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Décalage

De
223 pages
Après une absence de deux mois passés à l'étranger, un homme découvre la femme qui partage sa vie morte dans leur salle de bain.
Tout porte à croire qu'il s'agit d'un malencontreux accident, et la police clôt rapidement le dossier. Pensant qu'il s'agit d'un meurtre, l'homme mène son enquête. Une succession d'éléments troublants le conduisent inexorablement dans un engrenage fatal.
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à Grazia

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Chapitre 1

e soleil venait de disparaître derrière les barres d’immeubles bordant l’autoroute, mais la température ne baissait pas pour autant. L’air était irrespirable, et en surface de la chaussée, la chaleur que le bitume avait accumulée durant la journée se matérialisait en troublant les infrastructures du mobilier autoroutier. On approchait de Saint-Denis. Philippe tenta d’appeler une nouvelle fois sur son portable celle qu’il avait espéré retrouver à l’aéroport, mais il n’obtint à nouveau que sa sempiternelle boîte vocale. Dépité, il raccrocha. Le trafic se fit plus dense. On aborda le dernier virage et le Sacré-Cœur sur la colline de Montmartre se projeta en ombre chinoise dans un halo de lumière. Les voitures roulaient maintenant au pas, pare-chocs contre pare-chocs. Philippe tourna la tête vers la gauche et fut surpris par l’avancée des travaux du futur plus grand stade de France. Il ne put réprimer son étonnement en se manifestant auprès du chauffeur de taxi qui observait un mutisme professionnel depuis le départ. En apparence seulement, car celui-ci n’attendait en fait qu’une occasion pour engager la conversation. Les premiers éléments du toit venaient d’être assemblés. Ils donnaient une idée de la forme et de la hauteur définitive de l’ensemble. Dire qu’il ne s’était absenté que deux mois. Il se demandait bien comment il allait être accueilli par Odile. Il

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Samedi 9 août 1997

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avait tant espéré qu’elle soit à l’aéroport à l’attendre. Il avait scénarisé un film dans sa tête et s’était conditionné dans cette idée. Elle lui en voulait tellement d’avoir accepté cette mission en Grèce. Mais comment aurait-il pu refuser ? Il savait pertinemment que même s’il n’obtenait pas une promotion ou un meilleur salaire, cela pouvait toujours lui éviter un licenciement. Et il était bien placé pour savoir que c’était ce qu’il y avait à craindre au sein de son entreprise, son déplacement n’ayant pour but que de préparer ce qu’on appelait dans un certain jargon technique un transfert de technologie. D’un côté comme de l’autre, il n’avait pas le choix. Leur dernière conversation téléphonique datait du début de la semaine et Odile n’avait pas paru faire de progrès dans ses sentiments malgré leur séparation et ce, même avec l’imminence de son retour. Oui, comment l’accueillerait-elle ? Il se posait la question quand, terminant ses réflexions sur le grand stade qui traitaient autant de la rapidité d’exécution des travaux que de basses considérations politiques, le chauffeur l’interrogea : - Vous vous êtes absenté longtemps ? Philippe qui ne l’écoutait plus s’excusa en obligeant le chauffeur à reposer sa question. - Pardon ? L’autre lui jeta un coup d’œil dans son rétroviseur, et n’insista pas. Le taxi s’engagea dans le tunnel, puis sans raison apparente on resta longtemps bloqué à respirer les gaz d’échappement dans le plus grand silence bien que toutes les vitres fussent fermées, en attendant que la circulation

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lentement ne reprît et qu’à nouveau on pût enfin revoir le jour. On aborda le périphérique, mais la situation ne s’améliorait pas pour autant. C’était samedi. Les banlieusards quittaient leurs cités pour Paris, ses restaurants, ses théâtres et ses cinémas. De la porte de la Chapelle à la porte d’Aubervilliers, là où curieusement les voitures se croisent pour sortir et entrer sur le périphérique, fantaisie d’un concepteur d’autoroute, ce n’était qu’un enchevêtrement inextricable. Philippe demanda au chauffeur de ne pas s’engager dans la mêlée et de filer complètement à droite, vers la sortie, pour entrer dans Paris. Initiative heureuse, car en moins d’un quart d’heure le taxi arrivait à sa destination, et c’est en négligeant une place qui aurait pu accueillir un camion qu’il s’arrêta pile devant l’immeuble de Philippe, plus d’une heure quarante après avoir quitté l’aéroport de Roissy. Philippe régla la course puis, sa veste sous le bras, descendit en même temps que le chauffeur, récupérer ses bagages. Une fois le taxi parti et la rue désencombrée des véhicules bloqués, il posa sa valise sur le trottoir, pour sortir un mouchoir de sa poche, s’épongea le front et jeta un œil vers les hauteurs de l’immeuble, pensant trouver Odile à la fenêtre du 8ème, mais il ne distingua aucun mouvement des rideaux. Il se voyait déjà contraint de déménager, ne pouvant décidément pas continuer ainsi dans ses rapports avec elle. Plus de trois mois à lui faire la gueule ! Cela avait commencé quand il lui avait annoncé son départ.

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Il prit une résolution en marmonnant entre ses dents que c’était plus qu’assez et il se promit que tout dépendrait de son accueil. Il pénétra le vestibule et se dirigea par habitude vers les boîtes aux lettres, sûr qu’il était de n’y rien trouver. Il fut surpris. À l’intérieur, deux factures, une lettre de la mère d’Odile et une carte postale qu’il avait envoyée depuis une bonne semaine représentant l’Acropole. Il n’avait pas trouvé plus original. Oubliant ses résolutions, il relut avec attendrissement ce qu’il lui avait écrit, puis il ouvrit machinalement les factures, les plia avec la lettre et glissa le tout dans sa poche. En entrant dans l’ascenseur, il s’étonna en constatant dans la glace du fond qu’il était extrêmement bronzé, beaucoup plus en tout cas qu’il ne l’aurait cru, et pour être plus présentable, il prit le temps de se recoiffer en relevant ses longues mèches de la main. Il ouvrit la porte de l’appartement, s’attendant à voir Odile assise dans le canapé du salon devant la télévision. On était samedi. Il y avait une émission qu’en principe elle ne ratait jamais. Il sentit une odeur bizarre, renfermée. Il s’en fit la réflexion, et posa sa valise, puis il jeta sa veste sur une chaise, et tout en allumant les spots de l’entrée referma la porte donnant sur le palier. Rien ne venait troubler le calme de l’appartement, aucun éclairage dans le salon. Il s’engagea dans le couloir menant aux chambres. La porte de la salle de bains était entrebâillée. Par habitude, il la referma. Dans leur chambre le lit était défait, un désordre inextricable régnait, les draps, tire-bouchonnés, l’odeur, fétide. Il ouvrit en grand les fenêtres et un air nouveau inonda la pièce.

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Il ne comprenait pas pourquoi Odile, d’ordinaire si maniaque, avait pu laisser le lit dans un tel état. Il s’en retourna dans le salon, remonta complètement les volets roulants, puis il ouvrit en grand les baies vitrées. Il constata que des assiettes sales occupaient la table basse. Et des mouches, beaucoup de mouches. Il trouva cela étrange et commençait à s’inquiéter, quand il découvrit, posé là où elle avait l’habitude de le mettre, sur une des enceintes de la chaîne HIFI, le sac à main de son amie. Une angoisse lui noua la gorge. Il se lança dans le couloir et se précipita sur la porte de la salle de bains qu’il ouvrit vivement. Odile était étendue sur le sol, nue, inanimée. Il se jeta sur elle, tenta de la soulever et fut surpris par le contact de sa peau glacée et par la raideur de son corps. Il regarda ses yeux, grands ouverts, éteints, vitreux, qui le fixaient. L’horreur brute. Il se demandait ce qui avait pu se passer et depuis combien de temps elle gisait là. Il ne pouvait plus voir ses yeux et tenta de refermer ses paupières. Une sensation de vide immense l’étreignit. Il se faisait une joie de la retrouver, et elle était là, inerte, sans vie. Il s’en voulait de toutes les idées qui lui avaient traversé l’esprit. Combien de temps resta-t-il dans cette position, prostré devant le corps d’Odile ? Il n’aurait pu le dire. Quand il se releva, les dernières lueurs du jour s’étaient estompées, la salle de bains était plongée dans l’obscurité. Il éclaira la pièce. Des brosses à cheveux, des bombes de laque, du parfum, des tubes de rouge à lèvres, toute la panoplie nécessaire à Odile pour séduire jonchait le carrelage. Il imagina une chute. Recouvert par de grands

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carreaux de faïence, le sol était particulièrement glissant quand il était mouillé. Ça lui était déjà arrivé, à lui. Il avait fait le grand écart et se souvenait avoir failli heurter, de la tête, le rebord du lavabo. Il l’avait senti de la pointe des cheveux et s’en était sorti avec une entorse au poignet en se rattrapant d’extrême justesse au pommeau de la porte. Par chance, celle-ci était restée ouverte. Depuis, il ne cessait de la mettre en garde, mais elle n’écoutait pas ses conseils. Elle sortait toujours de la baignoire sans prendre la peine de s’essuyer de sorte que de l’eau stagnait toujours sur le sol après son passage. En se remémorant ses vaines recommandations, il en était à se demander ce qu’il devait faire. Il ne savait pas qui appeler. Le 15 ? le 18 ? Il sentit l’inutilité de ces options, et finalement, composa le 17. *** La police arriva sur les lieux pour investir l’appartement dès l’ouverture de la porte. Ils étaient cinq. Celui qui paraissait le chef demanda aussitôt à Philippe où se trouvait le corps, puis il lui intima l’ordre de rester avec ses hommes. Il lui lança en s’engageant dans le couloir : - Z’avez touché à rien ? - Non ! répondit Philippe, accablé, qui continua après un silence en se justifiant. - Je suis entré et je l’ai trouvée comme ça... Je ne l’ai pas découverte tout de suite... avant... j’ai ouvert les fenêtres. Tout était fermé ! C’est quand j’ai vu son sac... je me suis précipité dans la salle de bains...

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Philippe s’arrêta. Il sentit l’inutilité de ses explications, car le chef, qui avait disparu dans le couloir, ne revenait pas. Ce dernier mit un temps exagérément long, au point que Philippe s’apprêtait à le rejoindre quand il le vit revenir. Le chef lui reposa la même question. - Z’avez touché à rien ? Philippe qui reprenait ses esprits lui répondit - Non ! Enfin, j’ai tenté de la soulever… elle était... Se rappelant avec effroi la première impression ressentie à son contact, il continua en baissant d’un ton. - ... Elle était glaciale... Le fonctionnaire semblait perplexe. Il jeta un coup d’œil au bagage resté dans l’entrée et lâcha : - C’est quoi cette valise ? - J’arrive d’Athènes ! Le policier se pencha pour examiner l’étiquette attachée à la poignée, puis il se releva en s’adressant à Philippe. - Bien ! Vous allez venir avec nous au commissariat pour faire une déposition. Il se retourna vers deux de ses collègues. - Vous deux ! Vous restez là ! Je vous envoie le labo… Philippe descendit avec les policiers et alors qu’il n’y avait personne aux fenêtres lors de son arrivée, de nombreux voisins parmi les plus attentionnés s’étaient mis en planque pour voir à tout hasard qui monterait dans le fourgon. ***

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Quand ils arrivèrent au commissariat, on le fit entrer dans le bureau d’un type en jean et blouson, très raide dans son port de tête, rasé comme un parachutiste, qui, sans lui adresser le moindre regard, exigea qu’il sortît ses papiers d’identité. Philippe ne put s’empêcher de penser qu’il allait être confronté à quelqu’un du genre qui ne veut surtout pas se laisser impressionner quelle que soit la situation, quelqu’un de froid qui conduirait l’entretien comme s’il avait déjà en face de lui un coupable. Il s’exécuta néanmoins en fouillant dans les poches de sa veste, tout en restant debout face au bureau, résolu à ne s’asseoir que sur invitation. L’autre qui ne manifestait à son égard aucune bienveillance, ressortit dans le couloir en refermant la porte derrière lui pour s’entretenir avec le chef du fourgon. Philippe devinait leur présence derrière les vitres opacifiées qui séparaient le couloir des bureaux, mais il ne pouvait les entendre. Le fonctionnaire revint en s’excusant de ne pas avoir pu se déplacer lui-même sur les lieux. Il s’étonna que Philippe soit resté debout, et l’invita enfin à s’asseoir. Il prétexta une importante charge de travail, tout en rassemblant la carte d’identité et le passeport que Philippe venait de déposer sur le bureau. Il y jeta un rapide coup d’œil puis s’installa derrière une machine à écrire dont le modèle parut anachronique à Philippe qui se servait tous les jours d’un micro-ordinateur portable, tant pour ses besoins professionnels que privés. Le policier arrangea l’empilage des feuilles en vérifiant l’alternance du papier et du carbone avant d’engager le tout dans la machine. Philippe ne comprenait pas qu’en cette période d’explosion

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informatique la police pût être à ce point en retard, mais il arrêta ses considérations à l’énoncé de la première question. - Quels sont vos noms et prénoms... date et lieu de naissance ? - Levasseur Philippe... 21 juin 1974, à Saumur, Maine-et-Loire. - Votre adresse ? - 25 rue des Moines Paris 12ème... j’habite avec... - Vos relations avec la victime ? - Comment victime ? - Avec la personne décédée ? - Je vis avec elle... enfin, je suis son concubin... L’autre tapait sur sa machine avec application. Réalisant le dérisoire de la situation, Philippe le regardait, complètement absent. Il s’abîmait dans ses pensées. Dire qu’à midi, il flânait dans les rues d’Athènes à la recherche d’une terrasse de café pour prendre une bière, avec du temps devant lui avant de se rendre à l’aéroport, et qu’il imaginait ses retrouvailles avec Odile… Il se demanda quand il se réveillerait. Bien qu’assis sur une chaise, il se sentit vaciller. La tête lui tournait. Il n’avait rien mangé depuis le matin, car il avait imaginé pouvoir passer la soirée au restaurant avec elle, et il était là, dans les locaux d’un commissariat à répondre aux questions d’un flic qui le prenait probablement pour un assassin. Lui ! Le meurtrier d’Odile. Ce n’était pas possible ! Il tentait de se ressaisir comme on sort d’un cauchemar en se justifiant : - Je l’ai retrouvée après une absence de deux mois... comme ça... L’autre le coupa :

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- J’entends bien, mais il faut que je vous pose des questions pour l'enquête. Vous savez, c’est toujours comme ça ! La routine. C’est vous qui l’avez découverte, vous vivez avec elle. C’est la procédure normale quand quelqu’un meurt de façon inexpliquée. Une autopsie sera même nécessaire pour déterminer la cause de la mort et pour connaître avec exactitude la date et l’heure du décès. Répondez tout simplement à mes questions. Vous avez découvert le corps à quelle heure ? - À mon arrivée de l’aéroport... vers les sept heures... sept heures et quart... je n’ai pas fait attention... - Vous arriviez d’où ? - D’Athènes... j’y étais pour mon travail... - Vous y êtes resté combien de temps ? - Deux mois... - Par quelle compagnie aérienne avez-vous transité et quel est le numéro du vol que vous avez pris ?... Les questions durèrent deux bonnes heures, en plusieurs épisodes car on n’hésitait pas à interrompre leur entretien sans se soucier du dérangement causé. Il fallait en effet reposer plusieurs fois les mêmes questions et reprendre l’interrogatoire là où on l’avait laissé. On passa tout en revue : de leur histoire personnelle aux relations du couple, de leur rencontre jusqu’au départ de Philippe pour la Grèce, des évènements particuliers ou détails qu’il gardait en mémoire et qui auraient pu influer sur le comportement d’Odile, comme la prise de médicaments, drogues ou alcools pouvant la conduire à sa perte. Le fonctionnaire notait scrupuleusement les réponses de Philippe sans sourciller, et établissait chronologiquement les détails de la découverte du corps. Il

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releva également l’explication du laps de temps que Philippe avait mis pour se décider à appeler la police, l’heure de l’appel ayant été enregistrée une bonne heure après son arrivée dans l’appartement. Il paraissait évident que Philippe n’était impliqué en rien dans la mort d’Odile, mais l’inspecteur devait attendre les derniers résultats de l’enquête : la perquisition, la vérification de ses déclarations, les renseignements nécessaires glanés auprès du voisinage et les résultats de l’autopsie. La routine en quelque sorte. Samedi 9 août Un immeuble cossu de l’avenue Georges Mandel Paris 16ème Xavier appuya sur le bouton du rez-de-chaussée et aussitôt les portes de l’ascenseur se refermèrent, rompant l’ultime phrase échangée avec leurs hôtes. L’appareil amorça sa descente. Les derniers bruits de la fête qui se poursuivait sans eux, s’estompaient à mesure que le couple s’éloignait du cinquième étage. Christelle, s’étant sentie lasse, avait prétexté un malaise. Elle avait demandé à son mari d’abréger la soirée et s’était excusée auprès de la maîtresse de maison. Le couple se retrouvait maintenant seul. Xavier dénoua légèrement sa cravate et se tournant vers Christelle, cherchait un mot pour briser le silence qui les enveloppait. - Agréable soirée !... Dommage que tu te sois sentie mal...

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- Ah, tu trouves ! Evidemment tu n’as pas entendu ce que nous a rapporté Anne Charlotte pendant le repas, tu étais à l’autre bout de la pièce ! Xavier avait été séparé de sa femme. C’était la première fois. Peut-être les considérait-on maintenant comme un vieux couple. On avait placé Xavier de l’autre côté de la table, auprès de la maîtresse de maison, de sorte qu’il n’avait rien entendu de ce qu’avait pu dire Anne Charlotte. Il ne répondit pas, marqua un silence. Une goutte de sueur perla le long de sa tempe droite qu’il effaça promptement. C’était donc ça. Anne Charlotte avait dû se livrer à des confidences. Il se rappela d’un coup l’impression qu’il avait ressentie à leur arrivée chez leurs hôtes quand il l’avait remarquée parmi les invités. Il avait tout de suite vu sa présence d’un mauvais œil et pressenti ce qu’il pouvait en craindre. Mais pourquoi diable l’avait-on invitée ? Elle n’était pas le genre de la maison. Et qu’avait-elle bien pu dire qui avait à ce point troublé Christine. Etait-ce la raison qui avait provoqué son malaise ? Xavier connaissait surtout Anne Charlotte parce qu’elle était une ancienne relation d’Odile. C’était lui qui les avaient présentées l’une à l’autre au cours d’un cocktail dont il n’avait même plus le souvenir, un peu comme on essaye de présenter les uns aux autres les gens dont on veut se défaire. Se fréquentaient-elles encore aujourd’hui et quel était leur degré d’intimité ? Anne Charlotte devait être au courant de leur dernière liaison et dans ce cas, il imaginait qu’Odile avait certainement dû faire une allusion à propos de leur dernière soirée ? En une fraction de seconde,

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défilait dans sa tête tout ce qu’il avait à perdre. À la limite de l’étourdissement, il entrevoyait le scandale et la perte de sa petite vie tranquille à la tête de l’entreprise de beau-papa et de ses rêves de puissance. Même s’il avait à se méfier de sa perfidie, il ne lui paraissait pas possible qu’Anne Charlotte ait pu aller jusque là. Ça n’était pas dans son intérêt. Il savait tout d’elle, de ses relations personnelles, de ses perversions, de ses goûts particuliers en matière sexuelle et de son penchant pour les drogues illicites. C’était Odile qui lui avait un jour révélé le côté obscur de son amie auquel elle avait failli être confrontée. Anne Charlotte pensait qu’Odile partageait ses goûts. Et combien de fois Xavier lui-même avait dû payer de sa personne pour la sortir de situations plus que scabreuses dans lesquelles elle s’était fourrée. C’était l’époque où il n’était encore que chauffeur de maître. Ils se fréquentaient alors qu’ils étaient de jeunes loups, de jeunes loups dont les dents ne sont pas encore émoussées et qui participaient à toute sorte de soirées que donnait la jet-set d’alors, où y figurer laissait espérer un retour gagnant. Lui, il avait réussi, et elle, n’avait pas non plus à se plaindre de son côté. Elle tenait aujourd’hui un de ces clubs privés bien discrets du 16ème arrondissement du côté du square Alboni qui font le bonheur des sybarites de la haute société. L’ascenseur venait d’atteindre le rez-de-chaussée. Les portes s’ouvrirent sur un vestibule plongé dans l’obscurité. Le gardien qui les avait accueillis à leur arrivée était vraisemblablement parti se coucher. Xavier passa devant sa femme pour atteindre un interrupteur matérialisé par une lueur fluorescente et dans un éclair aveuglant, les projecteurs de l’entrée illuminèrent le hall. Il jeta un œil

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aux glaces situées de chaque côté de la porte et vit Christelle ajuster son écharpe de soie par-dessus ses épaules. Il se mordit inconsciemment les lèvres. Partagé entre la crainte d’avoir à se justifier et l’envie d’en savoir plus, il cherchait déjà ses mots et attendait la suite. Le couple se retrouva sur le trottoir encombré par des véhicules rangés en épi. Christelle continua. - Exécrable, elle était exécrable ! Que peut-on d’ailleurs espérer d’elle ! Tu sais ce qu’elle a raconté à propos d’Odile ? Et elle rajouta pour accentuer son dédain… - … Ton ancienne petite amie… Le sang, d’un coup, afflua au cœur de Xavier. Il se sentit blêmir. Anne Charlotte avait donc osé. Il se sentit perdu. Sa femme connaissait Odile pour l’avoir rencontrée une fois et n’avait pas mâché ses mots sur l’impression qu’elle avait ressentie. Elle l’avait qualifiée de vulgaire et Xavier s’était bien gardé de la contredire. Depuis, le temps était passé, Christelle en avait, le croyait-il, oublié jusqu’à son existence. Odile avait dû se confier. Il en était maintenant certain. Et c’était probablement la raison du changement d’attitude de sa femme. Il balbutia. - Non ! - Elle dit l’avoir reçue chez elle… - Quoi ? - Oui ! Odile est passée un soir à l’Aristote Club. Et d’après elle, elle était dans un sale état… Il pensa : « Odile chez Anne Charlotte ! Et alors ? » Il ne comprenait pas pourquoi sa femme s’offusquait et ne

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saisissait pas en quoi cette nouvelle pouvait offrir un quelconque intérêt. Lui, de toute façon, voilà un moment qu’il ne s’y était pas rendu, dans son club. Il n’y avait donc apparemment pas de rapport avec lui. Enfin, pas directement, mais il se demandait tout de même pourquoi Christelle portait soudainement un tel intérêt à Odile, et en quoi la boîte d’Anne Charlotte avait-elle éveillé sa curiosité. Avait-elle entendu des indiscrétions ? En avait-elle appris ce soir, plus que lui n’avait pu en dire sur son passé ? Dans l’ignorance de ce qui pouvait lui avoir été rapporté, il ne se sentit pas en mesure de soutenir la conversation. Il préféra s’en tenir à la seule pensée que sa femme n’avait peut-être pas trop apprécié que devant elle Anne Charlotte évoqua l’ancienne maîtresse de son mari. Il répondit : « Ah ! » de la façon la plus détachée qui soit, en réprimant un soupir de soulagement et il se garda bien de lui poser une question en retour. Des véhicules mal garés les obligèrent à s’écarter l’un de l’autre, lui offrant un prétexte pour ne pas poursuivre un débat dans lequel il risquait de se perdre. Une bonne centaine de mètres les séparaient encore de leur berline noire. Xavier, dans ses pensées, n’écoutait plus sa femme. Mais qu’est-ce qu’il lui avait bien pris de renouer avec Odile, après toutes ces années où il avait tout fait pour l’éviter ? Peut-être recherchait-il à nouveau le piquant de son ancienne passion, cette ineffable saveur épicée qu’Odile avait su distiller quand ils étaient ensemble, saveur qu’il avait toujours cherchée par la suite dans d’autres bras et qui lui avait cruellement manqué depuis leur douloureuse séparation.

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Il se remémora l’épisode de l’île de Boëd où tout avait commencé. Cette petite île du golfe du Morbihan où tous les deux étaient restés bloqués à cause de la marée montante. Dès le début de la promenade en marchant de concert avec leurs amis, l’idée de se retrouver tous les deux, seuls, avait rapidement prit le pas sur l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à explorer le site à plusieurs, et de là, ils s’étaient insensiblement laissé distancer pour brusquement disparaître aux yeux de tous. Se prenant au jeu, ils s’étaient dissimulés derrière des pins rabougris par le vent, s’étaient jetés dans les hautes herbes à l’abri des regards et, sourds aux appels et mises en garde lancés par leurs amis qui fusaient, ils les avaient finalement laissés traverser, inquiets, une eau qui déjà montait à mi-cuisses. Tout ça était très loin maintenant, mais ce moment était resté dans son souvenir à jamais comme inachevé. Odile semblait alors inaccessible, trop belle et surtout trop mûre pour lui qui était plus jeune qu’elle, et totalement inexpérimenté. Il avait seulement dix-sept ans, Odile approchait les vingt. Jamais il n’aurait tenté quoi que ce fût sans le désir et la détermination manifestés par la jeune fille. Il avait été si maladroit ce jour-là. Tellement maladroit qu’il avait toujours regretté d’avoir cédé à cette sollicitation. La légèreté qu’avait manifestée Odile après cette première expérience en éclatant de rire pour éviter de montrer son désappointement, l’avait tellement offensé qu’il n’avait eu de cesse, ensuite, à vouloir renouveler l’opération. Et il avait réussi, deux ans après, quand elle l’avait rejoint à Paris. Dans sa petite chambre de Gentilly, tout près de la Cité universitaire.