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Jusqu'à l'excès

De
207 pages

A partir d'une inscription aperçue au bord de la route, l'auteur de cet ouvrage imagine la relation naissante d'Isabelle et de Jérôme.

Publié par :
Ajouté le : 01 mai 2007
Lecture(s) : 245
EAN13 : 9782296942486
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Vivre. Travailler, consentir à soi-même. Catherine Pozzi,Journal, 1920. Si maintenant on appelle Énergie ce qui advient dans la relation pathétique à l’être en tant que son effectuation phénoménologique, en tant que l’épreuve irrépressible de ce qui s’accroît de soi et se charge de soi jusqu’à l’excès, on voit bien alors que toute culture est la libération d’une énergie, les formes de cette culture sont les modes concrets de cette libération. Michel Henry,La Barbarie. La récompense est pour celui qui sait dompter le temps. Claude Vigée,La Lutte avec l’ange. Dans l’existence, tous les moments doivent être posés à la fois. Sören Kierkegaard,Post-scriptum aux miettes philosophiques.
Septembre 04  Je fus frappée, quand je montai dans l’autobus ce matin à la Gare de l’Est, de m’apercevoir que le conducteur, assis au volant en attendant de repartir… … On les trouve souvent assis là, les conducteurs, quand on arrive. Parfois, ils discutent avec un copain, ou bien ils mangent leur sandwich (qu’ils achètent en face, chez Schmid, charcuterie d’Alsace, des connaisseurs…). Quelquefois aussi, ils téléphonent, comme tout le monde. Il n’y a même plus besoin d’appareil maintenant ; il suffit de parler en l’air, un fil autour du cou ; il suffit de parler tout seul pour s’adresser à quelqu’un. Je relève la tête, souvent, comme cela, dans la rue, en entendant tous ces gens, le menton dans les épaules, enfoncés jusqu’au cou dans leur vie privée, la rue comme simple décor… l’air pas même ne les effleure, car le film est tourné en studio et l’image qui autour d’eux se déroule, n’a pas la moindre importance. C’est ce qui se dit qui compte. - Oui, alors d’accord, demain matin à dix heures ! C’est parfait. Pas de problèmes ! Bises ! A ce soir ! « Nostre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos. » Montaigne, « De l’expérience »,Essais III. 1595.
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 Ou bien, ils lisent le journal, et pas n’importe quel journal, d’ailleurs,L’Équipeplus souvent, tant est fort le désir de s’intégrer au le sein d’une communauté. Tout le monde dans sa vie a fait un petit brin de sport, un jour ou l’autre. Certains parfois vont jusqu’à l’exploit.  Et voilà bien pourquoi je fus, ce matin, frappée quand je montai dans l’autobus à la Gare de l’Est, car le conducteur, assis là tranquillement et vêtu de la traditionnelle chemisette verte (depuis, la couleur a changé, d’ailleurs), ne lisait pasL’Équipe et pas même un journal, mais un livre. Un vrai livre, oui. Des pages blanches, couvertes de caractères, une couverture glacée, jaune pâle, si je me souviens bien. « Oui, c’était bien un livre ; il y avait plusieurs pages, » comme je l’ai entendu dire une fois dans la rue. Je fus surprise, non pas parce qu’il serait mieux de lire un livre qu’un autre genre d’imprimé, mais parce que c’est rare. Il est rare de voir les gens lire. Même dans le train : mots croisés, mots fléchés, magazines de télévision ou autres, baladeurs, téléphones portables (voir plus haut), pas seulement pour converser, pour s’amuser aussi. Et cela fait un drôle de petit bruit, désagréable pour les rares lecteurs, étudiants pour la plupart. Eux, ils ont encore beaucoup à apprendre.  Il était jeune d’ailleurs, ce conducteur. Cheveux vaporeux, blond roux, pas très longs, mais pas non plus le crâne rasé, comme c’est la mode actuellement, camp de concentration ou paras d’Alger, à vous faire frissonner. Toutes ces frayeurs de jadis.  Tous ces reflets du monde que nous portons en nous, comme si chaque individu était lui-même la caverne où se déposaient les échos du grand Tout, jusque dans les cauchemars au fond des nuits, au cœur de l’intimité… « … il y a une intériorité qui est incommensurable à l’extériorité. » Sören Kierkegaard,Crainte et tremblement. 1843. Traduction de Charles Le Blanc, 2000.  L’intériorité qui résiste dans le désarroi de tous ces reflets, intimité pudique qui ne peut dans la rue se hurler, pas même sur la page, parce que le monde est là, lieu du passage et sa source. Nous allons bientôt démarrer. Je ne me souviens plus du titre du livre que ce jeune conducteur aux cheveux blonds et vaporeux lisait. Je crois même que je
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n’ai pu l’apercevoir, le titre. De toute façon, il refermera le livre pour se mettre en mouvement. Nous n’y perdrons rien ; le monde est un théâtre. Quelquefois, d’ailleurs, je prends aussi le métro…
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THÉÂTRE  Le métro est une scène dont on ne sait jamais ce qu’elle nous réserve, quel genre de musique, quel instrument, neuf ou délabré, juste ou faux. L’autre jour, dans la rame inverse, j’ai vu un gitan, roumain sans doute, muni d’un vieil accordéon rafistolé, jouer durock and roll, répertoire de Chuck Berry. J’ai entendu une fois dans le R.E.R. un gars de la soixantaine à peu près annoncer ses malheurs en rappant sur une musique enregistrée et poursuivre son numéro par une histoire drôle de Raymond Devos alors que j’étais plongée dans la lecture duProcès de Kafka.  Parfois, toute l’infortune du monde s’accumule en quelques minutes, de la Gare de l’Est à Censier-Daubenton. Ce jour-là, vers midi, une jeune femme entre dans le compartiment, faisant rouler derrière elle son diable à décibels. Avant de mettre en marche la musique, elle passe aux aveux : « Excusez-moi de vous déranger. » On a parfois sommeil le matin.  L’accompagnement musical est sonore. Cette femme a une belle voix tout de même, l’air de s’ennuyer, de beaux cheveux, longs et soyeux. Elle est bien mise, avec soin. Elle chante toujours la même chanson, « Tsigane ».  Je lui donne la pièce tant elle a l’air las. Je dois avouer que je me projette sur son épuisement, comme si je pouvais comprendre. Il s’agit d’un autre monde, d’autres valeurs, d’une autre vie… Sommes-nous donc tous à ce point séparés ?
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