Hors cadre

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Pour l'enfant perdu dans le froid un jour de deuil, marqué par l'absence de son père, la découverte du cyclisme a représenté une chance. L'itinéraire est toujours le même : la fascination, puis l'échappatoire, cette sensation grisante de pouvoir mettre les problèmes derrière soi le temps d'une course ou d'une sortie solitaire sur des routes magnifiques. Arrivé à cinquante ans, l'évidence est là pour Gilles : le cyclisme fut un repère rassurant. Pourtant il comprend que seule la relation chaotique qu'il a entretenue avec son père a été le moteur de toutes ses actions.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
Lecture(s) : 121
EAN13 : 9782336275222
Nombre de pages : 182
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Hors cadreCeci est une fiction. Toute ressemblance avec une personne
décédée ou vivante serait fortuite.
@
L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-08415-5
EAN: 9782296084155Germain DUFOR
Hors cadre
Un vélo dans la tête
L'HarmattanNaissance d'une vocationDans le jardin, quasiment rien. Trois plants de tomates
desséchés, leurs tuteurs en bois enfoncés de guingois, reliés entre
eux avec un fil de fer tire-bouchonné par endroits. Partout
ailleurs, la terre nue, cabossée et dure. Le mistral souffle avec une
rage froide. À l'image d'un aliéné ayant rompu ses chaînes, il
déséquilibre le facteur à vélo, joue au ballon avec les poubelles,
arrache les pinces à linge des étendoirs ou pianote sur les tôles
ondulées. Soudain, il se calme, avant de basculer de nouveau
dans l'excès, puisant alors dans le registre du vrai fada:
hurlements, sifflements, gémissements. Souffrant d'aérophagie,
notre bâtisse émet des bruits suspects.
Une Panhard Dyna pile le long des canisses qui bordent le
petit mas camarguais où nous habitons. Joseph sort de
l'automobile célesteI dont les formes évoquent un croisement du
dauphin et de la grenouille. Il est accompagné de son cadet. Au
premier coup d'œil, pas évidente leur fraternité. Lui est court,
avec un visage taillé au couteau. Ses cheveux prématurément
éclaircis tendent vers un blond pisseux. L'autre, tout le
contraire, grand, rond et brun tel un gitan. Deux frères pourtant.
Va demander l'explication à Lucan ! avait insinué ma mère
avec un air de conspiratrice, un jour de bonté sans doute. Qui
est Lucan? s'était inquiété Christian, mon frangin. Mais elle
n'avait rien ajouté, sinon que nous étions trop petits pour
comprendre. Joseph et François, mes cousins donc, la trentaine
modeste, en bleu de chauffe, et un autre point commun ce
matin, ils ont une sale gueule. Tante, c'est nous, c'est
important, ouvre! qu'ils crient, en secouant le vieux portail
cadenassé avec une chaîne rouillée.
I Céleste: couleur bleu ciel.
9Va dire à ces deux crétins que je ne veux plus les revoir ici!
ordonne ma mère en les épiant d'une fenêtre du premier étage,
son poste d'observation favori quand elle souhaite à la fois
savoir qui vient déranger, sans être débusquée, et ne pas
répondre. Impressionné par sa figure des mauvais jours, j'évite
de demander des détails. Je pourrais. En effet, je ne savais pas
que nous étions fâchés avec ces lascars plutôt sympathiques.
Surtout Joseph! Encore récemment, il avait pour habitude de
venir boire une bouteille de clairette à la maison, après sa
journée de soudeur, en attendant que sa femme rentre. Elle est
vendeuse dans une boucherie chevaline.
Je préfère obéir, avant de prendre une torgnole. Messager
zélé, je descends l'escalier en colimaçon, solidement
cramponné à la rampe en fer forgé. À cinq ans, déjà de l'expérience.
Chaque fois que j'oublie les mesures de sécurité, je fmis en
mauvais état; après avoir dégringolé tête première, je m'arrête
tout en bas, quelques centimètres seulement avant de me
cogner contre un des verrous de la porte principale.
Dehors, je suis surpris par la température glaciale et me
recroqueville dans une veste de pyjama à rayures vertes et
blanches. Je traîne les pieds pour ne pas perdre mes chaussons
déformés, un héritage récent de mon frère aîné; une vie de
pantoufles nous sépare, trois ans environ. En approchant du
portail, je scrute les visiteurs. Pas la forme. Visages gris, yeux
rouges. Arrangeant, j'invente une embrouille:
- Maman n'est pas là !
- Où elle est? demande Joseph qui reste cramponné au portail.
- Elle est partie faire les courses!
- Elle y est allée à pied? interroge le gros, en regardant derrière
mon dos avec un air malin. Je me retourne. Le vélo-solex est
appuyé contre le mur, le panier des commissions vide
solide10ment accroché sur le porte-bagages arrière, avec deux tendeurs
de couleurs différentes. Pas facile de rebondir.
- Il y a trop de mistral pour rouler sur cet engin, grogné-je,
l'index pointé vers les trois cyprès qui jalonnent le chemin.
Suppliciés par chaque rafale, les arbres trépignent sur place, se
tordent et cautionnent mon alibi.
- Tu sais quand elle revient? questionne gentiment Joseph. Ça
commence à me fatiguer de mentir à ce brave type. S'il insiste,
avec son nez rouge, c'est pour une bonne raison, pas pour
venir faire le clown et siffler une bouteille de pinard. Je tousse,
le temps de trouver une idée convenable.
- Je vais demander à mon frère. Il doit savoir.
Tôt ce matin, Christian est parti. Il nous a quittés sans un
mot, pour un monde prestigieux où les enfants résolvent les
multiplications à deux chiffres et les divisions avec retenues. Il
rentrera à la nuit tombante, au moment de fermer les volets.
J'en suis à mon second mensonge de la journée. Déjà! Je mens
parce que les histoires des adultes ne tiennent pas debout.
Mentir, c'est gagner du temps, en attendant de grandir et de
foutre le camp d'ici. Avant d'essuyer une nouvelle question
indiscrète, je fais volte-face et retourne vers la maison en
courant, perds une pantoufle, reviens la ramasser et termine le
parcours à cloche pied. Ma mère est en train de descendre
précipitamment l'escalier. Elle a tout vu, rien entendu. Ce qui la
dérange. Je vais voir ce que veulent ces deux apôtres! dit-elle en
me croisant dans le vestibule. Pendant qu'elle enfile son
manteau, elle ajoute, Il est peut-être arrivé quelque chose de
grave. Je ronchonne, Je leur ai raconté que tu étais en
ville ! Pourquoi tu as inventé ça ? râle-t-elle en sortant.
Assuré d'un spectacle de marionnettes, je me précipite dans
la cuisine, au rez-de-chaussée. Maman, quand elle est en colère,
c'est quelqu'un. La tête contre les carreaux de la fenêtre,
j'écar11te le rideau pour mieux profiter. Elle s'approche des visiteurs,
réplique parfaite de nos poules quand un litige les oppose, la
tête qui rebique et les plumes volumineuses. Quelques mots
sont échangés. Ma mère porte soudain ses mains à la bouche.
Et sans rechigner davantage, elle ouvre fébrilement le portail
en tirant sur la chaine.
Ils sont maintenant dans la cour, la tête basse. Aucun signe
d'animosité, bien au contraire. Maman interroge et Joseph
répond. François écoute. Il fait un cercle dans le gravier, avec la
pointe de sa chaussure éculée. Quand la figure est bien
marquée, d'un rond presque parfait, il l'efface en remettant les
cailloux en place avec le plat du pied. Puis il recommence.
J'entends seulement le mistral rugissant et le feu qui ronfle dans le
poêle à charbon. Déconfit de ne rien percevoir du
conciliabule, je les rejoins en rivalisant de discrétion avec un guerrier
sioux. Trop tard. Il fait vraiment trop froid ici, allons prendre
un remontant à l'intérieur! propose la tante à ses neveux. Nous
rentrons en flie indienne dans le tipi familial. Maman
m'interpelle, Gilles, mets ton anorak et va jouer dans le
verger! Nous avons des choses à dire qui ne regardent pas les
enfants. Visiblement pas le meilleur jour pour contester. Juste
le temps d'embrasser des joues mal rasées et d'enregistrer une
odeur aigre, celle des vieilles personnes mal lavées, avant de
sortir retrouver le vent.
Je fais les cent pas dans la cour, passant et repassant devant
la pièce au fond de laquelle je peux deviner trois silhouettes. À
force d'aller et venir sans rien voir, je m'approche et colle mon
nez contre une 'vitre. Ma mère est assise devant une tasse de
café, d'un côté de la table ovale. Mes cousins sont en face. Je
ne sais pas ce qu'ils boivent. Une blanche probablement, dans
des petits verres de couleur. Je souris en faisant des clins d'œil.
Personne ne me regarde. Désespérant. Je gratouille alors avec
12mes doigts l'encadrement de l'ouverture. Ils tournent la tête
vers moi. EnfIn!
Maman quitte sa chaise. Sa précipitation de rapace n'est pas
un bon signe. L'air franchement hostile, elle ouvre la croisée.
J'anticipe ses rebuffades en émettant un miaulement plaintif.
froid!- J'ai
- Je t'avais dit d'aller courir dans le verger!
déjà fait trois fois le tour!- J'ai
- Quand tu en auras fait dix, tu n'auras plus froid. Et puis ce
n'est pas le jour! Arrête de me fatiguer, sinon tu sais ce qui
t'attend!
Opposer que je ne sais plus compter jusqu'à dix me
vaudrait une gifle. Préférant capituler sans autres
marchandages, je tords la tête dans l'entrebâillement de la fenêtre pour
regarder ce que fabriquent les deux autres. Ils m'ignorent et ne
manifestent pas l'intention de plaider ma cause. Ces mystères,
cette accélération de la vie, ma curiosité inassouvie sont
excitants. S'y ajoute le mistral qui rend fou et aggrave mon
énervement. Tout à trac, je me mets à courir comme un dératé en
dribblant pommiers et cerisiers. Au fur et à mesure que je
m'épuise, le souffle sur mes joues semble tiédir pour évoluer
vers une tendre caresse.
Alors que je feinte un cerisier, je le frôle de la main et le
vent redouble tandis que je m'en éloigne. Soudain, j'entends un
craquement. Avant d'avoir interrompu ma course, je me
retourne pour surprendre cet arbre, insolent de robustesse un
instant plus tôt, se casser violemment en deux, à la base du
tronc, comme une allumette. Interloqué, j'examine cette
fracture ouverte: un cœur de bois tendre et humide, ceinturé
d'esquilles. Il vient de succomber devant mes yeux. le réflexe deJ'ai
penser que ça va encore être de ma faute.
13Assailli par mes soucis, je reviens vers l'habitation. Les
cousins repartent sans me dire au revoir. Ils remontent dans
leur voiture et le moteur vrombit déjà. Ma mère ramasse la
chaîne qui traine au milieu de la cour, la tête ailleurs. Seule
devant le portail refermé, elle pleure. Ma présence la surprend
et elle essaie de se reprendre. Je crie, Maman, le vent a tué un
arbre devant moi! Ça ne l'intéresse pas. Elle ressemble à une
prisonnière condamnée à perpétuité et une telle absence
m'effraie. EnfIn, elle me répond, Ton Pépé aussi, il est mort ce
matin. Je cache mal mon soulagement parce qu'en vérité, de
cette disparition je m'en balance.
*
Mon frère est dispensé d'école. Levés tôt, nous buvons un
grand bol de café au lait, accompagné de tranches de pain
épaisses, sans beurre, recouvertes d'une confIture maison.
Parce qu'il nous faudra des forces, avertit Maman. Elle parle
surtout pour elle; une f1lle n'enterre pas son père tous les
jours. Nous revêtons le costume du dimanche et un gros
manteau acheté en catastrophe la veille, au marché des
Alyscamps. Après? Nous attendons.
Débarquer pile au bon moment n'est pas si facile qu'il y
paraît. Un retard est exclu, simple question de bienséance. Il ne
faut pas davantage être trop en avance avec ce temps
d'apocalypse. Indépendamment du froid polaire et du mistral,
généreux pourvoyeurs de pneumonies, il importe de ne pas arriver
les premiers. Les voisins en profIteraient pour jaser. Surtout
que la méfIance mine déjà nos rapports avec la rue. Faire
irruption trop tôt, comme des ignorants, reviendrait donc à
prendre un risque inutile, à ouvrir la boîte à malice. Ensuite,
impossible de couper aux questions de ceux qui veulent bien
14faire, en essayant de comprendre ce manque de coordination,
par compassion, qu'ils disent. Des fouille-merde pour de vrai !
Et des questions tordues pour ma mère. Celles du genre,
Vous ne connaissez pas l'heure de la cérémonie ? Vous étiez
fâchée avec le mort? Pourquoi? Il n'y a pas si longtemps, il
vivait encore chez vous. Nous avons entendu dire que ça se
passait mal. D'ailleurs, il était allé se plaindre chez les fermiers,
en leur achetant son lait. Des méchantes personnes qui ont
répété ses âneries à tort et à travers, ce sont les gens de
maintenant, ils sont incorrigibles, ils se régalent dans les ordures, vous
avez raison de le préciser. Mais est-il exact qu'il se serait
échappé par une fenêtre pour se réfugier chez votre frère? Ce
bruit a circulé. Et c'est donc là-bas qu'il s'est éteint? Et quand
c'est parti pour les interrogatoires, il faut supporter les
commentaires afférents de la pipelette du quartier, suffisamment
vieille et ridée pour jouir sans vergogne des plaisirs de
l'inquisition, Oui, ma pauvre, vous avez assez de soucis comme
ça! Ce n'est pas facile pour vous, avec votre époux en Algérie,
il rentre rarement, il revient quand il peut, j'imagine. Garde
forestier, tout seul en Kabylie, avec son cheval, depuis plus de
dix ans, drôle d'idée, surtout après avoir été prisonnier dans les
camps allemands!
Sans compter les informations qui ne disent rien de bon!
Vous lisez le journal, vous écoutez la radio, non? Ah oui,
comme tout le monde, bien sûr. Les rebelles vont fInir par
l'avoir, leur indépendance, à force de tuer des gens! Et vos
deux garçons si jeunes, vous les avez eus tard, n'est-ce pas? Le
tout petit, le blondinet, peuchère! Plus maigre qu'un oiseau
malade. Vous devriez faire quelque chose, l'envoyer à la
montagne par exemple. Il faut de l'argent, vous avez raison, rien
n'est donné de nos jours! Pourtant vous vous démenez! Avec
mon mari, nous le disons souvent, quel courage cette
Italien15ne! Oui, on ne vous appelle toujours pas Madame Sen-tenac,
ne le prenez pas mal, nous en sommes restés à votre nom de
jeune fille. Quel courage cette Dondoglio ! qu'on se dit, quand
on vous regarde partir avec votre bécane, une carriole attachée
derrière, remplie de poules, les pattes liées avec une ficelle, et
votre petit Gilles, tout blanc, un vrai cachet d'aspirine, assis sur
le rebord, je me demande comment il fait pour ne pas tomber.
Et vous allez vendre tout ça, pas votre fils, je veux dire la
volaille, au marché, deux fois dans la semaine. Pourquoi vous
élevez des poules? Ça ne rapporte rien. À ce sujet, je voudrais
savoir si ... Il suffit! Au diable les questions! Arriver à la
bonne heure permettra de s'y soustraire.
Maman n'a pas le permis de conduire. Et pas de voiture,
forcément. Une arrivée à trois sur un solex ballotté par le
mistral enlèverait de la solennité à l'événement. Nous partons
donc à pied, agglutinés les uns aux autres. Après quelques
minutes de marche, nous quittons la route et prenons le
raccourci qui emprunte la voie de chemin de fer reliant la gare du
Trébon à la gare principale. Une locomotive à charbon passe.
Elle tracte poussivement cinq wagons de marchandise dont les
essieux grincent. C'est le petit train de dix heures. Nous allons
être en retard. Avec mes souliers neufs, pas pratique de
marcher sur ces gros cailloux pointus qui pivotent sous les
semelles. Pour éviter le ballast, je saute d'une traverse à l'autre. Ces
pas de géant m'éreintent. À la hauteur d'un passage à niveau,
nous rejoignons la route goudronnée et notre progression
devient alors plus aisée.
La dernière fois que j'étais venu dans l'église de la
SainteFamille, c'était à Noël, pour la messe de minuit. Sur la place qui
jouxte l'entrée trônait un sapin immense, illuminé avec des
guirlandes clignotantes. J'avais cru ma mère sans hésiter quand
elle affirma, C'est tellement beau que ça prouve bien que le
16petit Jésus existe! L'argument semblait imparable et j'avais
ressenti de la gratitude pour celle qui voulait m'initier aux
mystères de la religion. Pour une fois qu'il était en France, mon
père refusa de rester à la cérémonie. Cette absence me causa une
vive contrariété. Impossible de comprendre pourquoi je devais
aller à cette mascarade pour monter au ciel plus tard. Et pas lui.
À l'affût d'un début d'explication, j'avais essayé de deviner ce
que racontait le curé. Ce n'était pas facile. Le plus souvent il
parlait un sabir invraisemblable.
Au mieux, je notais quelques similitudes avec la corrida de
Pâques à laquelle j'avais assisté, juché sur les épaules de mon
oncle André qui se tenait debout, tout en haut des arènes.
Cousu d'or comme El Cordobès, le religieux esquissait des
véroniques audacieuses chaque fois qu'il virevoltait trop
prestement dans sa large chasuble. À part ça, rien! Rien d'utile pour
pardonner la démission paternelle. Seuls les cadeaux trouvés en
rentrant, disposés avec amour devant la cheminée, me
délivrèrent de ces pensées. Avant de remonter sur son traîneau, le
célèbre barbu avait même pris le temps de vider son verre de
gnôle.
Beaucoup de gens endimanchés attendent devant la
SainteFamille. Trop de monde. Cette effervescence signifie que nous
arrivons en retard. Dommage, quand on y repense, à ce réveil
précoce et à tout ce temps perdu, passé à regarder avancer les
aiguilles de l'horloge posée sur la cheminée. Maman avait
affirmé plusieurs fois, On part dans cinq minutes! Puis, elle varia,
Patientons encore un moment, c'est trop tôt! Elle aurait dû
écouter Christian. Tous les jours, il parcourt le même chemin
pour aller à l'école. Et surtout, il obtient des bonnes notes en
calcul. Il avait fait observer que nous partions trop tard. Elle
répondit que les réflexions d'un petit morveux étaient inutiles,
qu'elle savait ce qu'elle devait faire. Mon frère se renfrogna et
17nous avions continué à écouter le tic-tac de la pendule,
engoncés dans nos habits neufs. Pendant ce temps, le curé menaçait
sans doute de passer au suivant, sous prétexte qu'il n'avait
jamais vu une telle désinvolture auparavant.
Ma mère abaisse sa voilette devant son visage sombre,
comme un chevalier ferme la visière de son heaume avant de partir
au combat. Elle enfile ses gants de crêpe et saisit solidement un
fils dans chaque main. Avant de foncer dans le tas. Oncles,
tantes, cousins, cousines se précipitent en effet à notre
rencontre pour nous accueillir. Ignorant les gestes de bienvenue et
d'apaisement, elle fend la foule, entre dans l'église et déboule
dans la nef au fond de laquelle je distingue, tout en courant
presque pour suivre, un catafalque recouvert d'un poêle
obscur, bordé de franges en argent. Au-delà, un autel en marbre
blanc émerge au sommet de trois marches. De part et d'autre
du tabernacle, plusieurs cierges colossaux brûlent. Installée au
premier rang, Maman s'agenouille. Elle fait un signe de croix et
plonge la tête entre ses dix doigts écartés. Le saint sacrifice
peut commencer.
Je reste debout, à côté d'elle, à la recherche d'un indice
rassurant. Je n'en trouve aucun. Maman est inaccessible et
l'ambiance se dégrade. Quand je vois le prêtre, son étole violette en
bataille, coursé par deux enfants de chœur, sortir de la sacristie
en agitant nerveusement un encensoir, je connais un début de
panique. Pour solliciter de l'aide, je me retourne. Après avoir
été débordés par l'irruption cavalière de ma mère, les relations
du mort arrivent, semblables à des vagues d'encre noire,
silenCieuses.
Maman entame une lamentation et ne cesse plus de pleurer,
sauf pour aller communier, préférant le plus souvent la
position à genoux si tout le monde est assis ou debout. Ses sanglots
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