DE BON MATIN A L'AUTOMNE

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Acte de mémoire sûrement, étant donné l'époque, 1942, 1945, mais le texte relate aussi la constance d'un amour. Le cheminement jusque-là souverain de ce gamin, s'est englué dans la guerre. Expliquer ce désordre l'absorbe. Seul, croit-il, l'attachement à la laïcité de sa prime enfance, celle de ses maîtres d'école d'avant la boursouflure, lui permettra un retour à la règle initiale, et donc à un dénouement conforme à ses espoirs.
Publié le : lundi 1 avril 2002
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EAN13 : 9782296284982
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De bon matin, à l'Automne.

Marcel ENZEL

De bon matin, à l'Automne.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

<9L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2289-X

Ce que l'on ne peut exprimer, il faut le taire. Wittgenstein.

Chapitre l

A l'heure de la marée montante, précédé de la vedette du pilote, un cargo irlandais pénètre dans le fleuve, entre la digue du Boucau, et celle de la Barre. Des traces de rouille s'étalent sur sa coque, malgré ses enluminures au minium. Sa cheminée, renforcée de fils de fer entrelacés, fume faiblement. L'hélice bat au ralenti. ; sur ses arrières, les bordures de l'écume s'ourlent en triangle, avant de se défaire au gré du courant. Posées directement sur le pont, des bicyclettes en vrac dressent leur guidon. Le nom de son port d'attache, à demi effacé, se lit mal. Accoudés au bastingage, deux jetUles gens, vêtus d'tUl peignoir de bain d'un blanc immaculé, regardent les flèches de la cathédrale; la tache lumineuse de leur vêtement fige, par contraste, les fonnes assombries qui les entoment. La courbure du pont Saint-Esprit se devine. La vedette du pilote pique vers la droite; sous son habitacle, l'homme de barre porte la main à la visière de sa casquette de marin. Le cargo actionne plusieurs fois sa sirène. Grossie des eaux du golfe de Gascogne, l'Adour à son embouchure devient verte. C'est ainsi que nous reviendrons.

Jusqu'en 1942, l'année de mes douze ans, le monde simplifié de l'enfance m'entourait. La guerre à peine commencée, cette harmonie se défit; lorsque la paix revint, le désordre s'aménagea à nouveau; ce qui le précédait, demeura une boursouflure. Pour chacun d'entre nous, nos plus anciens souvenirs remontent souvent à une joie ineffable ou à une déconvenue. Pour ma part, en l'occurrence, ce fut une déconvenue dont le sens m'échappa; le futur grimace seulement dans notre dos. De mes premières années d'école à Jules-Ferry, j'avais gardé un ami de mon âge. Lucien habitait rue Bergeret, dans une arrière-cour. Nous passions les jeudis ensemble. Sa grand-mère nous cuisinait du pain perdu pour dessert. La famille élevait un cochon au bout d'un jardin, au milieu d'étendues maraîchères. Avant de déjeuner, nous allions lui donner son repas. Dans des seaux de fer, nous lui portions de l'eau qne nons tirions d'un robinet, près d'un fossé boueux. A Sainte-Croix, notre quarrier, les marées de l'Adour envahissaient les ruisseaux, si bien que leur étiage variait constamment. Entourés d'effluves de vase, nous y pêchions des anguilles que nous cuisions sur des feux de brindilles. Chaque jeudi, ce cochon attendait notre visite, et nous appelait de loin. Il ne cessait de donner de la voix

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que lorsque nous étions arrivés près de lui. Alors, tête relevée, cet heureux caractère s'apaisait; ses yeux brillaient du bien-être de bavarder en compagnie d'amis. Ses oreilles bougeaient au rythme de son allégresse. Nous les lui caressions; il se tournait de tous côtés. La grand-mère la nourrissait tendrement sa bête, saupoudrant sa soupe de son, avant de la mélanger à la main, sans cesser de lm faire la conversation. - Est-ce que c'est bon, "Moussu Iou Ministré ?" car tel était le titre qu'elle lui donnait en patois. Et l'autre d'acquiescer du groin; nous l'entourions; se nourrir seul lui pesait. Un matin d'hiver, des cris affreux venant du fond de la cour, m'attirèrent. La grand-mère Bhéran, l'allure sacramentelle, le visage brillant, officiait. Suspendu à une planche de bois placée contre un mur, Monsieur le Ministre, se tenait cloué, le corps écartelé et déjà étripé. Sa tête coupée, aux yeux clos et aux oreilles affaissées, reposait sur un drap. Je la reconnus aussitôt. Je l'aurais reconnue entre mille. Sa bouche d'égorgé, ramollie, souriait. Une vieille remuait son sang dans une bassine de cuivre d'où montaient des relents d'excréments. Ses boyaux débordaient de cuvettes souillées, posées à même la terre. Tout autour, les voisins riaient en se

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lançant les débris de ses viscères. Lucien leva ses mains rougies. - "Adichatz" Monsieur le Ministre! Adieu! cria-t-il. Derrière lui, la foule hilare échangeait des grivoiseries en patois landais, ainsi que les répons d'une liturgie indéfiniment répétée. Près du cadavre, les gamins chantaient l'air de "San Pansar qu'es oun brav hommi". A partir de ce jour-là, les cérémonies collectives commencèrent à me déplaire. Une après-midi, le tramway jaune Bayonne-Biarritz, qui descendait les Allées Paulmy, heurta, au milieu de la côte, une petite voiture qui sortait d'une clinique. La motrice grimpa sur le véhicule et l'écrasa. Quatre personnes l'occupaient: un couple et leurs deux enfants, venus visiter une accouchée. Avec mes parents, nous arrivâmes peu après le choc. Des témoins prétendaient entendre des soupirs, tandis que d'autres déclaraient la chose impossible. Le wattman partageait ce dernier avis, ainsi que son collègue le contrôleur. En patois landais, ils s'adressèrent à ceux du premier rang; aucun d'eux n'avait d'opinion, finalement. Les traminots remuèrent leur casquette. Des bruits incontrôlables sortirent de dessous la motrice intacte; quelqu'un colla son oreille sur la ferraille aplatie de l'épave. Les deux Landais

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eurent du mal à faire déguerpir les passagers encore assis sur leur siège. Ils durent tirer de son sommeil, un Basque âgé, en béret pointu. Un citadin à cheveux gris s'attarda de mauvaise grâce, malgré les "ouste! ouste l" des deux traminots en rogne. Il prétendit qu'on pourrait certainement repartir, dès qu'on aurait dégagé les roues coincées de la carrosserie. Comme il avait déjà réglé son billet, il lui sembla immérité de devoir s'en aller à pied; il s'en plaignit auprès du reste des voyageurs. Le vieux Basque en béret pointu sortit sur la plate-forme, puis entreprit de gratter la semelle de ses espadrilles sur le rebord du marchepied.

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Chapitre II

Au printemps 1943, après un court voyage, nous atterrîmes tous deux, avec ma soeur Fanny, dans un Hospice Départemental, à Pontacq, près de Lourdes. Au cours de ce trajet, ma soeur découvrit le plaisir de chantonner sans cesse, jour et nuit, et s'y attacha. Nous apprîmes à endurer la faim en sortant de table: cette nouveauté nous surprit, de même que celle des activités prises en commun. Au réfectoire ou au dortoir, la foule nous entourait. Le matin, l'accès des robinets alignés le long des murs de ciment brut, donnait lieu à de silencieux combats, dont les règles nous restèrent méconnues jusqu'au jour de notre départ. La boursouflure s'installa définitivement. Nous ne pouvions sortir du parc, accessible, selon le règlement, qu'à certaines heures de la journée. Nous flânions, navrés de solitude, finissant par buter contre la haie infranchissable. Nous regardions la campagne déserte, platitude hérissée ça et là, d'arbres esseulés. Dans cet établissement, où ne vivaient que des indigents de la région, on en enterrait régulièrement un; la sous-alimentation régnante décimait les effectifs.

Au petit matin, un drap remonté jusqu'à la tête du lit dissimulait les trépassés de la nuit. Leurs cadavres traînaient sur les matelas un bon moment; des discussions étouffées opposaient les voisins; sans doute ceux-ci s'en disputaient-ils les dépouilles, ou bien les emplacements: ceux situés près des fenêtres, attisaient les convoitises. On forçait ces gens à se coucher, juste après la soupe, à six heures du soir; l'après -midi durait encore. La rigueur de cette discipline, calquée sur celle des casernes, cloîtrait ces miséreux. C'étaient des créatures usées par le travail agricole; celui du siècle précédent, sans machines d'aucune sorte; celui qui avait disloqué leur colonne vertébrale avant l'âge, et recroquevillé leurs doigts aux ongles mutilés. Une cloche sonnait l'extinction des feux. Nous nous parlions peu; ils n'accordaient que des entretiens troués de silences crachoteux ce ralentissement, autant que l'aspect de leur bouche édentée, poussait à les fuir. Outre leur relent, la plupart, suintaient une sourde hargne. Ces êtres démunis, collectionnaient les allumettes usagées. Quelques-uns, avant de s'endormir, les posaient au creux de leurs mains. Cet état leur procurait une extase cataleptique ; on pouvait croire que bien peu d'entre eux en sortiraient indemnes; il

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fallait s'attendre à retrouver, recouvert d'un drap.

à l'aube, leur Vlsage

Les vieilles avec lesquelles Fanny donnait, ne lui manifestaient aucune affection particulière. En temps de guerre, on apprend vite que la tendresse est devenue un acte à part. En revanche, parfois, une de ces aïeules lui offrait un quignon de pain. Dans le dortoir, le soleil brillait sur les cloisons ripolinées: la maison présentait une propreté militaire. Le crésyl y régnait du haut jusqu'en bas, - à cette époque, tous les bâtiments publics dégageaient cette odeur de désinfectant bon marché - mais rien de suspect ne traînait sur les sols. La quasi absence de livres fit que le mur d'en face, vaste étendue dominant les lits, prit de l'importance. Sur sa surface miroitante, apparût lors d'une tombée de jour particulièrement flamboyante, l'image de la bataille de Marignan en 1515, exactement celle qui illustrait, en noir et blanc, une page du livre d'Histoire de l'Ecole Jules-Ferry. C'est ainsi que bien avant de les voir en chair et en os, je rencontrai l'année des Suisses. Leur pique, les plumets de leur casque, leur pertuisane, leurs enseignes déployées: on ne pouvait s'y tromper; c'étaient bien eux. On aurait pu entendre leurs tambours et leurs

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fifres. Bayard, François 1er, les chevaux, arquebusiers ressortaient à la perfection.

les

Cette scène figée se projeta désonnais chaque soir. Au bout d'un certain temps, je m'efforcai de passer du stade de la lanterne magique, à celui animé du cinéma; ce fut en vain. A force, cependant, des pigmentations finirent par surgir, mais leur coloration imparfaite demeura inerte. Le "noir et blanc" prévalut donc, de même que l'absence de son; telle quelle, cette distraction offerte par la luminosité du printemps béarnais, contribua en fin de compte à égayer les soirées. Toutefois, conscient de sa singularité, je n'en soufflai mot à qui que ce soit. Une fois, poussé par l'envie de rapprocher de nouveau, je m'efforçai d'introduire la petite jeune fille châtain entre ces personnages guerriers. Sortilège pour sortilège, autant risquer de revoir afin de me disculper, celle qui s'était montrée si injustement dédaigneuse, alors qu'elle se tenait assise à l'aube, au fond du fourgon de police, rue Albert Thomas; ses mains posées sur son cou, auraient souligné son expression redevenue bienveillante envers le garçon aphone, resté planté les bras ballants, au bord crevassé de la chaussée. Mais il fut impossible de lui donner vie. Aussi dus-je renoncer, de même, non sans regrets, à l'espoir de parvenir à la remplacer aux côtés de ma

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mère, ne fût-ce qu'un instant, afin de démêler les raisons de son mépris. La petite jeune fille dehors sur le trottoir, et moi dedans, assis à sa place, à l'intérieur du panier à salade: cela pouvait se faire. Sans doute le caractère particulier de cette représentation s'y opposa-t-il. La bataille persista à imposer sa représentation pétrifiée. Il fallut bien l'accepter telle quelle. Quoiqu'il en soi~ ce prodige s'évapora, dès que nous eûmes quitté l'Hospice Départemental, et son mur en trompe-l'oeil. A défaut de le tenir pour une manifestation du futur, sa signification resta énigmatique. Les Suisses que nous rencontrâmes plus tard, ressemblèrent peu à ceux de Marignan. A Pontacq, on m'engagea, en compagnie du jardinier de l'institution, pour traîner jusqu'au cimetière, la carriole sur laquelle reposait le cercueil de bois blanc des indigents. Il bringuebalait sans arrêt. Comme nous ne pouvions l'amarrer, faute de corde, nous n'osions le quitter de l'oeil, mais une fois, il dérapa, et la caisse heurta le sol. Sa dégringolade, par bonheur, s'arrêta à mi-chemin. On avait dû imparfaitement caler la cargaison, car en la remettant la boîte en place, nous perçûmes sans doute possible, qu'une chose molle se déplaçait à l'intérieur; son mouvement dura un bon moment, avant qu'elle ne

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finisse avec succès, par s'immobiliser de son propre chef. Durant notre ralentissement un troupeau de vaches allant aux champs, vint à passer. L'une d'elles vint renifler le jardinier. - Ah la Basquaise! dit-il. On se connaît, hein la coquine! Dis bonjour ! L'autre lui tira la langue. - On l'appelle comme ça? m'étonnais-je. La Basquaise nous tira la langue derechef. Le jardinier, impassible, me fit un clin d'oeil; en un instant je fus conquis: la dérision reste la connivence que je partage le mieux avec mes semblables. Ce grand jeWle homme, d'à peu près seize-dix sept ans, commençait chacWle de ses phrases en estropiant ses mots. Puis après un préambtÙe inégal, ceux -ci, arrivaient accomplis; un brin gêné, soucieux de le ménager, je détournai la tête; du coup, son élocution s'améliora à un point tel, que les difficultés du début ne furent plus qu'un mauvais souvenir: sans aucun doute, moins on le regardait, mieux il parlait. Dès lors, nous nous mîmes à bavarder pendant des heures, et de ce fait nous devînmes amis. Il affectait sciemment d'ignorer mes efforts pour l'aider. La fierté étant un sentiment qui ne me dérange guère chez les

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autres, je passai outre au désagrément d'avoir à tenir mon torse de travers, puisqu'il en tirait W1e si grande satisfaction. Sûrement que l'observation d'autrui le contrariait à l'extrême; malheureusement nous nous sommes quittés sans qu'il ait pu se guérir de son travers. Il nous aurait fallu plus de loisir que nous en accordait la boursouflure. En outre, sur ses sabots, il marchait de guingois, le buste soit penché à gauche, soit penché à droite. On ne pouvait jamais deviner de quel côté il s'inclinerait en démarrant; sa résolution devait se prendre au dernier moment. Mais par contre, une fois en route, rien ne pouvait le décider à changer de posture. Au jardin, il conservait pieusement la position verticale de tout un chacun. Comme il travaillait le plus souvent pieds nus dans la glèbe, ce retour à la nonne venait-il précisément de ce contact? Les membres du personnel traitaient cet être dédaigneusement. Il connaissait le nom de toutes les plantes, et aussi celui de tous les oiseaux, de tous les insectes. Cette science campagnarde m'éblouissait. Le prêtre au visage impatient, nous attendait sur le seuil de l'église, en compagnie d'un enfant de choeur. Nous entrions à l'intérieur avec la carriole; son bruit irritait l'ecclésiastique, qui haussait les épailles, les yeux au ciel. Aucun luminaire n'éclairait ces lieux ténébreux, assiégés d'énergiques remugles. En l'absence d'un

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préposé, on me chargea dés le premier jour, de m'accrocher à une corde pendue au plafond; j'obéis et sautai dessus: miraculeusement, une cloche se mit à tinter dans la charpente aussi régulièrement que si un bedeau confirmé l'actionnait; facile: il suffisait de patienter un instant entre chaque accord. Ce glas irréprochable accompagna le service funèbre jusqu'à son terme, et celui de tous ceux qui suivirent. La rapidité de cette cérémonie singeait celle de l'office de Noël des "Trois messes basses" Le latin psalmodié à toute vapeur y perdait les sonorités familières de celui utilisé à l'église de notre quartier, à Saint-Esprit, le dimanche. Curieusement, c'est peut-être par là que notre exil a commencé. L'enfant de choeur venait me tirer par la manche, le service terminé, pour que je cesse. Mais à peine avait-il tourné le dos, que je revenais sur mes pas afin de donner un dernier petit coup, celui qui fournissait le plus de plaisir. La cloche tintait là-haut selon ma fantaisie, semblait-il. J'aurais aimé devoir sonner le tocsin, à l'occasion, comme un paroissien de "Quatre vingt treize", mais cette aubaine n'a pu se présenter. Chaque religion possède un attrait, si minime soit-il, dit-on;

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