Corse

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Guagno 1725. Marcu Aureliu et Lucrezia se promettent un éternel amour, alors que la Corse vit les prémices des révoltes contre Gênes. En évoquant ensemble l'histoire de l'île, les jeunes gens découvrent peu à peu que les lois canoniques du Concile de Trente, relatives à la consanguinité, compromettent leur mariage. Alors, Marcu Aureliu part pour le séminaire de Gênes, puis de Rome, se mêle au mouvement politique et intellectuel qui, bientôt, bouleversera la Corse et l'Europe. Ordonné prêtre, il sera un témoin privilégié des révoltes, de l'avènement de Pascal Paoli. Qui était donc Marcu Aureliu ?
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782336260211
Nombre de pages : 256
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Corse
De la Pax Romana
à Pascal PaoliRoman historique
Collection dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions
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Montlédier,2009.
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2009.
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Gabriel REILLY, La Fin des Païens. Rome An 385, 2008.
Jean Gérard DUBOIS, Un jeune Français à Cadix (1775-1788),
2008.Petru Antoni
Corse
De la Pax Romana
à Pascal Paoli
Préface de Jacques Thiers
L'HarmattanDU NŒNIE AUTEUR
Detti è Fatti, édition bilingue, Paroles et Actions, La marge édition 2000.
L'ùltimu Paciaghju, édition bilingue Le dernier diseur de Paix, La marge
édition, 2002.
Par forza 0 par Amore, édition en langue corse, CCU-Albiana 2007.
Traduction française sous le titre: De la Pax Romana à Pascal Paoli.
@
L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.Iibrairieharmattan.com
diffusion. harmattan@wanadoo.fr
harmattan I@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-10 175-3
EAN: 9782296101753~-~,il ftUM1, ~
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~.
Couverture & illustrations: pastels de Gérald Antoni.
Termes employés:
Sgià : Monsieur.
Capizzoni : Chefs.
Paceri : Médiateurs pour la paix.
Terre Ferme: Continent.
Diquà : En deçà des monts ou Haute-Corse.
Dilà : Au-delà des monts ou Corse-du-Sud.
Ziu ou Zia : (oncle, tante), précède par déférence le prénom d'un
homme ou d'une femme d'un certain âge.
Pascal ou PasqualeLe roman et ['histoire
Préface
L'histoire peut devenir le lieu d'oppositions marquées
selon la lecture que l'on fait des chroniques. Elle a aussi ses
"écoles", qui varient au gré des méthodes, mais aussi - ne le
disons pas trop fort, de peur de nous l'entendre
reprocherselon la mode universitaire. Quant à l'histoire dont il est ici
question, il faut remarquer que ce n'est pas celle d'un grand
Etat, mais d'un pays et d'une époque non reconnus dans
l'institution, en marge des événements réputés majeurs. Dans
ces conditions c'est une tâche ardue que de rappeler la leçon
essentielle d'une période, des hommes qui l'ont marquée, et,
parmi eux ceux qui s'y sont illustrés.
Voilà ce qu'a entrepris Pierre Antoni en écrivant un livre
qui embrasse plusieurs siècles d'histoire de la Corse, de la
pax romana à la bataille de Ponte Novu. C'était un véritable
défi car les événements évoqués s'orientent en deux
directions. La Méditerranée d'une part, l'espace géopolitique
et géoculturel où s'abreuve la vie corse tout au long de la
période considérée; l'île elle-même d'autre part, à chaque
étape de l'édification de son histoire nationale, avec ses
alternances d'aubes claires et de crépuscules ensanglantés, et
les temps ténébreux, et le silence dont pâtit toujours toute
histoire non instituée. Ainsi se révèle la trame d'une histoire
locale conservée dans les chroniques et documentsDe la pax romana à Pascal Paoli
jusqu'alors négligés par les investigations de la SCIence
historique.
Il fallait donc bien du courage et du talent pour s'atteler à
une telle entreprise, mais l'auteur n'a pas eu la moindre
hésitation pour évoquer de pair l'histoire de l'île et des
contrées qui l'entourent, l'Italie surtout. Une perspective qui
conduit aussi à la région que l'on découvre du Monte
Cervellu: l'auteur nous invite «... à cheminer au creux de
ses ravins jusqu'aux prairies arasées qui le couronnent. De
làhaut se déploie un panorama vers l'immensité d'un horizon
ouvert sur la mer, de Sagone à Portichju et limité par la
barrière circulaire des montagnes, scandée par le Cuscione, le
Renosu, le Monte d'Oru, le Rotondu, le Cintu et la Paglia
d' Orba ».
C'est précisément l'une des qualités de ce livre qui
renvoie à une région pour ainsi dire fertilisée grâce à
l'histoire qu'ont façonnée ses enfants. Au premier chef, la
grande figure héroïque de Circinellu que signalent l'amour de
la patrie et la fidélité.
De manière originale, le récit s'attache à présenter les
grands événements de la période à travers la chronique locale
qui en devient microcosme de l'histoire. Mais l'attrait de ce
livre ne s'arrête pas là. Antoni a eu l'audace que n'ont plus
les historiens aujourd'hui: sans trahir la documentation,
I'histoire devient ici roman. À travers le parcours de son
personnage Marcu Aureliu, l'amour contrarié et tragique du
jeune homme, la carrière ecclésiastique qu'il emprunte après
la mort de sa bien-aimée, I'histoire générale de la Corse se
fait histoire des hommes, des villages, et transporte jusqu'à
aujourd'hui ses grands enseignements.
De fortes leçons d'exemples sans moralisme aucun. En
feuilletant ces pages toutes bruissantes du tumulte de la
guerre, mais que vient souvent adoucir la délicatesse des
sentiments et renforcer la noblesse des idées soulevées, le
lecteur ne tarde pas à se laisser prendre et à vivre une histoire
10Le roman et I 'histoire. Préface
qu'il reconnaît comme la sienne, malgré la différence des
temps, des lieux et du mode de vie.
Mais n'allez pas croire que la fiction ne serve qu'à
rappeler l'histoire. "Par force ou par amourl" est un vrai
roman. Mais je n'en dis pas plus: lisez et vous verrez. Et
votre lecture achevée, vous éprouverez ce sentiment de plaisir
et de nostalgie qui fait le charme de la littérature.
Jacques Thiers
Directeur
Centre Culturel de l'Université de Corse.
1 - Titre de la traduction ftançaise : "De la pax romana à Pascal Paoli".
11Introduction
Si vous le cherchez sur la mappemonde, vous le trouverez
sous le nom de Monte Cervello. Interrogez-le: dans sa
simplicité altière et débonnaire, il vous invitera à cheminer au
creux de ses ravins jusqu'aux prairies arasées qui le
couronnent. De là-haut, se déploie un panorama vers
l'immensité d'un horizon ouvert sur la mer de Sagone à
Portichju, et limité par la barrière circulaire des montagnes
scandée par le Cuscione, le Renosu, le Monte d'Oro, le
Rotondu, le Cintu et la Paglia d'Orba.
Là-bas et en bas, le regard s'attarde longuement sur les
ondulations des collines ou sur les crêtes courant vers la mer
parsemées dans un désordre indescriptible d'aiguilles
déchirant la pureté du ciel, de monts arrondis courbant le dos
sous l'érosion millénaire ou de simples roches, jetant au
hasard leurs taches rouges dans le vert sombre du maquis.
Votre vue s'habituera au vertige de l'altitude, au vide des
précipices; vous distinguerez alors des espaces clairs de
villages, hameaux ou maisons isolées, et vous vous
demanderez ce qui a bien pu inciter des humains à s'installer
ici, là, presque partout au creux de ravins inaccessibles ou au
faîte de parois vertigineuses.
Dans le lointain, vers le couchant, une poignée de
maisons tente vainement d'escalader les calanques pour se
mêler au cortège de la Spusata, c'est Muna. En contrebas, sur
un promontoire surplombant un méandre du Liamone,De la pax romana à Pascal Paoli
imaginez le Castaldu où Ghjuvanni Paulu di Leca avait
résisté à un siège des Génois au XVe siècle!. Serait-ce encore
à cause de lui que les «Paesi di Cruzzine» furent
"déshabités" ?
Là, sous vos pieds, Rosazia se regroupe autour de son
église face à Lopigna dont les deux hameaux semblent garder
leur distance. À gauche de la crête qui file vers
Camprimusgiani, Salice s'étale sur la su/ana essayant de
distinguer là-bas, sur les flancs de Tartavellu, des dizaines de
ca:,'etteéparpillées, abandonnées, en ruine et somptueusement
habillées de la verdure luxuriante de l'oubli. Tournez-vous
encore vers la gauche et votre regard s'arrêtera sur le Tritorre,
refuge de Dumenicu Leca le "Circinellu". Maintenant, levez
les yeux vers le Monte d'Oru et la Bocca d'Oreccia, vous
devinerez Azzana, Rezza et Pastricciola qui n'étaient que des
hameaux dits du Fiumina/e par les évêques de Sagone.
À présent, dans la direction de la Paglia d'Orba ne cédez
pas à la tentation de trop admirer le Cinto, puisque Ortu au
pied du Sant'Eliseo vous montre le chemin du lac de Creno.
Si vous choisissez de suivre le Fiume Grossu à Guagno, vous
ne tarderez pas à déboucher sur le Liamone, vous savourerez
le miel de Murzu et serez tenté de gagner Vico. Dans le
1- En 1489, en représailles à la révolte de Ghjuvanni Paulu di Leca,
les Génois "déshabitent" Arbori, Lopigna et rasent le château du Castaldu.
On peut penser que Salice, qui ne portait d'autre nom que celui de San'
Ghjuvanni, subit le même sort et vit une partie de sa population déportée
vers des zones côtières, insalubres, mais plus aisément "contrôlables" par
les occupants.
2 - Simples hameaux ou maisonnettes isolées, "Argia,
Vignamagiore, Le Piane, Lompriccia, 10 Quarcio, Belbruno, La Pianella,
Fonda, Vittijo, Vegliarra, Rezza, Ie Capelle, Landridaccia, Azzana,
Gotticiani, Londa, Bocca Ie Forte, Rudone, Lo Favale, Terrese, Frassetu".
Rapport de la visite pastorale du 16 juin 1728. (Diocèse de Sagone.
Évêque Pier Maria Giustiniani).
(Archives départementales de la Corse-du-Sud, cote 5G4/1).
14Introduction
Palazzu, Sampiero Corso y avait établi son état-major avant
de conquérir la sympathie et la gouvernance de presque toute
la Corse. C'est de là qu'il partit le 17 janvier 1567 vers ce qui
n'aurait pas été son destin sans la trahison de Vittulo, son
majordome. C'est à Vico aussi que les Génois organisèrent
en 1460 le festin assassin à l'issue duquel vingt seigneurs
corses furent exterminés à l'exception de Ghjuvanni Paulu di
Leca, encore enfant.
Revenez à Guagno, vous y trouverez le souvenir du prêtre
"Circinellu". Chapelain et fidèle de Pasquale Paoli à Borgu,
Ponte Novu, Vivario et Ponte alle Peri, il fit et assuma sans
réserve le serment de mourir, faute de ne pouvoir vaincre.
Au cœur de ces vallées, Marcu Aureliu, dont le destin va
se mêler à celui de personnages historiques acteurs des
révoltes et des luttes de libération, raconte la Corse dans la
tourmente de l'histoire à son aimée Lucrezia.
Au regard du concile de Trente leur amour était-il
vraiment impur, voire incestueux? Mais qui était donc Marcu
Aureliu ? ...
15Le hameau de Muna.Lucrezia et Marcu Aure/iu
La Corse romaine
Le martyre de sainte Dévote et de sainte Restitude
En ce jour de décembre 1771, sans nouvelles du prêtre
"Circinellu", hors la loi dans les maquis du Fiumorbu, le
village de Guagno résonne toujours des bruits de la défaite de
Ponte Novu. Sans plus de forces, étendu devant autel la facel'
contre le pavement comme à son ordination, le prêtre Marcu
Aureliu laisse aller sa pensée vers les jours heureux de sa
jeunesse vécus avec Lucrezia, son premier et unique amour :
- Lucrezia ! Lucrezia est sous le chêne, un seul gland est
tombé, de peur elle s'est échappée!
- Où es-tu? Il faut toujours que tu me fasses peur! As-tu
fini de rire de mon prénom, sinon je t'appellerai mon
"farceur! "
D'un saut du haut du tronc, Marcu Aureliu se plante
devant Lucrezia comme une apparition miraculeuse.
- Dans le village, déjà on me nomme "Cuginellul" et non
"farceur". Je ne rirai jamais de ton prénom, si choisi. Tu sais
combien je t'aime!
- Mon très cher Marcu Aureliu! Tu ne me les diras
jamais assez ces mots d'amour. Que serais-je sans toi?
1 - Petit cousin.De la pax romana à Pascal Paoli
- Comment sans moi? Désormais l'avenir nous
appartient.
- Que ta parole monte au ciel, amour chéri !
Les deux amoureux se serrent les mains dans un silence
soudain rompu par un merle flûtant, qui furète dans le
ronCIer.
- Entends-tu notre merle, témoin de notre amour ?
Marcu Auréliu et Lucrezia se disent leur amour dans une
approche timide sous la calanque guagnese du Ru. Cet
endroit est très peu fréquenté, personne ne pourra dénoncer
ces rencontres du lundi. Il est vrai qu'à l'âge de quinze ans
l'amour doit rester discret. Le père de Lucrezia tient à sa fille
comme à ses yeux. Cette enfant est née le 28 octobre 1710
après tant d'années d'attente et d'espérance. Le médecin leur
disait: «puisque vous n'avez pas eu d'enfants jusqu'à l'âge
de trente ans, vous pouvez assurément penser à une adoption.
Il y a tellement d'orphelins que cela serait grâces du
Seigneur pour l'un d'entre eux! » Cependant, à l'âge de
trente, ans la signora Bradamante eut le bonheur de mettre au
monde cette belle créature, Lucrezia.
Lorsqu'elle fut certaine d'être enceinte, cette femme s'en
alla en pèlerinage à Rome où elle demeura jusqu'à la
naissance de Lucrezia, mettant ainsi son accouchement sous
la protection de saint Pierre. Le sgio Paul Chigliani, riche
propriétaire de Sagone, répondit à la demande de la signora
Bradamante qui fit le voyage avec sa dame de compagnie, la
demoiselle Argenta. Cette jeune fille de dix-huit ans, de la
bonne société de Sagone, arriva à Guagno avec Paul
Chigliani au cours du mois de février, quelques jours avant
l'embarquement pour Gênes. Ici, personne ne la connaissait.
Il s'agissait sans doute d'une amie de la famille.
18Lucrezia et Marcu Aureliu. La Corse romaine
Grande fête au village lorsque la signora Bradamante
revint avec sa petite fille, dix jours avant la Noël 1710.
Grande joie pour son baptême!
Le Piévan :
- Comment appelez-vous cette petite ?
- Lucrezia !
- C'est le prénom d'une grande dame romaine de
l'Antiquité!
- C'est assurément un grand nom, mais nous le savons
notre petite saura le porter.
On voyait que, à Rome, la signora Bradamante avait
perdu un peu de son humilité!
Marcu Aureliu, né à Guagno en 1710, est le fils unique
d' Artiliu di Nesa et de zia Filicina. Propriétaires de la
châtaigneraie du Divitaghju, des bergeries du Pirellu, des
champs de Sagone plantés en tabac, orge et lin, les di Nesa
sont les plus fortunés de la région.
Aujourd'hui, le temps semble trop court à Marcu Aureliu.
Il est sept heures du matin, il devra rentrer en salle de classe à
Vico avant neuf heures. Les doux murmures d'amour de
Lucrezia lui font oublier le temps qui s'en va, indifférent.
Après une nuit d'orage, dans ces premiers jours d'août, le
ruisseau murmurant fait chantonner l'eau d'une glissade à
l'autre dans des escapades sans fin.
Sans une goutte d'eau depuis les premiers jours d'avril, la
fougère, la véronique, la menthe sauvage, les ronciers mêmes
frissonnent de plaisir et envoient aux amoureux une brise
chargée de senteurs. Avec un bruissement d'écume de mer,
les fraîches feuilles d'aulne doucement agitées laissent
tomber les gouttelettes de la dernière pluie comme une
bénédiction. Une bruine parfumée, exhalée de la terre
désaltérée, s'élève vers le ciel bleu sombre éclairci peu à peu
par le soleil levant. Comment quitter cette nature en fête?
19De la pax romana à Pascal Paoli
Celle-ci le fait-elle exprès, pour que Lucrezia et Marcu
Aureliu restent là encore un peu plus longtemps?
- Les grandes chaleurs sont passées. Bientôt le regain
couvrira l'herbe desséchée, les animaux seront plus gras pour
la foire de Renno.
Un instant, Marcu Aureliu oublierait la présence de
Lucrezia. Sa pensée s'en va vers les biens de la famille,
jardins et animaux.
- Le seize de ce mois d'août, jour de la Saint-Roch, nous
allons pouvoir aller à la foire de Renno!
- Oui mon amour, les jours prochains seront sans fin.
Pour l'heure, mes cours de latin à Vico ne peuvent attendre.
À bientôt ma chère Lucrezia !
Sans même lui donner un baiser, Marcu Aureliu saute sur
la mule Stillina et disparaît dans la profondeur du maquis.
Lucrezia sait qu'un premier baiser ne peut se donner que le
jour des fiançailles. Cette seille pensée lui donne envie de
chantonner. Sans trop attendre, il lui faut retourner à la
maison. Comme à l'accoutumée sa maman lui dira: «Où
t'en vas-tu de si bon matin, ma fille chérie? Tes escapades ne
plairaient pas tellement à ton père; s'il le savait sa colère
serait sans retenue aucune! »
La signora Bradamante se doute-t-elle de quelque
rencontre amoureuse? Sa fille ne peut dire de mensonge
lorsqu'elle dit tout doucement: « Je suis allée dire une prière
à l'église. »
Il n'y a pas beaucoup d'élèves dans cette école de Vico.
Qui pourrait payer des cours de latin? Marcu Aureliu et sa
dizaine de camarades ne savent pas ce qu'ils feront après
quelques années d'études. L'évêque de Sagone, monseigneur
Costa, a ouvert cette école parce qu'il n'y a pas de séminaire
dans son évêché. Il y a bien celui d'Ajaccio, édifié en 1710
par monseigneur Pietro Spinola, mais cette ville est bien trop
20Lucrezia et Marcu Aureliu. La Corse romaine
éloignée. Ainsi, Marcu Aureliu étudie à Vico, sans savoir s'il
sera prêtre ou officier dans une armée étrangère.
Pour l'instant, quelle joie de savoir lire et de comprendre
la langue latine, quel plaisir d'apprendre l'histoire des
nations! Celle de la Corse, où tant de luttes se sont succédé
depuis des siècles et des siècles, éveille en lui une sourde
angoisse. Lucrezia ne sait ni lire ni écrire. Durant leurs
rencontres le jeune homme lui parle plus de l'histoire que de
leur amour :
- Le sais-tu, depuis 259 avant notre ère chrétienne, les
Romains se sont emparés de la Corse après de nombreuses
luttes douloureuses. Pendant cinq siècles de paix, (pax
romana) l'île a connu la prospérité le long des côtes marines.
Alors fut fondée Mariana et développée Aleria, garnisons et
ports de mer. Les villages de nos montagnes, comme
Guagno, furent oubliés; ils vivaient comme ils pouvaient.
- Tant mieux pour nous ! Vois-tu comment les Génois
nous apprécient maintenant? Les Romains n'étaient-ils pas
chrétiens?
- Les Romains étaient païens; ils adoraient plusieurs
dieux. Le plus important, Jupiter, souverain du ciel et du
monde, maniait la foudre, la pluie, les vents et faisait le jour
et la nuit. Il imposait la sagesse aux hommes et aux autres
dieux. Ces païens ne toléraient aucune autre croyance. Le
christianisme s'établit en Corse au cours du premier siècle.
Quelques Romains chrétiens persécutés arrivèrent à Aleria, à
Mariana et même à Sagone, portant avec eux l'enseignement
de l'Évangile. La persécution romaine fut cruelle durant la
Pax. En 225, Restituta, jeune fille de Calinzana, mourut
martyrisée par Pirro, gouverneur romain de la province corse.
La religion, représentée alors par le prêtre païen Publius
Sulpicius Rufus, fut imposée aux Corses sans tellement de
succès. Restituta fut sanctifiée bien plus tard. D'autres
personnes furent martyrisées sous l'épiscopat de l'évêque
21De la pax romana à Pascal Paoli
Parthénope de Mariana: sainte Laurine à Aleria, sainte
Amanza à Bonifacio...
En l'an 304, Devota, jeune fille chrétienne d'une famille
de Mariana, fut flagellée à mort par ordre du préfet romain
Quintius Gabinus Barbarus, envoyé en Corse par l'empereur
Diocletianus pour exterminer les chrétiens réfugiés de Rome.
- Quel grand malheur, Marcu Aureliu! Mourir pour sa
foi, quel courage!
- Devota fut sanctifiée. Sa dépouille déposée dans une
barque en mer, les vents sacrés l'aurait guidée jusqu'au port
de Monaco. Le pape en fit plus tard la sainte patronne de
cette ville.
1erL'empereur Constantin établit la liberté religieuse en
313 par l'édit de Milan. L'année précédente, durant la guerre
civile qu'il gagna contre Maxence le Païen, Constantin le
Grand aurait eu la vision d'une croix lumineuse entourée de
cette inscription: "ln hoc signa vinees" (Par ce signe tu
vaincras ). Avec ce monogramme du Christ, la bannière
(labarum) fut la plus vénérée par les armées romaines.
Depuis lors, le christianisme se développa. Les papes purent
consacrer les sanctifications des martyrs, les Romains
euxmêmes étant enfin évangélisés.
1erL'empereur céda la Corse au pape Sylvestru en 325.
Marignana devint siège épiscopal avec l'évêque Catonus
Corsianus.
22Les Vandales, Les Wisigoths
Le martyre de sainte Ghjulia
Lucrezia écoutait toujours le discours de Marcu Aureliu
avec admiration.
- Dommage de ne pas savoir lire. Les livres ouvrent
vraiment les yeux sur l'humanité, ses richesses vaines et ses
grands malheurs!
- Vers 430, les Vandales puis les Wisigoths avec une
escadre d'une centaine de bateaux assaillirent les côtes
italiennes, sardes, siciliennes, africaines et espagnoles. Vingt
ans après, ces peuplades germaniques se sont installées dans
notre région, semant malheurs et persécutions. À Nonza, en
l'an 458, une jeune fille fut écorchée vive. Tu la connais,
c'est sainte Ghjulia.
- Pourquoi donc, pourquoi mon très cher ne peut-on
penser et croire comme l'on veut?
Tous ces malheurs angoissent Lucrezia; Ghjulia écorchée
vivante, une jeune fille sans doute aussi belle qu'elle! Sous
son foulard des cheveux ondulés apparaissent juste pour
orner de leur teinte brune un front haut et blanc. Les yeux,
d'un bleu profond aux cils épais longs et noirs, luisent
d'intelligence dans l'ovale parfait des paupières. Son menton
fin et volontaire soutient des lèvres charnues, esquissant un
sourire toujours prompt à éclater.
Marcu Aureliu songe à elle, même à l'école elle occupe
son attention: "Son allure simple et gracieuse évoque le
profil sculpté des déesses grecques des livres. Demain 16De la pax romana à Pascal Paoli
août, fête de la Saint-Roch et foire de Renno, Lucrezia
viendra-t-elle? Il ne faut guère de temps pour aller de Vico
au champ de foire. Lucrezia ne peut venir seule! Elle sera
sûrement accompagnée de son père et de sa mère ?"
Que de monde, d'animaux, d'outils et de marchandises
s'animent et s'exposent en ce matin déjà chaud du mois
d'août!
Après l'avoir débarrassée de la selle, Marcu Aureliu
lâche la mule dans l'enclos de son cousin et s'en va vers la
chapelle, distribuant des saluts ici et là. Élevée au sommet
d'une éminence, la petite église semble plus grande. Les murs
de pierres liées de terre glaise soutiennent un toit de lauzes en
bois de châtaignier. Tant elle est courte, l'allée pavée de
pierres plates vous conduit à l'autel en quelques pas. Une
plaque de granit posée sur deux montants de même nature se
présente comme une table, sous un crucifix gravé dans le
mur. Voilà l'autel où le prêtre Pinelli doit célébrer le sacrifice
de la messe. Marcu Aureliu se disait: "Notre Seigneur en a
vu des lieux, plus humbles encore", lorsqu'il découvre devant
l'autel le foulard bleu de Lucrezia parmi les femmes déjà
assises sur les bancs, de simples planches.
La famille Chigliani est arrivée au lever du jour. Tant
mieux! La chapelle étant vite pleine, les gens se répandent
tout autour serrés sous les châtaigniers, au plus près, afin de
pouvoir entendre l'office, le Kyrie, le Gloria et le Credo
entonnés en paghjellal. Ces paysans chantent en langue latine
sans savoir lire ni les paroles ni la musique, de mémoire.
D'abord, une voix seule entonne le tercet lorsque, deux
mesures après, la basse lui vient en aide pendant qu'intervient
une troisième plus haute. Chacune cherche son ton, toutes
1- Chant à deux (paghju, paire), ou trois voix, en polyphonie.
24Les Vandales, Les Wisigoths. Le martyre de sainte Ghjulia
trois se mesurent, s'éloignent, se rapprochent, jouent avec les
notes et enfin parviennent à un accord parfait.
Plus loin, bovins, ânes, cochons et autres mulets se font
entendre chacun à sa manière, comme s'ils savaient que d'un
moment à l'autre ils devront changer de maître sans leur
consentement.
La messe finie, les gens se répandent sur le champ de
foire. Certains achètent, vendent, échangent... D'autres,
curieux, découvrent les travaux des villages laborieux malgré
le joug imposé par les Génois. Leurs impôts écrasent les
familles.
En 1714, les Nobles-Douze de l'En deçà des monts
avaient demandé une loi aux Génois afin de prohiber les
arquebuses. Il est vrai que l'on dénombrait alors plus de neuf
cents homicides par an. De plus, les paysans de Vico, Renno,
Letia et du Niolo ne s'accordaient guère avec la colonie
grecque implantée à Paomia. Ces jours derniers il y eut
quelques échauffourées. À cause de ces querelles, les
NoblesSix représentant l'Au-delà des monts firent eux aussi une
requête de prohibition des armes à feu, bien que les Grecs
soient autorisés au port du pistolet et du fusil et disposer
d'une garde armée dans la tour d'Omigna pour défendre la
colonie de Paomia. Cette interdiction supprimait une patente
de port d'armes; en compensation, Gênes créa en 1715 la
taxe des "deux sequins" limitée à une durée de cinq ans. Or
en ce jour de foire de 1725, aux taxes du sel et de la taille,
s'ajoute cet impôt prolongé jusqu'à 1730. Marcu Aureliu
pensait à la domination génoise en se disant: "l'homme ne
devrait jamais soumettre l'homme", lorsqu'il aperçut la
famille de Lucrezia.
- Bonjour ô sgio Paulu !
- Salut ô Marcu Aurè, ! Ton père est-il ici?
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