Il paraît qu'il pleut sur Notre-Dame

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L'Algérie représente dans le roman le monde d'aujourd'hui réduit à l'échelle d'un pays - contradictoire, multiculturel, nomade, le monde, conditionné par la politique, agressé par le terrorisme, déchiré par les conflits exterieurs qui se prolongent à l'intérieur même des personnages. Personne n'arrive à y échapper.
Publié le : samedi 1 mars 2003
Lecture(s) : 166
EAN13 : 9782296316645
Nombre de pages : 168
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Il paraît qu'il pleut sur Notre-Dame

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet
Dernières parutions GOULET Lise, Une vie à trois temps, 2002. SARREY Colette, Tango, 2002. BANJOUT-PEYRET Séverine, Elle comme livre, 2002. OLINDO-WEBER Silvana, Les chiens noirs de San Vito, 2002. MOURRE Alexis, Francesco Pucci, Hérétique, 2002. CASAMBY Claire, L'Aube rouge, 2002. MENTHA Jean-Pierre, le Pied du mur, 2002. MERLIER Philippe, L'oublieux, 2002. MONTEIL Pierre-Olivier, Ce train ne prend pas de voyageurs, 2002. RUGGIERO Giovanni, Je le jure, sans ironie, 2002. LABBE Michelle, L'Endurance du Voyageur, 2002. COHEN Jacob, Moi, Latifa S., 2002. CHRISTOPHE Francine, Un Coup de Téléphone, 2002. ADAM Michaël, Le névrose et autres nouvelles, 2002. SOUSSEN Gilbert, L'histoire d'Ysabé et autres nouvelles, 2002. AGEL Geneviève, La vie est fantastique, 2002. De PORET Pierre, Les chemins de Virginie, 2002. HAINSWORTH Michael, Evora, 2002. COHEN Olivia-Jeanne, Effraction, 2002.p SCHLESSER Gilles, Contes et légendes de la publicité, 2002. COHEN Olivia-Jeanne, Et le ciel si bleu, tellement bleu, 2002. HOSSELET Martine, A la première personne, 2002. AURICOSTE Marianne, La Promesse précédée d'Autres Nouvelles, 2002. SENED Yonat et Alexandre SENED, Terre habitée, 2003. KORCHIA Robert, Le cœur à l'envers," 2003. LACOMBE Bernard Germain, La saison opaline, 2003. VILLAIN Jean-Claude, Aissawiya, 2003. MILES John, Un silence hallucinant, 2003. VILLEFRANQUE Josette, L'Otage dans laforêt, 2003. MICKOVIK Slobodan, Alexandre et la mort, 2003. Marie-Elisabeth CREPIN, Les oranges sauvages, 2003. Anne MOUNIC, La spirale, 2003. Thierry VYNALIS, L'héritage de Laurianne, monologue, 2003. Hanania Alain AMAR, Inquiétante étrangeté, 2003. Dominique GAUTHIEZ-RIEUCAU, Duel (nouvelles), 2003.

Tatiana LEBUR

Il paraît qu'il pleut sur N otre- Dame

L'HARMATTAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

HONGRIE
L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4101-0

Je suis, je me rappelle, Je sens

Jean-Paul II

1

Il tenait le parapluie juste au-dessus de ma tête. La pluie, venue de la mer, nous accompagnait ce jour-là. Nous montions tous deux l'escalier de la Casbah d'Alger, dont la visite était interdite aux étrangers. Son collègue nous avait précédés avec deux appareils photo, le sien et le mien: c'était risqué pour moi, étrangère, de prendre des photos ici.
Nous avons laissé en bas les sombres silhouettes des vieux immeubles, dont les murs enserraient les passages étroits; j'avais l'impression d'avancer sans but précis mais, il me semblait, dans une bonne direction. De larges graffitis sur les murs, étalant le nom du FIS, nous ramenèrent à la réalité durant quelques secondes. L'obscurité, entre ciel et terre, les absorbait très vite.

La ville était là, tout en bas, à nos pieds.
C'était une aventure pure, dure, et moi j'en étais fière. La maison de la tante d'Ahmed, le photographe de la rédaction de Mehdy, se trouvait au bout du monde, là où la Casbah se prolongeait jusqu'au ciel. C'était une bâtisse de trois étages avec de multiples escaliers intérieurs et des fenêtres donnant sur des couloirs. Pendant que la veuve et sa sœur nous préparaient les plats d'un repas dans la plus belle pièce de ce royaume fantastique, dans lequel l' on risquait facilement de se perdre, Mehdy et moi nous sommes montés sur la terrasse.

C'était fabuleux. J'étais toujours surprise de retrouver le monde, les restaurants, les marchés, les ambassades, les universités, les hommes penchés sur les murs de la ville, l'appel à la prière du haut des mosquées, déchirant l'air. . .

Tout cela restait à nos pieds, lointain, presque irréel. Le vent jouait dans les multiples tissus clairs, accrochés aux terrasses.
-

Ici, c'est protégé par l'UNESCO. Il tenait à jouer son rôle

de guide auprès de moi.

Je l'écoutais à peine, fascinée par tout ce que mes yeux découvraient: devant moi ce n'était presque que des ruines, terribles dans leur beauté meurtrie et sublimes à la fois.
- Demain, je te montrerai un bel endroit, un adorable parc, où les jeunes gens se promènent. .. Ça te plaira sûrement. . . - Demain, ce sera difficile, j'ai une réception à l'ambassade. J'en aurai au moins jusqu'à 18 heures. Peu importe, je t'attendrai sur la place Kennedy... comme d'habitude, couvre-toi de ton écharpe en venant. -

Et si je suis en retard... Je t'attendrai...

-

Je n'ai aucune idée de 1'heure à laquelle ça finira. C'est

une réception officielle et nous n'aurons pas grand-chose à dire ni à faire. Je me trompais. Comme toujours, je perdais facilement la notion du temps, sans même avoir l'intention de me mettre en retard. De plus, je n'avais pas encore compris ce que son « je vais t'attendre» signifiait dans sa bouche. ***

10

On avait immédiatement l'impression, en sortant de l'avion, que tout se détériorait dans ce pays. J'étais arrêtée par le silence tendu dans le hall de l'aéroport. Le nombre des personnes autorisées à y entrer a été limité: les pouvoirs voulaient prévenir accidents et provocations. Le silence était sensible, comme à un enterrement. Je me suis avancée et tout de suite après les portes vitrées et la ligne de démarcation, j'ai vu la foule multicolore se presser autour de moi, presque m'assaillir. J'avais l'impression que tous ces gens agités dansaient et, en même temps, n'arrêtaient pas de crier, bien que je n'entendisse rien. C'était comme dans un film muet. Mais les mouvements de foule donnaient une impression confuse et c'était vraiment impossible de trouver les personnes qui devaient venir me chercher à l'aéroport. . .. C'était la première fois, que j'avais ce drôle de sentiment d'être perdue et en même temps de me retrouver sur un chemin qui était le mien. Incontestablement. Probablement, ce sentiment de se perdre complètement nous laisse-t-il vraiment libres, sans chercher à connaître notre motivation, souvent fausse et artificielle... Je sais maintenant qu'avec le temps, se posent davantage de questions sans que j'aie vraiment la volonté de trouver une réponse qui, en réalité, ne serait que mensonge.
Le gardien à I'hôtel fouillait mon sac, que le conseiller de l'ambassade avait déposé sur une toute petite table. Il avait l'air d'être complètement indifférent à cette tâche qu'il devait sans doute trouver inutile. En tous cas - j'en étais sûre - il croyait au destin, dont aucune mesure de sécurité ne pouvait nous protéger.

Il

Par contre, il était beaucoup d'hommes qui m'accompagnaient mOl.

plus intrigué par le nombre à l'hôtel pour déjeuner avec

Dans cet ancien hôtel français, tout au bout du quai, j'étais la seule femme et - par mesure de sécurité - le garçon de service ne partait jamais de mon étage avant que je ne sois entrée dans ma chambre. Chaque matin à six heures pile, j'écoutais les longues et profondes sonneries de l'appel à la prière de la mosquée voisine, déchirant l'air de la matinée, qui promettait d'être chaude. Il me semblait que les silhouettes sombres et immobiles des hommes, projetées sur toute la longueur des maisons des anciennes ruelles, prédisaient l'orage en plein soleil. Dans la journée, la voiture des conseillers de l'ambassade m'emmenait à la cité universitaire pour mes conférences. Les nuages ronds et envahissants des rayons bas du soleil, mélangés à la poussière de la route, nous ont accompagnés chaque fois dans la banlieue où se trouvent les plus grandes universités.

La fraîcheur des grands amphithéâtres était complètement irréelle. Je pense que les étudiants ont été contents avec moi. J'aimais bien monter sur le podium de la chaire et voir ce que je

pouvais faire avec eux pour transformer leurs intérêts, leurs
pensées et leurs passions. Les diplomates et les journalistes s'installaient toujours au premier rang, ce qui ne me gênait pas du tout. Au contraire, cela donnait un caractère particulier à mon intervention. Je l'ai remarqué pendant une de mes premières conférences. Il voulait me poser des questions comme les autres, mais il fallait à ce moment que je ne choisisse que quelques mains dans la masse de celles qui se levaient de tous les côtés. J'étais amusée, parcourant des yeux toute la hauteur de l'amphi, de constater que tout le monde se tournait en me suivant du regard.
A priori il n'y avait pas de chance que je le remarque.

12

J'ai été tout le temps escortée par des gens. Les photos après la séance, la foule des journalistes et des diplomates, avant de remonter en voiture. . .

Il n'avait aucune chance, même pas celle de m'approcher tranquillement. Alors, il a trouvé la solution. Tout à fait banale. Il m'a demandé une interview. Juste une interview. Les conseillers chargés de me suivre n'ont pas pu intervenir pour l'en empêcher: dans mon pays, c'était juste le début de l'époque de Gorbatchev. Les contacts avec les étrangers n'étaient plus interdits et nous avons pu sentir, presque physiquement, la liberté après cette vie interminable d'interdictions. Alors, il a pu saisir ce moment pour me parler. Je lui ai dit de m'appeler à l'hôtel pour préciser l'heure du rendez-vous. Ce fut tellement vite fait que personne n'a pu se rendre compte de ce dont il s'agissait exactement. Et moi-même je doutais qu'il viendrait. Peut-être n'était-ce qu'une plaisanterie. Seulement, en voiture, j'ai pu faire le lien entre son visage et sa place habituelle à mes conférences, même lorsqu'elles étaient destinées aux autres sections d'étude. Cette personne voulait coûte que coûte avoir un entretien avec moi pour son journal. Les nuages de poussière jaune derrière la voiture m'ont vite fait revenir à la réalité de la banlieue algérienne. J'étais à côté de mon conducteur habituel, le conseiller de l'ambassade, qui me plaisait a priori. Il était diplomate et, peutêtre, avait-il d'autres fonctions aussi. ... Il avait une drôle de manière de conduire. Chaque fois qu'il démarrait, j'avais l'impression qu'il y mettait toute sa force physique, en se jetant sur le volant. 13

Et à ce moment, un ressort au fond de lui-même se relançait. Les conseillers bavardaient tranquillement en voiture derrière nous, satisfaits parce que tout s'était passé avec succès et sans incidents qui auraient pu dans cette ville nous atteindre à n'importe quel moment. ***

14

2

Je l'ai remarqué tout de suite, en descendant la butte vers le lac du Bois de Boulogne. C'était le tout début du printemps parisien, qui arrivait doucement après un hiver tendre et paresseux. La navigation sur le lac avait été autorisée et c'était un de ces premiers jours remarquables quand, avec le petit bateau circulant vers l'île, vous pouvez presque physiquement sentir le début de cette nouvelle période de la vie. Le bois autour restait encore gris et les marches de l'escalier en pierre qui descendait vers la rive étaient toutes mouillées et glissantes. C'est complètement par hasard que j'ai levé mon regard, concentré sur la route, pour voir si le bateau était déjà parti. Je me suis arrêtée tout d'un coup sur la marche glissante, en restant complètement immobile, sans même pouvoir mettre le pied sur la pierre suivante. C'était lui, je n'en doutais pas. Je ne pouvais me tromper à un tel point. Il s'est tourné vers l'île et le bateau a démarré. ..
... Les nuages de poussière jaune n'arrêtaient pas de tourner devant mes yeux au milieu du Bois de Boulogne encore gris - ce n'était que le tout début du printemps parisien, venu doucement après 1'hiver, tendre et paresseux.

***

15

... J'ai traversé ton pays dans des nuages de poussière jaune qui nous ont accompagnés, en bousculant les images, les paroles, l'esprit. ... J'avais l'impression de partir sans but précis et sans pouvoir avancer vers quoi que ce soit. . .. J'ai traversé ton pays dans la poussière des nuages jaunes sans pouvoir m'enfuir. ... Tu te rappelles ces nuages jaunes, flottant partout sur notre route? Tu te les rappelles? J'en suis sûre, tu ne peux les avoir oubliés. ***
Le bateau était presque arrivé sur l'île... encore une petite seconde et il a accosté descendant sur la rive. Un passager qui se trouvait à ses côtés s'est penché vers lui, en disant quelque chose. Je ne savais pas pourquoi, mais je suis restée sur la même marche, alors qu'il y avait déjà dix bonnes minutes que le bateau avait traversé le lac. J'étais complètement envahie par les nuages de poussière jaune en ce Bois de Boulogne, en cette mi-saison parisienne. Je n'avais pas de force pour me retourner et descendre sur la rive. Je me suis dirigée de l'autre côté, vers l'avenue du ~aréchal~aunoury. Je ne sais même pas pourquoi. Est-ce que j'avais peur d'apprendre qui était la personne que j'avais vue ? Est-ce que j'ai peur d'apprendre que c'était toi?

... J'ai vécu dans un monde avec frontières, secrets, bons et mauvais hommes politiques.

serVIces

16

Dans un monde qui avait déjà été organisé en dehors de notre volonté et dans lequel ce n'était même pas la peine de résister. Je marche de plus en plus vite vers l'avenue du Maréchal Maunoury, en laissant le lac avec le bateau et toi au loin, complètement à part. Ça ne servira à rien de te reconnaître. Ce monde est déjà bien organisé en dehors de notre volonté. Je rentre vite dans les nuages de poussière jaune au cœur du printemps parisien. Je m'éloigne du lac vers l'avenue du Maréchal Maunoury. Je traverse le reste du Bois, en courant presque. J'essaye de fuir ces nuages jaunes qui flottent dans ma mémoire, qui envahissent tout ce qu'il y a autour. Je ne vois que la route complètement couverte par eux.
***

... J'aimais ce sentiment que donnait la route - surtout dans ton pays. . .. J'aimais partir quelque part sans but précis, mais je ne savais pas pourquoi j'avais ce drôle de sentiment d'aller dans une direction incontestablement bonne. Faite pour moi.

Le conseiller de l'Ambassade chargé de me protéger et de m'accompagner partout, a finalement arrêté de prendre sa tâche trop au sérieux. Heureusement, juste à ce moment dans mon pays, c'était le début de l'époque de la glasnost et les contrôles pour les citoyens à l'étranger se sont beaucoup relâchés. Mais étant malgré tout I'homme des services spéciaux, il ne me perdait jamais de vue bien qu'il ait beaucoup limité ses fonctions auprès de moi. 17

Alors ma vie est presque devenue un véritable paradis. Je prenais mon petit déjeuner dans le restaurant, dont les grandes fenêtres vitrées donnaient sur le quai. J'ai trouvé dans ce pays un véritable paradis au milieu de l'enfer général. ... Grâce à toi? ... Ou plutôt grâce à ce sentiment transitoire, lorsqu'on ne se rend plus compte, ni de l'endroit, ni du temps où la vie s'est arrêtée. Pas pour toujours... Juste pour un moment.
Pour démarrer et repartir sans jamais revenir ensuite.

... Des terrasses de la Casbah, on voyait la ville restée en bas à nos pieds. Lointaine et irréelle. Et les rideaux clairs, accrochés aux fenêtres, donnaient aux immeubles l'image de bateaux fantastiques.

Il voulait coûte que coûte monter voir avec moi NotreDame d'Afrique. ... Pourquoi Notre-Dame? Il était bien musulman, mais une fois je lui avais dit que la silhouette de la cathédrale m'éblouissait. Et c'était haut. Très haut sur toute la ville. Et le reste du monde.

On avait très peu de temps. C'était presque impossible d'y aller. Il voulait qu'on y monte coûte que coûte.

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