D'une nuit les tentacules

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"J'ai fermé les yeux un instant. / Seules les ténèbres avaient des réponses à m'apporter". Une nuit de novembre 1986, une bande de détraqués s'introduit dans une maison pour y massacrer une famille. Caché dans le placard, le petit Léo est le seul à en réchapper. Mais, dévoré par la peur de se faire remarquer, il se coupe la langue, se condamnant au mutisme pour le restant de ses jours. Vingt ans plus tard, Léo est rattrapé par cette nuit refoulée de sa mémoire. Manipulé dans l'ombre par un homme aux motivations étranges, il découvre que le meurtre de sa famille aurait été commandité par Claude Colbert, intouchable figure du crime organisé aujourd'hui sur le chemin de la politique.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296252837
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A Julia et Anaïs, nos deux colombes.

« Don’t get any big ideas, they’re not gonna happen” THOM YORKE

Les révélations de Jacques Caseneuve

« La tragédie se présente souvent sous les traits de l’imprévu. Est tragique ce qui nous frappe durement sans qu’on ait pu s’y préparer. Sûrement existet-il d’autres façons de définir la tragédie, je vous laisse aller vérifier dans les dictionnaires si ça vous tente Colbert, moi c’est de cette définition dont j’ai besoin pour continuer le récit que vous êtes venu me réclamer. Certains événements tragiques creusent leur nid dans les esprits et s’y installent à jamais comme des pensées insupportables, sans apaisement possible, vouées à vous trouer le bide à chaque réminiscence. Il arrive des choses trop épouvantables pour espérer les admettre un jour. Comme il est capable de s’émouvoir d’un rien, l’être humain possède aussi la faculté de guérir de tout. Il se relève des catastrophes, il reconstruit après les guerres, il enrobe ses morts de nostalgie plutôt que de les pleurer ad vitam… Néanmoins, confronté à certains drames, il lui arrive de sombrer dans un désespoir tel que son existence se fige, que sa pensée n’évolue plus, qu’il ne trouve nulle part motif de rémission à son calvaire. Parfois la fragilité de la personne explique l’impasse dans laquelle il s’enfonce, son absence de ressources face au martyre, mais il arrive aussi que les causes de l’incurabilité résident dans les circonstances de la tragédie. Par exemple, qui peut tolérer d’être séparé de l’un des siens par un crime de sang ? D’autant plus s’il reste impuni. Comment transformer le meurtre d’un proche en acquis d’expérience pour se projeter vers le futur ? Vaste question, n’est-ce pas Colbert ? J’ai été policier près de 30 ans, de 1958 à 1987. Je n’ai toujours officié qu’à Paris et j’ai fini par ne plus voir cette ville que comme un microcosme indigent de paumés, ceux que je croisais toute la journée, ceux dont pour une raison ou pour une autre la vie avait été brisée quelque part en cours de route. Les flics comme moi servaient de fusibles, mon rôle s’est borné à ramasser les toxicomanes et les clochards ou à prendre la déposition de victimes traumatisées par une agression dont elles n’allaient jamais complètement se remettre. Je n’ai exercé ce métier que pour la paye, je ne me suis pas attardé à me fantasmer une quelconque utilité publique. En vérité, je n’ai pas cru en grand-chose au cours de ma vie. J’ai aimé ma femme, que la maladie m’a

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arrachée il y a 10 ans, et j’ai essayé d’être un bon père pour mon fils Eric. Ainsi quand il a pris la décision de rejoindre à son tour les forces de l’ordre, je n’ai ressenti aucune fierté paternelle, tout juste un soulagement de le voir s’orienter vers le contre-banditisme. Les membres des brigades spécialisées sont plus solidaires… En novembre 86, alors que je préparais ma proche retraite, j’ai été affecté à la surveillance de la chambre d’hôpital de l’unique survivant d’une tuerie qui avait eu lieu à Rueil. Je sais que vous voyez à quel massacre je fais allusion. Mon boulot consistait à rester assis devant la porte et à ne laisser entrer que le personnel de l’hôpital et les collègues. Une tâche à la portée du vieux vétéran mal en point que j’étais déjà à cette époque. Le témoin était un gamin de 6 ans… Mon dieu, ce qu’il avait vécu ! La nuit précédente sa famille avait été assassinée dans des conditions qui dépassaient la barbarie, et le dernier réflexe de son père fut de cacher le petit dans un placard. De là il s’est retrouvé aux premières loges du carnage… Le môme a vécu cette nuit-là une tragédie comme celle dont je viens de parler, un de ces drames qui vous rongent à perpétuité. Ainsi, le Léonard Brecht qui est à l’origine de votre présence ici ce soir est né cette nuit du 13 novembre 1986, recroquevillé dans son placard à tâter les parois pour trouver une issue, peut-être une porte magique menant à un monde imaginaire. Qui sait avec les gosses… ? Alors que sa mère subissait les assauts d’une bande de brutes encagoulées sous les yeux de son mari et de sa fille, le petit Léo perdait l’esprit, caché dans une remise dont les meurtriers de sa famille n’ont heureusement pas eu l’idée de vérifier le contenu. Certes mes années de terrain m’avaient immunisé contre beaucoup de choses, mais quand j’ai vu ce gamin perdu dans son lit d’hôpital, ça m’a fait quelque chose, je peux vous le dire ! Les médecins m’ont expliqué qu’il avait eu tellement la trouille de se faire remarquer cette nuit-là qu’il s’était luimême condamné au silence en se coupant un bout de langue avec les dents. Le pauvre môme n’a jamais retrouvé l’usage de la parole, une affaire de centimètres il paraît. Il a serré la mâchoire si fort pour retenir ses cris qu’il s’en est arraché plus de la moitié ! Vous devez comprendre une chose Colbert, quoi qu’il ait pu vous faire, Léonard Brecht n’est jamais revenu de l’enfer. On ne guérit pas d’une telle nuit, mais qui sait de quoi on peut être capable pour essayer quand même ? Il a dû faire tant de cauchemars enfant ! Adolescent, il a dû commencer à se demander s’il n’y aurait pas eu mieux à faire que de rester à l’abri pendant qu’on massacrait les siens, s’il n’existait pas un moyen de s’échapper pour appeler les secours. Et lui seul sait ce qu’il s’est raconté une fois arrivé à l’âge adulte. Connaissant un peu le caractère du garçon, je pense qu’il a gardé tout ça pour lui, sans communiquer sa douleur à quiconque, pas même à sa famille d’adoption.

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C’est une tante qui l’a recueilli après le drame. Je l’ai rencontrée quelquefois à l’hôpital, elle m’a semblé être une femme bien. Mais sans doute sa bonne volonté n’a parfois pas pesé lourd face à l’ampleur des démons qui se construisaient en Léonard. Et vingt ans plus tard ces démons ont accouché d’une vengeance… A l’époque vous n’aviez pas été inquiété dans cette histoire. Vous aviez sacrifié deux têtes pour vous couvrir et vos amis avaient étouffé le fond de l’affaire. Comme je vous l’ai déjà dit, mon badge ne m’a jamais donné la sensation d’œuvrer pour la justice. Flic est un métier comme un autre, justicier n’est pas une profession. Rendre la justice selon des codes donnés par la société dans laquelle on vit, comme le font les juges, ce n’est pas être un justicier. Un justicier n’est pas impartial. Pourquoi je vous dis ça ? Tout simplement parce que Léonard s’est trouvé une vocation de redresseur de torts, ou plus précisément redresseur des torts qu’on lui avait causés. Pour ma part, j’admire sa force de conviction et je respecte son passage à l’acte. Les gens comme vous sont tellement intouchables si l’on se restreint aux textes de lois. Mais voilà qu’aujourd’hui un garçon armé de sa seule foi est parvenu à vous diminuer, alors n’attendez pas de moi que je dissimule ma joie de vous voir enfin acculé. Pendant toutes mes années de service, j’ai vu votre empire prospérer au mépris des lois, je vous ai vu gagner en respectabilité grâce à la corruption, j’ai ramassé les cadavres derrière vous alors que de votre côté vous fréquentiez les soirées mondaines. Vous êtes le cauchemar de tout flic intègre Colbert. Je sais que ces dernières semaines vous avez fait en sorte de vous délester de certaines activités. On raconte que vous avez même transmis la plupart de vos business à Mourad Abil, pourtant votre ennemi de toujours. Mais depuis quelques années vous avez pris une autre dimension, n’est-ce pas ? Ce qui vous intéresse maintenant, c’est le trafic international, c’est de vendre des armes aux rebelles africains, c’est d’importer des diamants bruts du Nigeria. Les filles que vous avez mises sur le trottoir, le racket que vous pratiquez auprès des commerçants, tout ça ne vous rapporte plus assez au regard des risques encourus. Aujourd’hui on parle de vous comme d’un promoteur immobilier incontournable alors que vous n’obtenez vos marchés qu’en arrosant ceux susceptibles de vous les attribuer. On vous décrit comme un brillant homme d’affaires alors que vous n’êtes à mes yeux qu’un mafieux qui a su utiliser les failles de notre société pour s’y déployer. Oui Colbert, je vous le dis en face, votre mine déconfite de ce soir me remplit de joie. Votre défaite qui se dessine, c’est un peu ma victoire qui s’esquisse. Ma victoire et celle de tous ceux au préjudice desquels s’est faite votre nauséabonde ascension. Je vous vois un peu déçu. Vous imaginiez sûrement en venant ici vous retrouver face au responsable de votre chute, mais ce n’est pas le cas, je ne suis qu’un vieillard sans force qui s’est contenté de la suivre à distance.

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Prenez néanmoins un siège, car il y a beaucoup de choses que je suis en mesure de vous apprendre. J’ai des réponses à vos questions Colbert, mais je ne suis pas la solution à vos problèmes. Je ne suis pas l’homme que le destin a mis sur votre route pour y ériger ce barrage qui désormais vous interdit d’avancer. Considérez-moi juste comme un intermédiaire entre Léonard Brecht et vous, et c’est déjà un grand privilège pour moi de jouer ce rôle. Mon récit risque de nous occuper quelques temps, alors j’ai pris la précaution de nous préparer un peu de café pour éviter que la fatigue ne nous gagne avant que j’en aie terminé. N’hésitez pas à vous servir messieurs, et ayez la gentillesse de remplir ma tasse dans le même temps. Mon vieux corps fatigué n’a plus la force d’assurer le service, je m’en excuse. A ce propos Colbert, connaissez-vous l’histoire de cet homme qui tenait un bar en plein désert ? »

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Rénier ne bougeait plus ; il agonisait sans être allé au bout de ses aveux. Les quatre hommes avaient surestimé sa capacité de résistance. Georges, surnommé Le Lion pour sa propension à toujours dominer ses adversaires, surtout depuis qu’il ne fréquentait plus les rings, prit quelques secondes pour faire le point sur la situation. Claude Colbert l’avait chargé de cuisiner Rénier jusqu’à ce qu’il avoue être un indic, puis d’évaluer ensuite la teneur de ce qu’il avait balancé aux flics avant de le balancer lui-même dans la cuve à béton du chantier immobilier de Charleville. L’entreprise avait bien débuté puisque Rénier avait admis (après un coup de pic à glace dans chaque rotule) être un indic de seconde zone et n’avoir par conséquent fourni que des infos de seconde zone. Après quoi La Flèche l’avait rué de coups de pied et… et voilà ! Rénier ne bougeait plus, son visage baignant dans une flaque de sang qui se répandait sur la bâche prévue à cet effet. Georges ne savait pas le nom de son officier de liaison, ni si ce dernier était en mesure d’entreprendre quelque chose contre eux. Il n’avait pas assez d’infos pour estimer avoir consciencieusement rempli sa mission et cette petite merde crevait déjà à cause de l’assaut d’une femmelette comme La Flèche. Bien sûr La Flèche courait aussi vite qu’une voiture, ce qui lui valait son surnom, mais il était fin comme une tige et il était difficile de l’imaginer assez puissant pour buter un gars, même si Rénier était déjà bien amoché. « La coque de ses pompes a dû faire la différence », se dit Le Lion. Pierre - baptisé Le Nouveau car il débarquait à peine dans le milieu - se baissa pour mettre Rénier sur le dos. Son nez avait disparu entre ses yeux, ne restait que l’os relié à quelques lambeaux de chair. - Merde La Flèche, qu’est-ce qui t’a pris ? - J’y peux rien Georges, il encaisse comme une fille… Le Nouveau saisit le poignet de Rénier pour prendre la mesure de son pouls décroissant. - Il n’en a plus pour longtemps, dit-il au Lion puisque ce dernier avait été désigné chef de mission, et il ne nous dira plus rien. - T’es un foutu médecin ou quoi ! lança La Flèche avec un ton plein de morgue. - Et toi, t’es un foutu psychopathe ou quoi ? » Le Nouveau avait dit ça très calmement tout en se redressant pour faire face à La Flèche. Il avait une tête

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de plus que lui et semblait prêt à se battre. En d’autres circonstances Georges aurait apprécié de voir ce que Le Nouveau avait dans le ventre, mais l’instant était mal choisi. De son côté Eddie (dit La Guigne, mais rarement en sa présence) suivait la confrontation sans que son visage exprime la moindre prise de position. Il en avait vu d’autres… - Bon, trancha Le Lion, Eddie tu t’occupes d’aller couler le corps avec Le Nouveau. Après vous irez fouiller son appartement au cas où. La Flèche tu viens avec moi, on va faire notre rapport à Claude. Mais La Flèche s’obstinait à fixer Pierre qui pour sa part ne tenait pas particulièrement à détourner les yeux le premier. - Un psy’opate ? Moi ? T’es fou de me parler comme ça Le Nouveau, tu devrais être plus prudent. - Y a qu’un foutu psychopathe qui peut faire ce que t’as fait La Flèche. Tu as vu sa gueule ? Tu vas me dire que t’as pas senti les os craquer sous ton pied ? - Tu veux que je te fasse la même ? - Je suis impatient de voir ça. - Vous réglerez ça plus tard, maintenant on fait ce que j’ai dit, ordonna calmement Georges alors qu’Eddie refermait déjà la bâche sur Rénier, quand bien même ce dernier n’avait pas encore rendu son dernier souffle. *** Eddie se sentait de la vieille école. A 48 ans il avait déjà passé un tiers de sa vie derrière les barreaux. Ses peines avaient été alourdies pour sanctionner son mutisme absolu lors des auditions, car il n’avait jamais trahi un complice, jamais donné le moindre nom, même lorsque après l’avoir attaché au radiateur de la PJ on lui avait fait subir les méthodes d’interrogatoire les plus musclées. Il aurait apprécié que son exemplarité lui vaille un surnom flatteur, du genre Le Silencieux, mais au lieu de ça le milieu l’appelait La Guigne, à cause de sa tendance à tomber et à payer pour tout le monde. Mais on lui avait enseigné un code de conduite, s’en écarter était inenvisageable, question de principe ! Eddie n’était pas un opportuniste comme Le Nouveau. Lui avait grandi dans les rues au temps du grand banditisme, avant que les parrains ne deviennent des cols blancs. On lui avait appris à se salir les mains et à ignorer les lois qui régissent le commun des mortels, l’existence de ceux qui attendent leur tour en rangs de moutons. On lui avait enseigné que seuls ceux qui se servent mènent la belle vie, même si cette théorie ne s’était pas encore complètement vérifiée dans son cas.

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Il prit la sortie pour rejoindre le boulevard périphérique. Malgré l’heure avancée il y avait encore une circulation dense qui leur permit de se fondre tranquillement dans le ballet nocturne de la nuit parisienne. A ses côtés Le Nouveau n’avait pipé mot depuis qu’ils avaient chargé Rénier dans le coffre et quitté le garage ayant abrité sa mise à mort. Eddie ne savait pas grandchose sur Le Nouveau, à part que son vrai nom était Pierre et qu’il était le frère de Tony Messmer, retrouvé crevé dans une poubelle en juillet. Un mois plus tard on avait vu Pierre débarquer et Colbert avait décidé de lui donner une chance, mais il était encore sous surveillance, bien qu’une mission comme celle de ce soir pût être considérée comme une montée en grade. Le Nouveau avait l’air assez futé, et ce n’était pas toujours bon signe, mais à part ça il se montrait discret et plutôt volontaire. Les effectifs de Colbert avaient subi une vraie saignée ces derniers mois, recruter des renforts était devenue une nécessité et Le Nouveau répondait pour l’instant correctement aux critères. Mais de toute manière, et en dépit de ses multiples mésaventures correctionnelles, Eddie s’en tenait à son code de conduite et laissait à chacun la responsabilité de ses actes. Déraper comme l’avait fait Rénier était fortement déconseillé, à chacun de le savoir ou d’en assumer les conséquences. Et à Colbert de savoir s’entourer d’un personnel fiable. Une fois sur l’autoroute, le flux de circulation se raréfia, tout comme le dispositif d’éclairage. Alors que la pénombre les enveloppait, Le Nouveau ouvrit sa fenêtre au quart et s’alluma une cigarette avant de tendre son paquet à Eddie qui rejeta l’offre. - Je ne fume que des brunes. Le Nouveau n’avait pas l’air tendu malgré la nature de leur colis et ce qu’ils encourraient s’ils se faisaient choper par un contrôleur routier un peu trop zélé. C’était déjà arrivé à Eddie en 1992, alors qu’il ralliait la capitale depuis la Belgique où il avait fait le plein de contrefaçons de Levi’s pour permettre à Colbert d’en inonder les friperies de Barbès. Le tarif avait été de 3 mois fermes (une formalité pour Eddie) et d’une amende de cinquante mille francs dont Colbert s’était acquitté en passant par un prête-nom. Les phares de leur C3 révélaient au fur et à mesure le contenu des limbes où ils s’enfonçaient. Eddie était pressé d’arriver mais s’interdisait tout excès de vitesse, précaution élémentaire. Il avait vu Le Nouveau sortir de sa réserve face à La Flèche et ne lui avait pas donné complètement tort. Mais quand on est nouveau il faut savoir se taire, et Eddie interprétait son silence actuel comme une espèce de rachat bienvenu. Il n’était pas habitué à faire équipe avec des types encore plus mutiques que lui et il apprécia pleinement le silence de l’habitacle à peine troublé par le vent qui s’engouffrait par la fenêtre. Par le biais de son entreprise immobilière, Claude Colbert érigeait à Charleville des lotissements destinés à accueillir les futurs relogés des cités HLM vouées à la destruction. Un marché juteux décroché grâce à ses

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nombreux appuis dans la politique mais qui risquait un jour de faire l’objet d’une enquête sur les méthodes d’attribution et de lui revenir en pleine figure. Eddie n’était pas pour les alliances en haut-lieu, elles menaçaient toujours d’aboutir à des procès ruineux et retentissants. Quand Eddie rompit le silence, ce fut pour apprendre au Nouveau à se servir d’une bétonneuse. Quelques mois plus tard, un gentil couple et leur bébé allaient s’installer dans la maison de leur rêve, ignorant à jamais que Rénier « la balance » était coulé sous les fondations. Le Nouveau suivit la leçon en gardant son précieux silence, acquiesçant de temps en temps d’un simple mouvement de tête. Quand le béton liquide se déversa sur Rénier pour lui servir de linceul, ce dernier clignait encore des yeux, personne n’ayant pensé à l’achever. *** Georges connaissait suffisamment Claude Colbert pour s’apercevoir que, derrière son calme apparent, il fulminait. Assis à côté de lui, La Flèche faisait profil bas. Ce qu’ils avaient obtenu de Rénier était nettement insuffisant et il ne restait plus qu’à espérer qu’Eddie et Le Nouveau en apprendraient davantage en allant inspecter son appartement. - Qu’est-ce qui t’a pris Rémy ? C’était ainsi que Colbert appelait La Flèche quand il était remonté contre lui, par son prénom. - Je vous promets que je n’ai pas tapé si fort… - Alors pourquoi est-il mort ? Claude laissa sa question hanter le silence un moment avant de se mettre carrément à hurler : - Quand tu dérapes comme ça tu nous mets tous en danger ! Stupide connard ! Aussitôt il retrouva son calme de façade. Georges l’avait vu agir de la sorte des centaines de fois, pourtant il ne savait pas vraiment ce que Colbert avait en tête dans ces moments-là. Ces insultes se voulaient certainement dissuasives, mais cela lui importait peu car Claude ne s’adressait jamais à lui de cette façon. Depuis près de trente ans ils faisaient route commune. Claude lui avait donné du boulot sitôt sa retraite de boxeur prise (au bout d’une maigre carrière que Colbert avait lui-même sponsorisée). Georges avait été un excellent puncheur sur le ring, il avait mis de nombreux types k.o en peu de coups, mais malheureusement il avait traîné un point faible incompatible avec le haut niveau : il encaissait mal ! Son gabarit de mastodonte lui avait fourni en puissance ce qu’il lui avait retiré en vitesse et en agilité, si bien que quand ses adversaires étaient parvenus à esquiver ses coups puis à balancer

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derrière des enchaînements rapides et précis, ils avaient le plus souvent pris le dessus. Sa retraite prise, Georges était devenu le garde du corps de Claude, se chargeant également de certaines tâches subalternes comme l’intimidation et plus si nécessité… Mais les mœurs d’hier n’étaient plus celles d’aujourd’hui. Claude avait hérité à trente ans d’une filière organisée mais clandestine et il n’avait eu de cesse de rendre son nom respectable, ou par défaut incontournable. Il avait pris des parts dans des sociétés influentes pour s’introduire dans les milieux d’affaires et rapidement les petits trafics du passé s’étaient transformés en juteux business. Colbert marchandait des armes avec des pays d’Afrique via sa filiale d’importation de coton, il lui était même arrivé de servir d’intermédiaire entre des groupes armés de Côte d’Ivoire et certains diplomates français. En France, sa filiale immobilière était devenue l’une des plus réputées. Grâce à ses relations et aux pots de vins qu’il versait, il se voyait attribuer des chantiers de construction aux montants et aux gains si faramineux qu’il n’avait aucun mal à blanchir l’argent de provenance plus suspecte. Dans la capitale le nom de Colbert restait une référence, on fermait les yeux sur certains écarts de ses hommes de main, on s’assurait que certaines enquêtes ne remontent pas jusqu’à lui. Le gang d’autrefois était devenu une sorte d’institution. - Rentre chez toi Rémy, et réfléchis bien à tout ça. - Oui Claude. La Flèche semblait soulagé de pouvoir prendre congé sans subir plus de reproches. Il quitta le bureau tête basse mais Georges savait que sitôt dehors il reprendrait consistance pour aller faire le beau dans les quartiers branchés. La Flèche était un dragueur invétéré, bien que son nombre de prises fût famélique. - Pourquoi tu l’as laissé faire Georges ? - Ça n’a duré que quelques secondes, et c’est vrai qu’il n’a pas frappé si fort. Je pense que le problème vient de la coque de ses pompes. - Comment tu le sens toi ? Je veux dire Rénier… - C’était un minable, il n’a pas eu accès à suffisamment d’infos pour nous porter réellement préjudice. On s’y est pris à temps. - Espérons que tu vois juste. Et Le Nouveau, comment s’est-il comporté ? - Il a failli rétamer La Flèche, mais à part ça pas grand-chose à en dire. Avant de poursuivre, Claude s’alluma un cigare qu’il avait préalablement préparé et qu’il avait dû se résoudre à garder de côté le temps de sermonner La Flèche. Il dénoua également le nœud de sa cravate, Georges savait que ce rituel signifiait en général que Claude s’apprêtait à changer de sujet. - C’est vraiment le bordel dans la rue Georges. A tel point que je pense sérieusement à me débarrasser de certaines activités. - Quel genre ?

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- Tout ce qui rapporte plus d’emmerdes que de pognon. Le racket, les filles, les restos-planques, à quoi ça me sert aujourd’hui tout ça ? À entretenir la mémoire des activités de mon père ? C’est de là que vient le risque maximum. Il y a des balances disséminées partout, on a des gars qui tombent les uns après les autres sans qu’on s’explique pourquoi. La rue nous échappe, et ça finira par rejaillir sur ce qui aujourd’hui à une véritable importance à mes yeux. Georges sentait son patron soucieux mais également déterminé. Colbert aspira une grosse bouffée puis expira sa fumée en cercles approximatifs avant de lui avouer son incroyable projet : - Je vais tout refiler à Abil, lui saura faire le ménage… Georges n’en croyait pas ses oreilles, Mourad Abil était l’ennemi juré des Colbert. Depuis qu’il avait déclaré la guerre à Claude dans les années 80 et que plus de cent personnes étaient mortes dans les deux camps, une rancœur et une haine sans limite avait perduré, et la trêve instaurée depuis près de vingt ans n’avait jamais signifié le pardon. - Tu es sérieux Claude ? - Je veux tirer un trait sur la rue Georges, Abil se fera un plaisir d’effacer toutes mes traces. - Et ceux qui travaillent pour toi, qu’est-ce que tu vas en faire ? - Dans le tas il y a surtout des témoins potentiels. Il reprit une bouffée de cigare, mais garda cette fois la fumée en bouche quelques secondes avant de la recracher en un nuage uni qui s’éleva lentement au-dessus de sa tête. La décision de Claude était prise ; Georges comprit qu’il n’était pas à même de le faire changer d’avis. - Je veux que tu ailles voir Abil de ma part, vas-y avec Eddie, et transmettez-lui ma proposition. - Pourquoi agir si vite ? - Parce qu’on cherche à s’en prendre à moi Georges, de tous les côtés. Et en donnant certains de mes biens à Abil, je lui refilerai certains de mes ennemis. La rue n’est plus un défi pour moi, quel que soit l’adversaire qui cherche à me provoquer sur ce terrain, il n’est plus à la hauteur des batailles dans lesquelles je juge utile de me compromettre. - Bon, et quelle proposition on devra transmettre à Abil ? se résigna à demander Le Lion. - Il n’y aura pas de marchandage, je n’ai pas le temps pour ça. S’il veut ce qui m’appartient et dont moi-même je veux me débarrasser, il n’aura qu’à se servir. - Tu veux dire que tu vas tout lui remettre gratuitement ? - En effet Georges, c’est ce que je veux dire… ***

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Eric Caseneuve traversa la rue qui le séparait de la brasserie. Une pluie fine et froide tombait, il sentait chaque goutte alunissant sur son crâne dégarni, comme autant d’aiguilles aux pointes de glace. Il n’y avait pas grand monde dans le bar, ce qui allait rendre plus facile l’identification de son rendez-vous mystère. Sa présence à Ivry aujourd’hui faisait suite à un appel qu’il avait reçu la nuit dernière au moment de se mettre au lit. Un homme se disant dans son camp - l’emploi de ce terme désuet l’avait amusé - avait sollicité un entretien discret en banlieue, à l’abri des lieux-clés de la capitale où traînaient toujours des oreilles indésirables. Caseneuve pénétra dans le bistrot et le balaya du regard. Il reconnut immédiatement son interlocuteur, des photos de lui circulaient depuis quelques temps dans le service car il faisait partie des nouvelles recrues de Claude Colbert. Il vint s’asseoir en face de lui et commanda une bière au barman. - Mon visage ne vous est pas étranger, n’est-ce pas ? - Tu es un homme de main de Colbert. Tu devrais être prudent, ils ont une fâcheuse tendance à tomber ces derniers temps. - Je sais. Mais il en reste encore beaucoup trop… Caseneuve voyait souvent se présenter à lui des petits voyous disposés à jouer les indics contre quelques avantages ou même une rémunération, mais ce type avait l’air bien trop intelligent pour n’être qu’un sous-fifre. Il y avait autre chose. - Comment tu t’appelles ? - Nous n’avons pas gardé les cochons ensemble commissaire, alors cessez de me tutoyer. Caseneuve était stupéfait de se faire ainsi rembarrer mais il sentait la curiosité grimper en lui. Il accepta de se plier à la requête, pour le moment. - Qui êtes-vous ? - Mon nom est Brice Leker, je suis inspecteur aux stups. Cela fait deux mois que je suis infiltré au sein du gang de Colbert. Et j’ai besoin de vous. - Pourquoi les stups s’intéressent-ils à Colbert ? La drogue est loin d’être une activité significative pour lui. - C’est en partie grâce à vous et à la prise que vous avez faite cet été. Mais Colbert n’est qu’une étape pour remonter la chaîne. - Colbert s’est retrouvé mêlé à cette affaire avec les Russes par imprudence, je ne vois pas quelle chaîne vous espérez remonter… - Je ne suis pas en mesure de vous en dire plus commissaire, désolé. - Comment avez-vous fait pour pénétrer leur cercle ? - Mon identité d’emprunt est celle de Pierre Messmer, mais ils me surnomment encore Le Nouveau. - Je ne savais pas qu’Antoine Messmer avait un frère…vous marchez sur des œufs mon vieux. Et alors, qu’attendez-vous de moi au juste ?

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- Cela fait 20 ans que vous traquez Colbert, et je crois savoir que c’est une vocation qui s’est transmise de père en fils. - Oui, mais même si j’avais un fils et qu’il prenait la relève, il n’arriverait à rien contre lui, Colbert a trop d’appuis désormais. On est forcés de se cantonner au petit banditisme pour l’atteindre, même s’il n’y a que peu de chances pour que cela l’éclabousse un jour. Ce salopard est devenu un vrai notable, ça a été son coup de génie. Il arrose les politiques, il sympathise avec les plus grands hommes d’affaires, il fait des stars ses amis. Tout ce qui est en notre pouvoir c’est de nous attaquer à ceux qui font le sale boulot pour lui. Et c’est bien peu… - Vous êtes blasé ? - Je suis impuissant, et j’en arrive à me dire que ce n’est pas si grave, que des Colbert il en existe plein à tous les échelons de notre société. Je ne suis qu’un flic, je n’ai pas la témérité d’un héros de film américain. - Je suis en sous-marin et je me dois de jouer mon rôle à fond. Je vois des choses, j’apprends vite, mais j’ai besoin de votre soutien logistique. A nous deux on peut faire quelque chose. - Vous prétendez pouvoir faire tomber Colbert ? Permettez-moi de sourire… - Mon service n’en a rien à foutre de ma mission. Mes chefs pensent comme vous qu’elle est vouée à l’échec et ils ne font que peu de cas de mon sort. Ils m’ont envoyé sur le terrain car ils ne savaient pas quoi faire de moi, je n’ai presque pas eu de formation préalable. J’ai besoin de connaître un peu mieux ma cible, et pour ça les dossiers que vous avez accumulés toutes ces années pourraient m’être précieux. Si toutefois vous me laissiez les consulter… - La coopération entre services doit se faire par des voies un peu plus officielles Leker. - Comme si en haut lieu ils allaient nous permettre de frapper un grand coup. Vous l’avez dit, Colbert a des appuis. Et face à ces appuis nous ne sommes rien. - Qu’est-ce qui me prouve à moi que tout ce que vous me dites est vrai ? Leker sortit un papier de sa poche et le déposa sur la table, à côté de la bière de Caseneuve déjà à moitié bue. - Vous y trouverez mon code identifiant. Inventez un prétexte bidon pour vérifier mon identité auprès de mon service. En dessous du code se trouve un numéro de téléphone où vous pourrez me laisser un message si la foi vous revient. » Sans laisser à Caseneuve le temps d’ajouter quoi que ce soit, Leker se leva et posa sur la table de quoi couvrir les consommations avant de sortir de la brasserie sans même jeter un dernier regard à son collègue. Pour Caseneuve, cet entretien avait presque paru irréel, du moins irrationnel. Leker ne semblait pas avoir pris la pleine mesure de son ennemi. Il était habité d’une conviction et d’une confiance qui lui conféraient un

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charisme certain mais Caseneuve doutait de sa faculté à mener avec succès une si ambitieuse entreprise. Combien d’autres s’y étaient cassé les dents avant lui ? Combien d’autres y avaient cru avant de se raviser et de se contenter de n’être plus que de simples fonctionnaires ? Qu’y avait-il de différent chez ce Leker ? Caseneuve termina sa bière d’une traite puis quitta à son tour ce bistrot sans charme pour retrouver la pluie qui avait maintenant redoublé d’intensité. Plus tard dans la journée, il appela les stups et leur fit croire qu’il avait coincé un voyou soit disant sous couverture dans le milieu pour le compte de leur brigade. Il avait de quoi l’inculper, mais auparavant il voulait lui donner une chance en vérifiant son histoire. Il transmit le code de mission à une opératrice qui lui confirma tout ce que lui avait raconté Leker. Après quoi il réfléchit quelques instants et se dit qu’au final il n’avait pas grand-chose à perdre à donner un coup de main à un flic qui risquait sa vie pour une mission vouée à l’échec. « Leker, c’est Caseneuve. Ok, vous ne vous êtes pas foutu de moi. Alors rappelez-moi en cas de besoin. Et faites attention à vous, ce ne sont pas des tendres… » ***

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« Bien que le langage nous éloigne de l’indicible, ce soir je vais concéder l’effort de vous parler, mais qu’il soit noté que selon moi verbaliser nous sangle à une exactitude de surface. Nous élaborons une foi vulgaire, comme si nos convictions étaient menacées par le silence des profondeurs. Je vois les anomalies qui parsèment nos vies d’incohérences, et je n’ai aucun besoin de les rationaliser ou de les expliquer. Vous prétendez croire en Dieu ? Bien, dans ce cas moi, je le vois ! Malgré le doute scientifique - orchestré par vos soins ? - sur la place du hasard dans la Nature, il n’y a aucune conscience réfléchie pour régir ce qui nous entoure, et je suis certain que même les plus dévots d’entre vous l’ont assimilé. L’agencement est hasardeux, le temps n’est pas une horloge dont les aiguilles effectuent inlassablement leur prévisible parcours, ce n’est pas en fixant un point qu’on atteint la perception, aucune force spirituelle n’est abritée par notre enveloppe de chair. Mais cette réalité ne saute pas aux yeux de tous. Je ne prétends pas avoir des explications à fournir sur les différents phénomènes qui font ce que nous sommes et là où nous sommes, tout simplement parce que c’est dans l’absence d’explication que se trouve la clef de ces phénomènes. Les êtres vivants sont condamnés à un monde linéaire, aucune foi ne fait apparaître de signes, aucune magie ne transforme la pierre en or, personne n’a le don de communiquer avec l’au-delà et l’avenir ne se lit pas dans les cartes. Alors où réside notre unique chance de dépasser la ligne de démarcation me demanderez-vous ? Et bien je vais vous répondre en prenant le risque de vous faire ricaner. En ce sens ne vous gênez pas, je suis coutumier de vos moqueries, elles ne m’ont jamais fait le moindre effet. Le seul moyen de saisir ce qui n’est pas, c’est de n’être rien soi-même, de compter moins d’importance à nos yeux que ce qui nous détermine. Je ne veux pas me montrer plus explicite, car les mots sont comme les détails anodins, ils ne servent qu’à divertir nos consciences. Vous en savez quelque chose ! Je ne veux pas tomber dans le piège de l’argumentation, mes actes se passeraient presque de commentaires. Ainsi je tiens à vous avertir que si ce soir j’accepte de vous rendre des comptes sur mes activités de ces derniers mois, ce n’est aucunement pour me justifier comme le ferait un prévenu devant un tribunal, mais pour tenter de vous convaincre que je ne suis pas aussi fou que vous le prétendez. Certes, s’engager dans la démonstration de la théorie des anomalies peut, aujourd’hui, s’apparenter à de la folie. Mais nous sommes loin des critères psychiatriques, de la perte de contrôle névrotique. Pour ma part, j’y vois au contraire la volonté du contrôle, le pouvoir d’incarner le message qui s’est un jour ouvert à nous. Les fous sont ceux qui parlent à haute voix dans la rue. Moi on m’a croisé sans me voir car ma mission l’exigeait. Se faire remarquer par des débordements est déjà une forme de quête de reconnaissance, cela répond à un besoin, à une faiblesse humaine. Je ne

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récolterai jamais la considération de mes pairs. Mon message est la confidentialité. Pour le faire éclore j’ai été condamné à le cacher. Ma force est de n’être qu’un x au milieu d’une équation, je peux tout subir, vous n’avez aucun espoir de me voir fléchir devant vous. Mon identité s’est dissoute en cours de route. Elle a refait parfois surface, subrepticement, prenant la forme d’une peur fugace, d’une colère vite réprimée, lorsque j’ai été confronté à certaines situations ou à quelques dilemmes. Mais le jeu a toujours repris le dessus. Je suis ce pion que vous avez oublié et qui pourtant finira par vous mettre mat. Je suis la stratégie du malin… Vous représentez à mes yeux l’archaïsme absolu. Quand je vois qu’une partie d’entre vous est en soutane, je ne peux réprimer ce sourire que vous voyez au coin de ma lèvre, et je vous avertis que la religion ne fait pas partie de l’équation qui me guide. Malgré le matraquage que vous m’avez fait subir, comme à tous les régulateurs, je n’ai jamais cru en Dieu. Mais je crois pouvoir affirmer que vous non plus. Ce n’est qu’une posture qui masque la réalité de votre véritable fond, aussi rance et sombre que celui d’un puits. Entreprendre une telle mission exige de ne pas craindre de tout perdre pour se lancer dans une quête qui n’a que peu de chance d’aboutir. Il faut accepter de devenir un être immatériel, sans attache, obsédé par un but unique très loin de l’entendement. Quand nous nous retrouvons aux pieds d’une tâche dont les tenants nous échappent, le seul moyen de se montrer à la hauteur est la négation de soi. Je crois que c’est cela la vraie foi. Seuls les archanges terrassent les monstres. Les anges ne sont que des veilleurs de nuit. On parle d’incantations pour entrer en contact avec les forces qui nous entourent. Moi je vous parle d’incarnation. Pas de celle qui découle de la fascination et de l’identification à des croyances puériles, non, la vraie incarnation s’opère à condition que nos faiblesses de mortels se retrouvent compensées par l’indifférence. Etre le messager exige de n’être plus que son propre message. Pour les autres, ils se contentent de chérir leurs rock-stars ou les représentations absurdes du destin. Vous avez placé ce monde à leur hauteur, et ils vous le rendent bien… Démontrer que le règlement que vous avez édicté pour interdire tout interventionnisme n’est qu’une forme moderne d’obscurantisme, voilà ce qu’a été ma quête. La vie n’est qu’une attente, et vous avez décrété qu’elle ne resterait que ça… Nous, vos victimes, cherchons l’accomplissement en nous perdant dans ce monde longiligne, mais cette frustration qui nous suit, cette impression chevillée à nos tripes que ce n’est pas dans l’évolution mais dans le basculement que réside notre voie, ce sentiment exacerbé d’ennui est la clef de tout. Autant le dire, seul un être sur cent millions saura se glisser dans une anomalie et verra se réaliser sa propre prophétie. Et il saura alors que

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ce n’est pas dans nos rêves de grandeur que se cache l’accomplissement de soi. Il faut remonter plus loin pour comprendre ce que vous avez compris avant tout le monde. Pourquoi ces rêves ? Quand sont-ils apparus et de quoi ont-ils pris la place ? Nous avons tous été plus ou moins confrontés à la vision de l’ampleur que revêt l’instant crucial du basculement. Cet instant nous est apparu dans nos cauchemars d’enfant, lorsqu’on se réveillait terrorisés et en nage, parfois couverts de pisse, et que devant nous, dans la pénombre de notre chambre, se tenait une silhouette massive, un être mauvais et disgracieux, un monstre aux formes diverses. Lui était là pour nous prévenir que le basculement avait le goût de la mort. Et c’est cette insupportable idée que nous avons remplacée par une chaîne de rêves évolutive, par la foi en des jours meilleurs, par un insatiable appétit de possessions rassurantes. Accomplir son destin n’est pas une chance, non, ce n’est qu’une anomalie. Que les plus fragiles en soient préservés. »

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Béatrice Varenne, la tante maternelle de Léonard, recueillit son neveu dans les jours qui suivirent l’assassinat de sa famille. Elle-même résidait déjà avec ses deux fils et son mari Paul dans un pavillon tranquille en banlieue ouest. Ajoutée à la filiation, cette stabilité familiale lui permit d’obtenir très rapidement l’adoption. Les Varenne usèrent de toute leur générosité pour que Léo garde une chance de se construire une vie en dépit des terribles événements qu’il avait traversés. Ils l’entourèrent de leur affection en tentant de ne jamais dramatiser son handicap, laissant la mémoire du petit garçon se reformater en évitant soigneusement d’évoquer avec lui cette insoutenable nuit. Léonard resta auprès d’eux jusqu’à ses 24 ans. Et si en apparence il fut assez proche de sa tante, il ne tissa jamais de liens solides avec les hommes de la famille, se tenant toujours un peu en retrait sans manifester l’envie de s’impliquer dans leurs activités. A sa manière il participa tout de même à la vie de famille, par sa simple présence, rarement réactive, mais cela ne suffit pas pour permettre à quiconque de déchiffrer sa personnalité. Paul Varenne finit même par penser que Léo s’accommodait sans difficulté de son mutisme et que ne pas pouvoir communiquer avec son entourage ne lui posait finalement pas de problèmes majeurs. Béatrice se doutait qu’il y avait du vrai dans les conclusions de son mari, mais dans son esprit l’admettre ouvertement aurait signifié s’incliner devant un constat d’échec. Léo était un enfant intelligent et un élève assez brillant pour suivre sans mal le cursus scolaire traditionnel. Pendant ses années d’école, ses camarades de classe se montrèrent globalement sympas avec lui, pourtant il préférait rester la plupart du temps seul, reclus dans des livres ou plus simplement dans ses pensées. Il avait parfois l’air triste mais jamais il ne pleurait. Il ne riait pas non plus. Tout au plus Arnaud et Grégory, les fils de Béatrice et Paul, lui arrachaient-ils quelques sourires avec leurs incessantes pitreries qui étaient devenues leur unique mode de communication avec leur cousin. Leur différence d’âge était trop importante pour entretenir des rapports moins superficiels. Béatrice chercha à être une vraie mère pour Léonard. La perte de sa sœur avait été une expérience terrible pour elle, et élever son fils à sa place lui avait semblé plus qu’un devoir, cela avait relevé de l’évidence. Elle

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nourrissait des certitudes sur la personnalité profonde de Léonard, elle entretenait l’illusion qu’elle le comprenait. Il avait les yeux d’Elona et elle s’accrochait à l’idée d’y voir le reflet d’une âme similaire à celle de sa sœur. A tort, mais Béatrice était une femme simple qui s’expliquait simplement les choses. Du jour de son installation chez eux à celui de son départ avec Min Ji, Béatrice n’eut de cesse de se faire du souci pour son neveu. Son traumatisme et son handicap n’étaient pas le meilleur départ dans la vie, et très tôt elle s’inquiéta de ne le voir se faire aucun ami. Tous les ans elle lui organisait pourtant une fête d’anniversaire où tous ses camarades étaient conviés, mais elle s’apercevait que passé l’excitation de la (fausse) surprise, Léo faisait semblant de s’amuser, pour lui faire plaisir à elle. Alors elle finit par se rendre à l’évidence qu’il préférait rester seul, et que si tel était son caractère elle se devait de l’accepter sans en chercher la cause dans son handicap. Sa mère aussi avait chéri la solitude, alors pourquoi n’aurait-il pas tout simplement tenu d’elle ? Mais vers le début de l’adolescence, son isolement devint plus préoccupant. Il fuyait les jeunes filles et ses complexes ne pouvaient tout expliquer. Léonard était un beau garçon et Béatrice voyait bien que les filles s’en rendaient compte et venaient vers lui sans se formaliser de son mutisme. Mais lui les rejetait le plus souvent. Parfois d’un geste clair de la main, plus rarement prenait-il la peine de leur griffonner quelques mots sur son calepin, mais le résultat était toujours le même, il refusait toute relation. Et c’était encore pire avec les garçons. Supportait-il si bien son autarcie pour repousser à ce point toutes les mains tendues ? Que cultivait-il de si précieux dans son esprit et en quoi cela ne pouvait-il pas être partagé ? Elle tenta de lui poser la question un soir, alors qu’ils étaient tous les deux devant la télévision. - Pourquoi est-ce que tu ne te fais pas de copains Léo ? Il tourna vers elle ses grands yeux gris. Il avait ce regard qu’il utilisait pour demander à quelqu’un de préciser sa pensée. - Julien t’avait invité à une fête ce soir. Je le sais, j’ai entendu son message sur le répondeur avant que tu ne l’effaces. Pourquoi tu n’y es pas allé ? C’était une bonne occasion de te défouler un peu… En guise de réponse il se contenta d’une grimace de dégoût. Il arrivait à Béatrice de ne pas insister quand elle voyait que Léo ne tenait pas à aborder un sujet, mais ce soir-là elle voulait obtenir une explication, le sujet était trop important. - A ton âge on a envie de faire des bêtises, de fréquenter les filles, de boire des coups avec les copains. Pourquoi rien de tout ça ne t’attire ? C’est parce que tu te sens… diminué ? Alors à cet instant, et pour la première fois depuis qu’elle l’a recueilli, l’expression de son neveu lui flanque la frousse. Il semble l’inspecter, le

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regard en coin, la tête légèrement inclinée, avec un minuscule sourire. Béatrice se reproche aussitôt sa maladresse, mais elle ne peut néanmoins s’empêcher de penser que pendant quelques instants elle a vu une facette inconnue de Léonard. Lui aussi en prend conscience et se décide enfin à lever les bras pour lui adresser une réponse consensuelle : « Pas encore prêt pour tout ça. Je te préviendrai. » Elle mima un sourire bienveillant mais son malaise persista par la suite. Et si Léonard tournait mal ? Elle n’avait encore jamais envisagé cette hypothèse. Si toute cette violence vécue était restée vive derrière son silence, si ce gosse développait un post-traumatisme qui l’amènerait un jour à recracher toutes ces flammes ingérées ? Si en évitant les gens, il se fuyait en fait lui-même ? Lui-même et ce qu’il pourrait être capable de leur faire… Béatrice savait balayer d’un revers de main les pensées néfastes, et elle trouva donc très vite des arguments pour contredire son malaise et le traiter comme un parti-pris contre-productif. Comment pouvait-elle penser de telles horreurs à propos de son petit Léo ? Certes il avait subi une terrible épreuve qui le poursuivrait toute sa vie comme son ombre, mais de là à en devenir luimême quelqu’un de dangereux. Cet enfant était si doux, pourquoi le condamner sur la base d’un simple rictus qui n’avait peut-être exprimé que son malaise ? Par la suite il lui arriva d’être à nouveau assaillie d’interrogations quant à la vraie nature de son neveu, mais chaque fois elle préféra chasser ces idées au plus vite de son esprit. Il fallait l’entourer d’amour et laisser le temps au temps. En effet Béatrice avait la certitude que l’amour était le remède à tout. Et même si Léo n’était pas du tout un enfant câlin, s’il avait un rejet évident du contact physique, elle supposait que cela s’expliquait par une timidité maladive de sa part et qu’un jour il trouverait une ou des personnes à même de le rassurer et de lui démontrer la nécessité du partage. *** Communiquer avec les autres équivaut pour moi à une activité masochiste, je n’en ai toujours récolté que de la frustration. Mes proches n’ont jamais perçu à quel point j’étais inadapté. Au fond de moi je n’ai jamais supporté ni refus ni malentendu, et la langue des signes ne m’a jamais permis d’exprimer la précision de mes idées, l’acuité de mon activité cérébrale. Peut-être que si je n’avais pas perdu la faculté de parler j’aurais pris goût aux bavardages. Etant condamné à me taire, je n’ai jamais trouvé le moindre intérêt à compenser par des ersatz. Contrairement à ce que l’on peut penser, la langue des signes ne se résume pas à une gestuelle, l’expression faciale y occupe une importance primordiale. Pour ma part je

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n’ai jamais réussi – ni même tenté en réalité – d’animer mon visage, si bien que j’ai toujours préféré écrire que signer lorsque ce que j’avais à dire dépassait le carcan des banalités d’usage. Dans la petite enfance, j’ai réclamé des objets, des services, des attentions qu’il était dangereux de me refuser. J’étais ainsi avant la mort de mes parents et de ma sœur, un petit gniard capricieux, et ils ne m’ont pas connu assez longtemps pour que je leur apporte la moindre fierté. Avec tante Béatrice je ne me suis jamais permis le moindre écart. Je ne l’ai jamais considérée comme ma mère, ses fils n’étaient pas mes frères et son mari Paul n’était qu’un gentil bonhomme insignifiant. J’avais conscience des efforts qu’ils fournissaient pour faciliter mon intégration et ma vie de tous les jours et la seule chose que j’ai pu faire pour les en remercier a été de ne pas leur infliger ma vraie nature. Avant de trouver la force de faire des choix, j’ai passé ma vie à canaliser cette succession de grands vides qui constituait mon approche des choses, mon approche des autres aussi. Enfant, sitôt que j’ai eu le malheur d’entamer, d’une manière ou d’une autre, une relation avec un camarade, je me suis principalement retrouvé face à tout ce qu’il m’était impossible de lui dire. Le pire étant bien sûr avec les filles au moment de la puberté et de son lot de frustrations nouvelles. Ces expériences m’ont enseigné très tôt que si je ne me libérais pas du besoin de vivre en harmonie avec les autres, mon existence allait se diriger vers un chaos assez pathétique. J’avais une autre place à trouver, quelque part en marge des autres, sans dépendre d’eux mais sans les rejeter non plus. La méfiance sans la défiance, l’isolement sans l’autarcie. On dit les enfants parfois cruels et intolérants entre eux, mais je n’ai jamais pu valider cette proposition. J’ai eu de multiples opportunités de me faire des copains et même d’avoir des petites amies. Mais pour les copains j’ai appris sans mal à m’en passer, et avec les filles je n’allais qu’au devant d’une incommunicabilité indépassable. J’avais toujours l’impression de leur faire peur au premier abord, et je n’avais aucun moyen de me montrer rassurant en quelques minutes. Apprendre à me connaître était une tâche trop ardue pour des adolescentes dont la priorité était le plus souvent de préserver leur pucelage au milieu de la faune en rut du préau. Dans ma situation j’étais en général contraint de subir ce que l’autre me proposait et la plupart des personnes qui venaient vers moi interprétaient déjà leur démarche comme une forme de générosité, je le lisais en eux, et c’est peut-être par défiance que j’ai fini par les considérer comme peu évolués et superficiels, des geignards pliant devant l’ordre établi et me plaignant de n’avoir les mêmes atouts qu’eux pour m’insérer dans le monde, alors que ce programme dont j’étais soi-disant privé n’éveillait en moi pas la moindre curiosité.

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Une nuit des hommes sont entrés dans notre maison. Ils ont tué tout le monde sauf moi et se sont enfuis comme ils étaient arrivés, laissant derrière eux un cratère de néant dans l’âme d’un petit garçon. Depuis il était inimaginable pour moi d’entamer quelque chose sans l’assurance de pouvoir arriver au bout, comme si chaque inachevé risquait de me ramener à cet irrémédiable cratère, chaque petit vide me renvoyer à mon gouffre originel. Mais comme la vie n’est constituée que d’issues incertaines, cela a eu comme conséquence que pendant des années je ne me suis aventuré nulle part ni impliqué dans quoi que ce soit. Mon ventre abritait un tel désert, une telle essence de rage, qu’inconsciemment j’ai toujours su qu’il était risqué d’y introduire une étincelle. J’avais besoin de combler mon vide par des dénouements, et rencontrer quelqu’un était une prise de risque, le risque de le voir se détourner avant d’avoir pu lui faire comprendre qui j’étais, le risque de me retrouvé morcelé, éparpillé dans les malentendus et les incertitudes, le risque de voir une escarbille tout embraser à l’intérieur. Les gens ont besoin de se guider les uns les autres. Pour ça un stylo et un calepin sont insuffisants, et la connaissance de la langue des signes est assez marginale. Mais je n’ai jamais envié les autres. J’ai toujours su accepter ma situation avec sérénité, sans complexes excessifs, si ce n’était peut-être celui de ne disposer que d’une moitié de langue pour embrasser les filles. En observant les gens discuter, je me suis aperçu le plus souvent qu’ils parlaient pour ne rien dire. Mettre des mots sur les maux peut parfois rassurer, je l’admets, et peut-être que les psychologues que j’ai consultés enfant auraient eu la tâche plus facile s’ils avaient pu me faire - ou tenter de me faire - verbaliser. Au lieu de ça ils ont dû se contenter d’interpréter mes dessins, qui représentaient tous une petite maison et un jardin, pour en déduire que j’étais dans le déni et autres conneries (j’en avais déjà conscience, à six ans !) qui ne m’ont jamais aidé à surmonter quoi que ce soit, alors qu’en vérité je ne faisais que reproduire le dessin d’une autre, un dessin que j’ai fini par rayer de ma mémoire pendant de longues années. Je l’ai refoulé avec le reste, et je pense que l’intrusion prématurée de la psychanalyse dans ma vie est tout aussi responsable de ce refoulement massif que celle de la violence. Personne n’a réussi à me convaincre de la nécessité de guérir et oublier m’est vite apparu comme le meilleur moyen d’écarter tous ces intrus qui se penchaient audessus de moi comme si je n’étais qu’un sujet d’études dénué de libre-arbitre. Par la suite, cela ne m’a jamais manqué de ne pouvoir échanger des banalités avec mes semblables, et les discussions de dîner ne m’ont pas donné envie de sortir la boîte à arguments. J’aurais certainement pu devenir un homme bavard, peut-être convivial, éventuellement bon vivant, mais ce n’est pas ce que je suis devenu. Ne pas participer a développé une tranchante acuité. J’ai appris à observer, à comprendre, sans me rendre compte qu’en réalité je ne faisais qu’attendre des circonstances à mon image et un

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environnement à ma mesure. J’attendais d’avoir un rôle à jouer. Mais rien ne pressait. Très vite j’ai préféré me voir comme un être différent des autres plutôt que comme « diminué », mot qu’employait tante Béatrice pour évoquer ma situation. Bien sûr que mon mutisme m’a fait, qu’il a engendré à 100% ce que je suis devenu, mais je ne considère pas ça comme un cheminement de handicapé. J’ai suivi ma propre route ; seuls les témoins de mon évolution ont manqué. J’aurais apprécié que mes parents et ma sœur me voient grandir et pourquoi pas vieillir, mais les autres gens n’ont jamais eu la moindre importance à mes yeux. Du moins jusqu’à l’arrivée de Min Ji. Le plus sûr moyen pour moi de vivre une rencontre amoureuse était que l’entente soit immédiate et vouée à une évidente osmose, que les promesses prennent tout de suite le pas sur les risques. Et c’est exactement ce que j’ai connu avec elle. Un jour elle est venue vers moi dans la bibliothèque de l’université où je travaillais depuis mes 20 ans grâce aux quotas de handicapés imposés aux sociétés. Elle n’était en France que depuis deux mois. Son père lui avait payé des études à Paris pour l’éloigner de Séoul et des mauvais garçons qu’elle y fréquentait. Cette décision avait été brutale et Min Ji s’était retrouvée dans l’avion avant même d’avoir pu apprendre le moindre mot de français. Sa faculté était franco-coréenne, mais cela ne l’avait pas empêchée de rencontrer de gros problèmes d’adaptation. Alors elle passait beaucoup de temps à la bibliothèque. Elle y apprenait le français de manière intensive, installée toute seule au fond de la salle, sa table couverte de livres et de dictionnaires. Parfois, quand elle ne trouvait pas ce qu’elle cherchait dans notre dédale d’étagères, elle venait me demander de l’aide en bégayant des phrases incompréhensibles. Mon travail consistant au rangement et à la manutention, il n’était pas difficile de me trouver et de m’aborder pour quiconque cherchait un livre. Je lui ai tout de suite fait comprendre ma différence. Et dans ce regard qu’elle n’a dès lors plus cessé de poser sur moi à la moindre occasion, j’ai senti que non seulement mon mutisme ne la dérangeait pas, mais qu’en plus elle n’y pensait même pas. Quand nos yeux se croisaient - aussi fréquemment que possible à vrai dire - je la voyais tenter de lire dans les miens. Elle m’a expliqué plus tard que le regard est plus important que les mots dans la culture coréenne, qu’il décide souvent de la naissance ou non d’une relation entre les gens. Visiblement mes yeux lui avaient plu. Un jour, peut-être trois mois après notre première rencontre, elle est venue me trouver alors que je mettais de l’ordre dans l’alpha des ouvrages historiques. Elle avait un petit papier à la main et elle s’est mise à m’en lire le contenu: - Si vou aimez lé cinéma, moi suis content inviter vous à un film.

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Je n’ai rien trouvé de plus intelligent à faire que de lui sourire et d’accepter son invitation d’un mouvement de la tête. - Demain apré lé fermeture ? J’ai à nouveau acquiescé et elle s’en est allée, visiblement soulagée par ma réaction. Je ne peux pas dire que je n’avais rien vu venir, que je n’avais pas espéré que cela se produise, mais le choc n’en a pas moins été réel. Je suis rentré chez les Varenne avec une seule image en tête : Min Ji me lisant son papier où elle avait gribouillé des phrases pour moi, rien que pour moi ! C’était la première fois où je ne ressentais pas ma sensibilité comme une menace. En m’endormant ce soir-là, je me suis imaginé tous les scénarios possibles pour notre rendez-vous. J’avais déjà envie de l’embrasser, j’avais envie de tomber amoureux, si ce n’était déjà fait. Ces sensations n’étaient pas nouvelles pour moi, adolescent j’avais fantasmé sur pas mal de filles, accessibles ou non. Mais le phantasme me suffisait, le passage à l’acte n’étant à mes yeux que source de complications et de frustrations futures. Cela expliquait pourquoi à 24 ans j’étais encore vierge. Mais ce soir-là je savais que ça allait changer. Je savais que Min Ji et moi allions un jour faire l’amour et je ne le redoutais pas, au contraire, je l’appelais déjà de mes vœux. Etrange comme l’on bascule tout de même. Etrange comme, souvent, la vie s’impose à nous sans prévenir, faisant fi de tout ce que l’on croyait être avant son irruption. *** Brice Leker entra dans L’Iguane, le restaurant que les Colbert détenaient depuis plus de 50 ans dans le VIIème arrondissement et d’où tout était parti pour eux. Difficile d’imaginer ce petit commerce d’une centaine de mètres carrés comme le théâtre de l’émergence d’une famille mafieuse, et pourtant cela avait bel et bien été le cas, Claude Colbert y tenant aujourd’hui encore certaines de ses réunions confidentielles. Leker sentait autour de lui le poids d’une promiscuité chargée d’histoire. Quelques tableaux aux murs, des tables en bois sans nappe, peu de lumière et pas du tout celle du jour puisque le seul contact visuel avec la rue était la porte vitrée devant laquelle on pouvait même tirer un rideau en cas de nécessité. C’est d’ailleurs ce que fit Georges alors que Leker prenait place à une table face à Claude. Les deux hommes ne s’étaient rencontrés qu’une seule fois, lorsque Neuvic les avait présentés l’un à l’autre trois mois plus tôt. Claude l’avait rapidement jaugé puis Leker n’avait pas eu de nouvelle pendant plusieurs semaines avant que Georges n’entre en contact avec lui pour lui proposer un

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