DERNIERES NOUVELLES DU FRONT

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Être vivant, c'est être malade. Entre ces deux états, il n'y a pour ainsi dire pas de place. Il y a une zone d'affrontement où la vanité et l'espoir partagent leur place avec la fatalité et la compassion. De cet espace funambule, s'échappe un bruit de fond qui est la matière de ces textes.

Publié le : samedi 1 janvier 2000
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EAN13 : 9782296403208
Nombre de pages : 128
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Dernières nouvelles du front

@ L'Harmattan,

1999

5-7, rœ de l'École-Polytechnique 75005 Paris - F ranee L'Harmattan,Ine. 55, rue S ai nt-Jacques, Montréal (Qc)

Canada H2Y lK9
L'Harmattan, ltalia s.c.I. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-8704-1

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Dernières nouvelles du front

L'Harmattan

ALéa, à Victor, à ceux qui m'aiment.

Les mots mènent aux actes. (...) Ils préparent l'âme, la mettent en condition, la poussent à la tendresse.

Sainte Thérèse d'A vila.

CLAIR DE LUNE

Dès que l'ambulance eut franchi les hautes grilles blanches, ma vie s'arrêta. Elle cessa d'être ce qu'elle avait été et depuis, deux vies se sont mélangées, repoussées. Deux âmes se sont étreintes~ combattues, parfois se sont étranglées. Je me souvenais de la voiture et du brouillard. Maintenant, l'ambulance et la haute ombre blanche au dessus des grilles. Puis mes yeux ont vu la neige dans ses couloirs. Tout avait d'abord été très vite, la nuit, la pluie, le bruit et tout est devenu de moins en moins vif et c'était comme si la vie me quittait, comme si ma conscience, à la fois plus aiguë et plus ouatée, se déformait et se concentrait vers une idée ou une image inhabituelle. Maintenant, je savais parfaitement tout ce qui se passait, mais j'étais à côté à regarder les hommes en blanc bouger mon corps. L'ambulance et les pas de mon âme ne s'entendaient pas dans la neige du macadam et la brume éclairait la nuit moribonde. Nous avons glissé jusqu'à la haute ombre, j'ai regagné lentement mon corps douloureux et tout fut différent. J'avais trop mal. Rapidement, on m'a touché, tordu, piqué. Pourtant, je me suis endormi juste avant de hurler. .. .mes bras sont ces étranges tiges d'acier chromé. Et mes jambes aussi. Je suis enseveli mais ma tête est libre. Mon cercueil en métal et coton est posé au fond d'un vaste caveau blanc et des filaments translucides tissent la toile qui m'emprisonne pour me nourrir. Un

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voile de gaze blanche s'agite et un souffle griffe parfois mon visage, comme si, frustré de sensations, je m'accrochais de façon démesurée au moindre signe de vie. Je sens pourtant le goût âcre de la sueur qui s'est lentement étalée sur mes lèvres, puis sur ma langue. Je sens les autres gouttes, mon corps moite et un frisson me parcourt. Mes yeux bougent et voient. Ils ne font que distinguer, mais leur acuité est tout autre. Ils transforment en angoisse chaque volume de l'espace pour ce qu'il représente d'inconnu et d'inaccessible. Mes paupières retombent, saturées, mais je sais que je vais les rouvrir. L'odeur d'un corps qui suinte et qui sue envahit l'atmosphère. Je me sens respirer et je sens dans mes poumons cette odeur insidieuse, insignifiante mais tellement forte, indice oublié qui stagne terriblement. Le silence est rayé par le grincement feutré du lit balancé par les mouvements désordonnés de mon corps qui évite la douleur inlassablement. Mon trouble s'évapore et la conscience remplace la vigilance. J'imagine mes compagnons dans les chambres voisines, enfoncés eux aussi dans ces demicercueils blancs et aseptisés. Je somnole en imaginant la ronde que nous faisons, traits d'union entre la vie et la mort et ces pointillés ondulent devant mes paupières closes. J'essaie d'accrocher ce demi-rêve et je m'endors en pensant que demain, peut-être, je serai guéri...

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