Deux Femmes

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Dans la province grecque, autour de 1900. Une cure thermale réunit quelques hommes; deux d'entre eux se racontent. Chacun vit dans le souvenir tenace et malaisé d'une femme, que chacun d'eux a mal aimée. Au miroir (déformant) de leur récit, apparaissent deux figures de femmes éclatantes de mystère... Dans ces nouvelles qu'anime une vision à la fois lucide et généreuse, Constantin Chatzopoulos (1898-1920), poète et romancier reprend à son compte pour évoquer la réalité grecque, la riche tradition du récit "enchâssé" et les ambitions du grand réalisme critique européen.
Publié le : mardi 1 février 2005
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EAN13 : 9782296388826
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DEUX FEMMES

Etudes grecques Collection dirigée par Renée-Paule Debaisieux
Domaine grec moderne Grégoire PALEOLOGUE, Le peintre, 2004. Ion DRAGOUMIS, Samothrace, présentation et trad. M. Terrades, 2003. Edmont ABOUT, La Grèce contemporaine, 1854, réédition présentée et annotée par J. Tucoo-Chala. Venetia BAL TA, Problèmes d'identité dans la prose grecque contemporaine de la migration. Paul CALLIGAS, Thanos Vlécas, présentation et trad. R.-P. Debaisieux. Paul CALLIGAS, Des prisons, présentation et trad. R.-P. Debaisieux. Constantin CHATZOPOULOS, Dans l'obscurité et autres nouvelles. Constantin CHA TZOPOULOS, Automne. Jean-Luc CHIAPPONE, Le récit grec des Lettres Nouvelles, « Quelque chose de déplacé... ». Paul CALLIGAS, Réflexions historiographiques, présentation et trad. R.-P. Debaisieux. Joëlle DALEGRE, La Thrace grcque, populations et territoire. Joëlle DALEGRE, Grecs et Ottomans, 1453-1923, de la chute de Constantinople à la disparition de l'Empire Ottoman. Paul CALLIGAS, Voyage à Syros, à Smyrne et à Constantinople. Renée-Paule DEBAISIEUX, Le décadentisme grec (18941912). Renée-Paule DEBAISIEUX, Le décadentisme grec, une esthétique de la déformation. Pénélope DELTA, Voyou, trad. et prés. M.-C. Navet-Gémillet. Ion DRAGOUMIS, Le Sang des Martyrs et des Héros (1907), trad. et prés. M. Terrades. Mario VITTI, Introduction à la poésie de Georges Séféris. Henri TONNET, Histoire du roman grec, des origines à 1960. Irini TSAMADOU-JACOBERGER, Le nom en grec moderne. Marquers et opérations de détermination.

Constantin CRA TZOPOULOS

DEUX FEMMES
Texte bilingue, traduit du grec, commenté et annoté par Nicole Le Bris

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannattan,2005 ISBN: 2-7475-7901-8 EAN : 9782747579018

Aperçu

biographique

Il mai 1868:

naissance à Agrinion de Kostantinos (Constantin)

1, Hadzopoulos premier des 7 enfants, 5 garçons et 2 filles, de Yoannis

(Jean) et de Théophani Staïkou, propriétaires terriens. L'enfant est élevé par ses grands-parents maternels. 1884 : bachelier à 14 ans. Etudes de droit à Athènes. 1891-1893: brève carrière d'avocat, qu'il abandonne pour la littérature. 1898 : premiers recueils de poèmes, Chants de la solitude et Elégies et idylles, sous le pseudonyme de Pétros Vassilikos. Hérite de son grand-père Staïkos, ce qui le met définitivement à l'abri du besoin. Edite, de novo 1898 à oct. 1899, la première revue grecque en démotique, L'Art. mai 1900 : départ pour l'Allemagne. Rencontre à Dresde, en octobre, la Finlandaise Sunny Haggmann, phytothérapeute. 1901: Mariage protestant avec Sunny à Helsinki, puis en Grèce mariage orthodoxe à Agrinion. Installation à Athènes. 1902: naissance d'une fille, Senta Hadzopoulos. Collaboration à la revue Dionysos. Nombreuses traductions pour le théâtre de 1902 à 1906.

1 Le nom Xa'tÇ61to'UÂ.oçest susceptible de plusieurs transcriptions. Dans un souci de cohérence, notre page de couverture a conservé la graphie Chatzopoulos déjà en usage dans la collection. Dans le corps de ce livre en revanche, on trouvera la transcription Hadzopoulos, la plus proche de la prononciation grecque effective. On pourra rencontrer d'aventure, dans catalogues et fichiers, les formes Chadsopoulos, Chatsopoulos, Hadjopoulos, Hatzopoulos, Khatzopoulos... Le lecteur trouvera une présentation plus complète de Kostas Hadzopoulos dans notre introduction à l'édition bilingue de son roman Automne, éd. L'Harmattan, Paris 2001; en grec, dans l'article d'Eri Stavropoulou, "Chronologie de K. Hadzopoulos" paru dans la revue t1la{3&sw,n° 319, 29.9.1993, p. 30-36, et dans la "somme" que constitue, sur K. Hadzopoulos, l'ouvrage de Takis Karvélis, Kostantinos

Hadzopoulos

le précurseur

[K(O(J"'rUV't"lVOÇ Xa't"çonovÀoç

0 npOJ't"onopoç],

éd. Sokolis, Athènes, 1998.

Juin 1905 - été 1914: nouveau séjour de la famille en Allemagne, à Munich Guin 1905 - juil. 1906), puis Berlin Guil. 1906 - fév. 1908), puis de nouveau Munich (fév. 1908 - été 1914); 2 séjours d'été en Finlande (1906 et 1907). 1907: engagement en faveur des idées socialistes, et corrolairement début de l' œuvre en prose. Période de grande activité militante et créatrice: nouvelles et roman, traductions, critique. Départ précipité pour la Grèce après l'attentat de Sarajevo en août 1914. 1914 - 1916, Athènes: déçu par le type d'action que mènent les groupes socialistes, il s'en retire pour ne plus combattre qu'au plan des idées. Parution du roman Le Château d'Akropotamos, du recueil Tasso..., et de traductions (Faust). Prend parti pour la position du premier ministre Vénizélos en faveur de l'Entente et contre celle du roi Constantin. 1917 : Victoire de Vénizélos et de ses partisans. Hadzopoulos accepte dans son gouvernement le poste de directeur de la Censure, où il reste jusqu'au début de 1919. Parution en septembre 1917 du roman Automne. 1920: Achat d'une maison à Athènes. Fait paraître deux recueils de poèmes. En août départ pour Munich. Il meurt d'une intoxication alimentaire, sur le bateau, avant Brindisi.

8

L'œuvre de K. Hadzopoulos

: chronologie

1898: Deux recueils de poèmes, Chants de la solitude [Tpayovola Tfjç€fJ11/llâç] éditions Estia, et Elégies et idylles [Tà £À£yeîa Kai aux eiovMla] édité par Techni. Certains de ces poèmes avaient été 't'à publiés en revue à partir de 1894. Nov. 1898 - oct. 1899 : Parution de la revue L'Art [fH TÉXV17].
1910 : Amour au village [:4yan71 a't'DXroplà], paru en revue en marsjuillet, puis aux éditions Estia (nouvelle de 40 pages). 1915: Le Château d'Akropotamos, étude de mœurs [fO nVpyoç 't'o13 :4Kponmajlov, ~8oypaq>{a], éd. Fexi, 148 p. (version remaniée de fH KOV.lL.lat'cXKpono't'ajlov, ' paru en revue de jv. à avril 1909). 1915 : Surhomme, nouvelle[ fYnepav8pron:oç plTrY17/la],éd.Fexi,138 Parue en revue dès nov. 1911. p.

1916: Tasso, Dans l'obscurité, et autres nouvelles [Taaro, L-rà aKO't'aol, 1(l aÂÀa Ol1rf17/la't'a], éd. Estia. Ce volume de 174 p. contient, outre "Tasso", publiée en revue en oct.-nov. 1910, et "Dans l'obscurité" (en revue mars-avril 1911): "Quelle vie!" ["Zroh"] (en revue juil.-août 1911); "Le château d' Alivéris" ["~O 1tupyoç 'toû 'AÂtpÉpr\"] (en revue en 1912); "La maison du maître d'école" [liTo O'1tt'tt 'tDÛ BamcciÂou"]; "La sœur" ['PH àBENpT,"](en revue mai 1912); "Barbandonis" [" ~o M1tapJl1tav'twVT\ç"]; "Le rêve de Claire" [liTo QVEtpO KÀ<ipaç"] (en revue en 1913). 'tf1ç 1917 : Automne
[«1>8lvonropo],

éd. Estia, 224 p.

1920 : Deux recueils de poèmes, Modes simples [fAnÂ.oi 't'ponol], 00. Zikakis, poèmes d'époques diverses et dont certains avaient été publiés en revue en 1901, d'autres en 1910-1911; et Légendes du soir [Bpaolvoi 8pvllol], éd. Estia, dont certaines pièces avaient paru en revue entre 1899 et 1901.

1923 : Annio et autres nouvelles, avec préface de K. Palamas [rH
:4.VVIW
la

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c5ITrf17l1a-ra,

J-lE'rà lCpl'rllCOV npo..wrov

K. IIaNxl1â]

,

00.

Fexi, 86 p. En dépit de son titre, le volume renferme seulement deux nouvelles: "Annio" ; "Franc-Tireur" [" 'Av'tapTI1ç"] (en revue en déco 1907).

Traductions

1

:

1910 : Gœthe, Iphigénie en Tauride, éd. Heinrich Laupp, Tübingen. 1913, déc.: Marx-Engels, Le Manifeste communiste, première traduction en grec de cet ouvrage, éditée aux frais de l'auteur à l'imprimerie du Journal des travailleurs, à Athènes. Première version parue dès 1908 dans le journal Le Travailleur [ Bpra'l77ç]. 1915: Gustaf Geijerstam, Le Livre du petit frère, roman d'un mariage. Traduit du suédois. Ed. Vassiliou, Athènes (précédemment paru dans la revue Noumas la même année). 1916: Gœthe, Iphigénie en Tauride, édition remaniée. Ed. Estia, Athènes. 1916 : Hofmannsthal, Electra, éd. Estia, Athènes. 1916 : Gœthe, Faust, éd. Estia, Athènes. 1927: Herman Bang, Les Quatre Diables, éd. Elefthéroudakis, Athènes. 1927 : Franz Grillparzer, Médée, éd. Elefthéroudakis, Athènes.
1

Seules figurent ici les traductions publiées en volumes.

Pour les traductions jusqu'en 1910 publiées en revue ou restées manuscrites, cf. ci-après p. 11-12. Traductions datant d'après 1910: Ibsen, Peer Gynt, 1914 (mss); Strindberg, Coram populo (pér. Logotechnia, 15.3.1920). Traductions manuscrites non datées: Strindberg, Père; Gogol, Le Revizor; Grillparzer, Sapho; J. von Hoesslin, Démons et Cassandre; Ibsen, Le Constructeur Sollness (extraits), et La Dame de la Mer. En complément, pour les traductions perdues, hypothétiques, ou mal identifiées, cf. Stratis Horafas, Contribution à la bibliographie de K. Hadzopoulos [LVI1f30AT, (J''r17 f31f3Alorpacp{a 'rov K. Xa'rÇonovAov], éd. ELIA, Athènes 1983 ; et Takis Karvélis, Kostantinos Hadzopoulos le précurseur [Kma'rav'r{voç Xa'rÇonovAoç 0 npurronopoç], éd. Sokolis, Athènes, 1998, p. 372-389. 10

Des deux nouvelles, "Tasso" et "Annio", que le présent volume a choisi de réunir sous le titre Deux Femmes, la première parut pour la première fois répartie au long de six livraisons dans la revue Noumas, du 17 octobre au 26 novembre 1910. La seconde, "Annio", qu'annonçait pourtant le texte même de "Tasso", semble n'avoir été connue qu'après la mort de son auteur. En cet automne 1910 celui-ci - Kostas Hadzopoulos - vit à Munich. Pour les lecteurs grecs à l'intention de qui il écrit, au moins en priorité, c'est loin d'être un inconnu. Il s'est d'abord fait un nom comme poète, avec deux recueils d'inspiration symboliste, Chants de la solitude et Elégies et idylles, parus en 1898, et, la même année, comme créateur et directeur d'une revue, remarquable bien qu'éphémère, Techni, (L'Art), qui sut relever un véritable défi: celui de présenter dans la langue du peuple -le démotique -, les avant-gardes de la littérature européenne. Il ad' autre part à son actif nombre de traductions, surtout d' œuvres théâtrales 1. Depuis trois ans, il
Ce travail n'aurait pas été possible sans le concours de la Fondation Kostas et Eléni Ouranis, qui m'a honorée d'une bourse de recherche, ni san s l'accueil libéral et chaleureux que m'a réservé l'ELIA à Athènes. Il est aussi particulièrement redevable à l'obligeance de Margarita Papastamou-Bélia, aux conseils d'Henri Tonnet, directeur de l'Institut néo-hellénique à la Sorbonne, à la bienveillante efficacité de Renée-Paule Debaisieux, et à l'amitié de Niki Skoulatos, qui a bien voulu réviser la traduction. Qu'ils trouvent ici l'expression de ma gratitude. 1 Citons ici celles dont la datation est établie; pour celles qui n'ont jamais été publiées, ou qui en 1910 ne l'ont pas encore été, les chiffres entre crochets indiquent l'année où la pièce a été montée, dans la traduction de Hadzopoulos. Ibsen, Quand nous nous réveillerons d'entre les morts, pér. Dionysos, 1901. Strindberg, Pâques et Le Disciple, pér. Dionysos, 1902. Hauptmann G., Le Voiturier Henschel [1902].

commence à se faire connaître aussi en tant qu'auteur de nouvelles et de romans. De cette période datent quatre textes, dont chacun semble vouloir explorer une voie différente et novatrice: la nouvelle FrancTireur (1907), inspirée par la cruelle expérience de la défaite grecque dans la guerre de 1897 contre les Turcs; la première version du Château d'Akropotamos (1909), sorte de roman des illusions perdues, qui s'attache au destin de trois sœurs; la nouvelle dialoguée, écrite entièrement en parler rouméliote, Amour au village (1910); et la longue nouvelle Surhomme, parue en 1911, mais écrite dès novembre 1909, satire du snobisme nietzschéen qui avait été de mise à Athènes au tournant du siècle. Comme on voit, ces années sont celles d'une particulière effervescence créatrice. Hadzopoulos lui-même observe que cette créativité s'alimente au foyer de ses convictions politiques!. Il est en
Sudermann H., Bonheur volé [1903]. Bjf{1rnson,Les Nouveaux Mariés [1903]. Raimund, Ferdinand, Le Dissipateur (pièce de 1834) [1903]. Shakespeare, Comme il vous plaira [1904]. Goethe, Iphigénie en Tauride [1904]. Goethe, Faust [1904]. Von Hoesslin 1., Iphigénie, pér. Noumas 1904, n° 94 à 98. Bjf{1rnson,Amour et géographie [1905]. Grillparzer, L'Aïeule [1905] ; pér. Noumas, fév. 1905. Grillparzer, Héro et Léandre [1905]. Halm, Friedrich, Le Fils du désert (pièce de 1843) [1905]. Hauptmann G., La Cloche engloutie [1906] ; pér. Noumas, 1906, n° 182. Wolff, Pius-Alexander, Pretsioza (pièce de 1823) [1906]. Kleist, La Cruche cassée [1906]. A cela il convient d'ajouter quelques nouvelles: G. Brandès, Pêche dans la mer Morte, (pér. Dionysos 1901) ; Bj~rnson, Une Enigme de la vie, (ibid.) ; un récit de Tchékhov et un autre d' Andréev, non identifiés (lettre à K. Dieterich du 25.12.1905, dans pér. Noumas, 1921); le roman de Geijerstam, 11 Livre du petit frère (1900), traduit en 1908-1909 (pér. Noumas 1915); et des extraits du Manifeste communiste de Marx et Engels, parus dans le journal Le Travailleur ['EpyaTI1ç]de Volos en 1908. 1 Cf. sa lettre à N. Yiannios du 25.5.1910 ("50 lettres inédites de K. Hadzopoulos au socialiste N. Yiannios" , pér. Néa Estia, 1957, p. 1688), avec cette phrase: "Le socialisme est ce qui m'aiguillonne." 12

effet depuis 1907 gagné aux idées socialistes. Il dit son admiration pour Bebel, qui dirige le parti social-démocrate allemand, multiplie les lectures théoriques, tente, - sans grand succès -, de créer dans le milieu grec de Munich des associations socialistes. Dans le même temps il écrit, surtout pour Noumas, quantité d'articles, politiques ou politicolittéraires, généreux, combatifs et parfois d'une verve étincelante. Il y défend contre "ceux qui mangent du socialiste"1 les thèses du matérialisme historique, la loi du développement des sociétés fondé sur des causes économiques, annonce la venue d'une révolution, dont il affmne, pour répondre à certaines craintes, qu'elle ne se fera pas par la violence, qu'elle n'abolira pas la liberté individuelle, qu'elle ne signifiera pas la mort de l'Art; il s'essaie à la "psychologie des classes"; il s'en prend aux partisans de la langue puriste, réclame l'instruction pour le peuple grec, et, rejoignant les préoccupations en France d'un Romain Rolland, rêve pour Athènes d'un théâtre comme il s'en trouve à Vienne, où on lirait, devant un public populaire, Palamas, Karkavitsas ou les Histoires de Vlachoyiannis2. A coup sûr les œuvres littéraires qu'il compose à la même époque sont inséparables de tout l'univers de notions et de réflexions qui se dessine à travers ces pages, et de la volonté d' œuvrer en faveur du peuple. Elles sont d'un écrivain que hantent les questions de savoir pourquoi écrire, pour qui écrire, et ce qu'il a devoir d'écrire. La mission de l'artiste est désormais pour lui, en accord avec son credo politique, de "devenir le moyen d'expression d'une vérité qui soit utile à quelque forme de progrès social, général", selon une formule qu'il reprend au poète Palamas (Textes critiques, p. 291). Cette déclaration s'accompagne pourtant de deux types de précisions, limitatives. Tout d'abord, l'écrivain ne saurait être vu, de façon romantique et bourgeoise, comme l'esprit qui guide le peuple vers la
1

C'est le titre d'un article de 1908, cf. p. 408 dans le recueil de ses Textes critiques [Kpl'rucà 1Cez,LLEVa] réunis par Krista Anemoudi-Arzoglou, éd. Fondation Kostas et Eléni Ouranis, Athènes 1996 ; cf. aussi les articles de 1909, "Socialisme et langue", "Socialisme et art", p. 426-455. 2 "Pour un public et pour un art dramatique", art. de jv. 1908, Textes critiques p. 300. - Romain Rolland a écrit en 1903 Le Théâtre du Peuple, rééd. Complexe, Paris 2003. 13

lumière: "Les révolutions, les réformes ne sont pas le fait d'individus ou de cercles étroits, mais la résultante, la victoire du soulèvement de classes entières"1, lui-même conséquence d'une évolution de nature économique. En quoi donc l'écrivain peut-il aider au progrès? Malgré la conviction du propos et la fermeté du ton, quelque embarras théorique transparaît ici; il est malaisé dans ces pages de démêler si l'artiste prophétise, détermine, hâte, accompagne ou exprime le progrès; on devine que doit subsister chez l'auteur quelque féconde interrogation sur l'exacte mesure de son utilité, sur la mission précise qui lui incombe et sur la meilleure façon de s'en acquitter. Reste de toute manière le sentiment d'un certain rôle à jouer et d'un devoir à accomplir. - Autre précision d'importance: l'inspiration progressiste de l'œuvre ne signifie pas que l'œuvre affiche ses thèses. Tout l'effort de Hadzopoulos tend au contraire à l'éviter. "Pour moi aussi les poètes les plus authentiques sont ceux qui nous donnent les images des choses et non pas leurs idées sur elles, qui évitent de nous faire sentir partout leur présence, (...) qui pour nous parler usent d'images et de ,,2 représentations, et non de notions et de sentiments. La pensée humaniste qui inspire en ses choix le texte qu'il écrit demeure donc enfouie. En tout état de cause elle reste déterminante: Hadzopoulos choisit d'inscrire désormais son œuvre dans le grand mouvement international qui remet en question l'ordre établi et qui prend le parti des opprimés contre les oppresseurs. Les nouvelles que nous avons ici sont celles d'un écrivain engagé. Elles se situent aussi, bien entendu, par rapport à une tradition littéraire. Il s'est beaucoup écrit de nouvelles en Grèce dans le quart de siècle qui les précède. C'est qu'une initiative est venue en encourager la production. En 1883 Nicolas Politis - le père de la "laographie", de l'étude des traditions populaires en Grèce - fit instituer par le journal Estia un concours annuel récompensant la

1 2

Suite de l'article ci-dessus cité, p. 300. Textes critiques, p. 328, article de sept. 1908. 14

meilleure nouvellel. Vint alors au jour toute une floraison de textes, inspirés par le "programme" qu'avait suggéré Politis, et qu'on a désignés sous le nom global d' "éthographie", - études de mœurs2. A première vue "Tasso" et "Annio" peuvent paraître prolonger cette tradition. Le sujet en est vite dit: deux histoires d'amour racontées par deux hommes; ou, bien plutôt, dans le premier cas celle d'une liaison que l'on rompt quand elle devient gênante, dans le second celle d'une promesse mal tenue. Ce sont des amours au village, pour paraphraser un autre titre du même Hadzopoulos. Précisément: l'éthographie s'était employée, à travers diverses fictions, à montrer les multiples aspects de la vie campagnarde, les traditions et les mentalités. Hadzopoulos aurait-il accepté que l'on rangeât ces nouvelles parmi les "études de mœurs"? C'est possible. Il a luimême en 1915 placé ce terme en sous-titre de son roman Le Château d'Akropotamos, et s'en est servi pour désigner Amour au village, dans une lettre écrite en déco 1910 à Yiannios et dans une autre adressée en 1911 à N. Politis3. Pourtant dès 1916 les critiques, qui débattirent
Le premier concours fut ouvert le 15 mai 1883; il Y en eut 4: 3 entre 1881 et 1888, le dernier en 1895. Cf. Yiannis Papakostas, La Revue Estia et la nouvelle [Tà II£pl~l1(à rEa~{a ICai ~à 811}Y17,ua], Athènes 1982.
2
1

On considère que les principaux représentants du courant éthographique

(sans préjuger de la mesure où le génie de l'un ou l'autre a pu l'entraîner très au-delà de ce courant) sont Eftaliotis, Papadiamantis, Drossinis, Kondylakis, Karkavitsas, Théotokis - ici rangés par ordre d'âge. - Sur l'éthographie cf. en français H. Tonnet, Histoire du roman grec des origines à 1960, éd. L'Harmattan, Paris 1996; en grec Pan. Moullas, A. Papadiamantis raconté par lui-même [A. IIana8la,uavTI1ç Av~of3loypaqxJvJ1EVoç], Athènes 1974; G. Valétas, Ln Génération de 1880. Le naturalisme grec moderne et [es débuts de ['étude de mœurs [rH
r r£vlà ~OV 80. 0 V£O£M17VlICOç va~ovpaÂla,uàç ICai oi eXpxÈç rijç 1jfJoypaqJ{aç], Athènes, 1981; M. Vitti, Fonctionnement idéologique de [' étude de mœurs grecque [18£oÂoyzId] À.£l~ovpy{a rijç ÉU17vlKfiç 1jfJoypaqJ{aç], Athènes 19913; A. Sahinis, Le Roman grec moderne [Ta
V£O£M17VlICO ,uvfJza~op7J,ua], Athènes 19977.

3 La lettre de Hadzopoulos à N. Politis est citée dans Pan. MauIlas, Le Discours de l'absence [0 A6yoç TI1Çanova{aç], Athènes 1992, p. 330. - R. Beaton se demande si le sous-titre ,,8oypa<pta du Château d'Akropotamos n'est pas ironique (An Introduction to Modern Greek Litterature, Oxford 1994, trade grecque Elaarrorf1 a~ N£6~£P17 15

des rapports qu'entretiennent les nouvelles de Hadzopoulos avec l'éthographie, s'accordèrent pour dire qu'à tout le moins elles s'écartent des sentiers battus du genre1. On penserait volontiers que le terme d'l'études de mœurs" ne déplaît pas à leur auteur, ni l'idée de se mesurer aux écrivains qui s'en réclament déjà, mais que la conception qu'il s'en fait n'est pas du tout habituelle. Or les enjeux de la question - littéraires et idéologiques - sont en fait considérables. Voyons les idées de Politis, telles qu'elles s'expriment dans Estia au moment du concours. Il regrette qu'en Grèce on pratique peu le genre de la nouvelle, qu'a illustré à l'étranger le talent de Mérimée, Heyze, Tourguéniev, Poe et Bret Harte2. Ce genre se prête bien à l'évocation de scènes historiques, de scènes de la vie sociale, à la psychologie. Il peut exercer une grande influence morale et éveiller chez le lecteur l'amour de sa patrie. Car "le peuple grec plus que tout autre a de nobles usages, une grande variété de coutumes et de façons, de fables et de légendes (...)"; et l'histoire grecque, à travers les âges depuis l'Antiquité, abonde en scènes qui constituent un matériau de choix. Le sujet de la nouvelle proposée au concours sera grec, c'està-dire qu'il consistera dans la description de la vie du peuple grec3.
EM1JVlK'l} Aoyarexvia, Athènes 1996, p. 143). Dans ces conditions il faudrait supposer aussi, derrière le même terme employé dans chacune des deux lettres, une intention spéciale; ce qui serait peut-être aller un peu trop loin. t Cf. l'introduction d' E. Stavropoulou dans son édition des Nouvelles, éd. Synéchia, Athènes 1989, p. 44-47. 2 L'admiration de Politis pour Mérimée ne s'est pas démentie: il a traduit au moins "Mateo Falcone" (Estia 1878), "Colomba" (Estia 1886), "L'Abbé Aubain" (Panathinaia 1920), et la pièce l£ Carrosse du SaintSacrement pour la Grande Encyclopédie de la Littérature Mondiale. De Tourguéniev la revue Estia en 1883 présente 5 textes en traduction. L'autre nouvelliste auquel Estia fait grande place est Maupassant, mais un peu plus tard: 7 textes entre 1888 et 1890 (source: Yiannis Papakostas, La Revue Estia..., op. cit.). 3 Pan. Moullas souligne bien (Papadiamantis..., op. cit., p. Kb') comment devait s'entendre, et comment fut entendue, cette dernière indication: il convient que l'écrivain se garde de tout "métissage", du contact avec l'étranger. Paradoxalement, le traducteur de Mérimée, au témoignage de Drossinis, invitait les jeunes collaborateurs d'Estia à "se libérer de la dépendance extérieure et à témoigner de la vie grecque dans toutes ses 16

Dans cet ensemble de réflexions et de recommandations l'accent pouvait être mis, bien sûr, sur telle plutôt que sur telle autre. D'autre part, comme il est naturel, l'inégalité des talents a engendré des textes de très inégale valeur. On peut pourtant dégager les caractères d'une "éthographie conformiste", selon l'expression de Panayiotis Moullas, et voir en quoi s'en distinguent les nouvelles de Hadzopoulos, -lors même qu'elles décrivent de façon suggestive la vie traditionnelle des villageois 1 . Un indice déjà de cette différence: les réserves qu'expriment l'un vis-à vis de l'autre Hadzopoulos et Eftaliotis - celui-ci ancien collaborateur de L'Art et l'un des premiers à s'être essayé à l'''étude de mœurs "2. Dans un article de 1902, Hadzopoulos regrette que Palamas manque de sens critique au point de mettre sur le même pied des œuvres de valeur très différente, et de "ne pas distinguer plus nettement la veine d'un Mérimée de la veine d'un Eftaliotis"3. De son côté, en déco 1910, à la parution de "Tasso", Eftaliotis écrit à Pénélope Delta4: "J'ai lu la Tasso de Hadzopoulos (...). Vous soulevez une
manifestations" (cf. M. Vitti, Histoire de la littérature grecque moderne, Athènes, 1989, p. 244).
1

La définition que propose A. Sahinis, (LeRoman grec...,op. cit. p. 137)

montre assez bien en quoi consiste cette éthographie conformiste: "L'éthographie est le pur et simple décalque des mœurs, des coutumes, de s habitudes et de toutes ces caractéristiques particulières du mode de vie villageois et provincial. Ethographique est la prose qui met l'accent sur le village, qui manifeste clairement sa volonté de mettre au premier plan, de souligner les éléments de la vie villageoise, en les faisant ouvertement primer sur l'élaboration de personnages, sur l'expression de leurs sentiments et de leurs passions et sur le souci de rendre une vie psychologiquement riche." 2 Argyris Eftaliotis a écrit en particulier Histoires de l'île [N17manz1Cë<; ia'l"Oplëç] (1894). Hubert Pemot a traduit en français ses nouvelles "Marinos Kondaras" (Revue Hebdomadaire, 30.11.1901), et "Angélika" pour la Revue de la Femme, mars 1928, p. 42 ss (BNF). 3 Dionysos, 2, p. 251 ; reproduit dans Textes critiques, op. cit., p. 87.
4

Correspondance de P. Delta, éd. Estia, s.d., p. 175;
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11

citée par

E. Stavropoulou, appendice à l'éd. citée des Nouvelles, p. 322. "ByaS£'t£
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"A V 1tpÉ1t£l S,,'tT\Jl<X crù} ~OT}. OXt. i1È 8à PPll't£ 1toÂÂ.oùç JlaSi craç

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'tov Tolstoi Kat Ka'too. 'Eyro OJlffiÇ7ci1pa 1tav'ta ù} ()lKTl craç TI1 Jl£plà (...). Et1ta &rtÂam, 1tav'ta 1tÔJç ÈJlciç roç ''ESvoç ËxOl>Jl£ Jllà 'tÉ'tola

17

question très difficile: nos descriptions doivent-elles ou non faire place au mal? Vous en trouverez peu depuis Tolstoï pour répondre "non" comme vous faites. Pour ma part j'ai toujours pris votre parti (oo.). J'ai toujours pensé qu'en tant que nation nous sommes si désavantagés du point de vue moral et national, que notre devoir, avant de tomber dans l'analyse et l'imitation de l'étranger, est de nous appliquer tant à redresser le caractère national qu'à parfaire notre unité nationale; en d'autres termes, un peuple qui se trouve libre pour un quart et pour les trois quarts dans l'esclavage, n'a pas de temps à perdre avec le luxe, et toute cette so-called psychologie est un luxe, quelquefois très malpropre de surcroît, (...) comme ceci maintenant d'où montent des relents d'oignon et d'eaux de lessive. Mais enfin ce sont là choses que nous ne pouvons empêcher, et qui même peut-être, si on les ignore, mourront de leur mort naturelle." On voit à travers ces lignes en quel sens on pouvait tirer le programme de Politis; on voit aussi clairement ce qu'Eftaliotis déplore dans Tasso: de l'analyse psychologique, la description de certaines laideurs de la réalité grecque; or ce sont là, dit-il, des pratiques littéraires imitées de l'étranger, et déplacées en Grèce. Avec le recul on est tenté de penser (tout en reconnaissant toutes les bonnes raisons historiques qui fondent les choix d'Eftaliotis) que ces remarques sont assez bien vues; qu'en effet toute la différence est là, et avec elle le mérite auquel "Tassa" aspire. Hadzopoulos nouvelliste échappe en effet à certains écueils qui guettaient l'étude de mœurs fondée sur les principes que nous venons de découvrir. Ainsi l'idéalisation de la vie traditionnelle, la nostalgie du bon vieux temps, dont débordent les narrateurs

KaKopp01SUCta, Kat i)SlKT, K' ÈSvlKtl, 1t0'Û XpÉoç JlCtç Etval, 1tptV ÇE1tÉcrO'UJlE crTI1v WM'U01l Kat crTI1V çEVO'tp01tia, và cr'tpÉ\jIO'UJlETI1v 000 Kat 1tpocroxTl JlCtç 'tocro cr'tTt Ô10pSü:)(J'T}'t0'Û ÈSvlKOÛ xapaK-rftpa, cr'tO cr'UJl1tÀ:f1ProJlCt ÈSvUc11çJlaç ÉvÛ'tll'taç. M' ëiM.a A6yta, 1troç Ëva 'tllÇ ËSvoç 1tOÛ Etval Ëva Kap'to À£1rtEpO Kat 'tpia Kap'ta m<:Àa~roJlÉvo ôÈv f:xEl Kalpo ytà Àoûcra, Kt oÀ' a'Ù'tà 'tà so called 'VUxoÀoytKà Etval Ào'Ûcra, Kat JlEplKa 'to'Uç 1toÀ'Ù ~proJllKa J.LciÀlcr'ta, KaScûç (...) 'tropa

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d'Eftaliotis, ne sont pas du tout son fait. Ses récits s'inscrivent dans un contexte historique précis et le projet qui les porte est résolument tourné vers l'avenir: il écrit, rappelons-le, pour analyser une réalité sociale, qu'il trouve détestable, et ainsi favoriser un progrès. Il évite aussi la tentation, à laquelle même les meilleurs ont parfois succombé, de la "folklorisation". Tentation redoutable, qui fait courir double danger. Danger au plan artistique d'abord. Dans leur amour pour les traditions du peuple grec1, les auteurs sont tentés de les monter en épingle et de les décrire pour elles-mêmes, sans que leur évocation soit commandée par aucune nécessité organique. Danger idéologique ensuite, peut-être le plus important (du point de vue de Hadzopoulos, si nous entrons bien dans son état d'esprit d'alors): sauf exception, les collectionneurs d'us et coutumes que sont les auteurs ou les narrateurs des récits éthographiques se placent d'entrée de jeu, du fait même de leur démarche, en dehors et au-dessus des populations qu'ils décrivent. Le pittoresque ne peut se constituer qu'à un niveau qu'on a soi-même dépassé. Qui plus est, convoquant le lecteur pour qu'il goûte ce pittoresque, on le place d'emblée à son propre niveau, et du même coup en porte-à-faux par rapport au peuple, dans le moment même où l'on sollicite pour ce dernier sa sympathie2. L'amour sourcilleux de Hadzopoulos pour le peuple, et en particulier pour le peuple grec, ne saurait manger de ce pain-là. La différence apparaît nettement en des points du récit qui sont comme des passages obligés de l'étude de mœurs: les narrateurs de notre prologue n'ont rien des vieux "villageois-typiques" qu'affectionnent les récits-cadres de Drossinis. Les mariages, qui
Cf. Karkavitsas dans le prologue de ses Nouvelles de 1892: "L'écrivain grec d'aujourd'hui a autour de lui un trésor inépuis able: (... )his toire, religion, actions d'héroïsme inouïes(...), traditions à l'état natif (1tp(O"[61tÀaO'1;Ol), quantité de coutumes diverses(...). Toutes en foule et vous entourent, vous provoquent, et vous murmurent un incomparable chant de Sirènes: "Prends-nous, photographie-nous avant que nous ne nous effacions; la génération prochaine ne nous trouvera pas." 2 Théotokis - pourtant peu suspect de condescendance bourgeoise - prend la peine de souligner dans une de ses nouvelles que la famille attablée boit dans le même verre. Le même détail se trouvait déjà dans La Grèce contemporaine d'Edmond About, parmi ces impertinences qui ont souvent été senties comme offensantes pour la Grèce. 19
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ailleurs s'étireraient en cortèges avec costumes et musique, se font ici en un tournemain et en un rien de phrase, le plus souvent suspendue au-dessus d'un blanc - c'est qu'en réalité, hors éthographie, dans un mariage traditionnel l' essentiel est dans les calculs et arrangements qui précèdent. Le vêtement, comme le remarque Eri Stavropoulou, n'est jamais décrit dans un souci décoratif ou documentaire!, mais pour sa valeur de signe. De façon générale le pittoresque en soi est absent. Chaque notation descriptive a une valeur autre que descriptive, - psychologique, symbolique, ou valeur de dénonciation. Sur un autre plan, d'importance majeure, Hadzopoulos est en opposition radicale avec un Nicolas Politis ou un Eftaliotis. Si fort qu'il aime son pays, et à vrai dire il n'a que lui en tête, l'opposition entre la Grèce et l'étranger, le refus de ce qui n'est pas grec, toutes les tentations de fermeture et de repli identitaire qu'il trouve chez ceux qu'il appelle les "patriotes", lui sont inconcevables. C'est déjà contre elles qu'il avait créé sa revue L'Art, - l'une de ses ambitions étant d'ouvrir la Grèce à ce qu'à l'étranger l'art produisait de meilleur. La même ambition est celle qui conduisit ensuite son travail de traducteur2. Contre la peur des influences étrangères il ne cesse d'ironiser dans ses articles de 1907-19083. "Tasso" et "Annio" ne tournent pas le dos aux littératures étrangères. Quand on cherche à les situer, c'est à la protestation féministe d'Ibsen que l'on songe, et au réalisme critique européen inauguré par Balzac. Le contexte de ces récits est européen, et il nous paraît même que le texte revendique ce contexte. Avec "Tasso" s'esquisse, bien que timidement encore, une
E. Stavropoulou, "Escarpins jaunes, mules rouges, pantoufles trouées (le rôle du vêtement dans la prose de Hadzopoulos)", pér. Diavazo, 29.9.1993, p. 69-77. 2 Sur la nécessité de traduire en grec de grandes œuvres étrangères, cf. dans les Textes critiques, p. 83, l'article de 1902, paru dans Dionysos, "A propos de la traduction de Laocoon". 3 Cf. dans les Textes critiques, p. 398 (article de 1907), p. 306, 307, 311 (article de 1908), les pages vigoureuses où il stigmatise ceux qui élèvent des "murailles de Chine" pour "couper la Grèce de l'extérieur" "de peur qu'y pénètrent les pratiques étrangères ('to çEVmp01to)",et dénonce les sociétés qui se replient sur elles-mêmes et "déclinent, quand elles sont saisies par la rage du "local" [il J.UXVia v't61tto'U] et ferment leurs portes à tout air 'toû vivifiant venu de l'extérieur." 20
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pratique concertée de l'intertextualité qui prendra avec Automne une ampleur spectaculaire. De menues allusions, "encryptées" dans le texte - pour reprendre le mot de Perec -, le rattachent à de grandes œuvres admirées de l'auteur, - ici Shakespeare, Kleist, Tourguéniev, et encore Molière, peut-être Marguerite de Navarre et Boccace. Passerelles légères entre un monde très grec et d'autres univers. Hommages à de hautes pensées. Mais façon aussi de situer l' œuvre au sein d'un réseau de relations, de désigner sa famille d'élection, qui constitue l'espace dans lequel elle entend être lue. A une époque où la traduction est une véritable option politique, il est probable même que la pratique de la traduction et celle de l' intertextualité se rejoignent chez Hadzopoulos en un même parti pris résolu d'ouverture sur l'extérieur, et dans le rêve éminemment gœthéen d'une communauté universelle des esprits où joue à plein la réciprocité, où œuvres et cultures s'enrichissent les unes par les autres en se faisant écho1: "utopie" intellectuelle au sens premier du terme, c'est-à-dire négation absolue de la "rage du local".
Voici quelques lignes de Nirvanas, commentant en ce sens la traduction de Faust par Hadzopoulos, et très certainement écrites en parfaite conformité de vues avec ce dernier, d'autant qu'elles reprennent des termes et des idées de Gœthe lui-même (Divan, Notes) sur la Weltliteratur et l'universalité: "Je tiens à souligner l'importance des bonnes traductions pour la littérature d'un pays, et en particulier pour une littérature jeune comme la nôtre.(...) Un peuple ne possède un chef d' œuvre étranger comme son bien propre qu'à partir du moment où il le greffe sur l'arbre de sa propre langue. De ce moment, l' œuvre dotée d'une vie mondiale reçoit en sus la vie particulière de chaque pays et accomplit sa vocation essentielle à l'universalité ('to Ëpyov 'tilç 1ta'}'KocrJ.tlOUro1lÇxaipE'tat Kal TI}Vi()tattÉpav smi1v 'tOû S KaSEVoç 'tOnou Kal O"UJl1tÀT1proVEt I}v o1>crtacr'ttK1lv 'tou T 1ta'}'KoO'JltÔ'tTl'ta).D'un autre côté, en pénétrant dans la vie de chaque peuple - du fait qu'elle pénètre dans ce qui exprime sa vie -, elle enrichit du même coup l'âme de ce peuple, en lui donnant le moyen, en la rendant capable d'exprimer, dans une belle tension de ses forces, les plus hautes formes du sentiment et de la pensée, comme elle n'aurait pu le faire avec les seuls éléments et moyens dont elle dispose par elle-même, ou dont dispose la culture au sein de laquelle elle se meut" ("L'importance des traductions (le Faust de Kostas Hadzopoulos)", pér. Estia 13.4.1916; dans les f:4nav-ra de Nirvanas, éd. Chr. Yiovanis, Athènes 1968, t. 4, p. 341343). - La "mission sacrée" dont parle Sunny à propos de cette même traduction de Faust (cf. infra p. 229) peut s'entendre comme un devoir à l'égard de la Grèce, mais aussi comme un devoir à l'égard de Goethe, comme une contribution à la réalisation effective de son universalité. 21
1

On le voit: si Hadzopoulos ne refuse pas de se considérer comme écrivant des "études de mœurs", - le terme après tout est aussi un titre de Balzac -, c'est avec le projet de composer tout autre chose qu'un magasin pittoresque ou un pieux catalogue d'us, de coutumes et d'actions de bravoure. Il s'agit bien plutôt, en accord avec la passion de justice sociale qui l'anime, d'engager l' éthographie grecque sur la voie d'une analyse qui fasse apparaître les rapports de dépendance économique et personnelle, l'aliénation qu'engendrent les structures du temps dans la société paysanne, en Grèce comme en d'autres pays; une analyse qui d'autre part emprunte les chemins de l'art, lequel a vocation à l'universalité. Tel est globalement l'esprit dans lequel sont écrits ces récits campagnards. D'autre part, pour ces nouvelles dont le thème central est la condition faite aux femmes dans la société villageoise, il faut en outre prendre en compte une tradition littéraire plus spécifique, celle qui véhicule les figurations de la femme, et de la femme du peuple en particulier. Tassa se constitue, nous semble-t-il, en opposition à plusieurs types féminins qui circulent dans l'imaginaire de l'époque. Un premier rapprochement se fait avec la Carmen de Mérimée. Au premier abord les "aventures" de Tassa peuvent paraître faire d'elle une sorte de nouvelle Carmen, qui n'écoute que son désir et son besoin de liberté. Nul doute que Hadzopoulos ait cette figure en tête; il connaît bien Mérimée, et la Carmen de Bizet apparaîtra dans Automne. Les termes qui présentent Tassa comme un démon créé pour faire damner les hommes sont d'ailleurs ceux-là mêmes que multipliait le récit de Mérimée. - Mais la ressemblance ne doit pas nous tromper; la perspective cette fois est différente; ces termes sont ici la pièce maîtresse d'un discours de mauvaise foi, celui d'un homme qui accuse le diable fait femme pour mieux s'aveugler sur son propre compte. Tassa peut être vue, à l'inverse d'apparences habilement construites, comme une anti-Carmen, un être éminemment susceptible d'attachement et de loyauté, et qui se voit étrangement payée de retour - battue par son frère, volée par son fiancé et trahie par I'homme qu'elle aime; si on la voit refuser de rester, comme on dit, dans les liens du mariage, c'est, peut-on penser, que sa fierté exige qu'elle 22

rompe elle aussi, à sa façon, le pacte mis à mal; et les amants qui suivent sont à la fois le moyen -le seul qui lui soit laissé - de se faire une espèce de statut social de survie, et une façon de dire tranquillement que désormais les jugements de toute une société hypocrite autour d'elle n'ont plus d'importance du tout. Le féminisme foncier de Hadzopoulos balaie ainsi les images Belle Epoque de la "femme fatale" qui prolifèrent dans le sillage de Carmen, et jette le doute sur leur sincérité!. Et le superbe refus d'obéissance qu'il prête à Tasso rejoint, - sous sa forme spécifique, déterminée par des conditions précises d'existence -, celui des héroïnes qu'il disait admirer chez Ibsen2. La révolte d'Annio, bien que moins spectaculaire, relève de la même logique: du refus d'admettre que son sort soit laissé à la discrétion d'un homme de trop peu de foi. Une autre figuration de la femme, - cette fois, de son point de vue, esthétisante et bourgeoise, a ces années-là fortement indisposé l'écrivain. C'est celle que lui offre le personnage de Mina Varda dans la pièce de Nirvanas, L'Architecte Marthas3. Dans ce drame tout le

1 Ces images de femme maléfique n'étaient pas étrangères au paysage littéraire grec de l'époque; elles se retrouvent dans la littérature dite décadente, et même en dehors d'elle: cf. la nouvelle Un Drame insoupçonné, présentée au concours d'Estia en 1895 (compte rendu dans Estia 1895, p. 157-159); à son héroïne, présentée comme une "madame Bovary de bourgade provinciale", l'auteur prête la vie débauchée d'un "mauvais génie" (~iov KaKOBaiJlOva), ui sème le malheur autour d'elle. q 2 Cf. par exemple dans ses Textes critiques, p. 293, l'évocation de l'émancipation de la femme chez Ibsen, qui "balaie les principes aristocratiques selon lesquels la femme est créée pour l'homme, sans existence morale autonome et sans indépendance financière", et la référence aux personnages de Nora (p. 307) et d'Hedda GabIer (p. 321). 3

Pavlos

Nirvanas,

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éd. Panathinaion,

Athènes

1907. - Le père de la jeune Mina est ruiné. Avant qu'elle ne l'apprenne, l'architecte Marthas, qu'habite l'idéal d'une vie qui soit une œuvre de beauté, emmène la jeune fille, et l'épouse, pour qu'elle continue à vivre "dans un rêve" une vie préservée du malheur. Il se trouve ruiné lui-même, le père de Mina meurt, sans qu'il accepte qu'elle en sache rien. Pour éviter que la réalité ne détruise le beau mensonge, il ne lui reste plus qu'à emmener Mina en barque, dans la tempête qui commence, en principe à la rencontre du bateau de plaisance qu'il lui a promis en cadeau, jusqu'à ce que la vague les engloutisse. - Hadzopoulos et son ami Nirvanas entretinrent toute une 23

heurte: l'idée d'une beauté qui serait fondée sur le refus de la réalité; le tragique sort de Mina à qui l'on vole sa vie, et qui "passe à travers cette vie, sans rien sentir de sa vérité" ; l'idéalisation décadente de la femme sous forme de bibelot fragile, ou de "tendre fleur, faite pour répandre son parfum sans être touchée ni souillée par la vie, pour inspirer peintres et poètes". Une phrase, qu'il cite et recite, le révolte particulièrement, celle de l'architecte Marthas, pour qui le malheur, - la pauvreté, rajoute Hadzopoulos, "enlaidit, abaisse, humilie, déshonore". Principe, dit-il, "d'une classe pour qui la richesse est le seul idéal et le seul gage de bonheur, pour qui la femme perd sa valeur esthétique quand elle prend l'aiguille de la couturière ou manipule les fiches du standard téléphonique". Et il proteste: "Qu'une femme devienne laveuse, sa valeur esthétique pour moi ne disparaît pas pour autant, il suffit que sa force morale l'élève au rang de créature autonome, libre, fière, douée d'une vie intérieure propre et non pas subordonnée à l'homme; non pas dame du moyen âge, jouet et idole de l'homme, au service de son désir esthétique ou charnel, mais personne égale à lui dans le face-à-face, capable de lutter à ses côtés ,,1 contre le destin en compagnon noble, intrépide et sans effroi. Entre la réflexion indignée que fait naître la pièce de Nirvanas et "Tasso", deux détails semblent assurer un lien étroit: l'exemple de la couturière, celui de la laveuse. Tassa se fait un moment couturière; les lavages sont le gagne-pain de sa mère Galanaina. Face à une conception qui revenait à refuser à la femme du peuple toute beauté physique et morale, il semble que la protestation de Hadzopoulos s'incarne en ces deux figures, Galanaina d'abord, Tassa elle-même ensuite. Des deux créations Galanaina est sans conteste la moins originale. Elle est créditée des qualités traditionnelles que le roman grec
année à coup d'articles, de jv. 1908 à fév. 1909, une vive discussion autour de cette pièce (Textes critiques, p.291-345). 1 Textes critiques, p. 295, 325, 326. - La référence au moyen âge montre que Hadzopoulos a en tête le livre d'August Bebel, La Fenvne et le socialisme (1883; trad. française Gand 1911, rééd. numérique Données textuelles 1995), dont il recommande la lecture à son ami Yiannios dans une lettre de mai 1908.Mais la formulation passionnée que nous avons ici ne doit rien au style du traité de Bebel. 24

attribue aux femmes du peuple!. Mais peut-être justement ces qualités, qui la rendent si représentative du peuple, au même titre que la Mère dans l'œuvre de Gorki (dont le roman parut en 1907-1908), sont-elles ce qui explique la place que lui accorde le médecin-narrateur. C'est sur son nom que s'ouvre le récit; sa figure éclipse celle de la mère du narrateur; elle est comme une seconde mère, une mère-peuple, elle renvoie peut-être, même chez un être aussi marqué par les préjugés de classe que ce médecin grand propriétaire, à une nostalgie d'un état de la société précédant les différenciations sociales, à la nostalgie d'une sorte d'innocence sociale2. Tasso pour sa part se trouve prise dans un piège et se voit refuser le moyen de montrer ce qu'elle était capable d'être, - le vaillant compagnon que disait la phrase plus haut. C'est au lecteur à deviner cette "valeur esthétique" (morale) saccagée, par delà les efforts que fait le narrateur pour l'enlaidir, et les moments où elle-même nous déçoit - enlaidie un moment d'avoir été confrontée à certaines laideurs. Ce qu'au moins nul ne peut lui ôter, c'est sa beauté physique saisissante, son éclat immarcescible, qui fait de sa personne un vivant défi à ceux qui, comme l'architecte Marthas, ne sauraient voir s'allier beauté et pauvreté. Défi du même coup aux représentations ambivalentes de la femme du peuple où se complaît de son côté une partie de la littérature naturaliste3. Au rebours de ces figurations méprisantes, Tasso est précisément la beauté telle qu'elle naît au sein du peuple, une sorte de justesse innée, d'immédiateté, d'instinctive sûreté du geste et du regard,
1

Cf. Maria Sakalaki, Hiérarchies sociales et système de valeurs, structures
dans le roman grec 1900-1980
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idéologiques
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1900-1980], éd. Kédros, Athènes 1984, p. 207. Ces qualités sont, en commençant par la plus fréquemment décernée: gentillesse, tendresse, ardeur au travail, qualités maternelles, sincérité, fidélité à la tradition. 2 D'autres fonctions reviennent en outre à Galanaina dans l'économie du récit. Le comportement du père à son égard ouvre la voie à celui que le narrateur adoptera avec Tasso. Elle est d'autre part un auxiliaire précieux pour la mauvaise foi de ce dernier, qui peut facilement identifier Tasso à sa grand-mère dévergondée en l'opposant à sa mère vertueuse, ce qui vaut condamnation sans plus ample examen. 3 Cf. là-dessus les pages classiques d'Erich Auerbach sur les Goncourt, dans Mimesis, Berne 19461, trade française éd. Gallimard, Paris 1968, p. 493 SSe 25

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