Deux nostalgiques du futur

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Les pensées de Madaoue Sène s'en vont vers Salimata Fall, qui s'éloigne lentement de lui. Madaour conçoit mal l'attitude du Parti qui veut qu'entre elle et lui, naisse une union basée sur l'abondance de pratiques communes. Il souhaiterait une confidente, une amante, une amie, plutôt que sa camarade de lutte. Mais il ne se fait plus d'illusions, se disant qu'il aurait dû rejeter les avances de Salimata, l'autre jour, faites au nom du Parti Populaire Clandestin pour qui leur union était positive.
Publié le : mercredi 1 janvier 2014
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EAN13 : 9782336335483
Nombre de pages : 246
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VERS LE MONDE ÉTRANGE DE MARIE
Kémal Ndiaye Léna
Deux nostalgiques du futur
Livre Roman 2
VERS LE MONDE ÉTRANGE DEMARIELIVREII DEUX NOSTALGIQUES DU FUTUR
KEMALNDIAYELÉNAVERSEMONDEÉTRANGE DEMARIELIVREII DE XNOSTALGIQUESDUFUTUR
© L'HARMATTAN, 2014 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-30464-9 EAN : 978233630464-9
I
Conduite par Malick Diop, la R4 blanche descendait lentement l’avenue Bourguiba, et s’enfonça bientôt, après un court arrêt à un feu rouge, à l’intérieur de la Sicap Baobab. À côté de Malick Diop, était assis Madaour Sène dont les pensées, très lointaines, n’avaient plus pour cible que le fameux sorcier de la Casamance, Ousmane Diawara, et, bien qu’il ne le voulût, Salimata Fall qui commençait petit à petit, tant moralement que spirituellement, à s’éloigner de lui. Car pour belle et politiquement engagée que fût Salimata Fall, et même si Madaour Sène l’aimait, il concevait mal l’attitude du Parti qui tenait – certes de façon absolue ! –- à ce qu’entre la fille et lui, naquît une union basée sur l’abondance de pratiques communes. Il souhaitait fermement que Salimata Fall fût beaucoup plus sa confidente, son amour et son amie, que sa camarade de lutte. Mais comme pratiquement cela lui semblait difficile, voire impossible, il ne se faisait plus d’illusions, se disait qu’il aurait mieux agi en rejetant les avances que l’autre jour, sur le banc de la place de l’indépendance, la fille lui avait faites, au nom du Parti populaire clandestin pour qui leur union était positive. Il se mit tout d’un coup (alors que la voiture était sur le point de s’arrêter devant la porte de la maison occupée par ses parents) à voir dans quelle mesure il pouvait convaincre la fille de ne plus jamais lui parler politique, de toujours tout mettre en œuvre pour paraître à ses yeux plus féminine, plus captive et plus maternelle en même temps. En fait, il voulait aimer et être aimé, sans qu’un prétexte, de quelque nature qu’il fût (surtout politique !) ne vînt exercer sur lui et celle qu’il était censé aimer, une quelconque influence.
Malick Diop arrêta la voiture devant la maison qu’habitaient les parents de Madaour Sène qui, après lui avoir serré la main et
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KÉMALNDIAYELÉNAsans même chercher à lui dire au revoir, prit son sac, ouvrit la portière qu’il claqua modérément à sa descente. Il ne se retourna même pas pour voir le responsable démarrer. Quand il entendit la voiture s’éloigner, au lieu de faire quelques pas en avant qui pussent l’introduire dans la maison, il se tint sur le trottoir, comme pour attendre que sa mère – à qui il pensait beaucoup du reste, vînt à sa rencontre. Madaour Sène sentit qu’un malaise atroce lui mortifiait l’âme ;il ne s’occupait plus ou presque de ses parents, ne les avait pas vus depuis plus d’une semaine, et passait tout son temps à nouer contact de gauche à droite, au bénéfice du Parti. Et pourtant il savait que sa mère, malade, avait besoin de sa présence. Il était le fils aîné, le second était une fille de 16 ans, qui venait d’obtenir son bac et qui s’appelait Raby Sène. Madaour Sène, dès son retour de France, avait eu un entretien pathétique avec sa mère qui lui avait appris qu’elle était diabétique et qu’elle se rendait quotidiennement au dispensaire d’en face pour ses piqûres. La nouvelle ne l’avait attendri, il l’avait plutôt acceptée avec philosophie, en se disant le plus naturellement du monde que s’il advenait que sa mère mourût cela aurait été pour lui une occasion de plus de se consacrer à son Parti populaire clandestin. Il franchit la porte de la maison d’un pas lent, son sac à la main lorsque sa sœur, le visage de feu (elle sortait des toilettes situées tout près de l’arbre qui ornait la maison), lui lança un regard sauvage. « Mamanest à l’hôpital, dit la jeune fille, quand elle fut devant son frère qui lui tendit une main bien chaleureuse. -Son diabète ? questionna-t-il. -Et puis elle est dans le coma depuis 3 jours. LesOui ! médecins ne veulent même pas que je la voie. C’est atroce, car personne n’est à son chevet le soir, papa va au travail. Il n’y a que la mère de Fadel N’doye qui va la voir tous les jours, à 18 h, pour rester à la regarder jusqu’à 23 h, sans rien pouvoir faire pour lui remettre ses esprits. »
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Deux nostalgiques du futur Son visage se crispa à l’annonce de la nouvelle. Il eut un long soupir. Il se dirigea vers sa chambre pour se déshabiller. Il prit la petite sacoche noire qui contenait ses effets de toilette, et alla prendre une douche. L’eau lui fit du bien. Lorsqu’il retourna dans sa chambre, il s’habilla rapidement, après avoir lu à sa montre qu’il était 19 h. Il appela sa sœur et lui dit : « La mère de Fadel N’doye, ainsi que toutes les voisines ont certainement dit de moi que j’étais un vrai salaud pour avoir disparu, alors que maman était à l’hôpital ? … -Bien sûr ! confirma la jeune fille. -Il est 19h. je vais à l’hôpital. Dans quel pavillon est-elle ? -Elle est à la chambre 12 du pavillon Saint-Louis ! » Il fit une petite grimace pour que sa sœur comprît qu’il était atterré, alors que dans le fond, la nouvelle, loin de l’abattre, semblait ne même pas le concerner, et pourtant il aimait sa mère, comme tout fils digne peut aimer la sienne, mais il avait la nette impression, depuis son retour de France, qu’une sorte de barrière le séparait de sa famille. Cela était certes dû à son engagement politique, à son idéal révolutionnaire. Bien souvent, il lui arrivait d’avoir quelques échanges de propos avec son père – fervent croyant en Dieu, mais celui-ci (sans doute par crainte d’ennuyer son fils qu’il prenait pour une idole à cause du doctorat en sociologie qu’il avait obtenu) pesait toujours ses mots et s’il arrivait qu’il constatât que Madaour Sène ne le regardait plus, il s’éloignait de lui, allait quelque part ailleurs dans la maison. Il était pourtant assez âgé (dans l’ordre de 63 ans), mais conservait une réelle vitalité, à cause sans doute du métier de maçon qu’il exerçait encore. Contrairement à son fils, le père de Madaour Sène n’était nullement grand. De taille moyenne, il avait une solide constitution d’ensemble. Son visage, long et juvénile, dépourvu de rides, était supporté par un court menton qui avait pour prolongement une petite barbe blanche. Ses yeux étaient cependant fort délavés, car s’il n’était pas en train de bricoler, le
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