tout perdu, comme l'avait annoncé l'autre sinistre plaisantin? Peut-être pas. Ce clair de lune n'est-il pas le même que celui de là-bas, làbas d'où il vient? Il est vrai que cela manque ici de cailloux et encore plus de rochers. Il est vrai que la végétation n'est pas vraiment la même. Point d'oliviers ployant sous le poids de ces merveilleux fruits verts, noirs, bleu nuit. Point de figuiers de Barbarie hérissés de ces incroyables fruits verts, jaunes, rouges. Point de genêts épineux aux petites fleurs jaunes... Mais ce clair de lune, ce miracle de clair de lune! Qui, en réalité, suggère plus qu'il n'éclaire. Pour qui sait voir. Ce clair de lune qui prodigue à la terre ses caresses. Oui, qui caresse. Contrairement à ces monstruosités qui aveuglent ce qu'elles sont censé éclairer, qui en font des proies pour les ennemis du mystère. Oui, le clair de lune sait être délicat avec le mystère. N'est-il pas, en effet, fils de la Nuit et, partant, allié de la Poésie? Il chemine et il se demande: et moi, où en suis-je ? Et moi et moi et moi le moi est haïssable mais enfin et moi et moi et moi ah pauvre de moi ah pauvre de moi où puis-je où pourrais-je me situer? Nom d'un chien, où puis-je, où pourrais-je... Perdu, pour sûr, ill 'est. Entre ombre et lumière. Au milieu de cette brume que même le bienfaisant clair de lune ne pourra jamais déchirer. Cette sorte de brume qui

vous tire - ou plutôt qui semble vous tirer

tantôt

vers l'ombre, tantôt vers la lumière et qui se désole,

la garce, de ne pouvoir - voyez-vous, mon bon monsieur, croyez m'en, mon bon monsieur - de ne
pouvoir offrir que cela. Il chemine sur ce sentier baigné par le clair de lune et il s'efforce de débusquer quelque raison d'espérer. L'image qui vient de lui traverser l'esprit vient illuminer sa face: l'espoir est une drôle de bête qui peut se manifester parfois sous la forme d'un lièvre... Bah, tu pourras toujours te nourrir de métaphores, faute de perdrix, on mange des grives, si on en trouve, faute de quoi il faudrait bien se rabattre sur encore plus menu... Sûr qu'il est perdu mais ce miraculeux clair de lune n'est-il pas là pour suggérer des sorties de secours à ceux qui savent lire entre les rayons? Pourquoi l'autre sinistre plaisantin ne parle-til que de perte? Un bilan ne consisterait-il donc qu'à pointer exclusivement le négatif de nos existences? Oui, perdus les oliviers, oui, perdus les rochers, oui, perdus les genêts épineux, oui, perdus les chacals, oui, perdus les figuiers de Barbarie... Oui, perdus tous ces êtres auxquels il était relié par des fils invisibles, tous ces êtres qui le nourrissaient comme l'enfant à naître est nourri par le cordon ombilical. Qui le nourrissaient? Qui le nourrissent encore, qui le nourrissent toujours! Mais dans la douleur. Dans cette si banale douleur de l'absence qui fait crisser les fils invisibles comme 8

un doigt crochu pinçant horriblement une corde de guitare. Et la vie devient une fausse note. Oui, une fausse note, parfois, la vie, qu'il faut alors s'empresser de corriger. Ne jamais renoncer à l 'harmonie, même à la plus fugitive de ses manifestations! Allez, musique, musique et que la musique illumine laface obscure de la Terre!

9

Après l'incroyable clair de lune de cette nuit sublime, après un sommeil bercé de rêves cotonneux, revoilà la lumière du jour. Il se redresse à moitié, jette un regard vers celle qui dort à ses côtés. Il effleure la joue de sa femme dont il sent la main serrer doucement la sienne. Il se penche pour le baiser matinal, juste sous l'oreille puis il coule un regard vers le berceau: le petit félin dort paisiblement. Avant le petit déjeuner, il s'installe en silence devant la fenêtre, savourant le calme qui baigne son modeste logis. S'asseoir là, sans rien attendre, sans projet, prolonger un peu la douceur de cette nuit. . . Encore un coup d'œil par-dessus le berceau: le petit félin dort toujours du sommeil du juste. Allez, courage, il faut se décider à sortir! En refermant la porte derrière lui, il songe que le bonheur - il n'y renoncera jamais - qu'il avait poursuivi durant des années à travers cette aimable planète était peut-être à portée de sa main: une chanson à la radio, le petit déjeuner... Ah ! le petit déjeuner! Un café au lait, une tartine pour commencer et un café noir pour finir... Depuis quelques jours, il s'efforce de se lever de bonne heure pour guetter l'apparition du soleil mais surtout pour observer les oiseaux au bord de la rivière. Il s'engage sur la route, ses jumelles autour du cou. Au niveau du carrefour, il remarque un mouvement inhabituel mais n'y prête pas trop 10

attention, occupé qu'il est à suivre des yeux le vol d'un héron.
-

Vos papiers!

Il s'arrête, se frotte les yeux et entend encore une fois le même ordre, lancé furieusement.
- Vos papiers!

Cette fois, il sait qu'il ne rêve pas. Il sait aussi que l'arme qui est braquée sur lui n'est pas un joujou. Il effleure machinalement ses jumelles, comme pour se rassurer.
-

Alors, on peut les voir enfin, vos papiers?

Mes papiers, des papiers? C'est tout ce qu'ils veulent, ces honorables messieurs? Pas de problème: nous sommes noyés sous des tonnes de paperasse! Je vais les leur donner, mes papelards, à ces frères humains, mes semblables, un peu énervés, certes... peut-être simplement mal lunés... Mal lunés, ha! ha! ha ! Pas comme moi, alors là avec ce formidable clair de... Bien sûr que je vais les leur donner, mes papelards, et avec quel plaisir! Tiens, si ces chers messieurs pouvaient me débarrasser de toute ma paperasse, de cette plaie des temps modernes... Je m'en vais les leur donner, ça les calmera certainement... Il fouille vainement dans ses poches.
- Vous savez, je suis simplement sorti faire un tour.

Depuis quelques jours, je me lève tôt... pour observer les oiseaux, vers la rivière, là-bas... Les coloris et la musique des tchiw-tchiw, rien de tel pour démarrer une journée sous les meilleurs auspices!
Il

Soudain, il remarque le cadavre gisant à quelques mètres de là. Une tâche rouge s'étale sur le haut de l'uniforme. Les mains sont posées délicatement sur le képi. Certains cultivent l'élégance jusque dans la mort. Il porte une deuxième fois la main à ses jumelles. Geste absurde. Dérisoire. Maintenant, il est tout à fait conscient de la gravité de la situation.
- Allez, on l'embarque!

Avant de monter dans le fourgon, il jette un regard circulaire sur le décor où une mauvaise pièce venait de se jouer ou plutôt qui ne fait que commencer pour lui. Moi qui rêvais de m'exprimer un jour sur les planches! ironise-t-il. De l'autre côté de la route, une moto quelque peu amochée gît contre le tronc d'un arbre rabougri. Repose en paix, toi aussi, beau tas de ferraille! Les deux policiers qui l'encadrent gardent le silence tandis que le chauffeur n'arrête pas de pester: saloperie de saloperie de saleté de saloperie! De temps à autre, il enlève sa casquette qu'il abat rageusement contre la banquette, à côté de lui, pour la reprendre en exhalant un profond soupir. Est-ce qu'on m'aurait arrêté si j'étais en costume? Est-ce qu'on m'aurait arrêté si je m'étais rasé? Est-ce qu'on m'aurait arrêté si j'avais un bel attaché-case? Un bel attaché-case! Un souvenir affleure à sa mémoire. Un jeune de son village lui avait un jour lancé, sans méchanceté du reste: «On

aimerait bien te voir avec une valise diplomatique on ne dit pas attaché-case, là-bas... Personnellement, je serais fier de toi. A quoi bon amasser des 12

diplômes si on n'a pas de valise diplomatique? Quitter l'Université avec des tas de diplômes mais

sans valise diplomatique, à quoi ça sert? » Sacré
Moumouh ! On ne l'aurait jamais arrêté, lui, malgré son teint basané. Le chauffeur vient une nouvelle fois d'abattre sa casquette sur la banquette.
- Saloperie de saloperie de saleté de saloperie! Et

celui-là, regardez-le, hein, les gars! Il prétend qu'il est sorti uniquement pour mater les oiseaux. Et où, je vous le demande? Au bord de la rivière.
- Vous ne me croyez pas mais, depuis le début du

printemps, je le fais quasiment tous les matins; ça vous réconcilie avec le monde.
- Vous vous foutez de la gueule du monde, oui! Au

bord de la rivière, on va pêcher les poissons, pas les oiseaux!
- Je vais vous dire, moi: ce monsieur, c'est un

spécialiste des oiseaux; un ornithorynque, ça s'appelle, lance fièrement un autre flic. Ha ! Ha ! Ha ! Et avec ça, certains continuent à douter de notre niveau intellectuel! Le troisième qui s'efforce de garder son sérieux, intervient pour les réprimander:
-

On vient d'avoir un blessé et vous, tout ce que

vous trouvez comme hommage, c'est de rigoler bêtement! Les autres ne répliquent pas. Le promeneur matutinal exhale un soupir de soulagement: l'homme allongé est donc simplement blessé et moi qui croyais que... Puis il s'interroge de nouveau. Est-ce qu'ils 13

m'auraient arrêté si j'étais en costume? Mon costume de mariage, tiens, c'est celui-là que je devrais mettre, et tous les jours! Le seul que je possède d'ailleurs. Allergique à l'uniforme. Pauvre idiot: tu as oublié, à tes dépens, la force du paraître dans la société de consommation. Costume le jour + pyjama la nuit + rasage le matin = pas de pépin. Prop' sur lui. Au lieu de cela, monsieur fait de la résistance avec ses jean-tee-shirt-baskets. Sans parler de cette tignasse bouclée. Regardez-moi. Regardez comme je reste jeune et rebelle. Tu peux être fier avec ton allure d'adolescent attardé! Voilà où t'ont mené ton imprévoyance et ton aveuglement, mon pauvre! En menottes, entre deux agents de la force publique, à l'arrière d'une voiture de police. Avant de franchir le portail du commissariat, il se retourne de façon théâtrale et lève les yeux au ciel. Ô miracle! Le héron! Le héron! laisse-t-il échapper faiblement. Et il se prend à rêver qu'il devient lui-même oiseau. Un oiseau, pas forcément un rapace à l'envergure majestueuse comme il le souhaite depuis toujours, un corps avec des ailes, voilà, un corbeau même, pourquoi pas? Puis, il se reprend et lance joyeusement aux trois hommes en uniforme, comme pour leur remonter le moral:

«Quelle belle journée on va avoir!

»

Comme en

écho, le soleil vient darder ses premiers rayons sur cette ville quelconque d'une banlieue parisienne quelconque.

14

Elle est encore au lit. Sans ouvrir les yeux, elle allonge le bras vers le deuxième oreiller. Sa main ne rencontre que le vide. Elle se met péniblement sur son séant. La lumière qui filtre à travers les interstices l'encourage à se lever. Quelle belle journée! Ô douceur printanière! Son regard se porte sur la rivière: une symphonie où l'eau, la lumière et le vent conjuguent leurs talents. Puis, sans trop savoir pourquoi, la jeune femme entonne un air que son poète de mari fredonne souvent ces derniers temps: C'est un temps contre-nature... Un temps à craindre le pire... Il fait beau à n'y pas croire... Il fait beau comme jamais... Elle apprécie Aragon mais ce poème-là ne l'inspirait guère. Pourquoi donc continue-t-elle de se répéter ces quelques vers - dans le désordre, peut-être, elle ne sait pas trop? Elle finit par détacher son esprit du spectacle de la rivière pour s'intéresser à un autre tableau. Sur la table: le beurrier, le pot de confiture, le grand bol pour le café au lait, la petite tasse pour le café noir, le couteau, la petite cuiller et les miettes. La petite tasse et ses petits motifs berbères. Les miettes pour le diable comme son grand dadais de compagnon ne manque jamais de le rappeler. Un vieux souvenir de jeunesse, du temps d'avant les soucis: le grain de blé ou d'orge que les enfants laissaient toujours sur l'épi... pour le chitane, pour le 15

diable, disaient-ils... Un vieux rite, une vieille superstition, une survivance du paganisme, probablement... Enfin, tout est en ordre, si l'on peut dire. Rassurée, elle se dirige vers la cuisine.

16

Je suis ailleurs,

comme et que

soit dérangé.

vous, mon cher voisin: qu'on se fende tout aille au diable; pourvu que chez moi GOETHE, cc Faust
)).

la tête rien ne

2. Vieux-Loup

Une fois à l'intérieur du commissariat, il faut bien se rendre à l'évidence: la poésie n'est plus de mise. Les oiseaux, la rivière, les poissons, les libellules, c'est déjà un autre univers, une autre époque, peut-être aussi... Des flics l'air mi-grave mi-blasé Comme dans un mauvais polar Et puis la triste humanité Des petits délinquants Des prostituées Des pochards Comme dans un mauvais polar Lorsqu'on est lecteur ou spectateur, ce genre littéraire et cinématographique peut procurer du plaisir, malgré ou plutôt à cause des fleuves d'hémoglobine sans quoi il serait dénué de tout intérêt... Soudain, un éclair traverse son esprit: le polar ne serait-il qu'une modalité du cauchemar, à moins que ce ne soit le contraire? Puis, il se souvient qu'il n'est ni dans la position du lecteur ni dans celle du spectateur. «A quoi bon théoriser? » lâche-t-il à haute voix. Le policier qui est assis à son bureau sursaute et, d'un geste malencontreux, renverse sa tasse de café. S'ensuit une belle bordée

d'injures: «Et zut, mon café! Espèce de blaireau!

Tu peux pas la fermer?

»

Une fois calmé, le gradé

examine attentivement la tête du blaireau en question et il est bien forcé d'admettre qu'il n'en est pas vraiment un. En réalité, ils appartiennent tous les deux ou, plutôt, ils eurent appartenu, à l'espèce

universitaire - vous savez, celle qui sait prendre du
recul, peut-être un peu trop de recul bien souvent, par rapport à la réalité. Mais c'est du passé, tout ça. Alors, à quoi bon, oui, à quoi bon théoriser et à quoi bon remuer ses souvenirs? Il ne peut s'empêcher toutefois de repenser à l'époque où il portait lui aussi les cheveux longs. C'est bien moi qui ai troqué ma tignasse contre un képi! C'est bien moi qui vais devoir m'occuper de cet égaré qui se surprend à énoncer à haute voix des réflexions à caractère philosophique dans un lieu comme celui-ci! Et dire que j'aurais pu être à sa place! Mais, dans une

société travaillée par le chômage - bravo!

-

j'ai tout

de même réussi à tirer mon épingle du jeu. Après quelques petits boulots, quelques visites de courtoisie à l'Agence Pour l'Emploi, je me suis décidé à trancher dans le vif. Et voilà comment mes diplômes m'ont permis de gagner une belle casquette et même des galons. Alors, trêve de sentiments, coco... Allons plutôt nous chercher un autre café... Et le voilà qui se dirige d'un pas nonchalant vers la machine. D'un geste précis, il glisse les pièces de monnaie dans la fente prévue à cet effet. Elles retombent lamentablement dans le réceptacle prévu - lui aussi - à cet effet, lorsque le distributeur est 18

fâché. Il recommence l'opération plusieurs fois. En vain. Il se fâche à son tour: comment supporter le spectacle de tous ces paumés sans son breuvage préféré? Il en arrive même à donner un grand coup dans la carcasse de métal qui le nargue. Et voilà

qu'un brave clochard - plutôt propre sur lui - se lève et, sans le regarder, lance d'un ton méprisant: « Mais
qu'est-ce que c'est que cette maison où on ne sait

même pas lire DEUX lettres?! HS, c'est écrit, HS ! »
Et il se rassoit, avec le sens du devoir accompli. Touché de plein fouet par cette attaque soudaine, le policier se fige dans une attitude de prostration. Il y a ainsi des jours où le monde entier semble se liguer contre vous. Et les galons n'y peuvent rien. Comment, lui qui avait eu l'intelligence d'intégrer cette vénérable institution pour monter rapidement en grade, comment en est-il arrivé à se faire traîner dans la boue par un vulgaire SDF ? Ecrasé sous le poids de l'humiliation, il se traîne péniblement jusqu'à son bureau pour se laisser choir sur sa chaise. A cet instant précis, il éprouve le besoin de solliciter l'aide du promeneur. Mais

l'auteur du fameux « à-quoi-bon-théoriser ? » semble
perdu dans ses pensées, comme étranger à cet univers somme toute étrange. Soudain, une porte s'ouvre bruyamment et on voit apparaître une espèce de ménagère en uniforme, une de ces bonnes femmes qui savent, par leur seule présence, répandre la bonne humeur autour d'elles.
- Bonjour,

ma biche, s'exclame joyeusement le
19

SDF.

- Bonjour, Vieux-Loup.Vous êtes encore là ?

-Tant qu'il me restera quelques grammes de galanterie, je viendrai vous rendre visite, Madame. Mais allez plutôt vous occuper de votre collègue gradé; il en a grand besoin. Elle lance un regard circulaire sur le petit monde qui compose l'étrange assemblée puis se dirige vers l'officier.
-

Vous me sauvez la vie, déclare ce dernier. La
C'est ce foutu distributeur.

machine est en panne.
- Quelle machine? - Ah ! c'est ça, vous voulez votre café? - C'est ça. - Ah ! mais j'en vois par terre, du café, et même sur

votre bureau. Ma parole, il y a eu la révolution ici ou quoi?
- Soyez gentille, allez me chercher un bon jus.

Elle tourne les talons et quitte la salle. Bientôt, elle revient avec une tasse fumante qu'elle dépose sur le bureau avant de rejoindre Vieux-Loup. - Alors, qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui, mon grand? J'ai rien fait... Enfin, rien de grave.
- Bien sûr, racontez quand même.
-

Voilà, j'ai... C'est-à-dire que j'ai fait la manche

- y a des jours comme ça. - Des jours pourris, ouais. Pas un kopeck, vous

toute la journée... Mais voilà, rien à gratter, pas un kopeck.

m'entendez?
20

- Ne vous fâchez pas. Et alors?

Alors, je suis entré chez le marchand de carburant et là...
- Il vous a servi?

- Non, JE me suis servi! - Et alors? - Eh ben, ce salaud ce grippe-sou, il a passé un coup de fil chez vous et on est venu me cueillir devant la gare.
- Et vous dîtes que ce n'est pas grave!
-

y quem, à ses grands crus et à ses Pouilly fumés... Non, j'ai pris ce qu'il y avait de moins cher vraiment, un truc pour moi quoi, histoire de m'arroser un peu le gosier. temps en temps aussi.
-

Non, c'est pas grave: j'ai pas touché à ses Château

- Vous feriez mieux de vous arroser la barbe de

C'est ça, Madame. Maintenant, vous me poussez à

aller squatter chez les péteurs dans la soie ou à chourer une salle de bain? Soudain, il plonge sa main dans son paletot et en sort une photo.
-

Vous le connaissez, çui-là ? lance-t-il.

- Qui c'est, ce zazou? Vous n'allez pas me dire c'est notre brave Vieux-Loup... sans sa barbe?

21

Il rentrait d'une tournée harassante et peu fructueuse. Il revenait chez lui soigner ses blessures dans les bras de sa jeune et sensuelle épouse. Hélas, car celle-ci, fatiguée d'attendre son retour, l'avait déshonoré avec un vaurien, disait-on, un bellâtre qui lui faisait miroiter un avenir radieux. Il n'allait donc pas avoir la joie de passer sa main dans la chevelure soyeuse de la belle. Pour la première fois de son existence, il sentit quelque chose se briser en lui. Il n'eut même pas le courage de revoir son modeste appartement et c'est sous un pont qu'il passera la nuit, avec pour toute compagne sa clarinette. Il joua jusqu'à l'épuisement. Pour la première fois de son existence, il improvisa. Il passa d'ailleurs la nuit à improviser. Et ce n'étaient même plus des airs de jazz ou de quelque autre genre connu qui s'échappaient de son instrument mais une musique inédite, profonde, mélancolique, qui avait quelque chose de douloureusement primitif. 22

A une heure avancée de la nuit, sentant le sommeil le gagner, il rangea sa clarinette et, au moment où il s'apprêtait à poser sa tête sur son sac, l'autre, sortant d'on ne sait où, s'approcha cérémonieusement, détacha son accordéon, s'installa dessus et se mit à regarder fixement l'infortuné. Alors, Mozart a perdu la mémoire? Il ne sait plus dire bonjour à ses amis d'enfance? Ah ! tous ces amis d'enfance qui se rappellent subitement à notre bon souvenir alors qu'on les croyait définitivement sortis de notre existence! Souvent de simples camarades de jeu, d'ailleurs. Un camarade, un ami, s'il préfère, un camarade plutôt belliqueux, un amateur de duels peu chevaleresque, en vérité. Pile: un bon coup de tête à se partager fraternellement. Face: une paire de bâtons pour singer les acteurs de films de cape et d'épée. Avec ce genre de petite teigne, c'était la guerre en permanence, seules les armes changeaient. Pile: une série de baffes aller-retour. Face: un crochepattes suivi d'un coup de pied. Plus tard, c'est sans surprise qu'on le vit partir pour l'Indo, débordant d'enthousiasme, plus excité qu'un puceau volant vers celle qui lui avait promis de lui ouvrir les portes du Paradis. Unefois sur place, s'étant aperçu qu'il n'était plus question de bâtons et autres coups de boule, il entreprit de réviser sa doctrine, non par charité pour ceux d'en face qui ne cherchaient simplement qu'à récupérer leur petite rizière mais par pur égoïsme. L'équation était d'une simplicité 23

biblique: si je veux continuer à jouer à ce merveilleux jeu où je gagne à tous les coups, je dois éviter de me faire transpercer la peau sur ce continent qui ne m 'a rien demandé après tout, sur ce continent où les gens m'ont l'air un peu trop sérieux pour s'adonner à mes chères activités ludiques. On déserte, on se déguise, on se laisse pousser la barbe et on saute dans le premier bateau. Pêcheur avec les pêcheurs, pirate avec les pirates, plaisancier avec les plaisanciers, s'il en existe encore par ces temps de merde, le but étant de rallier au plus tôt l'un de ces chers ports métropolitains. Home sweet home... Ulysse a bien fini par rejoindre son Ithaque; pourquoi pas moi? Pourquoi serais-je incapable du même exploit? Maudite soit cette nuit! C'est pour moi qu'il est revenu, cet aventurier à la noix, soucieux qu'il est de mon bonheur! Je serai donc sa première victime et je suppose qu'il m 'a préparé un mets de choix. Pile: on forme un duo clarinette-accordéon. Hautement improbable. Face: tu t'engages et direction I 'Indo-on-s 'y-amuse-bien-tu-sais-en-cemoment. Et voilà comment un pacifiste dans l'âme va rejoindre la grande muette.

24

Le lendemain, il franchit le portail d'une caserne et demanda à s'engager. Pendant que certains demandent à être libérés, vous, c'est le contraire, remarqua le sous-officier qui l'avait reçu.
- Chacun sa...
-

Chacun sa... quoi?

- Chacun sa... - Chacun sa vie? Chacun sa guerre? Chacun sa... Chacun sa route. - Ah! C'est ça? Chacun sa route... Mais votre route à vous, elle ne me parait pas bien tracée. Vous comptez rester longtemps chez nous? - Oui. - A quoi vous pourriez bien servir? l'interrogea le sous-officier, l'air perplexe. Il éprouvait à la fois de l'écœurement et de la commisération à l'égard du pauvre garçon. Celui-ci était en effet en piteux état. Cette première nuit sous le pont l'avait rendu méconnaissable. Tout s'était fripé en lui, non seulement ses vêtements, mais son corps, mais son âme même. Sa casquette était de travers, son cœur aussi. L'adjudant détourna un instant le regard de ce spectacle à la fois cocasse et pathétique. Puis, devant le silence de l'autre, il sentit l'énervement le gagner et, toujours sans le regarder, il lança son bras vers lui et commença à le secouer énergiquement. Soudain, il sentit quelque chose de dur contre sa main qu'il retira immédiatement, l'air effaré. Des scènes 25

horribles lui revinrent à l'esprit. Son cerveau se mit à bouillonner.
- Tu vas me donner ton arme, espèce de fou! aboya-

t-il.
-

Tenez, mon adjudant, murmura le musicien en lui

tendant son instrument. Le sous-officier partit alors d'un rire sonore, comme si de rien n'était.
- Sacré farceur, va !

Je n'ai pas vraiment le cœur à rire, mon adjudant.
- Je crois savoir où on pourrait te caser, Monsieur

Mozart. Mais d'abord, on va te rincer, t'essorer et te donner un beau costume, pas vrai?
-

Oui, mon adjudant.

C'est ainsi qu'il se retrouva dans un orchestre militaire. Plus d'une fois, il fut tenté d'abandonner car, en dépit de sa bonne volonté, il ne parvenait pas à réprimer les capricieuses envolées de sa clarinette. Si certains étaient ravis par l'originalité de leur camarade, le reste de la troupe ne pouvait souffrir ces manquements à la discipline. On est militaire ou on ne l'est pas, disait-on en ponctuant cet axiome par un tonitruant «bordel de merde ». On finit donc par en référer aux échelons supérieurs, à la suite de quoi la brebis galeuse se retrouva dans le bureau du Colonel. L'homme avait des manières raffinées. Le Dieu Mars fait parfois preuve de bon goût. Cependant, le musicien était mal à l'aise: ce regard doux, ce léger sourire, cet air timide ne lui inspiraient guère confiance. Méfie-toi de l'eau qui dort, se dit-il.
26

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