Gbêkon, le journal du prince Ouanilo

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C'est le destin exceptionnel et tragique du Prince Ouanilo, placé sous le signe de l'exil, qu'évoque le Professeur Jean Roger Ahoyo, dans sa préface que nous raconte jour après jour Le Journal du Prince Ouanilo. Sous la plume de Blaise Aplogan, la transfiguration littéraire, artistique, du destin de Ouanilo nous convie à une pérégrination à travers le Royaume du Danhomè, la Martinique, la France, l'Algérie; périple de la mémoire revisitée, célébrée dans ses dimensions politiques, historiques, événementielles, culturelles, psychologiques, sentimentales...
Publié le : samedi 1 octobre 2011
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EAN13 : 9782296471474
Nombre de pages : 236
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GBÊKON,
LEJOURNALDUPRINCEOUANILOEncresNoires
Collection dirigée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan
Dernièresparutions
N°353,Sa’ahFrançoisGUIMATSIA,Desgraines etdeschaînes,2011.
N°352,SémouMaMaDIOP, En attendant le jugement dernier,2011.
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2010.
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N°333,AboubacarErosSISSOKO, Suicidecollectif. Roman,2010.
N°332,AristoteKAVUNGU, Unepetite saisonau Congo,2009.
N°331,FrançoisBINGONOBINGONO, Evu sorcier. Nouvelles,2009.
N°330,Sa’ahFrançoisGUIMATSIA, Maghegha’a Temiou le tourbillon sans fin,2009.
N°329,GeorgesMAVOUBA-SOKATE, De la bouchede ma mère,2009.
N°328,SadjinaNADJIADOUMAthanase, Djass, ledestinunique,2009.
N°327,BricePatrickNGABELLET,Le totemdu roi,2009.
N°326,MyriamTADESSÉ,L’instantd’un regard,2009.
N°325,MasegabioNZANZU, Le jourde l’éternel. Chantset méditations,2009.
N°324,MarcelNOUAGONJEUKAM, Poto-poto phénix,2009.
N°323,AbdiIsmaïlABDI, Vents et semelles de sang,2009.BlaiseAPLOGAN
GBÊKON,
LE JOURNAL DU PRINCE OUANILODumêmeauteur
La Kola brisée
Les noces du caméléon
Sètchémè
©L’HARMATTAN,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56590-6
EAN : 9782296565906« Que mavoix s’éclaircisse
Pour que je tecélèbre»
Olympe Bhêly-Quenum, "Les Appels du Vodoun"
MesRemerciementset gratitudeà:
Jean Pliya pour ses conseils et ses vifs encouragements
Mr. Jean Roger Ahoyopour ses conseilsavisés et sesprécieusesinformations
Mme Lokossi Denisepour sonamitié et son insigne dévouement
Eric Capo-Chichipour sasollicitude etsa fraternitéagissante
StanislasFêlihopour son accueil etsondévouement fraternels
NouatinThéophilepour son intérêtappuyé et sonregardamicalÀ Nelly, Nouryathet Seijirôpourle tempsque je leurai prisà écrire ce livre1900
Fort-de-France
À ma mère,laReine Lakoukou Massè en hommageà sa remarquable
endurance dans les épreuves du cœur.« Ouanilo : Pourquoi errons-nous sans cesse dans la brousse ? Tu es
bien le Maître del’Univers? Reposons-nous un instant».
JeanPliya, "Kondo le Requin".
« L’érudition c’estla mémoire et lamémoire c’est l’imagination»
MaxJakob, "Conseilà un jeune poète".Préface
LEDESTINTRAGIQUED’UNPRINCEDÉPOSSÉDÉ
Le Prince OuaniloArini Aristide BEHANZIN est né le 15
Décembre 1885 au Palaisde GBECON-HOUEGBO, Palais privé du Roi
AGONGLO.
Sa mère, Lakoukou MASSE (famille BABAGBETO à
OUIDAH), est unenago, d’origine servile. C’est pratiquement une
tradition, dans la monarchie du DANXOME, que la mère du Souverain
soit d’origine roturièreou servile, pour renforcer sesliensavec ses sujets,
c’est-à-dire sonpeuple.
Le RoiAGONGLO, huitième dans la dynastie des
ALLADAHONOU(1) en comptant GANYE-HESSOU, le Roi
AGONGLO doncest le"joto"du prince OUANILO, c’est-à-dire qu’ilest
son père spirituel. Dans la traditionfon, cela signifie qu’il est né sous la
protectionde cet arrière-arrière grand-père !(2)
Quand les troupes françaises de conquête coloniale entrent dans
Abomey le 17 Novembre 1892, le Prince OUANILO n’a que …sept (07)
ans!Avant cette issue fatale pour le Royaume, le Roi GBEHANZIN (3)
décide de quitter sa capitale Abomey pour entamerla résistance en
prenantlemaquis. Pour des raisons que luiseul connait,il emmène avec
lui, le petit princeOuanilo. Ce choix le classe incontestablement parmi les
préférésduRoi.Pensait-ilenfaireunhéritierpossible?Luiseullesait !
Toujours est-il que le prince Ouanilo sort du maquis à neuf(09)
ans, à l’ombre et à la suite de son père,le 25 Janvier 1894, pour aller à la
rencontredudésormais(4)GénéralAlfred A.DODDS,àlaplaceGoho(5).
Désormais Ouanilo restera attaché à son père jusqu’à sa mort,
offrant ainsi un modèle émouvant d’affectionfiliale. Il est à ses côtés
9pendant ses deuxexils, d’abord en Martinique, pendant douze (12)
erlongues années (du 30 Mars 1844 au 1 Avril 1906 !) ; ensuite en
Algérie, pendant quelques mois(de Maià Décembre 1906!).
Pendant le séjour martiniquais,Ouanilodevient le secrétairede
son père, sa main de revendication, pour mener avec lui un combat
épistolaire inlassable pour le retour au pays.LeRoi GBEHANZINn’a
jamais admisl’exil que luiaimposé le conquérant français. Il s’est donc
battu pour retrouver la terre de sesAncêtres; surtout qu’il avait
conscience de n’avoir pas achevé, comme il se devait, les obsèques
royalespour sonpère, le RoiGLELE.
Ce combat aboutit, en 1906, au transfert en Algérie. Mais ce
second exil fut bref, car se retrouver en Algérie au lieu du Dahomey, a
aggravé la mélancolie du Roiet abrégé sa vie. Il se termine donc par son
décès, survenu le 10 décembre 1906 à l’Hôtel de Nice, 7h30 du matin,
dans les brasde sonfilsOuanilo.
Désormaisle Princedevient autonome par rapportà sonpère pour
lequelilavécu jusque-là. Ce décès, suivi du retour de la famille au
Dahomeyen Janvier 1907, plonge Ouanilo dans une profonde dépression
(il a pensé au suicide!) d’où il émergera pour poursuivre ses études,
d’abord à Alger où il obtient probablementlebaccalauréat ; ensuite à
Bordeaux, enFrance, pourses études supérieures.
L’exil en Martinique, au lieu de la rencontre avec le Président
français, que DODDS lui a fait espérer, a certainement enlevé toute
illusion au roi quant à une restauration possible en faveur de sonfil
Ouanilo.Mais il conservait certainement l’espoir d’en faire l’instrument
de sa revanche. Il savait en effet qu’il avait perdu la guerre,face aux
français, à cause de leur savoir, c’est-à-dire leur supériorité scientifique
et technique. C’est pourquoi sa première préoccupation en exil,fut
d’inscrire sonfils à l’école, chez lesfrères de Ploërmel, prés du fort
Tartenson où le conquérant françaisl’avait"embastillé". Transféré
ensuiteenclasse de 9éme au Lycée Schœlcher à Saint-Pierre(la première
capitale de la Martinique avant Fort de France), le jeune prince devait
10poursuivre ses études, successivement à Fort de France, Alger, puis
Bordeauxoùilobtient saLicenceendroit le 23 Juillet 1912.
Mais avant de se lancer dans les études de Droit, le prince
Ouanilo avait demandé à préparer l’entrée à l’Ecole de Saint-Cyr afin
d’intégrer l’Armée française et devenir citoyen. C’est compter sans la
vigilance du colonisateur français qui mit tout en œuvre pour qu’il ne
devienne pas un danger pour la poursuite de la colonisation du Dahomey;
mais aussi et surtout pour qu’il ne retourne paschez lui, histoire d’éviter
toute idéedesuccession,outoutetentationderestauration.
Le Prince Ouanilose résout donc à faire des étudesde Droit ;puis
la licenceobtenueen1912, ilpasse lesexamensluipermettant dedevenir
Avocat le 26 Juillet 1915, au Barreau de Paris. Sans doute le premier
Avocat noir de l’Afrique Noire sous domination colonialefrançaise,il
figure incontestablement parmi les premiers Intellectuels dahoméens du
premier quart du XXème siècle, à côté de Kodjo Tovalou Houénou, mais
ausside Louis Hounkanrinet de PaulHazoumè.
Pour en arriver là, il luia fallu s’engager dans l’Armée française
début 1914 et prendre part à la guerre. Ce quilui facilita l’acquisition de
la nationalité française.
Il épousele 16 Février 1916 Maria ValentinaDUCAUD, fille d’un
ancien conseil de France auChili. De cette union, ne nait aucunenfant ;
mais le Prince Ouanilo eut un descendant, pendant l’exil en
Martinique, d’une relation avec sa grande sœur,la Princesse
AGBOKPANOU (devenue Nan Dohouétoun au retour de l’exil !),la
plus jeune des troisfilles du Roi qui l’ont accompagné en exil. Ce
descendant estle petit Prince Frédéric, né le 11 Mai 1901 à Fort-de-
France; le premier petit-filsde l'exil.
Etre avocat noir à Paris au début du XXème sièclene devait
pas être évident! C’est pourquoi Le Prince Ouanilo démissionne du
Barreau de Paris le 23 Février 1920 pour s’installer définitivement à
Bordeaux où il devient employé de la Compagnie du Chemin de Fer
du Midi , comme Chef du Contentieux. Désormais, il engage toutes
11ses énergies dans le combat pour le retour des cendres de son père,
combat relayé surle terrain par son grandfrère,le Prince AWAGBE
BEHANZIN, alors Chef de Canton dans la région d’Abomey, au
Dahomey. En réalité, ce combat n’est que la continuation de la bataille
épistolaire qu’ilaidason pèreàmener,desonvivant,pourleretouraupays.
Le long exil du Prince, de 1894 à 1928 (34ans!), pendant lequel
il ne rentra que deux fois (la première fois en 1921 pendant 6 mois,
puis la seconde fois en 1928 pour les obsèques du Roi à DJIME);
ce long exil le transforme complètement : Moulé dans la culture
française et ayant épousé une française, Ouanilo est devenu
complètement étranger à sa culture. Au point qu’il vit un tragique
isolement pendant les différentes phases desobsèques de son père
au milieu de la grande famille rassemblée à DJIME. Marqué par son
épouse quinele quitte pas d’une semelle, il vit des semaines
difficiles de méfiance permanente (la hantise d’être empoisonné !) au
milieu dessiens.Comme l’a écrit ALBERT LONDRES dans
"Terred’Ebène", "suspect comme Blanc au Dahomey, suspect comme
Noir en France". Il assiste, pratiquement en étranger, aux différentes
cérémonies au cours desquelles, ses frères, ses sœurs, ses oncles ses
tantes rivalisaient àtravers les dons de pagnes, de boissons, d’animaux
comme le veut la tradition. Devant toute cette générosité étalée, le fils
chéri,le Prince Ouanilo, demeura tragiquement impuissant. Oui dira un
jour le drame intérieur qu’ila vécu tout au long de cesobsèques?
Dépossédé de sa culture, dépossédé de son pays (ilvécut tout le
temps en exil !) il fut également dépossédé d’un "héritage impossible".
Le colonisateur françaisveille au grain pour limiterle développement
intellectuel du Prince, perçu comme un danger pour la Colonisation
française au Dahomey. Il fallait le maintenir loin de son pays d’origine,
et n’envisager pour lui que des emplois subalternes. D’où le projet, dans
un premier temps, de faire de Ouanilo un Enseignant dans une école de
fils de chefs, de préférence en Afrique du Nord ou en Afrique Centrale,
en tout cas,loin de l’Afrique Occidentale où se trouve le Dahomey. Ce
projet ayant échoué, il fut envisagé ensuite de l’envoyer dans une
12représentation consulaire en Amérique du sud où sonbeau-père,
Monsieur DUCAUD, a étéConsulauChili.
C’est le contraire de cet acharnement qui eut étonné ! En effet,
quand on se souvient de la grande appréhension qu’a dû surmonterle
colonisateur avant d’accepter le retour des cendres du Roimême; quand
on se rappelleles précautions multipliées autour de ses obsèques à
DJIME (lesobsèques aupalais centralont été exclues, ce n’est pas le Roi
qu’on enterrait, mais le Prince KONDO, dans son Palais privé !).Quand
on se remémore tout cela, on comprend aisément l’acharnementmis à
écartertout retour de Ouanilo au Dahomey de sonvivant ! Bénéficiant
d’une pensionfrançaise, Ouanilo fait objet d’une surveillance constante
pendant son séjour en France. Un incident, survenu en 1924, sera
révélateur à cet égard. En 1924, en effet, Kodjo Tovalou Houénou,
militant Panafricaniste et cousin de Ouanilo, crée "La Ligue de la
Défense de la Race Noire" avec le Journal "Les Continents" dans lequel
le nom de Ouanilo apparaît comme Administrateur ! Cela déclenche
aussitôt lesfoudres de l’Administration Coloniale. Ouanilo dut protester
de soninnocence en accusant son cousin Tovalou d’avoir utilisé
abusivement sonnom.
Cet incident révèle letempérament profond du Prince, marqué par
une grande prudence: Il n’a jamais été un grand résistant à l’image de
son père. Dans "KONDO LE REQUIN" de Jean PLIYA, le Roi
GBEHANZIN s’adressantàson fils Ouanilo, avant son discours d’adieu
à ses compagnons d’infortune et ses derniers amis fidèles, dit ceci, je cite
"Mon fils, quelque soit ton avenir,méfie-toi desflatteries des Blancs,
sinon elles te gâteraient le cœur . Ne recherche que leur savoir.Là réside le
secret de leur force. Puise à cette source jusqu’à satiété,maisgarde-toi de
deveniruneunuquedont onne sait s’ilest hommeou femme, blancou noir.
Soistoi-mêmecommeunegourderemplieàras-bord"Findecitation.
Le Prince Ouanilo a su puiser dans le savoir des Blancs pour
devenir le Premier Avocat de l’Afrique Noire francophone, et cela dès le
13premier quart du XXème siècle! Mais même s’il n’a pas été un grand
résistant à l’image de sonpère,ila su échapper au destind’eunuque.
Le Prince Ouanilomeurt à Dakar le 19 Mai 1928, au retour des
obsèques de son père, et fut enterré au cimetière BelAir. Sa femme
Maria Valentina a attendu et espéré que son pays, le Dahomey, fasse le
transfert de soncorps pour luiréserver desobsèques dignesde sonrang!
Mais pareilles cérémonies auraient dérangé le nouvel ordre colonial
entrain de s’établir ! De même que le colonisateur empêchale retour du
prince dans son pays, de sonvivant; de même,ilnevoulut pas de son
cadavre !Quelacharnement !
Quelque mois plus tard, et désespérée d’attendre, Mme Maria
BEHANZIN fait transférerle corps de sonmari chez elle à Bordeaux,
dans son caveau familial, au Cimetière Nord de la Ville. C’est de là que,
78 ans plus tard (1928 -2006) et en octobre 2006, ses cendres nous
reviennent, dansle cadre de la célébration du Centenaire de la Mort du
Roi GBEHANZIN. Le Prince Ouanilo repose désormais à DJIME, avec
sonpère, dansterre d’Abomey,laterre desaïeux!
Assurément undestintragique queceluidu Prince Ouanilo auquel
le journal de M. Blaise APLOGAN a su donnerune "épaisseur de vie".
Qu’il soit sincèrement remercié parma voix, au nom de toute la
Collectivité Royale BEHANZIN.
Il nous reste un devoir à accomplir pour honorerlamémoire de
ce digne fils du Dahomey (devenu Bénin!)et de l’Afrique: Lui
Consacrer une vraie biographie pour tirer toutes lesleçons d’une vie
d’attachement filial, d’abnégation, depionnier dans le domaine du savoir,
et desacrifices multiples.
Fait à Cotonou, le 24 juillet 2011
Jean- Roger AHOYO
DaahGOUDJEMAN
14Notes.
(1) ALLADAHONOU, ceterme désigneles migrants quideTADO, via ALLADA,
sont venuscoloniserle plateau d’ABOMEY pour ycréer leroyaumeduDANXOME
èmedébut du 17 siècle.
(2) ''Joto''- Quand le Roi AGONGLO est ''Joto'' d'un enfant, celui-ci fait preuve de
curiosité intellectuelle, voire d'intelligence. Par ailleurs, il est pour la paix et la bonne
entente entreles individus.
(3) j’ai adopté la graphie GBEHANZIN pour le Roi lui-même, et BEHANZIN pour sa
descendance.
(4) Colonel avantl'entrée des troupes dans Abomey, DODDS devient Général dès le
lendemain.
(5) Il semble que la première appellation de GOHO était YEGO ! C’est la rencontre du
Roi GBEHANZINavec legénéral DODDS, à cet endroit qui lui vaut lenom deGOHO
qui signifie en langue fon : Rencontre.
1511 février 1900
Six ans que nous sommesici, six ans que nous avons quitté le pays.
Mes années chez lesfrères de Ploërmel, et maintenant le Lycée
Schoelcher. Sixans,jen’arrive pas à y croire ! Entre requêtes, espoir et
attente, le temps passe vite. Père en désespère. Pour Daah, une seconde
loin d’Abomeyest une triste éternité. Hier, CAR, aliasClément Auguste-
Rose, le filsdu bibliothécaire, m’a montré une coupure de l’Opinionoù il
est écrit de choses surnous, comme il s’en écrit souvent dansles
journaux. L’articlen’est pasméchant. Au contraire, il plaide notre cause.
On yparle de notre vie aux «Bosquets», de l’argent qui manque à cause
des subventions qui diminuent ; tout cela est exact ; dansses courriers,
Daah s’en plaint. Mais les choses que lesjournaux écrivent sur nous ne
sont pas toujours vraies. Combien de fois ne lesai-je entendus continuer
de noussituer à Tartenson, alorsque nous étionsauxBosquetsdepuisdes
mois?Ou dire que Père a « la tête couverte d’une espèce de coiffe de
soie qu’il enfonce profondément et dont les coins tombent sur ses
oreilles...» ; ou encore : « Son œil, a quelque chose d’aigu et de perçant
quivous pénètre et vous devine. Son torse nu,large et noueux, à demi
caché sous un pagne révèle uneforce peu commune »; ou bien: «Des
150 enfants engendrés par Béhanzin, 4 seulementl’accompagnent...»
N’importe quoi!Les journauxdisent ces choses sans nous consulter;on
se demande où ils vont lestrouver. Dans l’article que m’amontré CAR, il
est écrit que je suis né en 1881. Certes,il s’est produit tant de choses ces
dernières années au point que parfois mes souvenirs se mélangent. Mais
l’essentielestintact et guide ma mémoire. À l’intronisation de Père, suite
au décès de Dada Glèlè,je pense que je n’avais pas plus de trois ans. Or,
Père a été intronisé en 1890, donc je dois être né entre 1884 et 1886. Du
reste, sur le papier, je suis né le 15 décembre 1885 à Abomey.Pourquoi
les journaux me vieillissent-ils donc ? Colporter des ragots ne leur fait ni
chaud ni froid, mais pour moi ce n’est pas pareil : je tiens à mon âge
commeàla prunelle de mesyeux. Je ne veux pas que mes camarades
s’imaginent que je suis un attardé maintenu par décret au lycée alorsque
j’aià peine quinze ans. J’aidémentil’information avec vigueur. CAR n’a
17pas fait desmanières. Il ne doute pas un instant que nous ayonslemême
âge. C’est ce quil’a poussé à me montrer l’article. Mais sescamaradesde
rhétorique commeGabin Gicquaire et Aurélien Agenaisavaient l’air fin ;
surleurvisage se lisait un sourire convenu, plutôtsceptique. Mais à quoi
bon chercher à convaincre lessots ? Comme le dit à juste raison M.
Combes,le plus philosophe de nosmaîtres,il est difficile de réveiller
celui quine dort pas.Naguère, Jean-Loup Yssingeaux et Aurélien
Agenaisn’avaient-ils pas tenté de me piégerdans un guet-apens?
Traquenard tendu par Gabin Gicquaire, son valet de pied, Irénée
Hautecloche et d’autresimbéciles du même acabit quimouraient d’envie
de rosser un prince une fois de leur vie. Rienàfaire, cette venimeuse
engeance reste égale àelle-même.
28 février 1900
Aujourd’hui, Monsieur Saint-Sardos nous a rendu nos devoirs de
français. Comme souvent, il a tenu la dernière copie pour la bonne
bouche et c’était la mienne. Le sujet en était : «Souvenirs d’enfance. » Il
tombait bien,j’avais des choses à raconter, des choses quime tiennent à
cœur. Même paseu besoind’un brouillon,les idéesont coulécommeune
rivièreencrue. L’exerciceavait dû bienplaire à Monsieurquime gratifia
de la meilleurenote avec félicitation et d’excellentes remarques. Il en lut
quelques passages choisis et l’envolée poétique de sa lecture me rendit
presque méconnaissable ce que j’avais écrit.Aulieu d’user de la
première personne, Monsieur préféra la troisième, ce qui donnait à sa
lecture un air bien théâtral. Captivée, toute la classe écoutait:« Alors le
petit prince se perdait dans le labyrinthe du palais ; il passait le plus clair
desontempsdevantlesautels,entêteàtêteaveclesesprits…»
Pendant la lecture, mes camarades faisaientdes yeux ronds. On aurait
dit qu’ils réalisaient pour la première fois que j’étais vraiment un Prince
exilé, que j’avais eu une autre vie avant de me retrouverici. Monsieur
Saint-Sardos me posa des questions sur le sens de certains mots. Je me
débrouillai tant bien que mal, mais pour certains mots,mon explication
tourna court. J’eus du mal à rendre le mot "assin";j’hésitais,Monsieur
Saint-Sardos m’exhorta. « Allons ! Arini, dit-il, ne vous affolez pas,
18prenez le temps de vous renseigner et surtout n’hésitez pas à mettre votre
royalentourage àcontribution…»
Tout à l’heure, aprèsma séance de lecture à Père, dansl'élan de la
conversation qui s’ensuivit,je demandaiune explication surlemot assin.
Bien sûr, je n’attendaispas que Père me fournît un synonyme du mot,
j’espérais seulement que ses explications éclaireraient ma lanterne. Mais
à peine eussé-je posé la question que Daahme regarda, étonné. Pour tout
dire,ilavait l’air abattu.«L’exil nousa changésdit-il, situ nesaispasce
qu’estl’assin, Ouanilo, quidonclesaura ? » Père n’avait pas pris le
temps de comprendre mon propos. Dans sonesprit, la difficulté de
traduire le mot et l’ignorance de son sens ne faisaient qu’une seule et
mêmechose. «Ce n’estpasta faute, mon fils ! Abomeya brûlé,comment
se souvenir des cendres?» Et d’enchaîner avec l’évocation émue des
heures de gloire du Palais de Singbodji, avantl’époque de son propre
Père, Dada Glèlè. Ilparla d’Adandozanet de l’éducationqu’ilavait reçue
de lui. Inévitablement, il en vint à parler de l’incendie du Palais. Comme
il se rappelait la traîtrise des Français, et leurs forfaits,ses dents
grinçaient. Je me mis àpleurer.«Il ne faut pasOuanilo, dit-il. Tues mon
fils ettune doispasoublier...»
er1 Avril1900
Aujourd'hui, moncœur est triste. J’avais rendez-vous avec Salomé et
elle n’est pasvenue. Pourtant,tout avait bien commencé.J’étais revenu
de St-Pierre plus tôt que d’habitude. À l’Allée des Soupirs,ily avait
foule ; voyageurs et flâneursse bousculaient.Au débarcadère de la baie
de Saintonge, je pris la direction du Fort Saint-Louis. Magnifique
traversée du pont de la rivière Madame. Jamais je n'eusàce pointl’esprit
en harmonie avec leschoses: le destin, la vie, la ville, le passé et
l’avenir.Fort-de-France me paraissaitbelle, une beauté discrète que je
découvrais comme si je venais d'y débarquer. Tout me semblait neuf et
vierge. Je prenais la vie du bon côté. Le soleil saupoudrait d’or la cime
destamarinierset lesexposait davantage à ma curiosité exaltée.
Au bout de l’allée, je repéraiun banc isolé où j’allai m’asseoirà
l’ombre pour me recueillir un moment ; occasion de lire un article sur
19Fachoda. Là-dessus, il apparaît que les conséquences de la crise ne
présagent rien de réjouissant pour nous.Au bout d’un certain temps, je
me levaipourmarcher à nouveau. Mes allées et venuesentre le sous-bois
et la berge m’aidèrent à tuer le temps. Je contemplaisle paysage.
L'esplanade était noirede monde, il n’était pas facile de distinguer
Salomé. Seulmoyen de la repérer, sa coiffe bambou à queue de
perroquet. À ma connaissance, Salomé était la seule fille à Fort-de-
France quiosait se coifferde cette manière.Aussi,mes yeuxse portaient-
ils surles coiffes colorées. J’attendais l’apparition de sa queue de
perroquet, véritable oiseau rare dans cette forêt blanche. Mon attente
devenait pesante. J’avaisl’impression que tous lesyeux étaient rivés sur
moi. Pour me donner du courage, je m'en référais auxhommes seuls
attendant une maîtresse ou une amie qui, comme Salomé, tardaient à
venir. Mais les uns aprèsles autres,mes repèresdisparaissaient, comme
des étoiles dans un ciel dévasté. L'amie ou la maîtresse arrivant, les
retrouvailles se faisaient dans la joie.Les chevaux hennissaientet les
carrioles s’ébranlaient.Les retrouvailles et les départs se succédaient en
cascade. Et le temps passait. Au bout de deux heures d’attente, ne voyant
Salomé nulle part, je cessai de faire le pied de grue. Je me mis à marcher
de-cide-là,mefaufilant dans la foule compacte, espérant tomber sur elle
au hasard du chemin. C’est la première fois que je faisais une si longue
marche à traversla Savane. Elle m’apparut comme une vaste prairie,
écornée au sud par les talus du Fort, bordée sur ses côtés d'une allée
ombragée de tamariniers, de manguierset de sabliers géants. La
promenade n’était pas sansattrait;j’auraisaimé la faire encompagnie de
Salomé, elle n’était pas là, tant pis. Unpeu déçu, j’airejoint les Bosquets.
La marche m’a fait du bien, même si mon cœur estresté triste à l’idée
que Salomé a peut-être changé d’avis… Petit bémolàmatristesse,à la
maison,lesourire radieux d’Agbokpannou surlaquelle je tombai la
première chassa lesombresde moncœur...
25 avril1900
Daah a fait une sortie en meravec le Docteur Valmery. Histoire de
changer un peu de l'air des Bosquets. Ces temps-ci, Daah s’ennuie. Mais
20faire décider Père n’a pas été facile. Voyager en merluiposait problème.
Une chose est d’yavoir été contraint par lesFrançais, une autre est de le
faire de son propre gré. Et le docteur Valmery dutyaller de tout son
talent de persuasionpour prouverles bienfaits de cette sortie.La
destination en était St-Pierre et, dès que Père eutdonné son accord, elle
futtenue secrète;mais c’était compter sans la rumeur qui, telle une
traînée de poudre, s'était répandue dans la sainte ville. Le matin, à mon
arrivée au port, l’ambiance n’était pascelledesjoursordinaires. Biensûr,
il y avait là les naviresde la compagnie transatlantique venusde Nantes,
Bordeaux, Le Havre et Marseille ; et j’ai eu, comme d'habitude, le cœur
serré à l’idée qu’aucun d’euxne pouvaitme ramenerversnotre pays.
Mais,contrairement à l’habitude de tous les jours, ilyavait foule ; elle
avait envahi le port et affluait des grandes artères : rue Victor Hugo, rue
d’Orléans, rue de l’Abbé Grégoire... Je ne pouvais pas croire que c’était
la sortie de Daah qui était cause de ce branle-bas. Lesvendeurs de
journaux pour qui la nouvelle était pain béni, s’en donnaient à cœur joie
de la crier à tue-tête. Le remue-ménage atteignit son comble vers dix
heures.Aulycée, nousfûmesautorisésà nous joindre au spectacle. Ainsi,
l’ironie du sort voulut que je fusse aux côtés de mes camaradesà
l’accueil de mon propre père, lorsque le vapeur de la compagnieGirard
accosta. Pour éviterleurs questions et remarques incessantes, je
m’arrangeai pour fausser compagnie à mes camarades et me retrouvai à
l’écart danslafoule. À l’arrivée du bateau, il y eut une bousculade
générale. La foule se précipita, chacun cherchait à avoirlameilleurevue
;les plus forts poussant les plus faibles, les piétinant. Dans la mêlée,
quelques malheureuxtombèrent à l’eau au risque de se noyer. Au milieu
de la clameur,Daah, Kpotassi,Bernardin et le docteur Valmery firent
leur apparition surle pont. Se lisait dans leursyeuxla surprise de voir
une telle agitation autour du port. Au début, Père n’avait aucune idée de
ce qui se passait.Son apparition avaitporté l’excitation de la foule à son
comble. Desvivats et des cris de joie fusaient de tout côté.Quand, au
bout d’un certain temps, Daah réalisa que c’était lui qui attirait tout ce
monde, il ne put cacher son embarras. Père s’entretint avec le Docteur,
salua la fouleet, quelquestempsaprès, s’en fut à l’intérieur du bateau. Le
21vapeur ne tarda pas à leverl’ancre. La foule en resta sur sa faim. De
partout elle lâchait des «han!» et des «ah !» et disait : « Le houa
pâwouti, pôv’ dé nou»ou desplaintesdu mêmegenre…
4 mars1900
Kayeknous a encore rendu visite aujourd’hui. OncleAdandéjan a
connu cet homme au cours d’une de ses promenadesaux Terres-
Sainville. L’homme, d’origine caraïbe, est de petite taille,frêle de
constitution avec des cheveux qui lui tombent surles épaules.La
quarantaine, il a du caractère et parle d’une voix rauque un créole
décousu. Il se dit descendant d’un cacique et d’une mère chaman.Ayant
sympathisé avec Oncle, il n’a eu aucunmal à se faire présenter à Père. Il
a dit sa haine des Blancs. À l’en croire,les Blancs auraientmassacré ses
ancêtres, ruiné sa race, défiguré son pays et détruit sa culture. Mis au
courant de notre situation, il dit que Daah est le requin dont l’oracle
aurait annoncé la venue parla voix de sa mère. Selon Kayek, le
châtiment desBlancsserait imminent ; stimulés par la venuedurequin,
les esprits caraïbes entreront en action. «Montagne Feu ka vengé nou ! »
disait-il. Tous lesBlancsseront brûlés, leurs prisonniers rendusàla
liberté. Très honoré par la réception de Père,lelendemain,Kayek s’était
présenté auxBosquets avec unchariot rempli de vivres et de boissons en
guise de présents. Aujourd’hui, ledigne fils desCaraïbes n’était pas venu
parler de Montagne ni de feu. Il voulait que je lui écrive une lettre
destinée au député Gerville-Réache pour protester contre le sort qui a été
faitàsa nièce, Fiona, jeune fille de 17 ans. À ce que j’ai appris,Fiona a
touteune histoire derrière elle.Selon lesdires de Kayek, la jeune fille
aurait servi dans une famille à Saint-Pierre. Elle avaitbeaucoup souffert.
Sa patronne la réprimandait et son patronlaviolait à ses heures perdues.
À ce train, la pauvrefille avaitfini par tomber enceinte. Comme cela
arrive dans maintes familles ici, l’homme ne voulut pas reconnaître son
forfait. Kayek dut retirersa nièce de la maison qu’il voua à la
malédiction de la Montagne de feu. Kayekalla jusqu’à ordonneràsa
nièce de quitterSt-Pierre. Dans son esprit, au même titre que l’homme
qui abusa de sa nièce, et contre lequelil écrivait au député,tous les
22habitants de St-Pierre étaient voués à la malédiction du feu de la
Montagne. Quand Kayek apprit que je fréquentaislelycéede St-Pierre,il
fronçale sourcil et eut un air embarrassé. Puis il m’adressa un sourire
rassurant. « Pas inquiété oun, dit-il, du moment oun pas ka dormi là-bas,
y a pas souci…» Pour le révolté caraïbe,le crime des Blancs était un
crime nocturne, et la vengeancede l’alliance du requinet de la Montagne
sera tout aussi nocturne… Je ne crois pas un mot de ces histoires de
requin et de Montagne de feu, mais je lui trouve un air attachantà ce
Kayek. Cet air d’un homme exilé sur la terre de ses ancêtres me touche
auplusprofond de moiet m’aide à supporter notreproprecondition.
12 décembre 1900
Un menuisier des Terres-Sainvilles est venu ici le mois dernier sur
invitation d’oncleAdandéjan. L’homme a reçumission de fabriquer un
trône semblable à ceuxde nosancêtres. Ilne s’agit pasde restaurer à Fort
de France le trône royal. La vérité est que Père répugne à s’asseoirsur
des sièges ordinaires. Selon lui, lesfauteuils rembourrés sont bons pour
lesfemmes enceintes. Et, par-dessus tout, Père préfère prendre de la
hauteur lorsqu’il reçoitdes invités. Pour cela, rien ne vaut un trône
comme il y en a chez nous. Mais avait-onidée d’embarquer avec un
trône ? Nous qui pensions aller à la rencontre du «Roi de France.»
Maintenant, au sens propre comme au figuré,lebesoin d’un trône se fait
sentir. Et Oncle Adandéjan, en fidèletraducteur des désirsdePère, essaie
d’y pourvoir tant qu’il peut. De sa propre main,il a tracé sur papierle
dessin du trône, en a précisé la taille et le volume ; il a recommandé au
menuisier d’utiliser un bois de qualité. Aujourd’hui, l’artisan a livré son
œuvre. Du bon travail!L’objet – et c’est le cas de le dire – trône au
milieu des autres meublesdu séjour. Daah en a fait l’essaietest plutôt
satisfait. Quandils’est assis dessus, nosmères ont pris place autour de
lui ainsi que mes sœurs, comme dutemps de la liberté.Momentd’émotion
intense. Daah avait l’air heureux;en fumant sa pipe, il a eu un mot chargé
de sens. « Ce siège a beau êtreimposant, a-t-il dit, que vaut-il à côté de
l’ombre de mon trône? » Puis comme pour relayer ses propos d’une rare
lucidité,ils’est mis àchanter de sa voix laplusaltière:« Le Danhomè de
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