Image de la société dans le roman haïtien

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Analyse thématique qui met en lumière les contradictions du réel haïtien et vise à établir la valeur et l'originalité du discours romanesque en Haïti. Les chapitres portent sur la vie politique, la paysannerie, les Blancs, la bourgeoisie et la femme.

Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296284760
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@L'Hannattan, 1993 ISBN: 2-7384-2277-2

Marie-Denise Shelton

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Editions de L'Harmattan 5-7, rue de L'Ecole Polytecnique 75005 Paris

A mn mère,

Bertha Pressoir Alfred

INTRODUCTION

SITUATION

DU ROMAN

L'apparition du roman sur la scène littéraire d'Haïti a été relativement tardive, et son épanouissement en tant que genre actif et constitué a pris du temps à se réaliser. Alors que la poésie, le théâtre et les mémoires surgissent dès 1804 pour consacrer la naissance de la littérature haïtienne et l'existence d'Haïti comme nation, le premier ouvrage romanesque paraît seulement en 1859. Un retard de plus d'un demi-siècle marque ainsi l'arrivée du roman par rapport aux autres genres. On constate aussi que le roman fait figure de parent pauvre dans ce dix-neuvième siècle haïtien où c'est la poésie qui domine. Il faudra attendre le début de ce siècle pour que le roman acquière enfin ses lettres de crédit et une identité propre dans le prisme de l'expression littéraire d'Haïti. L'évolution particulière du roman s'explique si l'on tient compte des facteurs qui ont influé sur la création littéraire en Haïti. Les historiens de la littérature haïtienne, Auguste Viatte et Ghislain Gouraige, estiment qu'il existe une relation étroite entre les premières manifestations littéraires et le moment historique qui les a vues naître. Ce moment est celui des "lendemains de l'indépendance". Période de luttes, de passions et d'alarmes où le peuple haïtien proclamait sur un sol ravagé par douze ans de guerres la première république noire des temps modernes. La Révolution avait triomphé. Les Français chassés ou massacrés, les Haïtiens entraient dans la vie libre et dans l'Histoire sous la gloire des armes. Née dans un tel climat, la littérature haïtienne fut tout d'abord l'expression d'une passion et d'un idéal. Cette période jacobine et héroïque n'aurait pu être prosaïque. Ce qu'on demandait aux écrivains c'était de faire montre d'ardeur,

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d'enthousiasme et de célébrer ainsi que le faisaient les fondateurs de la nation la Patrie et la Liberté. "Le mot liberté qui s'inscrit dans nos innombrables constitutions et que consacre notre existence de nation, a inspiré l'enthousiasme lyrique et un verbalisme plus propre à féconder le théâtre, la poésie, la polémique idéologique que le roman"(1). De fait, les premières manifestations littéraires sont de vibrants réquisitoires contre l'esclavage, des évocations exaltées de la lutte pour l'indépendance. Les Mémoires pour Servir à l'Histoire d' Haïti (1804) de Boisrond Tonnerre, Le Système Colonial Dévoilé (1814) de de Vastey sont des exemples de cette littérature qui comme l'a dit Robert Comevin sent la poudre et le canon. La Déclaration de l'Indépendance elle-même que l'on peut considérer comme le premier texte littéraire haïtien reflète par son langage violent et hyperbolique les sentiments qui prévalaient à l'époque. Boisrond Tonnerre qui en fut le rédacteur n'avait-il pas réclamé "le crâne d'un blanc pour écritoire et son sang pour encre" afin de rédiger l'acte de naissance de la nation haïtienne? Avec l'enthousiasme patriotique est aussi née la poésie lyrique. Bardes de la Révolution, chantres de la Patrie, les premiers écrivains ont entonné à qui mieux mieux des hymnes à la Liberté, des chants guerriers et des odes à l'Indépendance. Un des aèdes de l'époque, Juste Chanlatte, avait même conçu l'idée d'écrire une épopée, L' Haïtiade, dans laquelle il se proposait de "chanter sur un ton digne du sujet", la gloire des héros de l'indépendance. Le théâtre connut aussi à cette époque une faveur particulière. On peut facilement comprendre, écrit Auguste Viatte, que ce peuple qui venait de s'illustrer dans des combats héroïques ait pris plaisir à voir rejouer sur scène les épisodes de sa lutte pour l'indépendance. "Qu'une jeune nation, toute brûlante de ses luttes, aime à les voir revivre sur la scène, rien de plus naturel, et le théâtre, moyennant un peu plus d'art, pourrait devenir ainsi cette communion avec le peuple qu'il a été au Moyen Age ou chez les Grecs"(2). Les autorités,

(1) Ghislain Gouraige, 'Le Roman Haïtien' dans Le Roman contemporain d'expressionfrançaise, Actes du Colloque de Sherbrooke, Canada, 1972, p. 145. (2) Auguste Viatte, Histoire Littéraire de l'Amérique Française, Paris, Presses Universitaires de France, 1954, p. 346. 8

rapportent les historiens haïtiens, encourageaient ces représentations qui devaient garder le peuple en participation directe avec ses haines et ses vengeances. Les fonnes qu'a prises la littérature haïtienne ne sont pourtant pas uniquement réductibles à la nature de l'inspiration et au contexte historique. D'autres facteurs ont engendré la souscription à un certain langage et à certains codes littéraires. La littérature haïtienne ne s'est de fait pas constituée à partir d'une table rase. Les premiers écrivains avaient subi certaines influences. Ils avaient connu avant l'indépendance la littérature française de la période révolutionnaire,celle des pamphlétairesde 1793-94, et les débats du Club des Amis des Noirs leur étaient parvenus. Ils s'étaient donc familiarisés avec un certain langage caractérisé par l'emphase et le style oratoire de tribune dont leurs écrits sont tout imprégnés. Les discours des chefs politiques, souvent rédigés par les hommes de lettres, empruntent aux révolutionnaires français le ton grandiloquent de la réunion publique. Il faut dire aussi que ces hommes qu'on a baptisés du nom d'écrivains étaient avant tout des scribes et des fonctionnaires de l'État ou des soldats avant que d'être des hommes de lettres. "...Treaties, laws, decrees, programs - all of a political,administrative r a diplomaticnature- were the chief o documents produced by the intellectuals of the new state"(3). Que les premiers écrivains aient abordé des genres aussi traditionnels et "extérieurs" que l'Épftre, l'Ode ou la Stance, on ne devrait pas s'en étonner. Ne disposant d'aucuns modèles réels, les poètes haïtiens se sont paradoxalement tournés vers la France - celle du néo-classicisme- pour trouver une source d'inspiration et des formules littéraires. "A cette époque, écrit Robert Cornevin, la nouvelle République est encore dans la mouvance de la France. C'est l'époque où Lebrun Pindare (1729-1807) l'Abbé Delille (1738-1813) Parny régentaient la et poésie (périphrase, vocabulairenoble, style recherché)..."(4). On peut deviner, face à une population d'analphabètes, ce que cette

(3) Naomi Garrett, The Renaissance of HaJian Poetry, Paris, Présence Africaine, 1953, p. 19. (4) Robert Cornevin, Le Théâtre Hanien des origines à nos jours, Canada, Leméac, 1974, p. 49. 9

littérature d'épigones pouvait avoir d'aliénant et de crispé. Si la poésie plus que les autres genres a tout d'abord rencontré la faveur des écrivains haïtiens c'est qu'ils avaient reçu le legs de la tradition classique selon laquelle la poésie constitue le mode d'expression le plus achevé de la passion. n faut dire qu'à cette époque le roman comme catégorie littéraire était encore considéré même en France comme une sorte de monstre socio-culturel face aux genres consacrés de la poésie et du théâtre. Étant donné le profond dénuement dans lequel se trouvait Haïti, la littérature qui a pu y naître peut être considérée comme relativement abondante. L'état économique et social, aggravé par les crises internes qui agitèrent constamment le pays de 1804 à 1930, était catastrophique. Pas ou peu d'écoles; les rares bibliothèques du temps de la colonie avaient disparu dans les flammes de la Révolution. Une population d'anciens esclaves que les Colons avaient maintenu dans une ignorance crasse. De la masse se détache un petit groupe, ceux qui avaient reçu en France ou sous la direction de maîtres privés une formation plus ou moins régulière. C'est de cette petite "élite" que sont issus les premiers écrivains. Ce n'est qu'en tenant compte de tous ces facteurs qu'on peut juger de la valeur comme des limites de la littérature haïtienne dans cette phase de son évolution. Cette phase dite "classique" embrasse approximativement les vingt années qui s'écoulent entre l'Indépendance de 1804 et la reconnaissance de cette indépendance par la France en 1825. Dès 1830, apparaissent les premiers signes de ce qu'on appelle aujourd'hui le pré-romantisme haïtien, et la tonalité dominante de la littérature commence à changer. 1830 marque en effet pour Haïti la fin de l'ère héroïque, l'ère des possibilités qu'avait laissé augurer la Révolution. Sitôt passée la période révolutionnaire qui vit la défaite du système colonial, Haïti s'est trouvée dans la phase "nationale" de son existence dans une tragique impossibilité. Objet du blocus des puissances coloniales européennes, Haïti fut condamnée pendant les vingt années qui suivirent son indépendance à l'isolement et à la stagnation économique. Deux ans seulement après l'indépendance, les alliances politiques qui avaient rendu possible la victoire militaire sur les forces françaises s'étaient désintégrées. En 1806, 10

Dessalines, premier chef de la nation haïtienne, devenu empereur, est assassiné. Haïti est par la suite la proie de querelles intestines et se voit même coupée en deux pendant plusieurs années: Pétion établissant à l'Ouest une république, et Christophe au Nord, un royaume. En 1818, le président Boyer qui a maintenu les rênes du pouvoir jusqu'en 1843 réunifie l'île et obtient au prix d'une lourde indemnité la reconnaissance de l'indépendance par la France en 1825. Enfin, il y avait l'incapacité des dirigeants à concrétiser le concept de nation afin de faire sortir Hani du cauchemar colonial. C'est face à cette réalité que se trouvait la nouvelle génération d'intellectuels qui aux environs de 1836 commença à se faire entendre. Que cette génération ait gravité vers le romantisme qui arrivait il est vrai avec quelques années de retard, on ne saurait s'en étonner. Cette jeunesse ressentait en effet le besoin de nier le monde environnant et elle a accueilli avec engouement la littérature romantique française dans laquelle elle retrouvait les échos de ses propres incenitudes. Et en dépit de la carence de bibliothèques qui rendait difficile la diffusion des oeuvres des romantiques français, les extraits disséminés dans les journaux du temps suffirent à introduire dans les milieux intellectuels haïtiens ce nouveau ferment. Et ainsi que le fait remarquer Ghislain Gouraige "l'influence romantique ne fût pas uniquement ressentie dans les milieux intellectuels, elle était panout dans les moeurs, dans les modes, dans la politique"(5). Le romantisme allait ainsi laisser dans la littérature haïtienne une marque indélébile. Tout comme leurs homologues d'outre-mer les jeunes poètes haïtiens en proie à la désillusion allaient s'exiler dans la Nature, dans les tombes, dans les cieux orageux. La douleur, la solitude, la mon, tous les thèmes qui ont hanté l'imagination romantique devaient à panir de 1836 constituer l'essence même de la poésie haïtienne. Le romantisme haïtien était donc né. Et bien que le pseudo-c1assicisme persiste encore dans la poésie et le drame patriotique, c'est le romantisme avec ses hérauts Ignace Nau et Coriolan Ardouin qui s'impose. Et ce mouvement qui commença en Haïti quinze ans après la parution des Méditations de Lamartine devait se poursuivre avec une rare

(5) Glùslain Gouraige, 'Le Roman. Haïtien', op. cil., p. 145. 11

vicacité jusqu'à la fin du siècle. Quand a paru le premier roman hai'tien, Stella (1859) d'Emeric Bergeaud, le romantisme entrait dans sa phase triomphante. On méditait sur l'amour, sur la fragilité de l'existence mais aussi sur l'histoire. Ce roman est un récit allégorique qui retrace les épisodes de la guerre de l'indépendance haïtienne. A l'instar des romantiques européens, Bergeaud a cherché à travers la fiction romanesque à faire oeuvre historique. Si Bergeaud recrée le cadre révolutionnaire, l'action elle- même repose plus sur des abstractions que sur les personnages qui ont marqué l'Histoire. Le rÔle joué par les personnages historiques est en effet faible en comparaison de celui qui est dévolu aux personnages fictifs. C'est parmi ces derniers que figurent les protagonistes de l'action. Marie l'Africaine et le Colon sont des personnages qui permettent à l'auteur d'évoquer les atrocités de l'esclavage. Romulus et Rémus, deux frères, l'un noir, l'autre "jaune" (mulâtre), représentent les héros de la révolution. A travers ces figures symboliques Bergeaud évoque la lutte acharnée des Haïtiens pour la liberté et leur victoire sur les troupes de l'armée française. Quant à Stella qui apparaît au milieu des flammes de la bataille, conseille les deux frères, et anime les combattants, c'est aux dires de l'auteur lui-même une "idéalité". A la fin du roman, elle perd en effet toute figure humaine pour devenir l'Ange de la Liberté, l'Etoile des Nations. On retrouve dans ce goOt des abstractions et des mythes l'influence de la littérature romantique. Stella, explique Gouraige, appartient à la longue lignée de figures qui ont traversé les cieux brumeux du romantisme. "Bergeaud, écritil, s'était inspiré du lutrin Trilby de Nodier, de la Séraphita de Balzac, et même de l'Ange de la Liberté de La Fin de Satan de Victor Hugo"(6). La valeur proprement littéraire de ce roman est certes contestable. Maximilien Laroche par exemple voit mal la nécessité pour un écrivain haïtien de faire appel à une déesse, et aux personnages de la mythologie romaine pour parler de la

(6) Ghislain Gouraige, La Diaspora d'HaïJi el l'Afrique, Canada, Editions Naaman, 1974, p. 22. 12

lutte des esclaves de Saint-Domingue(7). Toutefois, en dépit de ces raideurs, le roman de Bergeaud de par ses préoccupations reflète le climat de l'époque et annonce déjà le roman national du début de ce siècle. Car, et c'est là encore un des paradoxes de l'histoire littéraire haïtienne, le roman de Bergeaud se veut une oeuvre engagée. En évoquant les "hauts faits de l'histoire" l'auteur reprenait certes l'élan de la première génération des poètes patriotiques. Néanmoins le contexte avait changé. Stella a paru en 1859, à un moment où le devenir sodo-politique d'Haïti se trouvait gravement compromis. C'est l'époque où les conflits noirs-mulâtres avaient atteint leur paroxysme. Au travers de l'allégorie et des symboles transparaît le thème intentionnel de l'auteur qui accentue la nécessité de l'union et de la fraternité. Derrière le formalisme du style et du contenu, on sent le mouvement d'une conscience déchirée qui cherche à se hisser hors du chaos de son temps. Comme s'accordent à le reconnaître les critiques haïtiens, dans le discours de Bergeaud résonne une leçon de civisme et de nationalisme. Cette époque devait d'ailleurs susciter la vocation des premiers historiens haïtiens impatients eux aussi de retrouver dans le passé des réponses et d'amorcer une prise de conscience nationale. Entre 1847 et 1849 paraît L' Histoire d' Haïti de Thomas Madiou. Beaubrun Ardouin publie en onze tomes ses Études sur l'Histoire d'Haïti (1853-1860). Jean-Baptiste Saint Rémy, véritable hagiographe, publie entre 1850 et 1858 La Vie de Toussaint Louverture et Pétion et Haïti. D'autres comme Alibée Ferry et Céligny Ardouin essaieront aussi d'édifier de manière démonstrative en célébrant la mémoire des héros de l'indépendance. Dans son Histoire des Caciques (1855), Émile Nau, quant à lui, remontera à la période pré-colombienne pour définir l'identité haïtienne. Un autre roman dont l'action se déroule également dans le cadre de la colonie de Saint-Domingue paraît quelques années plus tard: Les Deux Amours (1895) d'Amédée Brun. Le cadre historique ici sert moins à exalter les faits d'armes, qu'à élaborer une intrigue sentimentale. Reprenant le schéma de Bug Jargal de

(7) Maximilien Laroche,lIani 5, 1963, p. 62.

et sa Littérature, Canada, AGEUM, Cahier no.

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Victor Hugo, Brun développe le thème de l'esclave magnanime et romantique, amoureux de la fille de son maître. Stella et Les Deux Amours ont véritablement épuisé dans la linérature romanesque d 'Haïti les temps de la Colonie et de la Révolution. Disons à ce propos que les romanciers haïtiens ont très rarement puisé leur inspiration dans le passé colonial ou révolutionnaire. La Danse sur le Volcan (1957) de Marie Chauvet constitue un des rares temoignages sur cene période de l 'histoire. On pourrait souligner en passant que c'est dans l'oeuvre de deux auteurs étrangers que la Révolution haïtienne a trouvé son expression linéraire la plus achevée: Bug Jargal (1826) de Hugo et Le Royaume de ce Monde (1957) du romancier cubain Alejo Carpentier. Si nous avons d'ailleurs comparé le roman de Brun à celui de Hugo, ce n'était que dans ses aspects extérieurs. Car dans Bug Jargal que la critique a trop souvent malmené ou relégué dans la catégorie des 'erreurs de jeunesse', Hugo apporte une interprétation certes ambiguë de la révolution haïtienne mais qui dans bien de ses aspects contredit le discours officiel(8). C'est à la tradition proprement romantique et sentimentale que se ranachent les trois autres romans qui parurent au siècle dernier: Francesca (1872), Le Damné (1877) de Demesvar Delorme, et Une Chercheuse (1889) de Louis Joseph Janvier. Ces romans loin de nous proposer des commentaires sur la réalité haïtienne, ne sont au contraire qu'un prétexte à y échapper. Dans son premier roman, qui se situe dans l'Italie de la Renaissance, Delorme raconte l'histoire des amours d'un prince ottoman avec une princesse italienne. Le Damné raconte les aventures d'un noble suisse en rupture de ban avec sa classe, qui parcourt le monde en quête de fortune et d'amour. L. J. Janvier, lui, propose dans sa Chercheuse une étude stendhalienne de la cristallisation de l'amour. Son héroïne, Mimose de Foncine, est une comtesse française qui après s'être épuisée dans de vaines liaisons, finit par trouver dans les bras d'un jeune Egyptien, "le véritable amour". La critique s'est montrée très sévère vis-à-vis de ces deux

(8) Voir l'article de Bernard Mouralis 'Histoire et Culturedans Bug JargaJ', La Revue des Sciences Humaines, Tome XXXVII, no. 149 Uanvier-mars), pp. 4768.
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romanciers qui avaient totalement exclu Haïti de leurs préoccupations. On parle en référence à leurs ouvrages de "littérature de dérobade et d'évasion", de "décalcomanie" et de "trahison". Face à la production romanesque contemporaine qui elle est engagée dans le réel haïtien ces romans apparaissent de fait comme des aberrations, des 'déviants'. Sans donner dans un relativisme naïf, il convient pourtant de se rappeler qu'à l'époque où parurent ces ouvrages, c'était encore Paris qui donnait le ton. Et bien que la fin du dix-neuvième siècle ait vu surgir les premières revendications nationalistes, poètes et romanciers s'obstinaient à perpétuer une littérature universaliste et pseudo-mondialiste. Ils prétendaient appartenir à la littérature française au même titre que les écrivains de Paris, Bordeaux, Marseille ou Lyon. Ce qu'ils cherchaient avant tout c'était la reconnaissance du public français. Louis-Joseph Janvier par exemple a dédié son roman à Mme Judith Gautier, fille du poèteromancier Théophile Gautier, à qui il prie d'être "la marraine devant le public français". Demesvar Delorme, pour sa part, avait conçu le rêve de se faire consacrer par l'Académie française. Il faut dire que même après le triomphe du courant nationaliste au tournant du siècle, ce désir de participation à la culture française ne s'estompera pas. Etzer Villaire par exemple, un poète prétendument national, fait la déclaration suivante: "Par honneur autant que par goût, je me laisserais mourir à la tâche si je ne me devais à ma famille qui va augmentant pour me sacrifier entièrement à la poursuite du grand rêve de ma vie. Ce rêve, c'est l'avènement d'une élite haïtienne dans l'histoire littéraire de la France, la production d'oeuvres fortes qui puissent s'imposer à l'attention de notre métropole intellectuelle"(9). Les écrivains haïtiens comme on le voit n'ont pas échappé à la gravitation vers la France qui on le sait a souffert peu d'exceptions dans les Antilles françaises et même dans les pays de l'Amérique latine. Quoiqu'il en soit, Delorme et Janvier, ainsi que le répètent leurs critiques, ont laissé des oeuvres qui n'intéressent ni les Haïtiens ni les Français. Toutefois, ces romans qu'on lit surtout aujourd'hui par obligation

(9) Pradel Pompilus. Histoire de la Littérature Hanienn£, Port-au-Prince, Editions Caraïbes, 1975, p. 86. 15

professionnelle constituent de précieux jalons quand on veut retracer l'histoire des mentalités en Haïti. Reste à dire que ces mésaventures dans l'histoire intellectuelle d'Haïti sont reliées à une autre problématique à laquelle nous aurons l'occasion de revenir plus loin celle du marché du livre en Haïti. Au tournant du siècle, le climat intellectuel a commencé à changer. A ce changement il y eut des raisons diverses. D'une part on commençait à se lasser des rêveries romantiques et du drame patriotique. Déjà vers 1870, dans la poésie et le théâtre les thèmes et l'expression se modifient sensiblement. Des écrivains comme Oswald Durand, Tertulien Guilbaud ou Massillon Coicou renonçant à l'universalisme s'inspirent de la réalité locale. Ce sont des tentatives isolées, mais elles représentent les premiers soubresauts de la conscience nationale cherchant à s'affirmer et annoncent les aspirations de la génération suivante. En effet, à la fin du dix-neuvième siècle ces tendances vont se préciser. Le romantisme déjà vieux de trois-quart de siècle dépérissait. Des préoccupations plus pressantes accaparaient les esprits et les forçaient à affronter la réalité haïtienne. Une série d'incidents, venant s'ajouter à une situation politique anarchique avaient jeté l'alarme au sein de l'intelligentsia haïtienne. Les signes extérieurs étaient de fait menaçants. Tout d'abord, il y avait la présence américaine dans la Caraibe, notamment à Cuba, Porto-Rico et en République Dominicaine, qui constituait un motif d'inquiétudes pour les Haïtiens. De plus, en 1897 à la suite d'une curieuse affaire, dénommée l'affaire Luders, Haïti s'est trouvée dans une posture humiliante vis-à-vis de l'Allemagne. Cet incident provoqué par l'arrestation d'un citoyen allemand força le gouvernement haïtien à céder sous la menace des canons de deux navires allemands à un ultimatum qui ne laissa pas de froisser les sensibilités patriotiques: indemnité de $20,000 pour Luders, lettre d'excuse au gouvernement de Berlin, salut de vingt et un coups de canons au drapeau allemand. Dans la presse étrangère Haïti était devenue la proie de critiques malveillantes et racistes. Observant les cruelles contradictions dans lesquelles se débattait Haïti près de cent ans après l'indépendance, on s'empressait d'accuser la prétendue "incapacité du nègre à se gouverner". On déplorait encore amèrement que cette terre qui fut jadis la "perle des 16

Antilles" françaises ait été arrachée aux blancs par une bande d'esclaves incultes. Cette critique malheureusement trouvait dans la réalité des faits son plus sar aliment. En effet, continuant une longue tradition d'instabilité politique, Haïti se trouvait quelques années avant son centenaire au bord de l'anarchie. De la fin du dix -neuvième siècle jusqu'à l 'occupation américaine de 1915, elle a été la scène familière de guerres civiles et de révolutions. Le Palais National où les présidents se succédaient à un rythme vertigineux était devenu un sinistre laboratoire de complots et d'assassinats. Un historien haïtien de la fin du siècle résume dans les termes suivants l'état de la société haïtienne: "Satiété, atonie, impuissance, prestige national perdu, progrès, civilisation et indépendance à tout instant compromis, voilà sans hyperboles, le lugubre inventaire dont, depuis plus d'un demi-siècle nos hommes politiques n'ont cessé de combler le pays"(lO). Face à cette situation, une équipe de théoriciens, celle qui aligne Anténor Firmin, Antoine Léger, Justin Dévot, Hannibal Priee, pour ne citer que ceux-là, se penchent sur les problèmes d'Haïti pour y trouver des solutions. Attribuant les malheurs du pays à un manque de cohésion, ils s'assignèrent pour tâche de forger une conscience nationale et culturelle. Dans les milieux intellectuels, on assiste de même à une effervescence d'une rare intensité. De nombreuses associations se forment qui remettent en question les fondements de la littérature. Leur programme: créer une littérature nationale. En 1895, Justin Lhérisson fonde la revue Jeune Haïti qui énonce les premiers principes d'une expression littéraire authentique. En 1898, La Ronde, une revue autour de laquelle se regroupent les jeunes écrivains du temps, prend la relève. Il y est question de donner un "souflle nouveau" aux aspirations de la jeunesse. On y souhaite l'avènement d'une littérature qui soit imprégnée des "odeurs du terroir". "favorisons parmi nous ceux qui ont marqué leurs oeuvres d'un cachet vraiment national", réclame Dantès Bellegarde. Cette revue a paru seulement pendant trois ans, mais elle a eu suffisamment d'impact et de rayonnement pour qu'on puisse désigner sous le nom de Génération de la Ronde, les écrivains du début du siècle.

(10) L. J. Marcelin, HaiH, Paris, p. 363.

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De 1905 à 1912, paraissent aussi Haïti Littéraire et Sociale, Haïti Littéraire et Scientifique et L'Essor qui reprennent souvent avec les mêmes collaborateurs l'esprit de la Ronde. "Jamais, écritPompilus,la vie intellectuelle d'Haïti n'a connu un tel épanouissement. C'est une époque de grande fermentation intellectuelle. Tous les écrivains, ou tous ceux qui aspirent aux lettres s'ingénient à construire quelque chose de nouveau, et à donner un nouveau visage à la littérature haïtienne"(ll). Mais qu'on ne s'y méprenne pas. Les écrivains de la Génération de la Ronde n'envisageaient pas de la même manière la renaissance des lettres haïtiennes. A côté de ceux qui réclamaient la création d'une littérature "nationale", il y avait ceux, encore nombreux, qui favorisaient l'élaboration d'une littérature humano-haïtienne et universelle. Est-ce pourquoi on désigne de termes contradictoires cette génération qui est à la fois celle des "évadés" et celle des "Nationaux". On peut dire ainsi que ce courant nationaliste a suivi deux directions diamétralement opposées. Alors que les poètes délaissant le romantisme inauguraient l'ère parnassienne et symboliste, les romanciers eux s'engageaient résolument dans la voie du réalisme puisant la matière de leurs oeuvres dans la réalité locale. C'est aussi au début de ce siècle que le roman haïtien atteint la maturité et commence à prendre un certain ascendant sur la poésie qui avait jusque-là exercé une despotique hégémonie sur les lettres haïtiennes. La naissance du roman national n'est pas seulement liée à la conjoncture historique et idéologique. Si le contexte situationel y a été propice, l'influence du Réalisme français a également été décisive. Avec l 'habituel retard historique, le Réalisme avait pénétré les milieux littéraires haïtiens vers la fin du dix-neuvième siècle. Le Manifeste de l'Ecole Réaliste de Champl1eury publié dans la revue Le Réalisme contribua tout particulièrement, estime Ghislain Gouraige, à la transformation des contours de la littérature haïtienne. A l'instar des réalistes et naturalistes français qui s'étaient donnés pour tâche de reproduire fidèlement le milieu social, les romanciers haïtiens se voulaient de même témoins de leur époque, enregistreurs de l'histoire et

(11) Pradcl Pompilus, Pages de la Littérature Hanienne, Port-au-Prince, Imprimerie N.A.A.C., 1968, p. 14. 18

portraitistes de la faune sociale. La prise de conscience d'une réalité nationale et l'influence du mouvement réaliste français suscitèrent donc en Haïti la création d'oeuvres qui sans cette amorce n'auraient peut-être pas vu le jour. Les Nationaux comme on dénomme les romanciersdu début du vingtième siècle faisaient succéder au roman sentimental et historique l'étude des moeurs sociales. Neuf romans paraissent en l'espace de sept années, de 1901 à 1908, qui proposent tous un témoignage sur la . réalité haïtienne.
Frédéric Marcelin sera le premier à confirmer cette nouvelle tendance. En 1903, à la suite de la parution de deux de ses romans, il publie un ouvrage intitulé Autour de deux Romans (1903) dans lequel il définit sa conception romanesque. Son intention, dit-il, est de donner "une image véridique" et une "peinture photographique" de la société haïtienne. Le premier roman de Marcelin, Thémistocle Epaminondas Labasterre (1901) inaugure dans la littérature haïtienne le courant réaliste. A l'opposé de ses prédécesseurs dont l'imagination est resté en exil, Marcelin donne la parole plénière à l'espace haïtien. La description des lieux est faite avec minutie. Les scènes de la vie de campagne et de la vie urbaine sont observées avec une exactitude quasi-scientifique. Le roman se veut un document humain, une tranche de vie. Peu de place est accordée à la rêverie sentimentale. Marcelin puise dans la réalité crue le matériau de son oeuvre. Tous les milieux sociaux y sont décrits. La petite bourgeoisie commerçante, la paysannerie et la bourgeoisie de la capitale. Les personnages eux-mêmes fortement caractérisés par un jeu de noms et de prénoms sont des fiches sociales, des types individualisés. Un trait appuyé, un tic de langage suffisent à leur donner valeur de représentation. Ce roman est certes une oeuvre d'identification. Fidèle à l'esprit réaliste et aux aspirations de La Ronde, Marcelin a tenté de dessiner la physionomie d 'Haïti dans ce qu'elle a d'original et de singulier. Marcelin est même le premier à avoir introduit un thème qui devait acquérir une importance croissante dans le roman haïtien: le vaudou. Néanmoins, il y a un autre versant de l'entreprise réaliste et "nationale". Car si Marcelin s'est adonné à l'étude des moeurs pour définir l'identité haïtienne, c'était aussi pour s'attaquer à elles. A travers la biographie fictive de son 19

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