Cendres d'Afrique

De
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Otto a 35 ans. Depuis plus de dix ans il arpente le monde entier pour découvrir et étudier les volcans. Il arrive en juillet 1901 au Kenya pour y explorer la Rift Valley, fracture géologique célèbre pour ses volcans endormis. Une rencontre va changer sa vie : il fait la connaissance de Johan dans le train Mombassa-Nairobi qui vient tout juste d'être mis en service. Johan est la fille des deux célèbres explorateurs anglais Samuel et Florenz Baker. Ils ont en commun l'amour du voyage et une volonté farouche d'atteindre leur objectif...
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782336261355
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C’était en 1900.
L’époquedesgrandes explorationsgéographiques
était terminée.
Les sourcesdu Nil avaientété découvertes en1864.
L’heureétaitaux recherches scientifiques.
Quatreansplus tôt,Becquereldécouvraitla
radioactivité.
Cinq ansplus tard,Einstein en feraitde mêmeavecla
relativité.

Depuis vingt cinq sièclesleshommess’étaient occupés
àdécouvrirle monde.
Ils allaientdésormais seconsacrer àen maîtriserles
énergies.

Jeudi 29 juillet 1901 - Jour 1

Comme tous les voyages, la traversée desocéansfut
longue etmorne.Lesétincellesd’écume succédèrent
auxnuages sansfin, leshorizonsinterminablesaux
poissonsindolents.Seul faitmarquantdece périple de
septmille kilomètres:latraversée duCanal deSuezet
de la MerRouge, frontière entre OccidentetOrient,
passage mythique pourles religionsancestrales,
cicatricebéante dansladouloureuseAfrique.

L’arrivée.
Bercé parlesalizés, lebateau tanguanonchalamment
avantde poser sonancre lourde dansle portde
Mombasa.Cetteville étaitétonnante.Au
fourmillementhabituel d’un grand portmarchand, elle
mélangeaitl’apaisementd’uncomptoirmusulman.
Chaque matin, lesmuezzinsde lamosquée lançaient,
inlassablement,unappelaucalmeàlamultitudeagitée
quis’affairaitentous sens.Ily avaitlàdespêcheurs,
déversant àmême lesol de petitesoude grossesprises
dontlesécailles brillantesm’étaient totalement
inconnues.Plusloin, des barriquesd’épicesdontles
lattes cintréesne parvenaientpas à contenirles
senteursd’Orient s’alignaient sur unquai poisseux.
Tout au bout, de gigantesques amasdeballesdecoton
attendaientle départ vers une destinée improbable.Et
puisencorequantité devendeursetde

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manutentionnaires courant,criant, débarquant tousles
produits que lesmersetlescontinentsavaientpu
enfanter.Al’autreboutduport une grandezoneau
calme, l’entrepôtdestockage de la compagnie des
cheminsde fer, étaitprotégée pardesgardesendormis
surleurfusil.Tout yétaitparfaitementorganisé:rails,
ballasts,traverses,clousetmême lesgrossesciternes
enbois quiviendraient rafraîchirles trainsfatigués.La
ligneMombasa–Kampalan’étaitpasachevée.Elle me
conduiraitdoncuniquementjusqu’àla bourgade de
Nairobi.Je devrais yorganisermon expédition
jusqu’aucœurde l’Afrique.

Jour4

Après quelquesjoursàdéambulerdansles ruelles
étroitesd’uneville labyrinthe, l’heure dudépartétait
arrivée.Finie lamoiteurnocturne deschambres
glauques.A 8h, letrain étaitlà, ponctuel.Quelques
fumées s’échappaientde la cheminée de laloco.
Compartiment8,siège23.Laplace étaitlibre et
propre.La banquette enbois vernialliait rigidité
anglaise etcharme desboiseriesexotiques.Amoins
d’une demi-heure dudépart, lecompartimentoùje
m’étaisinstallé étaitpratiquement vide.Un kenyan,
chemiseblanche,casquette griseabaisséesurlevisage,
s’appuyaitmollement surla cloison.Il finissait sanuit.
Un longvoyage m’attendait.
Vingtdeuxheuresd’ennui pourarriveraupetitmatinà
Nairobi.Je décidai d’allerlireau restaurantdu train les
récitsdevoyagesdeSpeke,Burton etLivingstone.
L’impression enarrivantàlavoiturebarétait
chaotique.Dès que letrains’ébranla, les serveurs
costumés valdinguèrent,rattrapant comme ilsle

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pouvaient tasses et plateauxenargent.Lesobjets
brillants volaient,commeaspirésparle mouvement
des ventilateurs.Passé letumulte dudépart, lecalme
revint.Leroulisdu train meberçait.Immergé dansles
récitsdeLivingstone, je nesavaisplus si leNil naissait
dansleTanganyikaouaufond de matasse dethé.Je
regagnai doncmoncompartimentespérant rattraperles
heuresdesommeilque m’avaient voléeslesmauvaises
nuitsmombasiennes.J’ouvrismachinalementlaporte,
remarquantàpeineque l’hommeàla casquette n’était
pluslà.Faceàla banquette désormais vide,une femme
étaitlà,commeuneroseaumilieud’un jardin.Satête
étaitappuyéecontre lavitre.Le paysage défilaitdans
ses yeux.Leverrereflétaitlapâleurdesonvisage
accompli.Ses vêtementsétaient simples: chemisier
blanc, pantaloncouleur sable,chaussuresàlanières.
Soncouàpeinevisible laissaitdévalerencascadeses
cheveuxondulants.
Monbonjourfutpoli.Il masquaitmon émotion.Je
sentaislesangbattre dansmes tempes.Leslattesde la
banquette enboisétaientcomme incrustéesdansma
colonnevertébrale.Lafemmesetournaversmoi et
dévoilades yeuxaussi doux que lapeaudesesjoues.
-Bonjour,répondit-elle dans unanglaislégeret sans
accent.
Ce furentles seulsmots que nouséchangeâmes
jusqu’aumatin.

Jour5

Nuitcalme, pasderêve.
Pasd’incidentmajeur,àpart unbrusquearrêten pleine
savane pourlaisserpasser un pachyderme nonchalant
préférantla chaleurdes railsàl’humidité d’une mare

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voisine. Aussiviteque le soleil couchantavait disparu
sousl’horizon, lespremièreslueursde l’aube
apparurent.
Commeau théâtre.
Le spectaclecommence.
Lamasse énorme etdébonnaire du Kilimandjarose
débarrassadeseshabitsnocturnes.Lesoleil mit un
tempsinfiniàglisser sur sesglacesetàrejoindre les
plainesendormies.Lamontagne imposait sasagesse
millénaire.Des troupeauxd’éléphants seregroupaient
à son pied,comme pour assister à unecérémonie
rituelle.Ici oncélébrait,chaque matin, la Naissance du
Monde.Peut-être était-ce l’émotion? Peut-être était-ce
lebesoin dechaleurdans ce matin frissonnantou
l’envie d’êtrerassurée? Peuimporte, lafemmese
décidaenfinàme parler :
-Où vous rendez-vous ?dit-elle d’unevoixdouce.
-A vrai dire je ne lesaispasencoretrès bien.En fait,
jecrois que je ne lesauraiqu’une foisarrivéauboutde
monvoyage.Jerecherche l’extrêmesud de la Rift
Valley,cettecassure géologiqueaucœurde l’Afrique
orientale dontonsait qu’elle naîtdansla MerRouge,
maisdonton nesaitpasoùelle finit.Une légende
localeracontequ’il existeraitàplusieurscentainesde
milesau sud-ouestduKilimandjarounvolcan isolé
dontlecratèreseraitoccupé par un lacde lave.Cet
hypothétiquevolcan m’intrigue.Serait-il lalimitesud
duRift ?Serait-ceun maillon essentiel decet
extraordinaire phénomène géologique?Je mesuismis
entête depuisplusieursannéesdevérifierces
hypothèses.J’ai parailleurs une fâcheusetendanceà
croireauxlégendes.Maisjevousennuie.Je nevousai
même pasdemandévotre nom?

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- JohanBaker, merépondit-elle en metendant
délicatementlamain.
-Etes-vousen lien de parentéavec Samuel etFlorence
Baker ?
-Cesontmesparents.Jesuislàen grande partie pour
eux.Aprèsle décèsde mon père, je mesuisjuré de
revenir surleurs tracespourcomprendre etpartager
cesmomentsd’exaltationqu’ilsontconnuslorsde
leursexpéditions versles sourcesduNil.
-Vouspartezdoncen Ouganda?
-Je l’espère.Toutdépend deceque me diral’ami de
mesparents,SirHenry,qui m’attendà Nairobi.
Elle posa ànouveau sonvisagesurlafenêtre froide.
Nousnous tûmesjusqu’àlafin du voyage, pourposer
un dernier regardsurle Kilimandjaroqui disparaissait
dansleslointainsbrumeux.Ce ne fut qu’àladescente
du train,agrippéeàla barre latérale,qu’elle me
demanda, enseretournant:
-Quel est votre nom?
- Otto… OttoSvenson.
-Quelleconsonance étrange pour un hommeàl’accent
français!
-Mon pèreavaitdesoriginesnordiques.
Nouspoursuivîmes surlequai.
-Comment se passe lasuite devotrevoyage?dis-je
-Je dois rejoindreàson domicileSirHenry quis’est
proposé de prendre encharge l’organisation de mon
voyage.
-Peut-onseretrouver quelque part,cesoir ?
-Volontiers.Monauberge, leMac Lead, dispose d’une
terrassequi offre, dit-on,unevuesuperbesurles
NgongHills.Ilsacceptent, en outre,qu’hommeset
femmespuissentpartagerlethéàune mêmetable.
-A cesoirdonc.

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Tout se fit naturellement.Monâme étaitlégère.
Arrivéàmon hôtel, j’accueillis sans le moindre
énervementleretard de mesbagages.Mon équipement
avaitdûse perdre dansl’incroyable fatrasduportde
Mombasa.J’attendraisdonc cinqjoursetle prochain
train pour récupérermesbiens.Mon hôtel,quoique
modeste,avait lecharme intérieurdesbellesdemeures
anglaises:hautsplafonds, parquets sombres,touten
arborant une façade inspirée du style desdemeures
ème
flamandesduXVIII.Surlavingtaine dechambres
quecomptaitl’établissement,troisouquatretoutau
plusétaientoccupées.Nairobi était uneville en
devenir.Tantque lechemin de ferneseraitpasachevé
jusqu’àKampala, elleresteraitcalme etl’ony
compteraitplusdebananiers que de fonctionnaires.
Elle donnaitl’impression d’unecampagneanglaise
parsemée de grossesbâtisses.Seul lesecteurde lagare
rompaitavec cecalme diffus.Sur uncarré de deux
centsmètresdecôtéseconcentrait toute l’animation
bruyante de laville:une multitude d’ouvriersindiens,
desmilitairesbritanniqueset quelquespaysans venus
vendre leursbananes, papayesetautrespoulets.
L’arrivée desouvriers venusdu sous-continentindien
constituait unerévolution pourleskenyans qui
n’avaientjusqu’alorsconnudumonde extérieur que
leurscongénèresdes tribus voisines.L’ethnie
majoritaireà Nairobi étaitlesKikuyus, originairesdu
nord etde l’ouestdeNairobi.QuelquesKalenjins
venaientdeMachakos,région granitiqueverdoyanteau
sud deNairobi.Commetouteslesbellesdemeures,
monaubergesesituaitàl’écartducentreanimé de la
ville.Maisàpeineun kilomètre meséparaitde
l’auberge deJohan.Je décidai de m’y rendreàpiedau
grand étonnementdes quatre kenyansoccupésàne

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rien faire dansle hall de mon hôtel.Ma courte
randonnée futpopulaire.Plusieursgamins
m’accompagnèrent, d’aucuns secachantderrière les
arbres, d’autresparcourantlesbordsduchemin entous
sens.L’auberge deJohan était sobre, lesmursformés
de grossespierresgranitiques, probablement ramenées
deMachakos.La bâtisse étaitlourdementposéesur un
sol platet verdoyant,cequiaccentuaitl’aspectmassif
desesmurs.Deuxportiersnoirsenuniforme mauve
m’ouvrirent.
-Lady Baker, please?
Vul’œil inquisiteurdu réceptionniste indien, je
compris que j’auraisdûdiremissBaker.Monanglais
étaitperfectible.L’hommecoiffé d’unturban et
portant unebarbe parfaitement taillée, me guida
malgrétout, jusqu’àla terrasse.Elle donnait sur un
ravin.LavuesurlesNgongHillsétaitdégagée etle
soleil déclinait.Johan étaitallongéesur unechaise
longue,soncorpsenveloppé parlesderniers rayonsdu
soleil.Lavue desoncoulisse etpâle me fitle même
effetparalysant que laveille dansletrain.Jerestai
quelques secondesimmobileavantde m’approcher
d’elle.Lespolitessesd’usage furentbrèves, lethé,
kenyan,subtil.Il provenaitdespremièresplantations
introduites récemmentpar un dénomméCaine.Chezle
citoyenanglaislethé était viscéral.Pas unrecoin de
l’Empirebritannique n’échappaitauxplantationsde
thé.
-Jecrains que mon départpourKampalanesoit
compromis, ditJohan.SirHenryest souffrant.Il est
prisd’affreusescrisesde paludisme.Parailleurs, la
situation est trèscompliquée enOuganda.De
nombreuses attaquesdeblancs sont survenuesdansles

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montagnesàl’ouest.L’expédition n’estdoncpas
envisageable pourle moment.
-Jesais que mescheminsnesontpasceux qui mènent
aux sourcesduNil, maispourrais-jevousproposerde
veniravecmoi?Les routesdu sudsontbien plus sûres
quecellesde l’Ouganda.
Cette proposition,colossale, m’était venue le plus
naturellementdumonde.Moncorps s’étaitfissuré
pourlaisseréchapperlaprofondeurde mespensées.
-Voslacsde lave mesemblentlointains, dit-elleaprès
un longsilencequi me parut une éternité.
-Jecherche des rivières, et vousm’offrezdesfleuves
de lave, fit-elleavecunsourire.
-Mesbuts sont terreàterre en effet, maisleschemins
pour s’y rendrerestentinexplorésetlanaturesauvage
yestinviolée. Onracontequequelqueslacsalcalins
mystérieux sommeillentdanscetterégionvolcanique.
-Votre enthousiasme estcommunicatif.Cependant, je
doism’en entreteniravec SirHenryavantdevous
donner uneréponse.
Nouspassâmeslereste de lasoiréeàparler
d’expéditions, ne prêtantpasattentionau soleil
plongeant, furtivement, derrière lesNgongHills.

Lesoleilsecouchetropvitesousl’équateur.

Jour11

Lasemaines’étaitécouléeàgrandevitesse.Monter
une expédition m’avaitdemandéune énergiesans
faille, entrerecherche de matériel etdiscussions
surréalistesavecune multitude d’individusperplexes.
Après quatre joursde pérégrinationsj’avais réussià
dénicheretconvaincrequatre porteurs,un guide

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massaï et untraducteurkikuyudunom deJohn de
constituerlecorpsde l’expédition.John neconnaissait
paslasavaneau-delàdevingtkilomètresautourde
Naïrobi maisil parlaiten plusdesalangue maternelle
les troislanguesindispensablesdanscecoin perdude
l’Afrique:leswahili, le massaï etl’anglais.Quantà
moi, je maîtrisais quelques rudimentsdeswahili,qui
pourraientm’êtreutilesdansl’éventualité d’une
rencontre fortuiteavecquelque marchand d’esclaves
arabe.Si lesanglaisavaientdéfinitivementéradiqué le
commerce desesclaves surleterritoire kenyan, il
subsistaitenrevanchequelques trafiquants surles
terres sous tutelleallemande.D’aprèsmescalculs,
notrerouteverslesud nousmèneraitau-delàde la
frontière fictive de l’Empirebritannique.Nous serions
doncinévitablemententerritoireallemand, peuprotégé
despratiquesnégrières.La caisseque j’avaisapportée
deFrance étaitintacte: cinqfusils, debonnes réserves
de munitions, deuxboussoles, desjumelles,quelques
produitschimiques qui me permettraient uneanalyse
rapide deroches volcaniques,toutceque j’avaispu
regrouperdecartesetderécitsdevoyage et, pourla
survie etle plaisirdes sens,une multitude de gâteaux
secs, de laviandeséchée et unebouteille de
Bourgogne.J’avaisfaitconfianceàl’approvi-
sionnementnairobien pourle matériel decampement
(corde,toile detente, pelle, lampeàpétrole) etles
petits réconfortsliquides(thé etbière).Quantàma
bouteille deBourgogne, j’espérais que l’altitude des
hautsplateauxkenyanslui permettraitde préserver ses
arômes.Durantcesderniersjours, j’avaispeu vu
Johan.Elle était restéetoute lasemaineauchevetde
SirHenry.Sonsourire guérisseuravaitfaiteffet surcet
homme d’âge mûr.Lafièvre était retombée mais un

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reposforcé lui étaitimposé durantplusieurs semaines.
Johan faisaitpartie decesfemmesdéterminéesqui
savent imposer, en douceur, leursdécisions.Elle
viendraitdonc avecmoi.

Ala croisée deschemins,
qu’on neregrette jamais.

il estdeschoixinsensés

Nousfixâmesle départau2août.Johanvoyagerait
léger:debonneschaussures,unchapeauàlarges
bords, le minimum devêtements,uncollier yéménite
dontelle neseséparaitjamaisetdesmanuscrits
précieuxlaisséspar son père.J’estimaisà cinq
semainesladurée du voyage.Ladistancequi nous
séparaitdubutétaitprobablementdecentcinquanteà
deuxcentsmiles.Nousétionsencore ensaisonsèche.
Nousneserionslogiquementpas ralentisparlapluie et
les terresboueuses.

Jour13

L’Afrique étaitànous.

Plusd’obstacle, plusd’attente, plusde doute ni
d’hésitation.
Devant :l’inconnu, lebut, ladécouverte.Nous
partîmes aux aurores.Je frissonnaisencore de lafroide
nuitnairobienne.L’hôtel étaitétrangement calmeau
petitmatin.Johanarriva, ponctuelle,commesortie de
nulle part.Deuxgrands sacsdecuir contenaient tout ce
qui lui étaitnécessaire pourlevoyage.Enàpeineune
heure, nosdeuxânesétaientharnachésdes ustensiles
lespluslourdsetnoschevaux sellés.Lesporteurs
étaientdécoréscomme desarbresdeNoëltantils

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portaientd’ustensiles en tous genres.Pourlespremiers
kilomètres, nousne montâmespas surnoschevaux,
préférantdeviseren marchantcôteà côteavecnotre
traducteurkikuyu.L’airétaitfrais, le paysage herbeux
etbercé de doucesondulations.Sanslaprésence de
noscompagnonsafricains, nousaurionspucroireàune
promenadebucolique dansla campagneanglaise.
Après troisou quatre heuresde marche, larupture fut
nette.Nousatteignîmes unbelvédère.Il marquait une
cassure franche entre lesplateaux verdoyantset un
horizonquitournaitaumarron poussiéreux.Nous
laissâmeslesdoucesfeuillesdeseucalyptusNairobiens
pourlesépineux.Quelque forcesupérieure lesavait
dessinéspour qu’ilspuissent se défendrecontreune
nature hostile.Après un dernier regard derrière nous
verslesNgongHills, nousdécidâmesde nousengager
dans une longue descente par unsentierpierreux.C’est
aucreuxd’un petit ruisseau,que nousétablîmesnotre
premiercamp.Nous voyagionsléger:trois tentesetde
quoi manger.Lecamp futdoncrapidementmonté.
Nousattendîmes sereinementnotre première nuitdans
l’inconnu.Lesflammesdufeucrépitaient.Levisage
perdudanslesbraises,Johansoufflalespremiersmots,
comme onsoufflesur un feupourl’attiser.
-Vous savez,votre nom,Svenson, évoquebeaucoup
dechosespourmoi.Sa consonance étrangère me
rappelle lesoriginesde mamère.Son nom de jeune
fille estSzasz.Elle estnée enHongrie.Dequelle
origine êtes-vous Otto?
-Mon père était un marinsuédois.Il estdécédé de la
tuberculose peudetemps aprèsmanaissance.Ilavait
rencontré mamèreàCherbourg, grand portde
commerce normand.Ils sesontaimés, ils sesont
mariésetjesuisarrivétoutnaturellement troisansplus

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tard.Mamèrea choisi mon prénom.Elletrouvaitque
Otto me porterait chance,quelleque soit ma route,
puisquece prénom peut se lire danslesdeux sens.
C’est unpalindrome.
-J’aimece mot, ditJohan,Je luitrouveune
consonance poétique.
Nous tardâmesànouscoucher, peu soucieuxdu
cheminàparcourir.Johanrejoignit satenteavantmoi.
Je devinais soncorpsondulantcommeune ombre
chinoisesurlatoileclaire.J’étaisamoureuxetmon
corpsfrissonnait.J’euslaplusgrande peineà
m’endormir,agité par un insaisissable désirde
lendemain.

Jour14

Les troisjours quisuivirent, nousavalâmes un
gigantesque plan incliné,sans rebord et sansfond.La
végétation étaitde plusen plusclairsemée etde plusen
plushostile.Dans cetteambianceaustère, il me
semblait qu’unarbresansépine n’auraitpaspu
survivre.Le paysage laissait une profonde impression
desécheresse.J’avais un étrange goûtdecailloux au
fond de lagorge.Les sentiersétroitslaissaientpeude
repos aux chevaux.Lapoussièreavait aussi dû remplir
lagorge deJohancarelle ne parlaitplus.Nous avions
leréflexe instinctif de préservernos ressources, ne
sachantpas quand nous trouverions un pointd’eau.
Dans cetimmense paysageuniformément beige, nous
distinguions auloinquelques taches rouges se
déplaçantdansles brumesdechaleur.Ils’agissaitde
bergers Massaïs.Ilsétaientnos sentinelles, gardiens
d’untemple naturel dédiéàla roche.Cetocéan
poussiéreuxoùleshommes sontpharesmerendait

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