Chasse à l'étranger

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L'étranger est une figure qui traverse la plupart des représentations imaginaires et des civilisations. Dans ce recueil de nouvelles, Lottin Wekape en fait une question posée à la conscience morale à travers une interrogation : qu'est-ce qu'un étranger ? C'est sous le mode de l'humour et de la poésie qu'il aborde des thèmes et des sujets graves comme l'immigration clandestine, les violations des droits de l'enfant, les mariages précoces, la dictature etc.
Publié le : mardi 1 avril 2008
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EAN13 : 9782296194625
Nombre de pages : 164
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Chasse à l'étranger

Encres Noires Collection dirigée par Maguy Albet
N°302, Sémou MaMa Diop, Thalès-le-fou, 2007. N°30 1, Abdou Latif Coulibaly, La ressuscitée, 2007. N°300, Marie Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma. Tome 2, 2007. N°299, LISS, Détonations et Folie, 2007. N°298, Pierre-Claver ILBOUDO, Madame la ministre et moi, 2007. N°297, Jean René OVONO, Le savant inutile, 2007. N°296, Ali ZADA, La marche de l'esclave, 2007. N°295, Honorine NGOU, Féminin interdit, 2007. N°294, Bégong-Bodoli BETINA, Ama Africa, 2007. N°293, Simon MOUGNOL, Cette soirée que la pluie avait rendue silencieuse, 2007. N°292, Tchicaya U Tam'si, Arc musical, 2007. N°291, Rachid HACHNI, L'enfant de Balbala, 2007. N°290, AICHETOU, Elles sont parties, 2007 N°289, Donatien BAKA, Ne brûlez pas les sorciers ..., 2007. N°288, Aurore COSTA, Nika l'Africaine, 2007. N°287, Yamoussa SIDIBE, Saatè, la parole en pleurs, 2007. N°286, Ousmane PARAYA BALDE, Basamba ou les ombres d'un rêve, 2006. N°285, Abibatou TRAORÉ KEMGNÉ, Samba le fou, 2006. N°284, Bourahima OUATTARA, Le cimetière sénégalais, 2006. N°283, Hélène KAZIENDÉ, Aydia, 2006. N°282, DIBAKANA MANKESSI, On m'appelait Ascension Férié, 2006. N°281, ABANDA à Djèm, A contre-courant, 2006. N°280, Semou MaMa DIOP, Le dépositaire,2006. N°279, Jacques SOM, Diké, 2006. N°278, Marie Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma, 2006. N°277, Assitou NDINGA, Les marchands du développement durable, 2006. N°276, Dominique M'FOUILOU, Le mythe d'Ange, 2006. N°275, Guy V. AMOU, L 'hyène et l'orfraie, 2006. N°274, Bona MAN GAN GU, Kinshasa. Carnets nomades, 2006. N°273, Eric Joël BEKALE, Le cheminement de Ngniamoto, 2006. N°272, Justin Kpakpo AKUE, Les canons de Siku Mimondjan, 2006. N°27!, N'DO CISSE, Boomerang pour les exorcistes, 2006. N°270, François BIK1NDOU, Des rires sur une larme, 2005. N°269, Bali De Yeimbérein, le « Baya »,2005. N°268, Benoît KONGBO, Sous les tropiquesdupays bafoué,2005. N°267, FrédéricFENKAM, Safari auparadis noir,2005.

Lattin WEI<APE

Chasse à l'étranger

Nouvelles

L'Harmattan

(Q L'Harmattan,

2008
75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

http://www.librairicharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo. fr
ISBN: Ei\N 978-2-296-05311-3 : 9782296053113

Les personnes ne sont pas l'une devant l'autre, simplement, elles sont les unes avec les autres autour de quelque chose. Emmanuel LEVINAS

Il n'est rien de plus encombrant ni aliénant qu'une image de soi et de sa place dans le monde qui se nourrit des désirs et du discours des autres. Aminata TRAORE

à Roger NGANTCHUL cibles potentielles des chasseurs d'étrangers. À Tous ceux qui le jour prêchent la paix et la nuit venue inondent la planète de bombes À Tous ceux qui se font gendarmes du monde et déroulent le tapis rouge aux dictateurs

-À la mémoire de Jacques YIMGA, - À Aguy, Nadine et Mireille DJAKOU;

À ceux qui clament l 'humanismeet la diversité culturelle,
mais soutiennent la hiérarchisation des races et des cultures À tous les Ministres de l'immigration et de l'identité nationale À tous ceux qui n'aiment ni la couleur noire, ni la couleur rouge, ni la couleur jaune, ni la couleur blanche À tous les chasseurs d'étrangers Je tends ma main fraternelle et hybride, la main de l'aube
d'unjour nouveau.

Chasse à l'étranger
Les rues de Malabo fourmillaient depuis des mois de chasseurs d'étrangers affamés et assoiffés. Armés de gourdins, de machettes rouillées, de lances ébréchées et de poignards, ils fouinaient précautionneusement les coins et recoins de la ville, à la recherche des espèces rares. La saison tant attendue de la chasse à l'étranger avait été ouverte par le Président de la République en personne. Dans une importante allocution à la nation, il avait invité tous ses compatriotes, de trois à cent ans, à prendre part à la chasse aux étrangers, au risque de perdre tout espoir de bonheur. Il fallait d'urgence neutraliser les bêtes féroces qui écumaient le pays, à la recherche de l'or noir à siphonner. Il fallait anéantir ces animaux omnivores dont la voracité légendaire n'épargnait rien en chemin: emplois réservés aux nationaux, devises, femmes, richesses touristiques, sécurité... C'est ainsi que les permis de chasse, jadis sacrés et réservés aux seuls privilégiés, avaient été distribués à toute la population par les policiers, les gendarmes et les militaires. Dans le but de galvaniser les chasseurs, un concours national avait été lancé par le ministre de la chasse et de l'identité nationale. Les bonus avaient été répartis en fonction de la rareté des gibiers, de leur aspect redoutable ou de la saveur de leur chair. C'est ainsi qu'un pangolin camerounais, savoureux dans toutes les sauces et prompt à semer les chasseurs les plus doués, valait cinq cents points, tandis qu'un chameau tchadien, un âne sénégalais, une vipère malienne, un chimpanzé congolais et un tigre nigérien, valaient tous quatre cents points. Le chasseur qui attrapait un rat chinois, un veau français, un porc-épic burundais ou un chat-tigre centrafricain, avait droit à trois cents points. Pour prétendre au trophée tant convoité de meilleur chasseur national, il fallait être le premier à engranger cinq mille points.

- Au diable les Camerounais! Que tous les étrangers soient maudits! - Oui, je veux manger du Camerounais et du Congolais et du Nigérian et du Ghanéen et ... - Moi je veux manger du Camerounais au petit déjeuner, du Chinois au déjeuner et du Congolo-nigério-ghanéen au souper. J'ai faim moi! - Faites gaffe, mes frères, voilà une Camerounaise. - Tais-toi, idiot! Tu ne reconnais plus Mengue, la sœur de Modu ? - Ah ! C'est qu'elle marche et parle crânement comme une Camerounaise. Elle doit faire attention, cette Mengue. Elle ressemble aux Camerounaises. - Voilà trois Nigérians qui essayent de s'enfuir. Vite, embrochons ces gibiers de potence. - Oui, ils ont des narines de Nigérians, ce sont donc des Nigérians. C'est trois cents points en jeu. - Attrapons-les vite! Vive la chasse à l'étranger! Malabo, la belle ville située sur la côte Nord de l'île de Bioko, était devenue le théâtre d'une importante activité humaine. Ici, c'est un freluquet enhardi par la fibre patriotique qui caressait l'arrière-train d'un étranger malchanceux, aidé dans sa tâche glorieuse par des policiers farouches. Là, c'est une Diane bien vigoureuse qui souffletait deux vieillards édentés en leur demandant d'aller mendier chez eux. Plus loin, ce sont des militaires au visage lugubre qui révisaient leurs leçons de karaté et de catch sur des proies transies de peur à qui il était demandé de conjuguer le verbe « rester chez soi» aux temps simples de l'indicatif. Après ce passage à tabac spectaculaire, les victimes étaient ligotées comme des fagots de bois, puis jetées dans des Jeeps et parquées dans un camp militaire. À la tête d'une foule de chasseurs surexcités, Ondo allait et venait, le regard hagard, la mine sévère et la démarche alerte. Après le discours du Président de la République, un député de la nation était allé de campagne en campagne, dans le but d'expliquer l'importance de la chasse aux
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étrangers dans le processus de développement d'un pays. Ondo, le jeune agriculteur converti en chasseur, avait compris grâce aux enseignements du député que depuis l'exploitation du gisement de pétrole découvert en 1999 au large des côtes de Mbini par les Américains, le pays avait vu sa population tripler. À ce rythme-là, les prédateurs menaçaient de siphonner tout l'or noir dont Dieu avait gavé leur sous-sol. Le jeune homme n'entendait pas rester les bras croisés à regarder les fauves noirs, jaunes et blancs, dévorer avidement tout ce que son pays comptait comme richesse. Son pays avait tant souffert durant des décennies de misère et d'abandon. À présent que le chant séduisant de la prospérité s'élevait du sous-sol et des forêts, une meute de carnassiers faméliques s'attablaient sans être invités. Le jeune garçon avait alors décidé de défendre avec becs et ongles toutes les richesses de la patrie contre la fougue ravageuse des animaux discourtois: le beau parc de Monte Alen sur la chaîne montagneuse de Niefang avec ses mille six cents kilomètres carrés de superficie; les inselbergs du Rio Muni, véritable poésie naturelle, qui exhibaient éternellement leurs îlots xériques au milieu de la forêt dense; les chutes et rapides spectaculaires des rivières Doro et Lana; et surtout, l'imposant gisement pétrolier situé non loin de Bata... Il était hors de question qu'il abandonne tant de richesses aux crocs d'étrangers prompts à semer désolation et misère partout où ils passent. - Je veux manger de l'étranger moi! - Bornez vos terrains, protégez vos biens, envoyez vos filles en mariage, préparez vos testaments, les étrangers sont là ! - Je veux bouffer du Camerounais dodu, frais et appétissant. - Je veux croquer du Malien farci ou boucané! - Je veux bien mordre dans la chair du Nigérian; sa chair est divinement succulente; vous ne savez pas ce que vous perdez.
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- Moi, j'aimerais bien sucer du Chinois et du Français, laper les yeux perçants de l'un et manger avidement le nez crochu de l'autre: ah, quel plaisir! - Étrangers, dehors! Allez parasiter ailleurs! - Oui, allez mendier loin de notre pétrole! - Oui, loin de Mbini, loin de Bata, loin de Monte Alen, loin de Vara et Lana, loin de notre Guinée Équatoriale chérie: nous sommes riches. - Oui mon frère, nous sommes riches. Allez vous-en, écornifleurs! Ondo avait remporté à quatre reprises le trophée de chasseur exceptionnel du mois. Le Ministre de la chasse et de l'identité nationale lui avait à chaque fois chaleureusement serré la main en lui remettant une enveloppe de deux millions de francs. Son tableau de chasse était particulièrement élogieux. En deux années d'exercice, il avait capturé de son seul gourdin deux cents Camerounais, cent deux Congolais, quatre-vingts Nigérians, dix-neuf Sénégalais, quatorze Maliens, huit Chinois, trois Libanais et un Français. Les gibiers récalcitrants avaient simplement été anéantis à coups de gourdin sur le crâne. Aux yeux de tous, Ondo était un redoutable chasseur d'étrangers. La nation pouvait bien compter sur ses techniques modernes de chasse. Dans le but de le rendre plus performant, le ministre de la chasse et de l'identité nationale avait eu la lumineuse idée de lui octroyer une bourse de trois mois, afin qu'il assiste aux cours de Jean-Marie Le Pen sur l'art de neutraliser les étrangers les plus gênants. Mais il s'était ravisé en dernière minute en préférant les techniques infernales des Skinheads allemands et des groupes xénophobes de Russie pour leur férocité légendaire. Ondo n'attendait plus que les formalités administratives pour prendre place dans un avion et se rendre en stage de perfectionnement. - Nous, on s'en fout des États-unis d'Afrique! - Oui, nous on est pour la balkanisation éternelle de l'Afrique.
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- Allez donc mendier chez Kadhafi, chez Wade, chez Alpha Omar Konaré et même chez Sassou Nguesso, l'idée des États-unis d'Afrique, c'est eux. - Oui, rentrez chez vous étrangers! On ne vous connaît pas! Le seul nom d'Ondo faisait frémir tous les étrangers, car on savait qu'il ne payait pas de mine. Face à une étrangère en larmes, entourée d'enfants qui imploraient, pleuraient et criaient, il passait toute la famille à tabac, arrachait violemment les boutons de sa braguette et violait systématiquement la femme éplorée ainsi que les enfants mûrs. De nombreux commerçants avaient été arrêtés après avoir eu le malheur de voir l'armée du célèbre Ondo piller leur maison. C'était le cas de Boki, un commerçant camerounais installé à Malabo depuis dix-sept ans. Il avait été interpellé une nuit par Ondo, flanqué de trois policiers, alors qu'il rentrait chez lui. Sa boutique et son domicile avaient été pillés. Son passeport, sa carte de séjour, sa carte d'identité camerounaise et ses diplômes avaient été déchirés par des policiers nerveux. Après trois jours de bastonnade dans un camp militaire de Malabo, il avait été rapatrié à bord d'un navire baptisé « Lucreta Angue Malabo ». - Voilà un Sénégalais! Oui, un Sénégalais! - Comment le sais-tu, Mba ? - Mais il est noir, élancé et filiforme comme tout Sénégalais qui se respecte. - Ton père a la même physionomie! - Oui, mais il n'est pas Sénégalais. Il est Equato-Guinéen. Au diable les étrangers! - Ndong, voilà un Chinois qui passe. - Espèce de fou, c'est plutôt un albinos. Un EquatoGuinéen albinos. - Mais les Chinois comme les albinos sont tous des Blancs. Chassons-le! - Foutez le camp étrangers, allez vous-en! Dans toutes les rues, dans toutes les cases, les familles avaient reçu des consignes strictes: fermer hermétiquement
Il

la porte aux étrangers, rongeurs intrépides, animaux voraces dont la gourmandise était dévastatrice. De nombreuses familles avaient même reçu des raticides. Ainsi isolés, certains étrangers battaient en retraite dans la forêt et ne se ravitaillaient que la nuit venue, au moment où les chasseurs se reposaient après une journée lassante. Les autres, par contre, se faisaient passer pour des Equato-Guinéens. Mais il y avait toujours leurs cheveux, leur tête, leurs jambes, leur démarche, leur port vestimentaire, leur manière de rire ou de pleurer, pour trahir leur nationalité. On entendait régulièrement une voix scandalisée lancer: «Il rit bruyamment comme un Camerounais. C'est donc un Camerounais. Arrêtez-le!»; «Il pleure comme un Tchétchène. D'ailleurs, c'est un Tchétchène. Policiers, à moi! » ; « Il n'aime pas le manioc. Il n'est donc pas de ce pays! »; «Il ne porte que des costumes. C'est un Congolais! » ; « Pourquoi zézaie-t-il ainsi? Rien à faire, un Malien! » ; « Et ces balafres sur le visage! oh ! encore un Nigérian! » ; « Il aime construire de belles phrases qui ne veulent rien dire. Ça c'est sûr, c'est un Français! » Le père d'Ondo, fonctionnaire retraité, avait épousé une infirmière naturalisée Française, elle-même fille d'un vigneron italo-suisse et d'une mère libano-kazakh. Le fruit de cet adorable métissage était une belle mulâtresse appelée Sarnia. Après ses études, le père d'Ondo était rentré au bercail tout seul, son épouse, refusant de le suivre. C'est alors qu'il avait épousé Lucia en secondes noces et ils eurent un seul fils, Ondo. Le célèbre chasseur d'étrangers vociférait à faire exploser les tympans. Il venait d'attraper un Malien entre deux âges, acculé jusqu'à ses derniers retranchements, qui avait choisi de se cacher au rez-de-chaussée d'un édifice colonial espagnol. Pour faire sortir le gibier de sa retraite, Ondo avait eu recours à une technique de chasse jadis utilisée par ses aïeux. Il avait savamment enfumé le terrier, mais face à la farouche résistance de l'animal, il avait astucieusement jeté du piment dans les flammes vives en souriant. Aussitôt, 12

l'étranger était sorti de sa cachette tel un bolide, les yeux rouges pleins de larmes, la poitrine en feu. À présent, il recevait des ordres et des contre-ordres: « Ris, sale étranger! Pleure! Danse! Hurle! Chante comme un Tchadien saoul! Non, comme un Camerounais qui a gagné au tiercé. Bien, pleure comme un Belge atteint de grippe aviaire. Non, comme un Français atteint de vache folle. Hi hi hi! Bêle comme une chèvre mauritanienne atteinte de fièvre algéro-marocaine. Hi hi hi! Tu es fort ! Jouis comme un vieux Russe au zénith du plaisir sexuel... Non, comme un Ivoirien enfoiré qu'on dépucelle... Non, comme la maîtresse du Président.» Et l'étranger, mort de peur, imitait le Tchadien saoul, le Camerounais heureux, pleurait comme un Belge atteint de grippe aviaire, comme un Français atteint de vache folle, bêlait comme une chèvre mauritanienne atteinte de fièvre algéro-marocaine, jouissait comme un vieux Russe au zénith du plaisir sexuel, comme un Ivoirien enfoiré qu'on dépucelle, comme la maîtresse du Président. Et la foule, encadrée par des militaires morts de rire, hurlait sa joie extrême en sautillant comme des cabris traqués. Une voix féminine lança même, pour épicer le spectacle: «Enfin, un étranger qui vaut la peine. Lui au moins est drôle. Viens m'embrasser.» L'homme allait s'exécuter quand il reçut une volée de bois vert d'un adolescent musclé comme un gladiateur. Après avoir évanoui le pauvre homme, il cria, sidéré: «Vous mangez notre bois et notre gibier au petit-déjeuner, vous dégustez notre pétrole au déjeuner et à présent, vous voulez vous taper nos femmes au souper? Jamais! Pas tant que moi, Ela Mba, fils de Ndong Mba, et de Felicia Mengue, je serai en vie. Jamais!» Les militaires balancèrent l'étranger dans leur Jeep et se dirigèrent au camp militaire, couverts par les vivats frénétiques de la foule déchaînée. Ondo s'adossa à la barrière d'un édifice vétuste, jeta un coup d'œil furtif à sa montre et murmura: «Déjà quinze heures. Heureusement, elle arrive dans trente minutes, le 13

temps d'attraper quelques étrangers.» Il avait la responsabilité d'aller à l'aéroport chercher Sarnia sa demisœur qu'il n'avait jamais rencontrée. Après de nombreux coups de fil échangés avec son père, la jeune fille avait décidé de passer ses congés à Malabo, question de revoir cet homme dont elle s'était séparée depuis des ans et surtout, de rencontrer le frère dont on lui parlait tant au téléphone. - Étrangers, allez mendier ailleurs! - Rentrez chez vous! - Allez à Paris, à Barcelone, à New York ou à Londres, nous on s'en fout, mais quittez nos terres. - A moi, c'est un étranger! Il rit comme un Gambien. - Non, c'est Oyo, le frère d'Evina. - Il doit avoir des racines gambiennes, c'est sûr. - Faites gaffe! Une étrangère! Une vraie étrangère! - Oui, une étrangère! A vos gourdins! A vos lances! Ondo s'était levé comme une fusée. En un clin d'œil, il s'était retrouvé auprès de l'étrangère. À présent, ilIa rouait de coups nourris, la gavait d'injures: «Fille de pute, sale étrangère, pourquoi ne restez-vous pas dans votre pays? Y a-t-il des puces et des punaises chez vous?» Des coups pleuvaient sur la jeune fille qui n'arrivait pas à placer un seul mot. - A genoux! cria Ondo. - Oui, à genoux, voleuse de bonheur, envahisseuse! grogna la foule. Comme elle tardait à obéir, elle reçut un uppercut foudroyant en plein abdomen, accompagné d'une gifle vicieuse. Elle chancela et s'affala, essoufflée. Ondo lui lia ensuite les poings pour l'empêcher de se défendre. À l'aide d'un tournevis aussi effilé qu'un couteau à bifteck, il lui déchira violemment la marinière et le bustier en hurlant d'un rire gras. Puis, rapidement, il appliqua ses lèvres épaisses sur les tétons de la jeune fille, mais la captive ne lui donna pas l'occasion d'entreprendre son projet. Elle lui mordit l'oreille gauche avec tant de rage que du sang gicla abondamment du lobe endolori. On entendit Ondo pousser un cri de terreur. 14

Rapide comme l'éclair, il planta le tournevis dans la poitrine de sa proie. La jeune fille s'affala lourdement, baignée de sang et de sueur, pendant que le chasseur hurlait sa colère à la foule surexcitée: - Je lui ai fait passer l'envie de revenir dans ce pays. - Bravo Ondo, tu es le meilleur! cria la foule. - Au diable les étrangers! - Mangeons de l'étranger! Oui, mangeons de l'étranger! Soudainement, la jeune fille ouvrit légèrement les yeux tuméfiés, remua fiévreusement les lèvres et murmura: - Je veux voir mon frère... mon fr... - Quoi! Ton frère! Tu n'es donc pas seule! Un autre étranger à capturer, les gars. Où se cache-t-il ? hurla Ondo. - Il vit ici à Malabo. - Il vit donc ici depuis longtemps! ah ! C'est chez lui que tu te rendais? - Oui.. . je veux voir mon frère.. . - D'où sors-tu? - De Limoges, en France. - Comment s'appelle ce cochon de frère? Parle, sorcière! Il n'échappera pas à mon gourdin. - Ne lui faites pas de mal. Il s'appelle Ondo.

...

- Ondo. - Quoi!
- Ondo, c'est mon frère, mon demi-frère. Vous le connaissez? -Tues...

- Sa...
- ... mia... mon Dieu! Sarnia! ma sœur! - C'est toi, Ondo ? C'est bien toi qui m'assassines? C'est. .. Malheureusement, elle ne put achever sa phrase. Les yeux se refermèrent et un sourire aussi pur qu'une risette embellit . . son vIsage poupIn. - Sarnia, je m'excuse! Sarnia, tu me pardonnes? J'ai... oh, ma sœur! 15

collatéral! lança un chasseur d'étrangers. - C'est drôle! il est noir, sa sœur est blanche... enfin, je veux dire couleur arc-en-ciel. - Sa sœur est étrangère, alors il est étranger! Attraponsle ! - Triple salaud! Il bénéficie de l'immunité! Oublies-tu qu'il a glané de nombreux trophées de chasse? - Oui, c'est un sauveur de la nation en danger. Laissons-le tranquille et continuons la chasse à l'étranger. - Voilà un mangeur de kolas, il est donc Malien. - Oui, un Malien! un Malien! La nuit enveloppait peu à peu la ville de Malabo de son épaisse encre noire. À genoux, face au corps sans vie de sa sœur, Ondo gémissait, les mains tremblantes, les cheveux dressés. La population regagnait déjà la maison, contente de son butin de chasse. Le jeune homme eut beau supplier, implorer la miséricorde de Dieu et pleurer, le corps ne lui répondit pas. Il comprit alors qu'il était temps de rentrer expliquer à son père que pour une fois, il s'était trompé de prOIe.

- Dégât

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