Je ne sifflerai pas deux fois

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Le corps policier reste à coup sûr, de nos jours, l'une des plus grandes curiosités des Etats postcoloniaux africains.
Dans ce roman, un sifflet de flic décrit le quotidien hallucinant de son "patron". Il fait aussi le procès de Françafrique, de la corruption et des dirigeants africains qui abandonnent leur peuple pour servir les intérêts occidentaux. Une histoire pleine de poésie, d'humour et de suspense... Un merveilleux poème d'amour.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
Lecture(s) : 264
EAN13 : 9782296253216
Nombre de pages : 210
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Pour Perle Imelda, ma fille ;
Pour Aymeric Cameroun.

Dors, monfrère africainà l’air insouciant
Car lepétrole, commeunesourcegénéreuse, coule encore
L’or et le diamant adoucissent l’oreiller de tes nuits
Les vautours,auxaguets,te nourrissentdeflagorneries
Lesvictimes innocentes, par milliers, bercent ta tyrannie
Alors, dors mon frère, pourquoi t’éreinter?
Dors, dors, en attendant l’impitoyable jugement du futur.
Roland Lowe

Ceuxqui sèment aveclarmes
Moissonneront avec chants d’allégresse.
Ps. 126:5

CHAPITRE I

Pppip ! Pppip ! Silencetout lemonde, jevais enfin
parler. Taisez-vousdoncun instant,tasdeperroquets
oisifs, pourécouterl’histoire d’un pauvre petit sifflet
d’Afrique. Pppip! À la bonne heure, vous m’écoutez.Je
sais combien c’est difficile pour vous, humains, de vous
taireun instantafin dedonnerla chanceaux autresde
parler. Pinaillerà longueurdejournéepournerien dire,
ergoter, aboyeretmiaulerdans tousles sens:tels sontvos
passe-tempsfavoris. Voilà pourquoi jevousdismerci
d’avance, chers humains, pour votre illustre attention.
Dansmongosieragressédepuisla prime enfance, de
simpleslettresalphabétiques sesontmuées, aufil du
temps,en constellationsdemotsétouffés, puisen blocsde
phrasescensurées,etaprès,enredoutablesparagraphes
bruyantsheureusement réduitsau silenceprovisoire.
Aujourd’hui que les paragraphessontdevenus texte,
aujourd’hui qu’enfin, cette parolelongtempsétoufféea
accouché d’un livre, il faut s’armer de tous lesfarouches
tortionnairesdeKadhafi, deDenisSassou Nguesso,
d’Obiang Nguema, d’Idriss Deby et de Paul Biya, pour
continuerà maintenirlesilencedesmots.Mission
impossible, malheureusement!Letrainestdésormaisen
marche.Lesorificesdemonsifflet sontà présentouverts,
etpourparlercommeAyolo,rien nepeutarrêterla course
folle d’un vrai pet.Pppip! Il en va de même d’une parole
longtempsembastilléequi obtient un beaumatin ledroità
la parole.Ilestenfintemps queles siffletsparlentaprès
touscessiècles de monopole du verbe par l’espèce
humaine.
Je m’appelle Sifflet deFlic, à nepasconfondre
avecSiffletdeCheminot,SiffletdeGriot, Sifflet d’Arbitre
de football ou SiffletdeMarin.La précision vautbien la

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peine, mesdamesetmessieurs. J’appartiens au flic
AthanaseNgoulouré,un brave gardien dela paix
camerounaisdevenuinspecteurdepolice,grâceaux
nombreusesmagouillesdont s’inspire l’administration
post-coloniale africaine. Mon nom c’est Sifflet de Flic,
vousdis-je, tas d’oiseaux plaintifs, même si pour
Ngoulouré, mon maître,jem’appelle Siffletdemerde,
Pppip!Encoreunesottisedes humains!Autrementdit,je
suis la propriétédela merde, desexcréments.Pppip!Le
plus souvent,les humainsparlentpournerien dire.Ils
parlentpour leseulplaisirdecombinerdesmotscreux,
commedesenfants qui laissentéclater leur joiequandils
collectionnentdes jouetsbruyants.Non, plutôtcommedes
oiseaux-gendarmes quiblablatent stupidementàlongueur
dejournée,sans jamaisavoir la moindreoccasion dese
comprendre.Pppip!Appelez-moi,jevousen prie, comme
vous lecommandevotreimagination.Jesaisaumoins
dans le fond demonsiffletcequiestbon pourmoi.
Toutefois, chers lecteurs,jetiens sincèrementà préciser
que comme tous les frères de mon espèce, je n’ai pas
choisi mon nom. Quand je suis venu au monde, j’ai juste
été surpris de m’entendre appeler unilatéralement
« sifflet »par les humains.Ilsontdécidédemon nomsans
en aucun momentchercheràsavoir quelétaitmon point
de vue. Sûrement, aucun frère de mon espèce n’aurait
acceptéun nomsiaffreux,sipauvre en poésie eten
fantaisie,sibanal.Pppip!
Toutes les fois où Ngoulouré n’a pas d’argent,
toutes les fois qu’il est fauché comme un vrai catéchiste, il
sedirige en courantdansdesgrandesartèresnoyées
d’automobiles, intercepte tous les chauffeurs de taxi et les
rançonnesansménagement. Vuque les sifflets n’aiment ni
la corruption, ni l’injustice, je me révolte le plus souvent
en nouantmagorgetandis quele flicsoufflerageusement

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dansma bouche.Aulieudu terriblePppip!tant redouté
desautomobilistes, onentend plutôtlepitoyablechuchotis
produitparlespetsétouffés quelâchentmesorificesen
colère: chiiiiiiiiii!chiiiiiiiiii!Unepétaradeaussi
lamentablequelepet d’un vieil âne agonisant. Pppip!
Ulcéré, Ngoulouré m’étrangle presque dans sa main en
hurlant: « Siffletdemerde !Ahidjo demerde !Biya de
merde !Mitterrand demerde !Cameroun demerde !
Afriquedemerde !Francedemerde !Françafriquede
merde !Viedemerde !Merde !»
Jesuisnéle30 octobre1982àBakassi,une
presqu’îleriche en poissoneten pétrole, convoitéeavec
acharnementpar leNigeriaet leCameroun.Les sages
dirigeantsdesdeuxpays ont d’ailleurs déjà offert de
dizainesdepauvresdiablespourconquérircesarpentsde
terre.Zut!Jecommenceà déconneretà pérorercomme
les humains sans inspirationquidiscourentpendantdes
heures pour ne rien dire. J’ai plutôt été fabriqué le 30
octobre1982àBakassi,jenesuispasné.Pppip!Putain
desifflet! Je ne suis pas sorti des cuisses sanglantes d’une
femme en vagissant aupointdetroubler la tranquillité
d’une maternité ; j’ai plutôt vu le jour…et la nuit, c’est ce
que je devrais dire, enfin. J’ai vu le jour et la nuit grâce
aux doigtsmagiquesducélèbreAyoloOdepanu,un
forgeron dequarante-deuxans, né àBakassi, d’un père
nigérian et d’une mère camerounaise. Le jour où il m’a
fabriqué, il m’a mis à la bouche et j’aiaussitôtémis unson
aigu:Pppip!!!Il a sautédejoie et amurmuré,soulagé,en
pidginenglish:«Hé…hé…hé…Wonderful!Thisonena
finewhistlethat refereePeutcha Laurent andTsogoAmos
golike...»commepourdire:« Voicienfinun vrai sifflet
sur lequel ne cracherontni l’arbitre de football Peutcha
Laurent, ni le flicTsogoAmos.»

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J’ai été fabriqué dans une famille de griots qui
possèdent un impressionnant répertoiredecontes, de
proverbes et de devinettes. C’est ce quelesBlancs
regroupent généralement sous l’appellationlittérature
orale, une expression bien péjorative qu’ils opposent à leur
belle littérature écrite. L’oralité pour nous et l’écriture
poureux;l’émotion pour nous, la raison poureux, pour
parlercommeun illustreacadémiciejoli pan :rtagedes
tâches. Pppip!Saperlipopette !Moi jenesuispas
d’accord avec tous ces savants du dimanche qui, dans le
but d’inférioriser cette littérature, disent qu’elle est reprise
de génération en génération, sans souci d’innovation. Il est
pourtantarrivéplusieursfois àAyolo d’inventer des
dizainesdecontes,enfonction descirconstances, dansle
butdecatéchiserlesenfantsdésobéissants.Ce forgeronest
un véritablepuitsdeproverbes,unréservoirde
connaissancesancestrales.Il nepeutpasprendrela parole
sans la ponctuer d’une note de sagesse. Les jours heureux
que j’ai passés chez lui m’ont permis de retenir certains de
cesproverbes. Parexemple:La goutte d’eau ne respecte
personne, même pas le chef ; lespiedsne peuventpas
toujours atteindre où atteignent les yeux;uneseule nuit
nefaitpaspourrir un éléphant ;celuiquidit:« Achète ce
cheval» ne t’aidera pas à le nourrir ;si tuveuxgarder un
secretcaché, confie-leauventquipasse,maispas à une
femme. Pppip!Diantre!C’est le seul proverbe que je
conteste; l’indiscrétion n’est pas ontologique à la femme,
nom d’un sifflet enrhumé!Il y a deshommesplusbavards
quedes perroquets d’Afrique. Le proverbe qui revient
touteslesfoisoùil laisse éclater sa colère estle
suivant:Celuiquichiesur lesentier finitparpiétiner ses
excréments.Il ledit quandunenfantdela concession
devientchapardeurouindocile. Pppip!

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Le forgeronestaussiun bon pèrede famille.Dès
quelebeaubébéquelui a offertYanleu,sonépouse,
explose en sanglots, il n’a pas besoin de hurler après
l’enfant ou d’alerter le monde entier à la manière de
certainsmâlesincapables qui viventlesmomentsde garde
d’un nouveau-nécommeunenfer.Ilsaitcequebercer un
enfantveutdire.Il nesecomportepascommetousles
hommes arrogants qui estiment que leur rôle est d’offrir,
sanscompter, desenfantsauxfemmes, dedicterdes
ordres, deparesseretde fairelatêteà longueurdejournée,
puisdedormircrânementaprèsavoirmangé etbuà
volonté.Desa voix aussi purequeduvin deraphia, le
forgeron chante,en languebatanga, la berceusesuivante, à
l’enfant éploré:

Bébé,jete berce,jete berce,jetesupplie
Commeunevieillesuppliesespetitsenfants.
Le crabe est dans l’argile,
Lacarpe dans le courantdela rivière.
J’ai dit à notre maman:
« Nevapasdurer,nevapasdurer,
Hâte-toiderevenir.»
Reste, bébé: c’est bien moiton père.
Reste, dors !
Reste, dors !
Dors !
Là-bas,sixheuresentièreset une demie,
Une demi-lune ne tarde jamais à s’éteindre.
Ina o o o o (oh,maman!) queferais-je demonchéri?
Oh !Le bébéauxcent millemères
Avec leur voix d’huile de karité!
Bébé,pourquoipleures-tu?
Menteurs,les fantômes(chezlesBatangas, lorsqu’un bébé

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Pleure, c’est que les fantômes lui disent que ses parents
sont morts).
Tesparents vivent !
Tu as retrouvéta mère, tes aïeules et leurs aïeules.
Reste, dors.
Enfant,pourquoipleures-tu?
Bébé,pourquoipleures-tu?
Reste,reste.
Dors !
Nom d’un sifflet somnambule! La dernière foisoù
j’ai écouté cette mélodie divine, j’ai ronflé comme un
siffletmaléduquéau point de pisser au lit sans m’en
rendrecompte. D’ailleurs,seulsleschantsdecoqs,
toujoursaussi matinaux, ont réussi à metirerdemon
profondsommeil. Pppip!
Six jours après ma fabrication, Ayolo m’a
négligemmentjetédans unsac plein desiffletsmoins
beauxquemoi, avec desgueulesdésarticuléesdeboxeurs
copieusementpassésàtabac.Ces siffletsémaciésont
passé leclair de leur temps à me jalouser et à m’assener
des coups de sifflet, comme si j’étais responsabledeleur
misèrephysique. Pppip!Drôlesdesiffletspleurnicheurs!
C’est un vrai drame que d’être beau dans un monde de
foutues créatures lugubres qui ne pensent qu’à prendre
votre place. Nom d’un sifflet envieux!Allez demanderà
Dieu pourquoi il m’a fait si mignon; je n’y suis pour rien,
moi.Cessez donc demejalouseretdebraquer surmoi vos
pitoyablesyeux métalliques. Pppip!Pppip!
Le forgeron a balancésa précieusechargesurle
dosetaprès uneheuredemarche environ, il nousasortis
du sacetnousaétalés sur une grandenapperougedressée
à mêmelesol poussiéreux, commeunexposantfierde
lui-mêmequi metenexerguelecharmedesa collection :
nousétionsaumarchédeBakassi.Àlagauchedu

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forgeron, unematronecrasseuse etacariâtrevendaitdu
poisson avarié couvert d’essaims de mouches gloutonnes
qui bourdonnaient sandes cesse et qu’elle essayait
chasser en vain d’un violent mouvement desmainsetdes
jambes: « You,go away!Isaygo away!Go away!»En
pidgin-english,systèmelinguistiqueà la modeici, cet
énoncéveutdire: «Allez-vous-en!Jedisbien,
allezvous-en!»Etcommelesmouches sontaussitêtues que
desmules, comme ellesnecomprennentpasleslangues
humaines, la vigoureuse vendeuse s’emportait et criaitau
point de m’irriter,Pppip!Sespoissonsétaient unevraie
misère. Il s’agissait de quinzetasde grossescarpesen
décomposition avancéequi dégageaient uneodeur
nauséabondeàréveiller unfoutumacchabéetapi dans son
sarcophage. Mêmedeschiensminablesetcrevésde faim
auraientboudéuntelfestin. Pppip!Ilfautavoir une
inspiration desMusesetposséder unénormeroc à la
place du cœur pour vendre un poison aussi redoutable à
ses semblables: ils sontinhumains, leshumains.Etdire
quelesménagères,excitéescommedesenfants qui
reçoivent pour la première fois la communion, s’abattaient
surcespoissonspourrisavecunenthousiasmedébordant.
Unepassion dévoranteà mecouperlesifflet. Pppip!Il
n’y avait jusque-là que des marchands venus d’Occident
pendant l’esclavage qui avaient réussi à égaler un tel
exploit surlescôtesafricaines.
Àla droite du forgeron, une adolescente d’environ
quatorzeans, maigrichonnedans sa jupedroitejaunâtre,
vendaitdesbeignetsde farinebon marché, harceléepar un
vieux con,quinquagénairedélinquantà la bedaine énorme
commeunecalebasse,qui baladaitfièrementdesmains
ridéesdans son juponeffiloché en murmurantd’une voix
mate: «Ibeg, comewe goformy house.Igo buy all
thatmakala, afer Igogiveyouplenty money.»Cequi

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veut dire en pidgin-english : «Je t’en prie, viens avec moi,
allons chez moi. J’achèterai tous ces beignets et je te
donnerai beaucoup d’argent.» Quelquesminutesaprès, la
petitevendeuse emballafurtivement sa marchandise etle
suivitcommeun canichequi précèdeson maîtreau
commandement d’unseul signedesdoigts. Unfeu
ravageurdévorant son ventre et la main droiteplaquée
contrela braguette entranseoù unequeuedéformée
s’allongeait infiniment enfaisant danser son pantalon, le
tristebarbon couraitpresquedanscemarchébruyant, de
peurdedéverserprécocement les lavesdesa cochonnerie
dans sa petiteculotte.Nom d’un sifflet éberlué!Pppip!Il
n’y a rien de plus abominable qu’un humain qui vole à
bassealtitude.
Plus loin,unhomme, musclécommedix
MohammedAli, manipulait habilementdeux cartes sur un
tabouret-escabeaudequatrepieds,la voix destentor
couvrant unebonnepartiedumarché:«Mesdames,
messieurs,regardez bien.Cartenoireperd, carterouge
gagnedix mille francs. Quia vu la carterouge ?Quiveut
gagner dix mille francs ?Quiveutêtreriche ?»En même
temps,unemultitudededoigts surexcitésclaquaienten
l’air et frémissaient d’impatience, tandis que des lèvres
nerveusesexprimaient leurempressement:«Moi
monsieur!Moimonsieur!Mesir!Mesir!»Lecolosse,
à la manière d’un prestidigitateur, présentait rapidement
lesdeux cartesaux nombreuxfuturs joueurs,les tournaitet
les retournait sur letabouret,invitait une femme étourdie
comme un boxeur assommé et l’appâtait artistiquement:
-Madame,Dieuestavec vouscematin,vous êtesl’Élue,
l’ange choisi pour siéger à sa droite.C’est lui qui
m’envoie vous montrer les preuves de son amour
indéfectible. Vousavezgagnédix mille francs.
Applaudissez pourmadame, applaudissez pourdix mille

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francs, applaudissez pour Dieu quiestavec vous. Vous
êtescontente ?
-Oh, oui!criait lafemmeaux manièresaffectées,émue
commeune enfant quireçoit sa premièrepoupéede
Noël.
- Tueschanceuse, ma belle.Avantdechoisirla carte,
montre-moi lecontenudeton porte-monnaie.
-Jenepossèdequecinqmille francs.Jelesaireçusde
mon mari cematin pourlerepasdelasemaine.
-Donne-les-moi, car tuaurasbientôt tesdix mille francs.
Tues riche, ma belle.Ah, la chanceuse !
Lafemmeobéissaitpromptementcommeune
machinetéléguidée etfixaitattentivementdesesyeux
mobileslesdeux cartes quele gladiateurmanipulait sans
répit. «La carte rouge c’est celle de gauche!» hurlaient
les uns. «Non,c’est celle de droite!» ajoutaientles
autres. «a aucIl n’yunecarterougesurcettetable, ce
monsieurest un magicien, vous le verrez tout à l’heure!»
lançait un hommenoueuxquiessayaitdese faire grand
dans cette foule immense qui l’étouffait impitoyablement.
Indécise, la joueusedecirconstanceadmirait, la bouche
bée etlesyeuxécarquillés, lesdeux cartes qui possédaient
la clédesonsuccès.Soudain,uwn «êêêh!» deregret
collectif fut repris en chœur par la foule et on entendit la
femme, plusétourdiequejamais, lancer, lesyeux àfleur
detête, la bouchebéante:
-J’ai perdu?
-Oui ma belle, tu n’as pas de chance, tu as perdu non
seulement dix mille francs, maisaussi lecontenudeton
porte-monnaie, grogna l’homme musclé.
La voixdela joueusedecirconstancese fitfrêle,
puismorose, commehappéepar une épouvantablebrume
matinale.Devenuesubitementconsciente,ellepoussaun
criépouvantable, pleura,supplia, décrivitla violence

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dévastatricedeson mari,narra l’enfer des jours
épouvantables qui l’attendait au foyer conjugal,maisle
colosseresta demarbre.
Lafouleriaitàse faire exploserla mâchoire. Un
vieillardédentélui promit, danscetteconfusion
inextricable, lasommedecinqmille francsaccompagnée
d’une tournée de bière dans un bistrotsielleacceptaitde
lui dévoiler, pendant une semaine, sans témoin, ce qu’elle
cachait sisoigneusementdans sarobeprincesse. Les rires
redoublèrent d’intensité et le vieillard renouvela
crânement son offre,soutenupar une foulehystérique.Et
comme la pauvre femme s’entêtait, le colossemenaçaitet
exhibait tout son paquet de muscles en promettant d’en
fairebonusagesielleneluifichaitpasla paixéternelle.
Apeurée, l’infortunée porta ailleurs son deuil, poursuivie
parlevieillardédentédécidémententêté,etlejeu
continua. Pppip!Queleshumains sontidiots!Comment
imaginer qu’un pauvre diable dépenaillé qui exhale un
parfum demisèrepuissesetransformer subitementen Père
Noël pour distribuer le bonheur qu’il recherche pourtant
inlassablementdepuis sa naissance ?Hi hi hi!Jemetords
derireà lafin. Pppip!Pppip!
Pendant quele forgeron admiraitlemouvement
des foules, un homme trapu s’est immobilisé en face de
moi, m’a pris dans ses mains en sueur et m’a admiré
longuementavantdedemandermon prix. Moi jene
voulais pas appartenir à cet homme minable, vu qu’il se
présentaitcommeunsimplearbitrede football,un
truqueurdejeu sportif,un hommedepeinequi passesa
vieà courirdansdes stades, conspuépardes spectateurs
toujoursaux abois.Heureusement, il atrouvémon prix
très élevé et s’est découragé. Pppip! J’ai jubilé pendant
quelesautres siffletsécumaientderage.

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Ayolo hurlait de colère de n’avoir rien vendu de la
journée quand un flic s’estarrêtédevant nous.Aprèsavoir
caresséma charmantebouche, il a crié,émerveillé: «La
vache !On peutenfin appelerçasifflet.Il intimideraitles
opposantslesplusirréductibleseteffraieraitleschauffeurs
detaxi lesplus récalcitrantsdeYaoundé. Tu serasà moi,
mon petit sifflet. »La bouche grandementouverte, les
yeux écarquillés et la langue pendante qu’il présentait
inconsciemment au vendeur montraient bien qu’il était
littéralementfoudroyéparmon charme.Pppip! Qu’est ce
qu’ils sont orgueilleux, leshumains!Il a osédirequeje
serai à lui, moi leplusbeau siffletdetousles temps,
fabriqué avec la plus précieuse ferraille qui soit. C’est
plutôt lui qui sera à moi, le pauvre. C’est lui qui aura
besoin demes services, à lafin.Pourquoi venirme
chercher s’il peut siffler, intimideret semerla panique
commele fontleplus souventmesfrères ?Leshommes
sont tousperpétuellementplongésdans unesituation
criarde de pénurie verbale qui n’engendre
qu’élucubrations quand ils ouvrent la bouche pour parler.
Autantmieuxsetaire, aulieuderaconterdesbalivernes.
Moi, quand je n’ai rien à dire, je me tais, nom d’un sifflet
muet.Pppip! La prochaine fois qu’il se trompera si
grossièrement, jenesifflerai pasdeuxfois, je frapperai
trèsfort.Paroledesifflet!
Le flic,un jeunehommesvelte d’environ
vingthuitans, portait ununiformemilitaireneuf ethaussait
fièrement, detempsentemps, lesdeux V défraichis qui
reposaient sur des pattes d’épaule effilochées. Son béret
noir mal incliné fermait presque l’œil gauche qui clignait
sans relâcheà la manièredesgyrophares.Aprèsavoirfait
le salut militaire à Ayolo, il se présenta d’une voix
martiale:

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- Gardien dela paixAthanaseNgoulouré,enserviceau
commissariatduvingtièmearrondissementdeYaoundé.
Combien coûtecebeau sifflet ?
-Ma namenaAyoloOdepanu.Mea distay naforya.
Thatwhistleyouwantbuy na onethousand, my brother.
Cequi voulaitdire: «je m’appelle Ayolo Odepanu. Je
visici.Monfrère, cesiffletcoûtemille francs. »Pppip!
Rassurez-vous, braveslecteurs, jenesuispas traducteur
professionnel, jetransposejuste,sansdictionnaire, le
discours du forgeron d’une langue «brute», pourparler
commelePèreBernard delaCathédraleSaint-Jean, à
unelangue«savante», le français.Hi hi hi!
-Quoi! C’estduvol ça! Mille francs pour s’offrir un
simplesifflet! C’est le prix de dix sifflets au moins, en
vérité.
-Policeman,Idon buy ironfor
thatwhistlenaforBetaréOya.Iswear,thiswhistlenafineone.Cequisignifie:
«Policier, laferrailledecesiffletaétéachetéeà
Betaré-Oya. Je vous l’assure, cesiffletestdela
meilleure qualité qu’on puisse trouver.»
-Bien, je te donne sept cents francs et on n’en parle plus.
-No,giveme eighthundred.Pourdire: «Non, donne-moi
huitcentsfrancs. »
AthanaseNgoulouré glissa lesdoigtsdansla poche
deson pantalon bouffant,ensortit quelquespiècesde
monnaie qu’il compta dans la paume de main avant de les
remettreauforgeron visiblementivredejoie.Pour queje
soiséternellementfidèleà mon nouveaumaître et queje
restetoujoursensuspensionsur sa poitrine,Ayolo me
passa dans l’oreille une longue ficelle de coton dont il
noualesboutsen chantant.Puis,ilfitcrânementpasser la
cordesur latêteduflicenlui serrantchaleureusement la
main, commesi son clientvenaitderecevoir laLégion

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d’Honneur après avoir posé un acte héroïquecomparable
auxexploitsdeSoundjata Keita.
Pppip!Ils sontinhumains, leshumains. Mevendre
commeunevulgairemarchandedeplaisir qui bradeson
corpsaux moinsoffrants!Mevendresi négligemment
commecertainschefsdetribusafricaines l’ont fait en
liquidantleursfrèresauxesclavagistesoccidentaux contre
des tord-boyaux! Nom d’un siffletébaubi, jedois rêver.
Pppip!Jemecroyaispourtantplusimportant quehuit
minablespiècesdecentfrancs,qui dansce foutupaysne
valent même pas un kilo de viande de bœuf.Que ne ferait
un humain pour de l’argent! En tout cas, moi je m’en
fous, vu quecetteaffairenemeconcernepasdu toutet
surtout que,enreposantcalmement surla poitrinede
Ngoulouré, je jouis d’une belle position qui me permet de
voir toutlemondehistoires que jeet d’entendre toutes les
vaisvous raconter.
Zut! Nom d’un sifflet tuberculeux!À parler ainsi
commeleshumains, je commence à m’essouffler. Je ne
parle plus, d’ailleurs, c’est moi qui décide du sort de toutes
ceslignesnoircies. Jemets unevirgulelà oùcelameplaît
et un point là où cela m’enchante. J’ajoute ou supprime le
mot quicharmemonsifflet,sans avoirdecompteà vous
rendre. Jesuismaîtredemonsifflet, maîtredemes lignes
d’écriture, maître de mes phrases, maître de mes
sifflements, demes sifflotementsetmêmemaîtredemon
histoire. Ilfautbienquejemereposepour supporter le
longvoyagedeBakassià Yaoundé.Alors,jemetais.
Pppip! Je ne parle plus jusqu’ànouvel avis. A bientôt,
toutes lesfêtesont une fin. Pppip!Point. Rideau!

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CHAPITRE II

Pppip !Coucoumerevoici!Ainsiquevousle
constatez, j’ai encore des yeux rouges. La faute auvoyage
infernal que j’ai effectuéaux côtésdeNgoulouré.Pour un
premiervoyagedansma drôledeviedeSiffletdeFlic, je
ne peux pas dire que j’ai été gâté. Eh oui ! J’ai effectué le
premiervoyagedema viedesiffletle3novembre1982, à
l’approche du crépuscule. Toutes les secousses, toutes les
douleurs endurées durant cet horrible périple m’ont
définitivement ôté le goût des voyages. On ne m’y prendra
plus, paroledesifflet! Sûr qu’on ne m’y prendraplus, je
vouslepromets, braveslecteurs.Pppip!Pppip!
L’autocar danslequel Ngoulouré et moi avons
prisplace était une guimbardepétaradantequiressemblait
étrangementàun cercueil centenaire.Mêmeunsifflet
étourdi auraitmûrement réfléchi avant de s’y jeter sans y
êtrecontraint.La carrosserierouillée etdésarticuléedece
tasde ferraille étaitimmobiliséesans succèspardes
ficellesgrossières dont les nœuds uséspendaient
lamentablementpar terre en participantà la musique
bruyantequi nousabasourdissait sans relâche.Ses roues,
effilochéesetnoyéesdeboue,suffoquaientpitoyablement
souslepoidsécrasantdenombreux paquets suspendus sur
leporte-bagages rouillé. Le pot d’échappement, qui avait
miraculeusement réussi à conquérir sa liberté,faisait
entendresesmugissements surla bouedela chaussée,
pendant que le tuyau noirâtre parfumait l’atmosphère de
son odeurâcre.Dans un carconçupourdix-huitpassagers,
onretrouvait trente-cinqdamnésensueur, detousles
sexesetdetouslesâges.Pppip!Eh!Biensûr, jeneme
comptepas, jene faispaspartiedecespauvresdiables
d’humainspressés,empilés, appuyéset superposés
maladroitementles uns surlesautrescommedes rangées

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