Héliotrope

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Figure des plus marquantes de la littérature hongroise du 20ème siècle, Krudy compose Héliotrope en 1917 où il met en scène des héros qui ont fui Budapest. Le monde de Krudy unit le rêve à la réalité d'avant-guerre, si bien qu'une réalité rêvée transparaît. L'art de Krudy est d'assembler les mots comme on assemble des couleurs et des sons. Et ce monde, en 1917, qu'il recrée, lui permet d'oublier la guerre.
Publié le : lundi 1 mars 2004
Lecture(s) : 227
EAN13 : 9782296341456
Nombre de pages : 276
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HÉLIOTROPE

Domaine Danubien
Collection dirigée par Maguy A/bet

Cette collection a pour ambition de faire connaître en France les littératures des pays bordant le Danube, littératures riches d'ouvrages majeurs ou de titres d'auteurs contemporains qui s'avèrent prometteurs.

Déjà parus Tibor TARDOS, Le télégramme andalou. Gyula KRUDY, N.N., roman. lena SZÜCS, Les trois Europes, préface de Fernand Braudel. Istvan KE~ÉNY, Ouvriers hon~rois, 1956-1985. Istvan BIBO, Misère des petits Etats d'Europe de l'Est. Lajos GREUDEL, Tir à balles. Bernard LECALLOC'H, Un épisode oublié de la Guerre Froide: le défi hungaro-yougoslave 1945-1955. Ernest TÙTTÔSY, L'Empire des fous. Tibor T ARDOS, Une fille au-dessus de la Tour Eiffel.

Gyula KRUDY

HÉLIOTROPE
Roman

Traduit du hongrois par Anne-Christine Fo/inais

@ L'Harmattan,

2004

5-7. rue de l'&ole-Polyrechnique 75005 Paris - France L'Harmarran, Italia s.d.

Via Bava 37
10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-5458-9

Gyula Kmdy (1878-1933) a écrit un nombre impressionnant de nouvelles et de romans, dont certains sont désonnais traduits en français. Il fut l'une des figures les plus marquantes de la littérature hongroise du début du vingtième siècle. Il est originaire de Nyirhegyhaza, une petite capitale provinciale proche de Tokay et Sost6 . Son enfance s'écoule dans une famille tolérante et non conformiste. Son père est un aristocrate hongrois, avocat; sa mère, fille de paysans, est employée à seize ans dans la famille comme domestique et n'occupera le statut d'épouse légale que très tardivement, après avoir mis au monde dix enfants. Gyula Kn1dy ne souffrit guère de cette situation, il accepta l'une et l'autre de ses origines. Il sut qu'il était un enfant illégitime et en tira une certaine fierté. Il s'identifia à la figure de son grand-père, héros de la guerre de libération de 1848, bretteur et coureur de jupons, qui dansait sur le violon endiablé des tsiganes à la veille des combats. La première nouvelle qu'il écrivit à l'âge de quatorze ans s'inspirait des récits de son grand-père, au point que le journal qui le publia, le prit un moment pour un authentique vétéran. Ses origines familiales lui ouvraient deux mondes à explorer, celui de la vieille aristocratie de province et celui de la paysannerie hongroise vivant au contact des minorités juives et tsiganes. Cette double origine lui confère la faculté de ne jamais juger sans connaître toutes les parties en jeu et le don de saisir la société dans toutes ses composantes, complémentaires ou antagonistes. En 1913, il compose son premier grand succès, La Dili[p1Œ
Rœge suivi de V 0Ja66 d'automne de La Dili[p1ŒRœge, en 1917. Cest en 1917 aussi qu'il commence Héliotrrpe, NaprafDYlPen hongrois.

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Or la période de 1914-1918 marque la fin d'une époque et aboutit au dépeçage de la Hongrie, qui perd au traité de Versailles la moitié de ses territoires. On constate que si Kr6dy écrit beaucoup tout au long de la guerre, il n'a jamais choisi l'histoire contemporaine comme sujet à traiter dans son œuvre. Il la récuse totalement. A la fin de la première guerre mondiale, Kr6dy, loin de vivre la partition de la Hongrie sur le mode schizophrénique, au contraire renforce dans son œuvre toutes les références à l'identité magyare, que ce soit au travers de son amour de la terre, ou au travers de sa fascination pour Budapest. Il semble que son identification première aux héros de la guerre de libération lui donne la force de nier la désagrégation de la Hongrie. Dans sa vie personnelle, il s'ouvre en 1918 et 1919 aux idées révolutionnaires de la république des conseils, et il écrit alors un petit livre sur le partage des grandes propriétés terriennes au profit des paysans sans terre, ce qui est peut-être un hommage rendu à sa famille maternelle. Mais sur le fond, il reste un apolitique. Né de l'amour d'un père aristocrate et d'une mère paysanne, il ne prend parti ni pour la défense de la classe sociale de son père, ni pour la classe sociale de sa mère. Dans son roman à moitié autobiographique et ironiquement intitulé La BelleV je de Casinir Rezedaqu'il écrit en 1933,peu de temps avant sa mort, la description des années 1914 qu'il a refoulée pendant quinze ans apparaît soudain, sans affecter jamais sa personnalité profonde ni ses identifications premières. Il raconte alors les aventures sentimentales d'un dandy nonchalant, arrivant à l'âge mûr, que dévore la tentation de céder aux avances de la femme, puis de la fille de son vieil ami Très peu de lignes évoquent l'entrée en guerre toute proche.

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En 1933, Knldy travailla jusqu'à ses derniers jours. Il meurt dans la pauvreté d'un homme ayant vécu sans souci du lendemain, ne laissant derrière lui que ses romans et nouvelles.

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Héliotrope

- Présentation

par la traductrice

Dans ce roman écrit en 1917) le monde de Kr6dyunit le rêve à la réalité d)avant-guerre et une réalité rêvée transparaî4 comme le regard du photographe transpose l'image. L'histoire à raconter) marotte d'origina4 mêle les bribes extravagantes d'un passé possible avec les incertitudes d'un présent hors du temps dont le rôle est de rassurer. Pas de guerre) pas de tragédie de l'histoire. Kr6dy met en scène des héros qui ont fui ou quitté Budapest. Trois des personnages de ce roman vivent l'insouciance de leurs vingt ans. Ils côtoient d'autres personnages d'âge mûr qu'ils déstabilisent. Le temps dénie à ces derniers le droit de revenir sur leurs pas) pour retrouver l'époque bénie de leurs jeunes années. La mort joue le rôle du chef de bande en embuscade guettant derrière une haie de peupliers le passage d'une victime. Tandis que leurs aînés luttent contre la fuite du temps) les jeunes générations se taillent vigoureusement un chemin sans souci des traditions. Ni le temps ni la mort ne leur inspirent encore de crainte) sinon au travers de rumeurs) rumeurs sur le passé) rumeurs sur les disparus. Peu à peu au fil des pages) des malentendus tissent le filet de leurs pièges) les non-dits) les maladresses s'accumulent. Les 11

cotps souffren4 les genoux tremblen4 les mollets se contracten4 les mains tambourinent. O1aque personnage) chaque héroïne occupe de son cOtpSun espace que délimitent ses gestes retenus, ses actes prémédités ou soudainement libérés. Soudain éclate l'orage simple des colères humaines. Les ruptures violentes d'aujourd 'hui sont calquées sur les deuils d'hier. La province qui transparaît au fil des pages rappelle les dessins baroques, dans lesquels une pléiade d'êtres s'entremêlent. Certains interviennent dans le récit métaphoriquemen4 ainsi les tournesols fascinés par le soleil, les pommes, les anémones) les escargots) les herbes médicinales) les musaraignes) mulots, hérissons) les aigrettes pourchassées comme un trésor. D'autres) par exemple les oies sauvages) les setpents) les outardes) apparaissent en tant que membres éloignés de la famille humaine. Toutes sortes de plantes s'agrippent au réci4 plantes hâtives, plantes griffues) plantes nomades) chardons) pollens et grenailles de blé mêlés dans l'air) odeurs de neige et de torrents glacés) arbres totémiques. Des cris d'oiseaux, bruits et empreintes de sabots, grelots, chansons tsiganes) gouttes d'eau, pluie) rafales de vent résonnent au fil des pages) toutes sortes d'humbles personnages s'intercalent dans le réci4 des serviteurs) des facteurs) gardes-champêtres) marchandes à l'éta4 aubergisteS) petits employés de la compagnie des eaux, musiciens tsiganes) cheminots) ouvrières) maquignons, joueurs de quilles et de cartes. Les pogacsas, soupes au cumin, pains pétris à la maison) gigots au cognac parfument les maisons, les vins et alcools brillent dans les verres. Des fourrures brodées, jupes plissées) tissus fleuris, dentelles) chapeaux de feutre à larges bords, bâtons de marche revendiquent l'identité magyare. Des bougies brûlent derrière les carreaux de vitrail bleu des fenêtres, en l'honneur de la vierge de Mariapocs. Les saisons 12

se succèdent: l'hiver endort la nature païenne dans le linceul de neige de ses bras, le printemps explose comme se brise la glace du fleuve, l'été a la douceur de la crème dans le cellier de la cave. L'art de KrUdyest d'assembler les motS comme on assemble des couleurs et des sons. Il transmet ainsi au lecteur les impressions et sentimentS que la province hongroise depuis son enfance a tracés dans son imaginaire de poète. Ce monde recréé lui permet en cette année 1917 d'oublier la guerre, et de jeter un voile sur les yeux de son lecteur. A-C F.

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Présentation de l'œuvre par l'auteur

C'est en 1917 que KrU.dyse met à écrire son roman Héliotrrpe,dans un quotidien appelé L ~ube. Au moment de la publication du roman sous la forme de 37 épisodes, il révèle le thème principal de celui-ci dans une lettre au publiciste Szakacs Andor : "Tu me demandes, mon cher Andor, ce que j'écris pour L ~ ube. J'écris un roman que je méditais depuis si longtemps qu'il était devenu le centre de mes pensées, comme la marotte d'un original. Telles pouvaient être les pensées qui pleuvaient à verse du toit, occupant l'esprit de ces personnages lunatiques pendant que d'autres inventent l'aéroplane. Mon roman aspire à prendre la forme d'un roman hongrois moderne, mais son essence est aussi ancienne que la terre hongroise. Je modèle le roman de la terre d'où se dégagent les épis et les Hongrois. Pourquoi ai-je situé sur cette terre la moisson la plus parfaite et la nature humaine de la plus noble origine? Du printemps à l'hiver, dans la chaleur de l'été et la tristesse de l'automne, comment la terre vit-elle, respire-telle, travaille-t-elle, et l'homme, sur elle! On dit que c'est un roman agraire. Pourtant, pas du tout. C'est le roman des gens. Une histoire de Hongrois. Les hommes et les femmes évoluent dans ce roman, ce sont 15

nos amis, nos frères, des Hongrois. Et le ciel au-dessus des têtes est incroyablement bleu, comme nous en avons vu d'inoubliables dans notre enfance, quand nous apprenions l'histoire hongroise. Un désir ancien, une impulsion surgissant à nouveau, une tension d'énergie volant depuis longtemps sur son élan, tel est le point de départ de ce roman et en dehors de cela une brise discrète de cimetière qui me demande: "Que restera-t-il de toi lorsque tu ne seras plus ?" Ce roman sera un livre d'amour rejoignant la lune, de mon amour, qui émerge avec nous de la terre. Les femmes, les accès de gaieté, les êtres volages abandonnent l'homme comme des habits usés. Voyons ce qu'il reste de la vie des gens, quand ils se croient sages, pondérés, protégés des passions. Viens ic~ virilité barbue, front ridé, cœur à la silencieuse mélancolie. Voyons ce qu'il en est de to~ de ta part, de ton bien, quand avec une inquiétUde pensive, tu jettes les yeux sur la route pœilus qu'à moitié parcourue. J'aimerais écrire pour L ~ ubeun roman philosophique inépuisable, longuement médité, dans lequel tous ceux qui sont nés en Hongrie retrouvent les impressions les plus secrètes de leur cœur. Les anciens écrivains attendaient d'avoir atteint leurs quarante ans pour tremper leur plume dans l'encre. A cheval le soir le long d'un cimetière, à la maison dans le léger grésillement du chant de la cigale, rassasiés du bruit des marchés, des mollets des jeunes danseuses, ils relevaient leurs manches, se décidaient à écrire ce qu'ils avaient vu dans leur vie, pensé, ressenti. C'est tout ce qu'il y aura dans le roman Héliarrpe.Si Dieu nous prête vie à tous les deux. Budapest, Décembre 1917.
Gyula KrUdy

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I EVELYNE EN ŒfAlR ET EN OS
La jeune femme était allongée dans le lit et lisait un roman auprès d'un chandelier. Un bruit sourd retentit dans la maison; quelqu'un, semblait-il, arpentait les chambres éloignées. La jeune femme baissa son livre et prêta attention. La pendule avec lassitude s'approchait de minuit, comme la vie se cramponne à une montagne. La jeune Evelyne avait vingt ans, elle avait à peu près fait le deuil de son premier amour, parfois seulement comme des mouettes oscillant au gré de la brise émergeaient quelques souvenirs de ce jeune homme qui avait fait une tentative de suicide; pour le reste, elle était une femme rangée, tranquille et saine; en été, elle sortait en robe blanche, l'hiver en robe noire; elle était croyante, à l'automne, elle se rendait à l'église des franciscains et l'été, elle bêchait ses terres avec dévotion, elle se disait que de toute manière elle serait à nouveau très heureuse un jour et ainsi elle regardait tranquillement passer les jours. Ce vacarme nocturne la mit en émoi. Sur le moment, elle ne se rappelait plus si elle avait fermé la porte de la chambre à coucher. Mais la porte de

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séparation, qui ouvrait sur la salle de bains, n'était certainement pas fennée. Elle fixa un moment des yeux la porte de la cloison. Puis en silence elle sottÏt de sous la couverture et pieds nus se glissa vers la porte. Là, elle s'aperçut avec effroi que la clef était restée à l'extérieur de la porte. Avant même qu'elle n'ait pu réfléchir, la poignée de cuivre de la porte se mit à bouger doucement. Elle s'abaissait aussi lentement qu'un cercueil dans la fosse d'une tombe. Il semblait qu'une main experte tenait la poignée à l'extérieur, habile à manœuvrer en silence un loquet. Evelyne regarda autour d'elle encore une fois, sa fenêtre donnait sur le jardin en Décembre. Mais la fenêtre rezde-chaussée était fennée par une grille de fer caractéristique des vieilles maisons de Jozsefvaros. Elle chercha du regard une anne avec laquelle se défendre contre le voleur entré par effraction. Elle ne prêta pas attention au coupe-papier de style turc, son œil s'arrêta par contre sur une aiguilleà chapeau. La poignée de la porte était complètement baissée. Un instant et l'inconnu allait ouvrir la porte. La cloison de couleur rose bougeait déjà. Evelyne hurla alors à pleins poumons d'une voix qu'elle ne se connaissait pas : - Kalman, lève-to~ il ya des voleurs dans la maison! Et prise de frayeur, elle envoya le coussin à épingles avec une telle violence dans la fenêtre que la vitre dans un cliquetis de verre se brisa sous le choc. La poignée de cuivre revint à sa place. Quelque part une porte claqua, comme une insulte. Puis des pas résonnèrent, quelqu'un rêvant dehors au milieu de la nuit semblait arpenter tristement la rue voisine. Evelyne, le cœur battant, courut à la fenêtre. Le jardin était blanc, comme un cimetière. Les vieux arbres se 18

dressaient immobiles sous leur manteau de neige. Au loin un talus de neige blanchissait, comme s'il marquait la limite du monde. La maison de nouveau retrouva son silence, tel un journal intime refenné, dont les personnages seraient repartis dans l'autre monde. La jeune femme saisit un long manteau de founure, qui se glissa contre sa chemise de nuit à la manière d'un chat caressant. Elle regarda dans le miroir. Dans le reflet de la glace, une femme aux cheveux noirs, l'œil petit dans un visage crayeux, lui lança un regard. Elle se tint là un moment, le cœur battant de palpitations mortelles, les tempes en sueur. Le danger passé, elle ne savait que faire. Elle se tenait simplement debout, affolée, ayant tout oublié de la vie. - Si c'était lui ? pensa-t-elle. Et Kalman dont elle s'était éloignée lui revint à l'esprit. Lui seul connaissait la maison avec précision, trouvant même dans l'obscurité son chemin au milieu des couloirs en zigzag et des portes ouvrant à gauche et à droite. Il connaissait l'escalier en colimaçon, qui conduit de l'appartement de la jeune femme au jardin, et qui fut construit à l'époque où se cachaient à Pest les jacobins conjurés, au nombre desquels était le propriétaire de la maison. Les palais des comtes de ce quartier étaient aussi pompeux que les photos de voyage d'un album. Au milieu d'eux, la longue maison en rez-de-chaussée se dressait avec son toit français, comme une petite vieille qui garde l'argent de la famille. Dans cette maison ancienne, un voleur ordinaire ne saurait s'orienter. Le visiteur nocturne ne pouvait être que Kalman. Mais quelle intention pouvait-il avoir? Il aurait pu venir dans la journée, parler de ce qui le préoccupait, comme il l'avait fait mille fois après s'être ruiné à une table de jeu ou sur le gazon d'un champ de courses, à l'époque où la jeune 19

femme, magnanime, lui venait en aide comme un ange providentiel Les billets de banque défroissés, légèrement parfumés, chuchotaient dans la commode en bois de rose, lorsque Kalman arrivait à des heures indues dans la chambre sur jardin. Les doigts tendres et blancs de la jeune femme s'emparaient du plus grand billet avec autant de légèreté que si elle eût pris un mouchoir. Et parce qu'elle était superstitieuse, elle lui demandait toujours en retour un kreutzer, de peur que Kalman n'emporte la chance hors de la maison. Mais Kalman venait aussi en d'autres occasions. Quand les femmes l'avaient blessé, abandonné, trompé. A ce moment, la petite commode en bois de rose avec compassion regardait de l'encoignure le jeune homme baissant la tête. Les doigts blancs comme neige de la jeune femme étaient à l'ouvrage, ils chassaient de leurs caresses les nuages du front de Kalman. Deux ans s'étaient écoulés sans que Kalman ne reVIenne. Que voulait-il donc? Il aurait donc à nouveau commis quelque folie? Avant de le quitter définitivement, Evelyne avait pourtant épongé ses dettes. Qu'il entame une nouvelle vie, heureuse et saine. Qu'il oublie Evelyne, la jeune fille elle aussi pourra retrouver la paix. Evelyne s'assit jusqu'au matin à côté de la fenêtre. Elle voyait les arbres réfléchir la lumière. Comme le lait de ferme, l'aube entrait à Pest. Les bosquets quittaient l'ombre, pareils aux enfants allant à l'école en casquette que la neige transperce pendant leur long trajet à pied. Un cyprès austère vêtu de noir et blanc se détachait de l'aurore, comme un joueur de cartes qui rentre chez lui. Evelyne ouvrit la fenêtre. Elle vit des traces de pas dans la neige du jardin.

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Il neigeait toujours légèrement. et à la façon des souvenirs les traces s'effaçaient doucement. Le chasseur sait distinguer au milieu d'autres empreintes la trace du loup, Evelyne. la main pressée sur le cœur reconnut elle aussi celle du visiteur nocturne. Elle bondit en un éclair et traversa en courant la salle de bains pour dévaler l'escalier en colimaçon. Elle fut aussitôt dehors dans le jardin. Elle ne se souciait plus que les portes soient ouvertes. Sur la pointe des pieds comme un papillon au soleil, elle s'approcha des traces de pas. Une fois devant elles. elle s'agenouilla, comme devant un autel Elle se pencha, et là où le pied de l'hôte nocturne avait marché. elle embrassa la neige. Elle embrassa le talon. Le poids du corps, sa force, sa hardiesse, son intrépidité reposent là. Elle effleura des lèvres la trace de la plante du pied, car c'est la place des fers invisibles de l'étrier qui protègent le cavalier de la chute. Ces éternels étriers gouvernent les pas qui s'aventurent au hasard. Ils les entraînent parfois au-devant de surprises inattendues. vers des contrées étrangères et inconnues, où des femmes

jamaisimaginéesattendent l'homme. avec un sourire artificiel.
des genoux et des seins indécentS. aussi impurs que le pavé des rues. Ces mêmes étriers dirigent ensuite les pas fatigués vers quelque autre lieu. Du grincement impétueux de la contrebasse vers le battement d'un cœur, du tournoiement que rythment les cris d'un bal masqué vers le feu silencieux du poêle; vers les chemins de jardin fraîchement arrosé, où crisse doucement le gravier et où les platanes poussent de grands soupirs comme les vierges endormies. Ces étriers prendront un jour enfin possession des pieds mal assurés. Qui sait où ils précipiteront les égarés? Du clocher de ]ozsefvaros, on sonnait pour la messe de l'Avent. Derrière le mur de pierre retentissaient les toux des vieilles femmes ployées comme des croissantS salés. 21

L'après-midi la poste lui apporta une lettre. Evelyne reconnut l'écritUre de Kalman. Dans la lettre, il y avait un brin de romarin gelé. - Pardonnez-moi de l'avoir volé dans votre jardin. Je me repens de ma faute. Je vous renvoie votre fleur, car je n'ai pas le droit de la garder. Dans la tiédeur de la chambre, le romarin tel un oiseau engourdi ouvrit ses clochettes serrées les unes contre les autres. Un parfum charmant, jeune et frileux se répandit dans la chambre d'Evelyne, comme la vie renaissante. A Bujdos, il neigeait autrement qu'à Pest. Dans les jours qui suivirent cette visite nocturne, Evelyne, la jeune femme, fit ses bagages, avec ses gens de maison, et partit pour Bujdos, près de la Haute Tisza. C'était ce qu'elle faisait toujours, quand les fantômes de la tristesse commençaient à envahir la maison de Jozsefvaros. Sans prévenir, elle prenait la fuite loin des ombres glacées aux visages austères, vers cette maison de campagne, et même ne risquait pas un œil dehors avant d'arriver à la maisonnette du gardien de Bujdos. L'hiver y était inaltérnble. Il neigeait tous les jours, comme dans un conte de fées. Les bocages de la Tisza, les roseaux, les ruisseaux, les serpents étaient ensevelis dans la natUre hivernale, comme des amantes dans les bw des païens. La région se tenait immobile dans un rêve, semblait-il. La Hongrie sommeil1aitavec la placidité des bienheureux, des humbles, des pauvres. La ligne du chemin de fer nord-est disparaît sous la neige, les poteaux télégrnphiques ne servent guère dans cette région qu'à montrer la route au vagabond, derrière les vitres givrées des compartiments du min de nuit, des ét1è1ngers

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voyagent dans un but inconnu, semblables aux fous ou aux damnés. La vie s'installa à Bujdos comme un bonhomme de neige au coin d'une cour. Sous la voûte, il faisait chaud au rez.de-chaussée de la gentilhommière. Les fenêtres aux grilles de fer forgé regardaient paisiblement la campagne. Les battants de la pendule carillonnaient comme un vieux parent mélomane, dont la voix est restée ici. Les serviteurs vivent jusqu'à un âge avancé et travaillent depuis leur enfance. Ils savent le nom de chaque fleur, arbre, route, cheval ou chien, parce qu'euxmêmes font partie de la famille de Bujdos. Les corneilles sont de vieilles connaissances. Le saint patron de pierre de ce territoire reçoit en langage presque intelligible les salutations du peuple de la plaine. Les revenants du cimetière font leurs apparitions en toute tranquillité. Chacun d'eux retrouve sa pipe à sa place. Evelyne était née ici et y avait été heureuse. A travers les grilles de fer forgé du caveau familial, elle pouvait apercevoir les cercueils en pierre de grès de son père et de sa mère. Elle leur disait bonjour et ils lui répondaient. Les chiens, les chevaux, les gens la saluaient comme leur reine. Andor Almos, du grand et petit Almos, vint de l'île d'Almos lui rendre visite, traversant la Tisza gelée à dos de cheval. Du haut de sa selle, il toqua à la fenêtre de la salle à manger, à l'endroit même où son père et son grand-père apparaissaient jadis, et demandaient ce qu'il y avait au repas de midi. Ce nommé Almos était un savant de village. C'était un célibataire âgé d'environ quarante ans, grand, sec, le visage buriné, et le regard plein de douceur. Il se retirait au milieu des méandres de la Tisza sur une île, où un mur de pierres protégeait sa vie et sa maison des crues printanières et des 23

hommes. Il avait l'habitUde de parler calmement, on ne l'entendait jamais rire aux éclats. Il était paisible, comme le crépuscule au-dessus de la campagne. En hiver, il se réjouissait du silence. Au printemps, il écoutait en fumant son cigare le chant des radeliers. Il n'était ni fou, ni original Il vivait sur l'île avec la constance d'une loutre. Il était un savant naturaliste, dont le nom n'était pas assez connu pour paraître imprimé. Il était le dernier maillon d'une vieille lignée de nobles magyars, qui se distrayaient, pendant les longs hivers, en lisant dans le texte l'anglais et le français. Vers l'âge de soixante-dix ans, ils se consacraient à l'astronomie. Us connaissaient Horace et Berzsenyi par cœur. Par contre, ils s'abstenaient de prendre la parole aux assemblées du comitat tant ils étaient las du jeu politique des agents électoraux. Les classiques jaunissants reliés en peau de porc portaient le nom manuscrit de leur propriétaire. On n'aurait aucun mal à retrouver dans le livre le passage qu'ils avaient lu sur leur lit de mort. Ils aimaient les femmes comme des fleurs en pot. A la maison la femme était un être reposant, de bon goût, à la blancheur d'ivoire, qui le jour se vouait au souci du confort, et faisait peu de bruit jusqu'à la tombée du soir où elle offrait l'agrément de ses attraits physiques. Amours nonchalants, opulents, moelleux, qui prenaient le temps, comme une horloge de campagne. Ils apportaient un sommeil calme, sain. L'enfant était la réalisation d'une précieuse promesse, comme un jour de fête arrivant en toute certitUde dans le calendrier. Dans les vieilles maisons heureuses, ils hochaient paisiblement la tête à la lecture des amours de Don Quichotte, du martyr amer de Manon Lescaut, mais aussi des poésies mélancoliques de Kisfaludy, comme s'il s'agissait là du boniment d'un voyageur venu d'une terre lointaine. Andor Almos n'avait jamais dit qu'il était amoureux de la jeune Evelyne. C'était en soi compréhensible comme une 24

amitié d'enfance, qui dure jusqu'à la fin de la vie et que personne ne remet jamais en question. Cela allait de soi, comme l'instinct des oiseaux, le rut des animaux au printemps, la blanche floraison des arbres fruitiers. Le vent d'est, qui amène le printemps, ébouriffe les roseaux, sèche l'eau, caresse les herbes, d'une main bénéfique. - Tu es à nouveau malheureuse? demanda le cavalier, tandis qu'il faisait tomber la neige de ses épaules et embrassait les tempes fraîches de la jeune femme. Evelyne, au bord des larmes, fixa calmement Almos, comme un frère aîné à qui on peut se confier. - Je pense à nouveau à lui... à ce misérable. Almos eut un geste de dédain maussade: - Il faut rester ici jusqu'au printemps. Ou même pendant un an. Bujdos guérit. C'est le seul endroit où tu pourras te retrouver toi-même, pauvre enfant, tu n'as pas de chance. Je ne te demande pas de me dire ce qu'il s'est passé. Pour quitter Pest en plein hiver, il faut que quelque tourment t'oppresse violemment. Oois-mo~ je ne m'intéresse ni à Kalman, ni à tes autres soupirants. Je ne te permettrai pas de partir avant que tu ne sois d'aplomb. Evelyne sourit avec confiance, elle écoutait autour de la maison résonner l'époque de son enfance, comme le chant des garçons célébrant Béthléem. C'était l'hiver. Bientôt, on fera du traîneau. Bientôt, on tuera le cochon. Au soleil de midi, on s'amusera à patiner entre les berges broussailleuses de la Tisza. Le postier apportera à pied les livres fleurant la neige, les revues gelées, les journaux de Noël éprouvés par le voyage, qu'ils regarderont ensemble. rls examineront les griffonnages du régisseur. Ils parleront. de leurs défunts, de leurs vieux amis d'outre-tombe, des femmes parties danser ailleurs, de Pest comme d'un mystère. Les chiens gardant les maisons pousseront de longs aboiements. La mort chenue 25

plane peut-être sur la régiont dans un tourbillon de neiget mais ne prête pas attention à la vieille maison. Les oreillers ont une senteur de fleurs fanées, on trouve toujours dans le livre des songes l'explication d'un rêve. Que montre le calendrier? Le parfum de Noël et du Nouvel An ensorcelle, comme les jeunes années chargées de souvenirs, du temps où les livres de classe décolorés presque métamorphosés en nos corps, et de vieux professeurs menaçants jusque dans les visions du rêve, essayaient de tendre un voile devant nos yeux, le voile, le voile du bonheur... la vie qui allait suivre ne lui ressemble en rien. Evelyne saisit la main osseuse et fière de son ami : - Souvent, tu m'as laissée partir comme une enfant qu'on envoie dehors. Désormais, ne me laisse plus m'en allert car sait-on si je reviendrai un jour. Andor Almos caressa les cheveux de la jeune femme. - Je sais que tu es d'une nature bonne, jamais tu ne pourrais faire quelque chose de mal, c'est pourquoi je t'ai toujours fait confiancet même lorsque je ne te voyais pas. Ton cœur est noble, jamais tu n'as été contrainte de t'occuper de choses sordides, humiliantes. Ton esprit est intègre, car la pauvreté déprimante, les soucis incessants ou le dénuement incitant au crime ne t'ont jamais approchée. Tu es bonne et calme, comme une jeune femme qui rêve assise au coin du feu à l'heure du crépuscule, en écoutant le bruissement des chutes de neige. Mais les chevaliers de rêve, les amours chevaleresques, les vols au-dessus du toit, les ailes d'hirondelles disparaissent sitôt la lampe allumée. Le matin et la journée sont sobres, sagest et agréables comme de l'eau fraîche. Notre ciel en hiver est le plus souvent gris comme notre vie. Mais tiède, comme la fourrure d'un lièvre. Je n'ai pas peur pour to~ mon cher ange. Tu reviens toujours ic~ parce que c'est ici que se trouve tout ce qui te donne la force 26

de vivre. Ta maison, ta tombe, ton ciel et ton pays vivifiant. Tu es une femme de la campagne, Evelyne, un romarin campagnard, bien que parfois tu t'imagines être une femme cosmopolite. La neige qui tombe, le vent libre de souffler partout, la feuille d'un buisson s'envolant à l'automne, le vert printemps de la Tisza, tout ceci est ton monde. Dans les grandes villes tristes, tu n'es qu'une cliente d'hôtel qui la plupart du temps regarde. avec ennui les allées et venues des gens: dans la chambre s'exhale la tristesse, alors qu'au début même l'air moisi de l'hôtel semblait délectable. Qu'attends-tu des gens inconnus ? Je ne les aime pas et cependant ils m'intéressent, comme les récits de voyage au sujet de terres inconnues. Vivre, cela veut dire faire sans arrêt des connaissances, écouter de nouvelles voix, retenir de nouveaux noms, se souvenir des visages nouveaux. Chaque serrement de mains même peut être particulier. Les mensonges sont les plus beaux contes. Tout le monde ment. Le vieux célibataire se mit à arpenter familièrement la salle à manger, il ouvrit le buffet, il trouva la bouteille d'alcool de prunes, coupa un morceau de jambon, flaira le pain. Détendu, en silence, égoïStement il cassa la croûte. - Les gens ne valent pas une pipe de tabac. Maintenant, tu as vingt-deux ans. Tu aimes les voyages, les voyageurs, les commerçants, les marchandes des halles, les beaux manteaux et les lumières fugaces. Va, retourne encore quelquefois dans ces malheureux bals. Avant de connaître le cours d'une vie heureuse, il faut des désillusions, comme les orages. Entraîne-toi à courir à gauche, à droite, où tu voudras, amuse-toi et ris, rayonne et danse. Bientôt, tu te fatigueras de la mascarade. Mo~ j'attends, je suis là, je ne bouge pas. Si par hasard tu ne revenais pas... j'en serais extrêmement fâché, dit Andor AImos.

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Il prit congét et se mit en chemin. Sa silhouette enneigée de cavalier se fondit bientôt dans la vaste étendue blanche. Trois jours aprèst Evelyne envoya une lettre sur l'île. Qu'Almos vienne tout de suite. Elle avait des choses importantes à lui dire. Le vieux céh'bataire abandonna ses loutres apprivoisées. Evelynet pâle comme quelqu'un qui souffre du cœurt était assise au coin du poêle. - J'ai l'impression d'être une poltronne. La nui~ j'entends toujours des pas autour de la maison. J'ai peur et je regarde la porte les yeux écarquillés. G>mme si quelqu'un était ic~ qui ne me laisse pas donnir. J'ai peur du silence des nuits d'hiver sous la verrièret des cendres silencieuses du fe~ des ombres des vieux meublest de cette maison de village sournoiset des chiens paresseux et des serviteurs indolentst qui pourraient m'assassiner en toute tranquillité. Andor Almos bougonna : - Tu t'habitueras au silence. Plus tarot tu n'entendras même plus les hurlements du vent. Tu n'as pas encore oublié la grande ville. - Mademoiselle Montmorency, ma dame de compagniet dort aussi profondément qu'une vieille nonne. La vieille tantine rêve des soupirants de sa jeunesse. Mes femmes de chambre griffonnent des lettres qu'elles envoient à Pest. Tous les soirs, le régisseur se saoule. Je suis seule. J'ai peur. Quelqu'un marche autour de la maison. Un banditt un trimardeurt ou bien... - Un amour... dit en souriant Almos. Nous irons voir. Je passerai la nuit à cheva4 et je ferai des rondes autour de la ma1SOn. La nuit suivante, la lune parut dans toute sa blancheur comme un paillasse de carnaval Le pays couvert de neige rayonnait d'étoiles incrustées en elle. Les bosquets immobiles 28

dans leurs draps montaient la garde. C'était une belle nuit d'hiver. Le renard parcourt sans un bruit son chernin mystérieux, comme un vieux brigand. Les domestiques étreignent la cheminée coiffée d'une hotte. Il reste encore quelques heures avant que le chant du coq ne salue l'aube. D'ici là, on peut mourir cent fois. Une silhouette de bandit à cheval passa devant la maison. L'homme faisait un tour de garde au clair de lune. Son cheval, dans ce froid à grincer des dents, soufflait de grands nuages de buée. Puis une sèche détonation de fusil retentit, semblable à une bouteille volant en éclats. Evelyne tremblant de tous ses membres ouvrit la fenêtre. - C'est vous, Almos ? - C'est moi, répondit d'une voix enrouée le cavalier. Tu peux dormir en paix, mon ange. J'ai tué le fantôme. - Donnez-moi votre main, mon cher ami. Almos Andor lui tendit la main à travers la grille de la fenêtre. Evelyne sans hâte lui ôta son gant de fourrure, puis lui embrassa longuement la main avec gratitude. - Merci, dit-elle dans un murmure. La tiédeur de la robe de nuit, la caresse du doux baiser, la pression exaltée de la main de la jeune femme, le parfum de la nuit troublèrent le cavalier d'âge mûr. 11 se pencha au-dessus de la selle et regarda la jeune femme avec des yeux brillants. - Mon ange, murmura-t-il en rougissant et il caressa le cou nu de la jeune femme. Almos retira sa main, lança un bref juron, éperonna son jeune cheval à longue crinière. De grands chiens dressés à la chasse aux loups galopèrent à sa suite dans la neige poudreuse, comme les dogues de la nuit. 29

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