Fiction d'un deuil

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"Meknès... Chaque fois que, le regard renversé vers ce qui n'a plus lieu que dans le culte, hanté, d'une chair abyssale, j'invoque, Meknès, cette enfance essaimée harpail harde cadavres disséminéclatés dardés bris de miroir dont là-ci-bas débris des bribes de mémoires m'entaillent..." Un troublant récit à deux voix qui déploie en échos celle d'un fils endeuillé et celle du père disparu, dont l'enfant convoque les mémoires pour endiguer la douleur de l'absence. Un hommage poignant.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
Lecture(s) : 121
EAN13 : 9782296207387
Nombre de pages : 199
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Fiction d'un deuil

Ecritures Arabes Collection dirigée par Maguy Albet
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Bouthaïna AZAMI

Fiction d'un deuil

Ce livre, Fiction d'un Deuil, a reçu l'appui de la Fondation UBS pour la culture, à Zurich, et bénéficié du soutien du Centre National du Livre, à Paris. L'auteur tient à exprimer ici ses vifs remerciements à ces deux organismes culturels pour leur précieux encouragement à ce projet.

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.Iibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-06463-8 EAN: 9782296064638

A mon père

J'ai appris ta. .. D'une façon si abrupte. .. Comment y croire? Pourrai:fe seulement un jour prononcer ce mot? On l'a prononcé pour moi et j'ai encore qui tourne dans ma tête cette voix, cette phrase, (( ta famille n'arrive pas à tejoindre, ce n'est pas à moi de te dire ça, mais... )), et j'ai tout de suite compris, et j'ai éclaté en sanglots en t'appelant de l'éructation rauque, bestiale, d'un animal qu'on égorge et la voix au bout du fil qui hésite, bcifouille, (( Ton père est )), se glisse dans le blanc d'une stif.focation pour asséner le mot fataL ((MORT)). Je n'écoute plus. J'entends crier mon nom, très loin, comme un écho, mais je n'écoute plus. .. Cette phrase-là, je l'ai crainte toute ma vie. Je l'ai imaginée, sotiffèrte, crainte, oui. L'attente de cette phase, de ce mot-là, m'a empêché de vivre. Toute ma lJie.Et ma peur s'est amplifiée au fil des ans, au fil des peineJ~ au pesant de tes paupières de plus en plus lourdes et à l'embu de tes yeux. Je t'aime. Petit, d{jà, très tôt, j'ai compris la mort dans la chute des oiseaux, la désolation putride des chiens écrasés sur le bitume et l'l!J!stérie cachottière, chaotique, glaçante des femmes. .. qui hurlent... et difont leurs cheveux et se frappent les cuisses et s'arrachent lesjoues et libèrent leurs seins à coups de griffes frapPés dans les tissus en invoquant Dieu le regard à

l'enverJ... se taisent, soudain, à l'approche des erifants... qui savent. . . sans savoir... ne comprennent pas vraiment... Tremblent quand même... Devinent... très vite... Plus vite qu'on ne lepense... Qu'e!leJone le croient... Et petit, d{jà,j'ai

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appris à craindre le moment où tu ne serais plus là. ] 'étais sûr que je mourrais aussi à cet instant.

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Je ne JUis pas mort. Etonnamment, je t'ai survécu. Je suis comme tout le monde, ou beaucoup d'entre nous: idéaliste et lâche. Traltre à mes amours et à mes idéaux enfantins. Je me rappelle que tu riais de mes grandes idées. Tu m'avais dit, un jour: (( Tu te souviens de ce que tu disais ? Tu me disais totfjours: il vaut mieux vivre peu mais vivre bien, libre et
heureux, que mourir vieux et aigri par une vie sans intérêt, vide

et misérable. Tu penses tot!)ours la même chose, dix ans après? )} Et j'avais hésité à répondre. Je ne savais plus très bien. Je ne savais plus vraiment ce que ces mots-là pouvaient bien vouloir dire, (dibre )}, (( heureux)} ... Je me suis senti un peu bête... Déconcerté... Mais tu as eu ce rire attendri qui me remplissait d'une drôle de chaleur et me réconciliait avec tout, avec moi-même surtout. . .. Je ne suis pas mort. Je suis encore là, à chercher des tram' de toi. Je réécoute tes vieux disques, ceux qui ont bercé toute mon erifànce et mes rêves d'adolescent romantique, et un peu noir. Il y a là le premier quarante-cinq tours de Johm!J, Dutronc qui chante ((j'aime les filles )}, Paul Anka, Duke Ellington qui chante sa (( Solitude)} ...

Fats Domino...
Je passe le disque en boude... Chante avec lui, de ma voix cassée par l'angoisse saisissante de ton absence: (( And l just cry, Cry cry cry, All the time, All Il

the time... )) La voix liquide remplit la pièce d'une vibrante nostalgie, enivrante et cruelleà lafois. J'ai l'impression de sentir ta présence. Comme un bruissement d'ailes. Un souflZe me traverse. Un peu froid... Je frissonne. Tu es là. Je te souris. Je sais que tu es là. J'ai envie de te dire, comme à l'époque où j'avais découvert ces disques queje m'étais accaparés comme un trésor: (( Tu es trop cool! Tu écoutais ça ? C'est génial!)) Je tourne Ie disque. (( Please don't leave me, Ba!)' please don't go... )) Près de l'album poussiéreux où tes quarante-cinq tours
sont restés rangés dans lesfourres en plastique, quelques photos de famille jaunies, le vieil apparezl que je t'ai longtemps vu autour du cou et tes livres. Je les ai tous lus. Baudelaire, Camus. .. Des feuillets dépassent du (( Vieil homme et la
mer))

... Je les retire...

reconnais

ton écriture...

les parcours

le

cœur battant. Tes mots me pénètrent, sauvages. Je te lis, lentement. Ton visage tremble à la suiface dej' pages où se délient les lettres d'une écriture toute en cambrures, délicate, féminine. Mon cœur bat à me faire maL Je frissonne de mourir à l'épreuve de cesmots qui tournent encoreen moi:

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Il était une fois Il y a bien longtemps Des siècles et des siècles Un pays d'eaux vives et d'oliviers où les hommes s'abreuvaient aux miracles des pierres, se nourrissaient des prodiges des terres étendues à leurs pieds et à perte de vue jardin pourpre et de jade. Et ces hommes n'y avaient de plus grande fierté que ces arbres dont, de l'automne à l'été, ils savouraient les lentes métamorphoses dans le dépli des temps, quatre, déroulés cercle parfait, rivière perlée à l'ambre du levant et au minuit des lunes, au frimas des hivers grêlés cristaux de verre, aux larmes des zéniths coulant d'or et de braise des fièvres mêlées ocre aux cambrures des dunes.

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Meknès... Chaque fois que, le regard renversé vers ce qui n'a plus lieu que dans le culte, hanté, d'une chair abyssale où sommeillent vampires accrochés à la pierre, fange, ou archanges d'un âge inoublié, les cadavres qui là-cigisent inconsolés des années encavées agriffées à mes plaies, à l'envers de ma peau, suspendues à mes os, pendues court à mes maux et dont humides, avides, et comme froides morsures les lèvres ouvertes vulves à travers les barreaux ventousent amer mon sang, avatar, syzygie à contre-cours du temps où s'abreuvent succions à l'estuaire des salves les mémoires roussettes bouches bées embouées qui butinent à rebours de moi le mascaret... Jusant... nostalgique... acétique... Mek... nès... Chaque fois que, le regard renversé mendiant suicide dans inaugurale virginale innocence, penché, sur moi, de l'autre côté de moi, j'invoque, Meknès, cette enfance essaimée harpail harde cadavres disséminéclatés dardés bris de miroir dont là-Ô-bas débris des bribes de mémoires m'entaillent, ensevelies à même mes entrailles où si froides leurs dents m'encriblent vaines semailles... infécondes... où plus rien ne plus rien ne plus rien ne prend vie qu'à l'envers de moi-même quand, Meknès, et dans quinte de temps de cornée secouée, mes 15

prunelles incurvées raclant catarrhe les suaires dans le cloaque des stèles le cul obscur des cals exhument méconnaissables les destins ensablés feus, miens, destins irrassasiés enracinés en moi désastres sans épitaphe quand, Meknès, mes yeux renversés me renvoient cataracte visages désachevés mien visage cutteré dont je tente calgut de recoudre les traits qu'à présent les miroirs me refusent ou me brouillent qui me pleurent, liquéfiée, entre lacs entrelacs de blessures rétamées, ma peau entrefêlée où ci-dessous ma chair, surette venaison, macère dans le curare des années ampoulées d'antiques sèves mues amers âpres venins... Meknès... Comme un baiser, comme une fleur éclose douce entre mes lèvres quand, Meknès, le regard retourné à l'envers des paupières pendues poches où s'amassent désuètes pelotes fécales ou de cendres ou de sables stagnants... damnés irréversibles... ci quignons de vie gisent accrochés à mes cils... j'écarte les terres et libère les stèles et dépèce les suaires et d'un souffle profond fraye voie poitrinaire au reflux éruptif des spectres affranchis, à la houle furieuse des silences abolis, meute, furibonde arrachée à la nuit et qui déferle aveugle, me traverse, me broie, me laboure les côtes me transperce la gorge et s'engouffre ruée d'abstinences en rut dans ma bouche où se cabrent se bousculent m'assaillent des années d'aphasie qui m'intiment parole... Meknès... s'acharnent sur mes lèvres mythique barricade qui résiste, vacille, dans une plainte cède, ffimm... é... fissure brèche déchirante gerçure comme un baiser fleuri au creux d'une blessure, comme un aveu gémi au sein d'une agonie, comme un désir au monde omis par mes oublis, une perle d'eau rare pleurée par les déserts, le clin d'oeil érosif d'un rayon de soleil à

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l'embâcle des peurs, la pénombre des heures, décrépites et faillies, dilatées à présent dans une sourde prière ouverte blanche étoile où s'étiolent mes silences, étoilée blanc cristal dont j'enduirai de nacre mes plus sombres hantises, ces noctules errantes qui tournent aveugles là, me battent le palais de leurs ailes perdues qui n'ont jamais connu que migrations larvées hivernales larvaires ci-bas au fond de moi et qui fouettent humides la paroi de ma chair, égarées, maintenant, sous les cribles croisés d'écholocations vaines quand... mmm... et comme écholalie échappée à soixante ans d'aphasie fermentés en moi aigres nostalgies, mmm...é... comme précieuse lie dérobée au calice des nuits, comme montée de fièvre, cet appel doux-amer, cette... obscure, caresse aux saveurs familières que j'étreins, que je palpe et que j'expire enfin, plainte, ouverte tendue vers le ciel... Mmmé... jamais les vampires n'ont bravé les lumières qui battent brusquement jugulaire... k... retraite, se replient dans ma glotte... k... m'étouffent m'entravent... kn... hoquet déflagré fulgurant jet de foudre au confluent des temps, au carrefour du jour et de mes amnésies... Mmmé... kn... essssthésie d'un seul souffle, exalté, comme écume expirée aux écluses des déserts, et ce mot révélé quand tout ne fait plus qu'un, ce désir insensé, impensé, ce murmure et soudain ce sursaut et ce soupir enfin: Meknès... Il faudra bien que je te retraverse ou je mourrai... égaré... dans l'incurie de mes deuils imparlés.

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Il faudra bien... malgré... cette amertume de me savoir perdu jusque dans ton souvenir, moi qui me penche à présent sur l'enfance comme on se penche sur un autre visage, comme on se cherche dans un autre regard, moi qui me dissous désormais, pour tromper les reflets où fendue mon image me répudie, proscrit, de ma propre mémoire, dans ces yeux vitrifiés larmes et de mensonges où troublé mon regard trouble les plis du monde... m'abolit... marécage imprenable mirage que je traduits eaux vierges pour un autre Narcisse mu ci fleur de Crocus dans les sables opaques... inclinée... sur les squames d'une étoile brûlée, noir miroir à truquer pétales inaltérés, corolle de cils éclos sur toi inaltérable en moi magma de chair blessée à même ton corps et j'ai toujours ci-bas inexpulsé ce cri que jamais je n'ai pu consentir à pousser, toi vibrante encore impérissable en moi et moi, masse difforme, germe dénaturé qui cherche à remonter l'ombilic des regrets... égrainé... sable sang... dans les terres calcinées. . .

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