Impasse de l'étoile

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Comment peut-on être... Français ? Comment peut-on cesser d'être juif ? Qu'était-ce qu'un israélite ? L'auteur s'interroge sur la véritable nature de la judéité, telle qu'il la ressent aujourd'hui. Il a vécu son enfance à Neuilly et dans le 7ème arrondissement parisien, sa jeunesse s'est achevée à Drancy. Puis, il a voyagé en Europe et aux Etats-Unis. De ces expériences, il s'est formé des opinions distinctes de celles des siens, conservateurs, qui souhaitaient oublier leurs origines juives.
Publié le : jeudi 1 mai 2008
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EAN13 : 9782296197992
Nombre de pages : 129
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IMPASSE DE L'ÉTOILE
Conversation

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harrnattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05615-2 EAN:9782296056152

Michel Sciatna

,

IMPASSE DE L'ETOILE
Conversation

L'Hartnattan

TABLE
Avant -Propos

9 13 17 25 31 37 45 47 51 59 61 67 71 77 83 93 97 101 105 113 123

L'accroc Sciama-Bey Dans les pas d'Esther Un témoin Premières classes Le dîner en ville Une bonne poire La Maison Blanche Chez Papon La visite médicale Diplomates et cavaliers L'apologue magyar Les brancardiers Comet La paix U.S Un dîner chez Lapérouse Go West (bis) Go East Impasse (en anglais: cul de sac)

AVANT-PROPOS

C'est une phrase de Louis-Albert Revah, biographe de Julien Benda, (un ami de mon père) et plus récemment d'Emmanuel Berl, (un cousin germain de ma mère) qui m'a décidé à me jeter à l'eau. Revah avait en effet intitulé son ouvrage Emmanuel Berl, un juif de France. Enseignant et traducteur, je suis par formation (déformation ?) professionnelle particulièrement attentif à ce qu'un mot veut dire. C'est pourquoi, au cours de ces dernières années

j'ai mal ressenti l'expression juif de France - comme on
dit sel de Guérande ou piment d'Espelette mais, justement, il ne s'agit pas de la même chose. Ce sel et ces piments ne sont, veut-on nous assurer, que meilleurs d'avoir cette origine contrôlée et séculaire alors que dans juif de France il y a quelque chose de quasiment fortuit: on parle de juifs qui se trouvent là comme par accident. Je lui avais donc écrit pour lui dire combien son livre m'avait intéressé mais aussi pour protester poliment contre ce titre. J'expliquai que je voyais plutôt notre famille comme des Français juifs, notre judéité nous paraissant à nous relativement secondaire. Tout en m'indiquant « qu'il ne devrait pas y avoir entre nous de difficultés », et en me précisant pourquoi, Revah ajoutait au fil de sa bonne plume de Normalien: «avec la fin de certaines illusions,

la Shoah, la création d'Israël, l'arrivée des Juifs français d'Algérie, ce franco-judaïsme appartient largement à I 'histoire. » Impressionné et plutôt convaincu que je devrais donc désormais voir en moi un juif plutôt qu'un Français, et bien que moyennement flatté d'avoir été une survivance historique (ou pour parler comme aujourd'hui, un des derniers représentants d'une espèce en voie de disparition), je me suis donc résolu à entreprendre une rapide réflexion sur le sujet, me disant aussi qu' « appartenir à l'histoire» pouvait, à la rigueur, être pris dans un sens positif ou tout au moins actif, «devoir d'aide-mémoire », comme on entend presque maintenant. Il s'agit là d'ailleurs d'un débat déjà largement ouvert : un long article d'Edgar Morin dans Le Monde, «Juif, adjectif ou substantif» (1989), un autre de Maxime Rodinson, «Juifs et juifs» (1969 ? republié en 2005) le montrent bien. A Drancy, pour éviter les répétitions nous disions aussi les Phéniciens, les musiciens. .. Je soumets donc au lecteur susceptible d'être intéressé, ce modeste et très subjectif témoignage de ma propre expérience. Certains - j'en suis - le jugeront à coup sûr naïf, sommaire, lacunaire, décousu, complaisant, désuet Ge suis né en 1925) mais il porte sur plusieurs sujets, hélas, toujours bien actuels et de plus en plus préoccupants. En effet au cours de toutes ces années j'ai accompli une autre mue: le futur professeur d'anglais que j'étais bien inconsciemment déjà, à 14 ans, a appris à considérer son centre d'intérêt favori d'un œil nouveau et je me suis rendu compte, à ma surprise, que ces questions qui me préoccupent donc, avaient quelque rapport entre elles. Pour parler plus clair, je réprouve très vivement les errements de la politique israëlo-étatsunienne. Ma judéité et mon parcours d'angliciste dans le cadre duquel j'ai 10

séjourné quatre années, dans des conditions fort agréables d'ailleurs, outre-Atlantique et trois en Grande-Bretagne, devraient faire de moi un avocat chaleureux de celle-ci, un « bushiste"» fervent; or je suis tout sauf cela. Je m'efforcerai ici de montrer comment ces temps de guerre (s) et même différents épisodes survenus en temps de paix, au moins locales, ont pu me mener à renoncer (autant que faire se peut) à la plupart des valeurs, des opinions, des «illusions» aussi, qui avaient été les miennes pendant mes jeunes années et à m'en former d'autres bien différentes. Celles-ci, en particulier faute de temps, ne changeront sans doute plus et j'avoue qu'il ne me déplairait pas de les voir partagées même si, au moment où je les exprime, je souhaiterais pouvoir les nuancer, indéfiniment. J'ajouterai enfin qu'une personne bienveillante à laquelle je disais mes scrupules à traiter d'un sujet rebattu m'assura que cela montrait simplement que j'étais dans « l'air du temps », et lorsque je confessai que je répugnais à écrire un livre (fût-il mince) sur moi-même, elle remarqua qu'il existait de nombreux précédents...

Il

L'ACCROC

Un pre'mier avertissement? Mais je n'en fus pas conscient, peut-être comme de plusieurs autres, antérieurs ou postérieurs. Je revois encore cette petite scène que, à un an près, je date de 1936, et qui se situe très précisément rue Saint-Dominique, devant le Ministère qu'on appelait encore de la Guerre, presque au coin de la rue Casimir-Périer, où nous habitions. Ma mère, à qui cela était déjà arrivé et arriva encore, se trouva à l'origine d'un petit froissement de tôles, au détriment d'un quidam. Constat, production de permis de conduire. «Je suis ici chez moi» lâcha l'adversaire, justement courroucé, en lisant Sciama sur celui de ma maman. Cela ne m'émut pas outre mesure. La responsable de l'accroc, terme en usage à l'époque, n'attira pas mon attention sur ce propos. Le contraire eût été surprenant. Elle appartenait à ce milieu, faute d'un autre mot, (peutêtre aujourd'hui dirait-on, à tort «communauté », terme aussi abusif que suremployé, j'y reviendrai) dont ceux qui le composaient, même s'ils étaient pour la plupart agnostiques, se définissaient ou souhaitaient être définis comme «Français d'origine israélite» ainsi qu'il en était, en est encore, d'origine bretonne. Notons au passage que ce milieu était fort poreux et que cet «israélite », qui mêlait déjà, ou encore race et religion, tombé en désuétude, était un doux euphémisme pour juif, un peu comme nous disons aujourd'hui malentendant pour sourd, et ancien ou, pire, senior, pour vieux. Les Québécois parlent d'aînés, comme ils ont raison! Selon Tristan Bernard: « Il y avait les youpins, les juifs, les israélites et 13

... les Barons ». Berl, qui rapporte ce mot, précise: nous étions les israélites. Mes ascendants mettaient à être français beaucoup de sincérité, une grande obstination, et cela depuis des générations. Leur volonté de se fondre parmi ceux qui les entouraient prit de multiples formes repérables: concours de la fonction publique, exercice de vertus militaires, postes de responsabilité dans des entreprises autochtones notoires, publications de textes importants etc. ... Ils avaient certainement leurs défauts, connurent sûrement des échecs, mais la plupart de ceux-ci n'apparaissent pas dans les « documents d'époque ». Accordonsleur le bénéfice du doute. Ce qui me frappe aujourd'hui cependant, c'est mon ingénuité. L'antisémitisme était un sujet dont nos parents ne nous entretenaient pas, peut-être pour ne pas nous effrayer, peut-être aussi parce que la «Grande Guerre» avait sans doute estompé les passions de l'Affaire Dreyfus, et qu'ils s'imaginaient à l'abri de nouvelles persécuti ons. Hitler, connaissais pas... Je ne savais tout bonnement pas que j'étais juif ni d'ailleurs en quoi cela consistait; au fait je ne le sais toujours pas. Je me croyais un Français comme tous les autres, et n'avais jamais ressenti chez mes camarades d'école ou de lycée, la moindre réticence. J'aime d'ailleurs, à ce propos, rapporter une anecdote qui me semble confirmer que les enfants ne sont pas spontanément racistes. Bien des années plus tard, mon fils aîné, Guillaume, qui devait avoir sept ou huit ans, nous parlait tous les soirs, lyriquement, de son meilleur copain à l'école communale, disons Pierre. Au point que nous prîmes la décision... d'inviter celui-ci à goûter. Pierre était totalement noir, détail qui était paru si insignifiant à Guillaume qu'il ne l'avait pas même mentionné. Je parle 14

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