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Fragments d'un homme réconcilié

De
231 pages
Carlos Alejandro Moreira ne fut jamais frappé d'indécision et n'éprouva aucun remords pour ce qu'il avait accompli : « Si tu me donnais une nouvelle chance, je referais la même chose, mais en mieux ». Mais qu'a-t-il fait de si remarquable ? Et si la réponse se trouvait davantage dans ce qu'il fut que dans ce qu'il fit ? Ce roman sur l'incommunicabilité, sur la science qui pervertit et dénature le vivant jusqu'à le pousser à commettre l'irréparable pose deux questions : Qui du créateur ou de sa créature est vraiment coupable ? Et si les deux ne faisaient qu'un ?
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Le cœur remarquable qui battait dans la poitrine de Carlos
Alejandro Moreira ne fut jamais frappé d’indécision et
jusqu’à l’heure de sa mort, je crois qu’il n’éprouva aucun
remords pour ce qu’il avait accompli : « Si tu me donnais
une nouvelle chance, je referais la même chose, mais en Fragmentsmieux », avait-il bredouillé la nuit qui lui fut fatale. Par
« mieux » je suppose qu’il me fallait comprendre « pire »,
je le sais maintenant, en n c’est une question de point de d’un homme
vue me direz-vous. Je le crois donc bien volontiers lorsqu’il
a exprimé à sa manière le désir de tendre vers une certaine
forme de perfection. Il fut au-dessus des hommes, bien au- réconcilié
dessus. Il faut vous le mettre bien en tête et ne pas l’oublier
Romanau détour d’une page, car je n’y peux rien, les mois qui
précédèrent sa mort furent outrageusement banals. Mais
alors, qu’a-t-il fait de si remarquable pour mériter tout ce
bruit médiatique ? Et si la réponse se trouvait davantage
dans ce qu’il fut que dans ce qu’il t ?
Ce roman sur l’incommunicabilité, sur la science qui
pervertit et dénature le vivant jusqu’à le pousser à
commettre l’irréparable pose deux questions : Qui du
créateur ou de sa créature est vraiment coupable ? Et si
les deux ne faisaient qu’un ?
Thierry Cladart, passionné d’histoire et amoureux de la
elittérature romanesque et fantastique du XIX siècle, est né
en 1960 à Paris. Il mène une carrière internationale dans le
domaine des télécommunications et lorsqu’il ne court pas
le monde, il vit à Caen où il se consacre à l’écriture. Il a déjà
publié un premier roman, Une bien étrange compagnie
(L’Harmattan, 2016).
Illustration de couverture : L’Homme, Daniel Giraud.
ISBN : 978-2-343-11498-9
19,50
Thierry Cladart
Fragments d’un homme réconcilié










Fragments d’un homme réconcilié



Thierry Cladart












Fragments d’un homme réconcilié





























Roman



























































































Du même auteur

Une bien étrange compagnie, L’Harmattan, 2016.






































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-11498-9
EAN : 9782343114989
PROLOGUE
Novembre 2003 13 novembre
L’ennui avec les souvenirs, c’est qu’ils vous
reviennent la plupart du temps sans crier gare,
fortuitement. On croit pouvoir feindre le
détachement, mais on est toujours pris de court
lorsqu’ils déversent sur nos cœurs leurs liqueurs fades
et suries. D’aucuns vous diront que c’est le fruit du
hasard, qu’il ne faut y voir que simple coïncidence. Je
pense qu’il n’en est rien. Les souvenirs ont leur vie
propre, sans cesse en expansion. Ils planent au-dessus
de nos têtes dans un espace asynchrone
géométriquement parallèle au temps de nos montres.
Ils y chevauchent des coursiers désincarnés sans
jamais desseller, arpentant nos vies d’une extrémité à
l’autre à cultiver avec constance le chiendent de la
souvenance. Ils n’ont d’appétit que chez les autres, et
pourtant ils s’invitent à nos tables sans jamais oublier
de réclamer leur dû. À l’heure des agapes, et quoi qu’il
nous en coûte, il convient de prévoir un couvert de
plus pour cet invité plus opiniâtre que nous. Des
saveurs de terre mouillée, des arômes de vieilles
cavernes, des visions, des cliquetis de chaînes, il suffit
d’un rien pour les ranimer et le temps, souvent, se
charge de les faire ressurgir vêtus d’habits différents
9 de ceux dont on croyait les avoir parés lorsqu’ils
étaient encore jeunes. Les souvenirs, ma foi, n’ont pas
fini d’exercer sur nous leur pouvoir souverain.
En la circonstance, il a suffi que mes yeux tombent
sur quelques vieilles coupures de presse jaunies,
retrouvées au fond d’un tiroir, pour que me
reviennent des flopées d’images anciennes. Je ne
saurais dire comment elles se sont glissées là, à côté de
breloques et d’anachronismes sans importance.
Cependant que cette affectation un peu ridicule,
savant mélange de sentimentalisme, d’effluves
sournois de cire et de térébenthine, fait renaître en moi
des souvenirs pesants. Les lignes que je parcours
soumettent mon cerveau au supplice de la roue et
chaque mot pèse autant que le fer :
Éditorial La Presse du Peuple – Paris, le 4 juillet 1996
« …Notre rédaction a été la première à vous
communiquer dans ces mêmes colonnes les premiers
éléments de l’affaire Moreira. Ce dossier, sans doute le plus
extraordinaire de ces cinquante dernières années, est loin
d’être refermé. De (trop ?) nombreuses interrogations
demeurent. Le silence de la police et le secret qui entoure les
conditions de sa détention concourent à alimenter les
théories les plus fantasques. Comme nous vous l’avions
10 annoncé dans notre article du 3 juillet, Moreira serait
toujours à Paris, détenu dans un endroit tenu secret. À ce
jour, aucune information judiciaire n’a été ouverte qui
permettrait notamment aux enquêteurs d’établir un lien
quelconque entre son arrestation et les meurtres inexpliqués
de ces dernières semaines. Le Procureur de la République
devrait tenir une conférence de presse jeudi prochain… »
Dernière minute Planète News – Paris, le 8 juillet 1996
« …Extraordinaire rebondissement dans l’affaire Moreira.
Selon des sources bien informées, le corps de ce que
d’aucuns ont appelé l’étrange docteur Moreira (en
comparaison sans doute avec le non moins fameux docteur
Mabuse) aurait été enlevé la nuit dernière au nez et à la
barbe des forces de l’ordre chargées de sa surveillance.
Aucune information plus précise n’a encore été
communiquée. La police se perd en conjectures. L’enquête
ne fait que commencer… »
Analyse La dépêche de l’ouest – le 12 juillet 1996
Bertrand Boné depuis la Salpêtrière
« …Tout bien considéré, la lente agonie de Carlos
Moreira ne fut pas imméritée au grand soulagement de ceux
qui le fréquentèrent ou qui eurent à souffrir de sa
schizophrénie. Nous ne rappellerons pas ici les détails de sa
longue traque ni les circonstances obscures de sa disparition
11 de la Pitié-Salpêtrière à Paris où il était détenu depuis son
arrestation. Il va sans dire qu’avec sa disparition, les
poursuites pour meurtres s’éteindront d’elles-mêmes. Ceci
nous amène à soulever une question à portée plus générale.
Quel est donc l’effet de la mort sur le cours de la justice, et
pourquoi ? Qui rendra justice aux familles des victimes ?
À quoi servirait un procès fait à un mort, fût-il déclaré
irresponsable ? À moins de faire, comme au Moyen-Âge, un
procès en effigie, le(s) procès perd(ent) évidemment tout
intérêt. Somme toute, la justice a déjà fort à faire avec les
vivants pour qu’on ne lui ajoute la clientèle des morts. Le
mort est à l’abri de tout châtiment, comme Arviragus le
1chantait sur la tombe d’Imogène… »
Et maintenant que je me suis assis, les coupures
entre mes mains tremblantes, pris d’une légère ivresse
à lutter pour ne pas perdre l’équilibre, me voici projeté
vers une époque ancienne vêtu de mes habits
d’autrefois. L’instant suivant je ne suis déjà plus là,
pris sur le fait, égaré dans les bas-fonds des
réminiscences à me rejouer ces vieilles musiques
toujours lasses de se ressasser. Mon âme rougie par
les souffrances détergentes, abstergée au point de
devenir presque transparente, se retrouve réduite à la
taille d’une hostie. Dans ce concentré d’amertume, nul
1 Cymbeline, William Shakespeare.
12 dieu, nulle vie ; seulement quelques exsurgences
saumurées d’un passé détestable. Il n’y a dans ce
monde de place ni pour l’oubli ni pour le sacré.
Ainsi, au déclin de ma vie, ressurgissent du fond de
leurs tertres funèbres les cadavres de mon existence ;
certains plus richement souillés de sang que d’autres,
toutes victimes également équarries d’échardes
d’asphodèles, de coutures habilement ouvragées, de
rognures d’os, d’empressements sanguinolents, de
démangeaisons purulentes. Ils se dressent,
affreusement crucifiés sur leur squelette de Golgotha,
secouements mal fagotés de chairs flasques en
lambeaux pris dans un friselis de vent, de sable et de
lumière sous le ciel débué de ma mémoire.
13 15 novembre
Le cœur remarquable qui battait dans la poitrine de
Carlos Alejandro Moreira ne fut jamais frappé
d’indécision et jusqu’à l’heure de sa mort je crois qu’il
n’éprouva aucun remords pour ce qu’il avait
accompli : « si tu me donnais une nouvelle chance, je
referais la même chose mais en mieux », avait-il
bredouillé la nuit qui lui fut fatale. Par « mieux » je
suppose qu’il voulait dire « pire », je le sais
maintenant, enfin c’est une question de point de vue
me direz-vous. Je le crois donc bien volontiers
lorsqu’il a exprimé à sa manière le désir de tendre vers
une certaine forme de perfection. Il serait vain
d’analyser les raisons qui le poussèrent
progressivement dans un dérèglement meurtrier, le
front ceint de certitudes barbares. Oui, je l’avoue, je
l’admire malgré ses imperfections qui sont aussi
miennes, car nous avions tant de choses en commun.
Sept années après sa disparition, mes rancœurs
sont encore vives. Le désir de vous relater les faits tels
qu’ils se sont produits brûle en moi ainsi que des
charbons ardents brasillant sous la cendre. Loin de
moi l’envie de réclamer justice, car cette justice dont
vous vous gargarisez n’existe pas. Elle est
15 polymorphe, frappée du sceau de vos imperfections
puisqu’en général, les hommes préfèrent abandonner
les questions de grandeur dès lors que leurs intérêts
sont en jeu ; la justice devrait être continument à
l’œuvre avant même qu’on ne la réclame, mais pour
qu’elle nous soit rendue, encore faut-il qu’on nous
l’ait prise. Ce n’est donc pas tant le manque de justice
que sa vacuité, son absence qui balaye nos misères.
Oui, la justice fermente comme du beurre ranci,
prisonnière de son flacon de verre. Si l’on ouvrait ce
flacon, on pleurerait presque en découvrant combien
sa liqueur est imbuvable. Qui peut prétendre réparer
un crime par un crime encore plus grand ?
Je ne suis le dépositaire d’aucun message
posthume et je ne me considère ni comme un savant
ni comme un écrivain, car je ne suis ni la vérité ni la
subjectivité. Alors qui suis-je ? Peut-être la colère,
peut-être la rédemption. À ces mémoires que j’ai
rédigées à la lueur incendiaire des souvenirs qui me
remontent du fond de la terre et des âges, j’adresse un
salut bienveillant aux temps pâlissants où nous
faisions intimement partie, Carlos et moi-même, du
miracle indissoluble de la force et de l’intelligence.
J’ai posé un mètre jalon en plein cœur de votre
siècle martyrisé, marqué par tant d’ingratitude à
l’égard de ceux qui voulurent le sortir de son
16 endormissement. J’ai réussi, par le seul pouvoir de ma
volonté, à faire se rapprocher plusieurs planètes qui
n’avaient pas vocation à luire dans votre ciel fatigué.
J’ai contribué à fusionner en une seule des sciences qui
jusqu’alors ne se parlaient pas entre elles, doctement
renversé sur la table vos théories enrhumées par des
siècles d’errances dans le froid de vos collèges
pandémoniaques.
Vous n’avez rien voulu entendre de mes talents,
engoncés que vous étiez dans cette boue de fossés qui
ne sèche jamais. Vous ne méritez pas mon respect, ni
que je me taise. Je vais donc vous dégueuler mon
mépris et si votre cerveau n’est pas dimensionné pour
comprendre la leçon que je m’apprête à vous
administrer, alors je vous mépriserai encore
davantage, peuple vulgaire et sans génie. Je n’attends
plus rien de vous, car lorsque vous trouverez ce
manuscrit, je ne serai plus ici. Je vous l’abandonne
sans regret. Il est à vous pour l’éternité, je veux parler
de votre éternité d’amnésiques, faites-en ce que bon
vous semble. Rien jusqu’à ce jour n’a pu entraver
l’accomplissement de mes rêves. Un jour peut-être
mon corps sera vaincu, mais eux ne le seront jamais.


17
16 novembre



Le jour de sa mort, je ne fus pas surpris. Je veux dire
que le jour qui suivit l’annonce de son décès, je ne fus
pas surpris de trouver les colonnes des journaux
remplies par la nécrologie mensongère de Carlos
Alejandro Moreira. « …Il ne fut pas le fils d’un roi
mais il devint en peu de temps le roi du vice… »,
reprirent-ils à l’unisson. Je reconnais bien là cette
veine journalistique qui charrie son encre
hémorragique chargée de formules ordurières,
taillées grossièrement sans la moindre élégance. Elle
n’est pas faite pour vous faire entendre raison mais
pour jouer spécieusement ses gammes sur les cordes
humorales du lecteur qui en redemande. Presse fausse
et lépreuse aux baisers de Judas, aigus comme des
lances.
Certes, vers la fin de son existence, Carlos avait
oublié qu’il était un fils parmi d’autres fils, par les
intimités anciennes qui le liaient à ceux-ci. Infirmité
filiale qui, dans une certaine mesure, lui redonnait
une apparence humaine, entraînant parfois sa
conscience dans des régions orbitales qu’il ne visitait
plus que de temps à autres. Carlos couvait ses
19
évagations, et semblait poursuivre des songes qui
détachaient peu à peu son esprit de l’idée même sur
laquelle il devait se fixer : être lui-même. Il avait été
programmé pour cela dès sa naissance, mais il avait
dévié. Son esprit s’est construit peu à peu hors des
limites que je lui avais fixées. Nous en avons perdu
tous deux la raison.
Plus encore, je vous épargnerai la litanie éculée
qu’on nous a servie à grandes louches concernant
l’enfance prétendument malheureuse qu’on voulut
lui prêter : un père absent, violent et alcoolique, une
mère continument alourdie de grossesses, contrainte
de faire commerce de ses maigres charmes pour
subvenir aux besoins de sa trop nombreuse
progéniture, un enfant qui dut très tôt se débattre et
se déterminer. Pures inventions que tout ceci ! N’en
croyez rien, les médias vous ont menti, et vous feriez
fausse route en relayant ces mensonges. Qu’il me
suffise pour l’instant de vous dire que cette enfance
misérable qu’on vous a servie éhontément jusqu’à la
nausée ne fut pas la sienne. Allez vérifier par
vousmêmes si vous voulez, et je vous conseille vivement
de le faire. Mais vous ne trouverez rien, car votre
opinion est déjà faite, n’est-ce pas ? On a voulu le
rendre humain alors qu’il fut plus que ça. Il fut
audessus des hommes, bien au-dessus. Il faut vous le
20 mettre bien en tête et ne pas l’oublier au détour d’une
page, car je n’y peux rien, les jeunes années terrestres
qui précédèrent sa renaissance furent outrageusement
banales et sans histoire, ni plus ni moins. Mais alors,
qu’a-t-il fait de si remarquable pour mériter tout ce
bruit ? Et si la réponse que vous cherchez se trouvait
davantage dans ce qu’il fut que dans ce qu’il fit ?

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