D'un solstice à l'autre

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"Je suis intelligent, beau, riche assassin ", ainsi débute D'un solstice à l'autre, roman polyphonique, confession d'un criminel, de ses victimes et des témoins. A l'aube de notre siècle, un assassin sans visage et sans nom, narcissique, obsédé par la beauté et le temps révolu parcourt l'Europe. En quête de visions du passé et d'impressions esthétiques, il a mis le crime au service de ses chimères...
Publié le : mardi 1 février 2011
Lecture(s) : 43
EAN13 : 9782296454439
Nombre de pages : 200
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D’un solstice à l’autre

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-13942-8
EAN : 9782296139428


Marguerite Destre

D’un solstice à l’autre

Roman

L’Harmattan

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a

« The worst is death, and death will have his day »
William Shakespeare,
Richard II, acte III, scène II.

A Paris et dans d’autres villes européennes, à l’aube de
notre siècle, d’un solstice d’hiver à l’autre, une série de
crimes inexpliqués fut commise… Il resta deux témoins.

suis intelligent, beau, riche et assassin. Je n’ai jamais eJ
c

onsidéré personne avec autant d’intérêt, de curiosité et
d’estime que moi.

Les autres, tous les autres ? Je les ai semés sur ma
route comme le Petit Poucet ses cailloux, mais moi, j’ai
brouillé les pistes. J’ai recherché la vie, je n’ai pas su la
trouver, j’ai côtoyé la mort.
Quand je me rappelle Londres, la ville de mes
origines, là où je me suis tant ennuyé, je ne parviens plus à
la rejeter d’un bloc.
Je suis né à Park Lane Mews dans un hôtel
particulier qui existe encore, à la façade toute blanche,
légèrement arrondie avec de larges baies vitrées, avant-
scène somme toute intéressante pour observer le monde.
Dans les parages, il y avait les maisonnettes en briques de
Mayfair et quelques villas néo-palladiennes où habitaient
les amis de mon grand-père. Cet environnement me
convenait. Je suis affreusement snob. Les alignements de
Bayswater et les pièces montées de Notting Hill, je les laisse
aux bouseux pour leurs voyages en troisième classe.
Je revois encore la double entrée divisée par un
agencement de blanches colonnes corinthiennes, les feuilles
d’acanthe se détachant sur les murs rosés et juste derrière,
l’escalier à rampe d’acajou, s’envolant sur la gauche.

12D’
UN SOLSTICE À L

AUTRE

Par ma naissance, j’étais condamné à évoluer dans
un périmètre restreint. De cet espace circonscrit dans une
ville gigogne, j’aurais dû pouvoir juger de la vie et des gens
avec certitude. Des idées, je n’en aurais pas eu besoin. Ce
sont elles que je suis parti chercher dans le vaste monde.
Si les braves gens de mon enfance avaient su ce que
j’allais devenir, ils m’auraient unanimement claqué la porte
au nez, leur descendance aussi. Ils ont tous perdu ma trace.
Dans mon anonymat, il m’arrive parfois, en souriant, de
leur tirer plus d’une épine du pied. Eux ne m’auraient pas
fait grâce. A la glorieuse époque où le crime était si
justement et sévèrement puni, ils auraient prêté à leur
domesticité leurs voitures dépouillées de leurs armes pour
me voir pendre. A moins qu’un peu honteux, ils n’y soient
eux-mêmes montés pour se rendre à l’intéressant spectacle,
vitres closes, rideaux fermés, délicatement écartés pour
l’instant magique.
Peu m’importe. J’ai longtemps taxé cette capitale
d’accablante uniformité, je la critiquais férocement pour ses
quelques efforts de disparité, j’avais tort. On peut lire dans
ce musée à ciel ouvert, dans ses rangées de briques lisses ou
même ouvragées, dans ses colonnades et ses frontons à
l’identique, disposés en ligne droite ou en croissant,
badigeonnés à la hâte de gros coups de pinceaux blancs,
plus que l’histoire d’une cité, celle d’une civilisation. Cette
croissance régulière, obéissant à l’appât du gain et à
l’obsession de l’utile, aurait pu anéantir l’imagination la
plus fertile, la mienne, non. Du temps de ma plus grande
aversion, je la connaissais par cœur : devant n’importe
quelle grille de courette, en jetant un coup d’œil vers

D’
UN SOLSTICE À L

AUTRE
13

l’escalier conduisant au sous-sol ou en lorgnant la façade,
j’aurais pu dire où je me trouvais et comment faire pour
regagner mes pénates.
Je me rappelle souvent les toits de Londres, l’un des
premiers souvenirs de mon enfance.
De mes appartements sur cour, je passais des heures
à les regarder, dédale étagé, échafaudage de pentes et de
terrasses, de figures géométriques brisées. Certaines
fenêtres enfoncées dans l’ardoise étaient toutes de guingois.
Les courettes s’imbriquaient tant et si bien qu’il devenait
impossible de savoir à qui elles appartenaient. Des
cheminées s’agglutinaient dans le plus total désordre.
J’adorais ces toits. Je les peuplais des personnages sortis des
contes et légendes que j’affectionnais. Je rêvais d’enjamber
le vide, de sauter d’un rebord à l’autre, d’escalader les
pentes d’ardoises, de m’agripper aux gouttières. Je finis par
installer mon observatoire dans une soupente. De là,
j’épiais la ville, les gens, je me glissais dans leurs vies. Un
jour, cela ne me suffit plus, je partis en excursion.
Rapidement je sentis que je pouvais effrayer, pointer mon
visage derrière une fenêtre, taper aux carreaux, surprendre.
J’appris bien des secrets. Je m’amusais, ils tressaillaient.
Le temps passant, les déconvenues de l’existence
aidant, je devins sensible à un aspect qui pourrait sembler
insolite dans cette métropole : un je ne sais quoi de
modeste, de gentiment poétique, décelable dans ses
nombreux parcs, dans certains recoins oubliés, dans les
allées désertes. Mon âme délicate sentait presque la
nostalgie poindre derrière l’ostentation.

14D’
UN SOLSTICE À L

AUTRE

Pendant les vacances de mon adolescence, je
longeais les artères principales pour me rendre à la grande
bibliothèque et passer de longues après-midi dans
l’imposante salle ronde de lecture, sous sa coupole vitrée,
ses lambris dorés, entouré et comme noyé par des
rayonnages multicolores de livres. Je m’instruisais. Un jour
d’été, alors que je gravissais le perron, je m’arrêtai pour
tourner mon regard vers le ciel : je m’attardai à contempler
sa couleur un peu triste et les voiles nuageux déployés sur
cette étendue bleue comme pour y sécher. Je pris alors la
ferme résolution de ne jamais laisser rien ni personne avoir
prise sur moi.

lls’ aéitamiaeins.t bUenae uxbr, uijenuen ehso.s tJilee , leas nennovnicaiiast riucne pdeeus , perlelem,i ejer s Ifrimas envahit les moindres recoins.
Nous approchons de l’automne. Je pense à la ville
sans parvenir à me la figurer. La ville de pierre et de fonte
sera bientôt mise à nu, elle découvrira les imperfections de
ses façades, l’irrégularité des chaussées et des trottoirs. Au
réveil, je l’ai contemplée, enveloppée d’un nuage laiteux
aux reflets argentés, comme surgie de nulle part. Elle ne
donnera pas longtemps le change. Bientôt, elle sera elle,
une palette de gris, d’asphalte, d’écorces cendrées,
d’ardoises égratignant le ciel. Je regarde la Seine dérouler
son long ruban brun moiré. Je n’aime pas cette ville mais je
n’ai nulle part d’autre où aller. Je dois reconnaître qu’au
printemps, lorsque les marronniers fleurissent de blanc ou
de rose et que les platanes coiffent de feuilles leurs troncs
lépreux, un je ne sais quoi d’attachant flotte dans l’air. Je
ressasse les images de sa splendeur : le camaïeu vert des
ramages, ses jardins, ses parcs, ses roseraies et le velours des
fleurs qui donne envie de les mordre en plein cœur.
Jamie, Gisèle, et les autres…
Qu’il vienne me tuer. Tout sauf cette attente. Et
pourtant, j’ai atrocement peur de la mort. Longtemps, j’ai
feint de me persuader que mon tour ne viendrait pas.

16D’
UN SOLSTICE À L

AUTRE

Quand il m’arrivait d’y penser, je tentais de conjurer le sort
en me promettant que si un délai m’était accordé, je
rectifierais mes erreurs. Bien sûr, je n’ai jamais tenu parole.
Maintenant, impossible de me dérober. Un essaim
d’angoisses m’enveloppe. La mort, toujours la mort. Par
superstition, j’ai cru la fléchir, imaginant que si je ne tirais
pas de réel profit de l’existence, elle m’en tiendrait moins
rigueur. Moins de rigueur de la part de la mort ?
Il faut quitter le grenier de l’enfance, prendre garde
aux lattes vermoulues du plancher, éviter de se salir. Il faut
abandonner cette atmosphère crépusculaire, contourner les
reliques confinées du passé, se frayer un chemin vers
l’escalier. J’aimerais conserver cette poussière en suspens
qui étouffe le temps dans son parfum un peu âpre et
doucereux de choses flétries, disparues du souvenir. Ces
choses difficiles à remémorer, qui font souffrir rien qu’en
les évoquant. Une fois redescendus, il est temps d’esquiver
les obstacles, les épouvantails que dressent sur notre route
les conseils et les frayeurs d’autrui. Bien peu y parviennent.
Moi je n’ai pas pu.
Je donnerais des années de ma vie pour les revoir,
les quatre : Gisèle, Jamie, Ader, Halley, Dubreuil aussi.
Gisèle était très belle, elle avait le sourire mystérieux
des anges gothiques et leurs yeux fendus en amande. Les
yeux chatoyants de Gisèle… Ils avaient la splendeur des
frondaisons du bois de Boulogne en plein été, jamais une
nuance déterminée. Ils resplendissaient ou se ternissaient
au gré des événements, des humeurs. Quand ils brillaient,
ils me rappelaient la végétation qui en août borde les mares
ou les ruisseaux. Je revoyais ces branches qui se courbent

D’
UN SOLSTICE À L

AUTRE
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sur l’eau et dont les feuilles vert d’or cherchent à caresser
leur propre reflet.
Je me rappelle l’expression à la fois naïve et mutine
des yeux bleus de Jamie, le regard noisette teinté de
désarroi d’Ader, l’expression crâne d’Halley masquant
derrière son arrogance de jeune homme bien né un manque
total d’assurance. Je voudrais qu’ils reviennent, que tout
ceci n’ait été qu’un effroyable cauchemar.
Je ne peux m’empêcher d’entendre au loin la
musique de ballet que Jamie aimait, cette musique
entêtante et cruelle qui pousse à regretter que les contes de
fées prennent fin.
J’ai mal. La souffrance est devenue ma compagne,
ma seule raison de vivre. Ce qui m’obsède le plus, c’est que
je finirai par les oublier. Du moins, leurs images finiront
par se ternir.
Je n’arrive pas à parler, j’ai l’impression qu’un glaive
m’entaille lentement la gorge. Je deviens fou. Je voudrais
écrire, je ne peux pas mettre de l’ordre dans mes idées, j’ai
peur de m’asseoir à mon bureau et de me retrouver devant
une feuille de papier. J’ai bien essayé d’écouter de la
musique, de changer de pièce, le stylo glisse de mes doigts
engourdis. Si seulement je comprenais.
Vers la fin, Gisèle m’a consulté plusieurs fois et
moi, je ne pouvais rien. Elle voulait que je parle en son
nom. Elle m’a remis son journal, quelques lettres et feuillets
de Jamie. Il y a mes souvenirs et tout ce que je sais. Je
raconterai, on apprendra.

18D’
UN SOLSTICE À L

AUTRE

Zut. Je déteste la petite sonnerie insistante de ce
portable. Cela doit encore être lui… Il ne me laisse plus
tranquille. Hier, j’ai reçu un appel désemparé. Il sollicite
mon aide après s’être échiné à me démolir. Il voulait que
j’avoue. Quoi ? Il prétendait savoir, au fond, il n’en savait
pas plus que moi.
Il s’imagine que nous en viendrons à bout.
Maintenant, ça m’est presque égal. J’aimais Gisèle,
l’inspecteur aussi. Je n’ai pas su le lui dire, lui non plus. Si
nous le coinçons, si nous lui réglons son compte, serons-
nous plus avancés ?
– Allô.
– Oui, je suis chez moi. Vous êtes en bas, sur le
quai ?
– Je voudrais vous parler.
Vous pouvez monter.
Je veux Gisèle. J’aurais dû lui écrire en lui avouant
mon amour, en me montrant tel que je suis, un vieil
imbécile sans rien d’autre à lui offrir que cet amour. Mais
j’ai eu bien trop peur d’être ridicule. Elle aurait compris
mon échec, mes souffrances. Elle était bonne, elle ne
m’aurait pas méprisé. Non, bien pire, elle m’aurait plaint.

i eu tort de me moquer de lui lors de notre première a’J
r

encontre, de l’humilier devant mon collègue. Il doit
m’en vouloir mortellement. Et s’il me laissait sur le
paillasson pour s’amuser à son tour ? Mais personne n’a
plus envie de rire.
Dans la seconde quinzaine d’avril, alors que la frondaison
touchait à son terme, j’étais allé en fin d’après-midi me
promener au Bois. Autour de la mare Saint-James, c’était le
silence, tout était bleu et vert. Rien ne bougeait. Tout à
coup, j’ai frissonné.
Les grands pins aux abords de la pièce d’eau
montaient une garde silencieuse. J’ai croisé le regard vert
d’une jeune fille qui a passé son chemin sans me prêter
attention.
Plusieurs semaines plus tard, à neuf heures du matin, on
découvrait sur l’une des berges, presque à l’angle du
boulevard du Commandant Charcot et de l’avenue de
Bretteville le premier corps. Un individu jeune, au crâne
fracassé, gisait sous un platane, une main dans l’eau.

20D’
UN SOLSTICE À L

AUTRE

Personne n’avait rien vu ni entendu. Les habitants des
immeubles avoisinants ne s’étaient doutés de rien.
Pas un témoin. Le patron de la guinguette située à
deux pas a donné l’alerte, le matin en installant sa terrasse.
Il a aperçu le corps et s’est précipité. Il a alors vu un
homme baignant dans son sang, le crâne éclaté comme s’il
était tombé, la tête la première, du haut de plusieurs étages.
Il s’agissait d’un certain Paul Dubreuil, un garçon
apparemment sans histoires, cadre dans une grande
entreprise. Il habitait avenue Mozart et il était patient du
Docteur…
Quelques jours auparavant, par une matinée qui
s’annonçait radieuse, en prenant son service, l’un des
jardiniers de la grande île trouvait près du kiosque, dans un
massif de tulipes entièrement saccagées, le corps d’un jeune
homme, visage et cou lacérés.
Je l’entends approcher, ça y est, il déverrouille la porte.
– Bonjour, Docteur.
– Bonjour, Inspecteur.
– Je reviens de la morgue, on m’a communiqué les
rapports. Il ne doit pas s’en tirer.
– Entrez. Installons-nous au salon.
Sa voix éteinte m’inquiète.
Je m’assieds en face de la grande baie vitrée qui,
par-dessus les feuillages, surplombe la Seine.
– Docteur, pardonnez-moi.

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