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On a plusieurs vies en même temps. Une des miennes se passe à croiser des gens, des lieux, des objets, des animaux parfois, des gens surtout. Souvent, trop souvent, sans pouvoir m'arrêter, sans rien retenir - garde-t-on l'eau dans ses doigts - sinon le regret d'images aussi durables et aussi visibles que des cicatrices, mais qui s'enfuient si je veux les fixer. Certaines, à force de patience et d'envie, ont pu renaître. Les plus fraîches, j'ai monté la garde. Je vous les offre toutes.
Publié le : lundi 1 décembre 2008
Lecture(s) : 274
EAN13 : 9782336264417
Nombre de pages : 163
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CURIEUXPierre-Marie BOURDAUD
CURIEUX
L'HARMA TIANDu même auteur chez L'Harmattan
Mes Bien Chers Frères. Une erifanced'autrifois dans un internat, 1998.
Le cou du canard, 2003.
@ L'HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.l1braincharmattan.com
Jiffu>!on h"rmattan@wanaJoo.fr
harma ttan l@wanaJoo.fr
ISBN: 97R-2-29ii-06741-7
f':i\N : 97R229ii067417Aux trois frères:
Loukhaan,
Thalym,
A thanaël
mes petits-fùs,
cette part d'héritageL'OISEAU LUMIÈRE
Planté entre les deux tilleuls ronds de la cour, il restait
là, petit échassier malingre à tête pointue noire et blanche
emplumé de hardes approximatives, pris muet dans le
tournoiement de nos gambettes maigres et nerveuses
levant une menue volée de poussière beige. Il arrivait en
cours d'année dans l'école où je commençais mon
primaire - pour repartir aussitôt, car c'était un forain. Ce
terme général et dédaigneux désignait des gens sans feu
ni lieu, sans foi ni loi, rétameurs, chiffonniers, bateleurs
ou pire, chapardeurs, qui parcouraient nos campagnes
frileuses. Précédé de « petit» et accentué sur la première
syllabe, ce nom servait aussi à nos mères quand nous
rentrions morvoux et crassoux, cheveux en pétard et
genoux couronnés, culotte fendue et chemise sans boutons.
Attendant la cloche du premier cours, cet oiseau
migrateur pivotait gauchement sur sa détresse de perpétuel
déraciné G'ignorais alors la passion des fils du vent pour
l'inftni voyage) ; jaloux de nos rondes solidaires, il quêtait
furtif et déçu nos sourires, nos regards, nos mots.
Ses parents allaient dresser pour la journée un petit
cirque sur la place de l'église: une piste sans étoiles
autres que des trous dans la toile mal rapetassée, trois
bestioles pelées marmonnant derrière la corde d'un enclos
5bricolé, de vagues affiches écornées pendues à la diable
et à la ficelle aux entrées du village, promettant
pompeusement toutes les merveilles du monde et plus. Loin
d'eux, malgré eux, malgré lui, leur enfant unique
accomplissait son obligation scolaire, terré au fond de la classe,
silencieux, englouti dans notre indifférence et muré dans
son ennui. Mademoiselle Galisson à son bureau noir
l'ignora, sûre d'avance qu'aucune réponse ne viendrait de
cette tête restée ailleurs, cette tête emplie d'images, de
sons et d'odeurs qui n'étaient pas les nôtres.
Vint le soir et le spectacle où, hardiesse revenue, il
nous avait conviés. Et là !
Quelle formule magique, quel élixir de souplesse, quel
souverain claquement de doigts d'un secret enchanteur
ont-ils changé notre avorton muet du matin en artiste?
Son petit corps nerveux moulé dans un collant bleu nuit
étoilée, jeté au ciel par le projecteur de son père, soulevé
par les craquantes notes gaies d'un phono jusqu'alors
inconnu de nos campagnes, il vole au trapèze en bel oiseau
gracile et facile qui ne se posera plus. Nous voit-il, voûtés
sur nos bancs tremblants. Sait-il que sa beauté efface
notre ordinaire, sa lumière écrase notre ombre, son vol
pulvérise notre immobilité. Sait-il, ce solitaire, qu'il est enfin
désiré, qu'il a enfin des amis - mais qu'il ne les reverra
jamals.
Et moi de rester là, sidéré, crevé de jalousie, poigné
par la mélancolie d'un monde inaccessible...
6LE GROS GRIS
Un camion. On refait la route plus loin, et c'est la
noria du gravier et du goudron. Depuis qu'il va à l'école
seul, à pied, l'enfant craint ces monstres surgissant du
loin de l'horizon sur le chemin du bourg, c'est pire quand
ils s'approchent dans son dos, annoncés par leur seul
grondement. Et pourtant il doit y aller, en vélo pour la
première fois, sa maman l'a envoyé faire une course,
inscrite par sécurité sur un « mot de billet », elle sait que son
tout petit homme perd la mémoire en courant comme les
lièvres (et elle ne sait pas que ça s'aggravera au fù des
années). Il s'agit d'un pain de six livres qu'il ramènera
cisaillé par le tendeur, faisant l'accent circonflexe sur le
portebagages. Et sans traîner, car l'orage que promet la chaleur
pourrait le changer en éponge.
Un gros camion au gris d'éléphant renforcé par le noir
des ailes, le conducteur trop haut perché, trop loin du
volant pour qu'il voie le petit cycliste, d'ailleurs y a-t-il un
conducteur, ne serait-ce pas un vaisseau fantôme. Il l'a
vu passer la dernière fois il n'y a pas une heure, mais
c'était à l'entrée de la ferme, derrière la barrière
rassurante. Maintenant qu'il pédale, la voix caverneuse de la
bête enfle, sa silhouette gonfle en tremblant dans l'onde
7chaude montée des ronds de goudron criblant la route çà
et là, rendu luisant et fripé par l'été.
Le petit garçon vacille encore plus sur son vélo
d'enfant rouge framboise au naturel brinquebalant - ses
frères aiment beaucoup le cross; le vélo, moins. Il ne tient
dessus que depuis peu. (Le premier essai, dans une
descente où il avait perdu les pédales, la selle mâchant
copieusement ses fesses, s'était conclu par l'attaque en
piqué d'un tas de pierres tapies sous des ronces qui avaient
étendu l'offense à tout le corps). Ses tempes
bourdonnent, son cœur va éclater, ses oreilles s'emplissent du
bruit de son sang mélangé au vacarme du camion.
Tétanisé, il ne pense même pas à poser pied sur l'herbe
salvatrice du bas-côté.
Masse toute puissante maintenant toute proche, le
mille-roues au long nez de tôle frémissante le jette au
fossé par son seul souffle chaud et bruyant, puis
victorieux s'éloigne dans un tourbillon de poussière
suffocante: la peur a gagné. L'enfant ressort flageolant,
livide, des bourriers partout accrochés à sa blouse grise
jusque-là propre, un genou griffé de sang foncé
sillonnant la crasse du jour, une bosse au front qui durera car il
n'a pas sur lui le sou percé à poser posément dessus pour
la faire partir - il croit aux miracles de Grand-Mère.
Heureusement la maison est proche. Il rentre en
titubant - le vélo reste dans l'herbe. Un lit frais l'attend où
tout habillé il tombe, non, il s'évanouit, se relève, vomit
sur lui une aigre matière tiède et, bordé par Maman
inquiète qui l'a lavé puis mis en chemise, si douce à sa
peau, trouve la paix d'un sommeil où les camions ne sont
que de pompiers, rouge et chrome au pied du sapin. Et
immobiles.
8LA MAISON VIEILLE
Sur le chemin du retour de l'école gisait, derrière un
rang d'aubépine, une maison abandonnée. Amputée au
nord d'un pan de mur, mangée jusqu'au toit par un
sombre linceul de lierre, ouvrant la gueule de sa porte
fracassée qui m'avalait un coup vaincues orties et ronces d'un
bâton propice, cette morte me fascinait.
Nul autre bruit que le frout-frout furtif d'un oiseau
fuyant mon effraction à vives froissées d'ailes. Nulle
autre odeur qu'un fade relent de moisi gâtant le parfum
d'une glycine, au nord, que l'abandon avait rendue
conquérante. Interdit, je contemplais ces crépis échancrés
dénudant le pisé, ces murs aux traînées roussâtres
écoulées de poutres noires de fumée, ce plafond crevé
vomissant du foin archi-sec, cet amas d'objets poussiéreux,
incomplets, brisés, comme un livret de famille dont les
feuillets s'effriteraient sous mon doigt: Sainte Vierge
sans mains les yeux vides, calendrier des Postes aux dates
effacées, almanach paroissial dentelé par les rats. Je
poussais du pied des chaussures d'un noir devenu gris à qui la
dessiccation faisait un sourire de baleine miniature. Je
feuilletais des quotidiens craquants et tout jaunes
redonnant vie à des morts, jeunesse à des vieux, chair à nos
guerres dont je n'avais eu que des récits.
9Un jour, fouillant le fatras crasseux éparpillé sur le sol
du cellier resté frais derrière la maison, j'avais déniché
une topette au liquide incertain mais que la forme de la
bouteille excluait des produits de droguerie. Le goût
innommable dont il piqua ma langue de curieux revient
parfois. Je me consolai avec une autre trouvaille, abordée
cette fois-ci d'une lèvre prudente, un fond de liqueur aux
quetsches comme les souvenirs: emboni par le temps.
Quand je retournais au soleil chaud, accompagné par
la plainte d'une persienne dégondée ou un court passage
de vent dans la cheminée, effleuré par le lierre d'une
caresse comme d'adieu, non, d'au revoir, une sourde
mélancolie me poignait: qui avait vécu là, qui en avait eu du
bonheur, qui y était né qui y était mort, qui avait fui,
chassé par quel malheur, qui avait laissé cette maison
mounr.
C'est là je crois, dans ces visites aimantes et inquiètes
comme celles qu'on fait à une grand-mère encore debout
(non, assise) mais déjà si loin de la vie, que j'ai pris le
goût de préserver les vieux objets. Je veux leur donner
une seconde chance: assiette ovale changée en petit
vide-bric-et-broc, obscur et gauche verre de bistrot
promu au grand jour de la vitrine, ou fiole à éther d'un bleu
profond devenue porte-rose admiratif. Peut-être, aussi,
reculer ma propre mort.
10L'EXILÉ
Maman a rejoint enfin son homme au columbarium le
plus laid que je connaisse. Le rosier maigrichon croyant
faire illusion devant la colonne de faux-marbre rosâtre où
s'empilent les urnes aggrave son cas, comme insultant
celui qui cultivait pour ses enfants la passion des fleurs.
Nous aurions voulu y planter de ses cyclamens, mais
seraient-ils restés longtemps, ces friands d'ombre et de
beauté.
Peu avant de mourir, elle m'a raconté que tout petit
j'avais aperçu de mon lit, par une nuit de fièvre à
quarante, un loup gîté sous l'armoire de ma chambre. Et que
malgré sa toute-puissance de mère elle n'avait pu l'en
chasser.
Le loup, je ne l'ai vu qu'en imagination. Mais alors,
partout. Même si on a tué le dernier il y a bien plus d'un
siècle dans le département voisin (au plus fort d'une
tempête de neige, dit la légende), son ombre grise hante
mes jeux d'enfant, mes nuits et les histoires à ne pas
dormir du tout contées aux veillées par Grand-mère
amusée de mes yeux d'angoisse. Emportant des petits
garçons craintifs comme moi, il règne en Bête sur ce
Gévaudan inconnu et lointain dont le seul nom m'effraie
déjà. Il dévore le vagabond solitaire, le voyageur égaré, la
11gamine lambinant sur le chemin de la fontaine du bois,
ou les vauriens qui musardent plutôt que de se bouler
près du feu. Infatigable, il arpente infiniment l'immense
Athabasca glacé de mon Livre d'images, où ses
hurlements modulés en échos noirs me pétrifient dans une
peur animale. Il peut être partout à la fois, ses yeux
jaunes trouent la nuit par dizaines, jaillis de bandes
terrifiantes courant à l'aventure la lande désolée, approchant
sans faillir l'arbre dérisoire où s'adosse leur victime
tremblante. Il m'attend encore, il est là, je le sens derrière la
vieille porte qui frémit quand la bise glisse ses lances
froides entre le bois et la marche en ardoise creusée par
les pas.
Je le verrai en vrai plus tard, quand l'enfant fragile aura
fait place à l'homme supposé ne pas l'être. Parqué au
Jardin des Plantes dans un enclos médiocre et boueux,
râblé, queue basse, poil dru mais terne, ce prince en
prison va et vient sans fin le long de la grille rouillée,
cherchant l'impossible trou en bas comme en haut, à droite
comme à gauche - sa louve n'a même plus le goût de
quitter son bat-flanc crasseux. Ses yeux plissés me
dépassent, fùant vers les étendues sauvages, livides et
silencieuses dont on l'a volé pour la vie, vers des proies qui
courent et non des bidoches avariées pendouillant à la pique
du préposé bedonnant, vers des meutes en perpétuel
parcours et non des processions molles de visiteurs à
bajoues. Mais même là, même enfermé à triple tour, même
réduit aux regards bavards des petits citadins à bermudas
et robe d'été, il me fait toujours peur.
12BLEU ET ROUGE
Les pensionnaires, en ville ou ailleurs, ne se
déplaçaient jamais seuls. Leur sécurité certes, mais aussi l'idée
qu'ils ne sauraient jouer les chiens fous. Parfois, le
groupe devenait gaillarde escadrille: les passants
pouvaient ainsi nous voir, colonne par deux, courir au
théâtre en Rodrigues cherchant déjà nos Chimènes,
chassantcroisant au f1l des rues les filles de la pieuse institution
occupant le même quartier que notre cage à fauves.
Leurs bonnes sœurs gardiennes, navigatrices expertes et
complices tacites de nos propres surveillants, s'activaient
à nous les soustraire (mais je doute que nos belles
pucelles, elles, se gendarmaient de cette quête du Graal en
couettes et jupes plissées: les plus délurées savaient
serrer les freins du convoi).
Sur le chemin du champ de courses où nous allions
user notre ennui du dimanche après-midi et, pour les
argentés, nos sous dans des glaces onctueuses ou des
cacahouètes poussiéreuses, on pouvait voir les plus
téméraires, se laissant glisser en fin de cortège, allumer une
Week-end (la bien nommée) abritée du creux de la main.
Dire quel débutant fumeur s'y risqua un jour, sous la
houlette d'un futur marlou rigolard coiffé à la MarIon
Brando, est assez inutile.
13Cet après-midi là, peu intéressés par les cavalcades
écumantes, les hurlements du speaker et les vociférations
des parieurs prêts à transformer leur poulain en steak
tartare s'il allait oser perdre la tête, quelques-uns de nous
baguenaudaient dans le gros bosquet voisin de
l'hippodrome. J'étais à l'écart avec un Cinquième, du haut de
ma Quatrième, bavardant ou que sais-je d'aussi innocent.
Voilà pourquoi fondit sur le duo d'ados, en bleu de
chauffe, la face congestionnée, roux jusqu'aux sourcils
broussailleux, les yeux gris comme exorbités, un homme.
Qui, tout débraguetté, me supplia de prêter main forte à
certain soulagement dont vous avez déjà deviné la
nature. Contre argent, quand même: le vice honnête, en
quelque sorte.
Seul, j'aurais fui tout de suite. Son offre me répugnait
autant que sa vilaine personne (Coquins, n'allez pas
supposer un marché conclu s'il eût été sosie d'Apollon).
Mais à savoir derrière moi mon frêle camarade muet,
tétanisé, je devins preux chevalier blanc, défenseur de la
vertu et de l'orphelin (que d'ailleurs il était). Tout en
prenant mes distances, je m'entends encore répondre au
montreur d'organe d'un ton faussement badin -
peutêtre même teinté de dédain, malin masque de la peur -
que non, il offrait trop peu.
Il ne mit pas d'enchère car, heureusement pour nous,
s'il avait les bourses pleines, il avait la bourse plate!
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