Et le temps s'impatiente

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Dans ce poème, ce roman, ce cahier de croquis, l'auteur narre avec souplesse, parfois avec mélancolie, "le temps qui passe". Elle a, aurait dit Cocteau, "le secret si rare d'emprisonner la mouche au coeur de l'ambre". D'être si personnelle et déjà distante d'elle-même par la grâce de son style, Yvonne Clos étonne : l'évocation des lieux, des atmosphères, des personnages, les formules lapidaires, la pudeur naturelle d'une femme que le passé taquine, la subtilité dans les descriptions, attestent qu'elle est maîtresse de ses moyens.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
Lecture(s) : 46
EAN13 : 9782336278650
Nombre de pages : 157
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Etletemps s’impatiente

Du même auteur

Dis, Mamie, tu l’écris notre histoire d’amour, Robert Laffont, 1989.

Yvonne Clos

Et letemps
s’impatiente

Collection«Écritures» dirigéeparDanielCohen

L’Harmattan

À mes fils, JacquesetLoïc
Àmonfrère Jean

Julie

e connaisJulie depuis
toujours.CommemondouJble.Pourtant,jenesais pas toutd’elle.
Allongéesur son litau milieudel’après-midi, ce
qu’elle déteste, Julievisiteses plaies.Cellesdont on
nevoit plus latrace,les plus profondes, enfouiesdans
samémoirequ’elle explore detempsà
autre…furtivement.Maiscelle-là,qui s’installe àl’improviste au
grandjour,qu’ellenepourrapascacher:laplaie du
Temps,queva-t-elle enfaire?
Dehors,le cielaprès un orage est lumineux.« Si
jepouvais moiaussi retrouver majeunesse d’un seul
coupdevent...».Lorsquej’avais lemaldemer,on
me disait: «Il suffitdenepas y penser! ».Quelle
sottise ! Vous pouvezêtre amoureuxfou, cemal-làne
vous lâchepas.C’est pareilaujourd’hui quel’âgele
plus ingrat m’a agrippée,jenepourrai plus jamais
l’oublier.Et jevaisbientôtdevenir si vieillequ’on ne
me distingueraplusd’une autrevieille.On m’aimera

8 YVONNECLOS

demoinsen moins ouavec compassion.De guerre
lasse,jemourrai.
Comment retrouver lesbea?ux joursOù tous
lesdésirsétaientàportée demamainet lavieillesse
audiable,où j’étais sibienaccordée àlavie,où
l’espérance était mon seulguide.« Le bonheur,levois-tu
bien là-bas,là-bas...»,me chantait-elle.Moi,je
courais pour l’attraper.J’y suisarrivéesouvent,mais le
bonheurest volage,ilchange delieuetde compagnie.
L’espérancereprenait sarengaine et
moi,jevolais versd’autres plaisirs, d’autreschagrins, d’autres
remords.Etfrivole,jevivais.
« Vous ressemblezàunesquaw»m’a ditPaul,
un invité,lejourdemes trente ans.Il m’aoffert les
septchevauxdubonheur.Il m’en reste deux.L’unest
sans oreille, àl’autreil manqueunejambe.Jenesais
plus riende Paul.Jeneressembleplusàunesquaw.
Mesdésirs s’éloignentavecl’espérance.J’ai peurde
perdrema frivolité.
C’estellequi me donnait la curiosité
dubonheur,mepermettaitderésisterau sérieux ouàla
fadeurdelavie,mettaitdela gaieté dans
mesaffections, effaçait la grisaille,organisait mes rencontres.
Sanselle,jen’aurais rien supporté.Sanselle,je
nesupporterai rien.
Il ya des jours où lavie est tellementbête,
cruelle, exigeante, brouhahaincompréhensibleoucalme
insipide,qu’ilfautbien luiéchapper un peu.La
frivolité était ma drogue.Elleme donnaitdesailes.
Commentêtre frivole àmonâge?

ET LE TEMPS S'IMPATIENTE9

Quel jour stupide ! Jen’ai rienfaitet jesuis
épuisée.Jenesais plus perdremon temps.Jetrouvais
pourtantbeaucoupde douceursaux momentsde
paresse.Jen’ai plusdetalent pour l’oisiveté.Est-ce
aussicelavieillir ?
Que fairepourexister« encore »?
« Ilfaut s’enchanter soi-même ».
Jenesuis pasSocrate et jemeursd’ennui.
Lorsqu’elle entendGuillaume,son mari,tourner
sa clé, Julie bondit sur luicommesi le feu venaitde
prendre dans l’appartement.
–TuescomplètementfollTe !u nemelaisses
mêmepasentrer.
–Ilfaut quejeteraconteune histoirequi m’a
beaucoupfait rire aujourd’hui: c’estYvetteGuilbert
quidemande à OscarWilde :«
N’est-cepasMonsieurWildequejesuis la femmelaplus laide de
Paris ?»
OscarWilde emphatiqu«e :Du monde,
Madame, du monde ! »
Guillaume éclate derire.
–Vraiment tuesfolle.Tuas passéune bonne
journée?
–Excellente.
« Qui nesait pasfeindre,nesait pas vivre ».

Guillaume.Lapremière fois

’étaità Java dans une fête.Juste avant ouaprès
C
que Pauleût offertà
Julieleschevauxdubonheur.
Guillaume est venu verselle,une coupe de
champagne àlamainet, devantcent personnes, a fait
sa déclaration:
–« Un jour, Madame,nousferons
merveilleusement l’amourensemble ».
Elle ari,pour sauver la face, commelelui ont
apprisdesamischinois.Elle asuaussitôt
qu’ellemettait le cap surdesbouleversements. Guillaume était
depassage, en reportagepour ungrandjournal.Elle
était mariée àun jeune diplomate, avaitdeuxenfants.
Letempsapassé depuis.Frénétiqueou
languissant.
Letemps peut s’évader,rêve Julie,jem’en
moque.Ilal’éternitépourça.Il peut tout
recommencer.Pas moi.Jenepeux rienchangeràmavie.

12

YVONNECLOS

Je m’appellerai toujoursJulie.J’aurais
mieuxaimé Pilar,ouBérénice.Même enJulie,j’aiadorélavie.
J’ai pris unepartactive à cellequi m’a étéréservée.J’ai
traversé des lieux protecteurs, des lieuxd’angoisse, des
momentsdeplaisir, des joursdetourment, des instants
devideoud’intensepassion, accompagnéepar les
chevauxdubonheur oudes oiseauxdemalheur.Mais,
il yaunfossé entremes souvenirset moi.Àquoibon
le franchir ?Jemeretrouverai làoù jesuis
inexorablement.
Jeneressens plus la douceur ou lavolupté des
bonheursenfuis.Leschagrinset les peinesd’autrefois
neme font plus souffrir.Mêmesi les unset lesautres
sont toujours là, battuset mêléscommeun jeude
cartes quel’on sortauhasard.
Toutcequej’ai vécu,prisonnière de certains
êtres, de circonstances, de convictions oudepréjugés,
tousces sentimentsdétruits,toutcela est
inexprimable.Alors pourquoifouillerdans le bric-à-brac du
passé?
Parceque c’est làquesetrouvemavie.
Peut-être aussi pour y trouvercequ’ellem’avait
offertet quejen’ai pas saisi.
Si jepouvais meretrouverdans leventre dema
mère,troquer l’angoisse dela fincontre celle
del’arrivée,tournerainsiet pour l’éternité aveclaterre
autourdu soleil,toutes questions posées sans jamaisde
réponse,lejeuen vaudrait-il la chandelle?

e nesuis pasauboutdemes peines...Pourtant j’en
J
aibousculé deschagrins, balayé des remords,oublié
des regrets!
L’impressiond’avoirgravi unepente àvive
allure,pousséepardes passions, desfoliesetbeaucoup
demonde.
Il va falloir la descendresans passion,sansfolie
et seule.
Les passions,lesfolies memanquent.
Aujourd’hui qu’elles nem’accompagnent plus,
jeparessesansappétitdans lasolitude.Je fouille dans
mes souvenirs où jevoudrais neretrouver
quelesuperflu,leluxe delavie,les personnagesfous,légers,
séduisants, bienveillants qui l’ont jalonnée etégayée.
Jevoudrai les inviter tousàla fois: «Entrezenfants
dela folie,plus onestde fous…»
Croire encorequelavie est une fête dont onest
l’invité.

14

YVONNECLOS

J’aiaiméleseffortsaccomplis,lemal quejeme
suisdonné et,souvent plus quelesautres,lesêtres
qui m’ontcombattue et quej’aidûcombattrepour
conquérir
maliberté.Cettelibertémeparaîtaujourd’hui illusoire,indocile,puisquejesuis toujours
prisonnière demonhumeur, demescaprices, dema
nostalgie, demes révoltes.Prise au piège
demesaffections, delatendresse, du
respectdesautres,toujoursdequelquesconvenancesetdel’imprévu.

« On ne peut donner à ses enfants que deux choses :
des racinesetdesailes».

Proverbejuif

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