//img.uscri.be/pth/76fd7f882aef2a35e55a0dfca4b3e2ef52e854b2
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

L'agonie du Condor

De
310 pages
Jane a vécu vingt ans en Equateur, entre l'Amazonie et la Cordillère (Quito). Cette autobiographie romancée est imprégnée de sa rencontre avec le peuple shuar, un peuple indigène violemment confronté à l'exploitation, au pillage des ressources naturelles par des sociétés étrangères et leurs relais locaux.
Voir plus Voir moins

L'AGONIE DU CONDOR

L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@

ISBN: 978-2-296-02758-9 EAN : 9782296027589

MEG VINCI

L'AGONIE DU CONDOR

L'HARMATTAN

] e dédie ce livre à Christian Bulleux, qui a lutté toute une vie pour la protection de l'Amazonie et de ses habitants. A mon fils qui fut une des raisons de mes combats. A toutes les femmes qui luttent contre un système qui les écrase. ] e tiens à remercier tout particulièrement: qu'il m'a donnée sans tout au long de ce livre Werner Schmitt pour l'aide précieuse ces cinq dernières années.

Pierrette Ferary pour ses encouragements n'aurait peut-être jamais vu le jour. Toutes les photographies

lesquels Bulleux.

de ce livre sont de Christian

On avait tot(jours !JUles petits sefaire tondre et les pttiJsants J'emparer de la laine.

Marguerite Yourcenar

INTRODUCTION
Ce livre est celui d'une femme. L'ouvrage aurait pu être tout simplement un journal quotidien écrit au fù des jours, que forment les ans, et pourquoi pas un écrit pour plaire, s'attirer les feux des médias, comme tant d'autres, pour se faire connaître d'un public avide ou lassé de la vie des autres dont on les arrose profusément chaque jour. D'une expérience qu'elle pourrait croire exemplaire dans le rejet de la monotonie du mariage et du journalier. Mais Jane, l'héroïne, le personnage actif du vécu a tout choisi de son existence. Certes, la voie difficile, semée d'embûches, de tromperies, de douleurs, mais aussi de joie, de bonheur et d'amour. Née d'une famille italienne, étudiante en France, issue d'une jeunesse héritière des réformes des années 70, elle a choisi de croquer la vie à pleines dents. Dans une vie d'aventure autour du monde, pour finalement s'arrêter et faire son nid tels les migrateurs dans ce petit pays niché au creux des Andes, là même où se séparent les deux hémisphères. Elle fait le choix de l'homme avec qui elle partagera de longues années de sa vie, l'amour pour cet homme fut bien réel et sincère. Le choix de sa demeure, les Colibris à Tana, bâti de ses mains et de celle de Don Arthur ainsi que de l'ingéniosité sylvestre de Alfonso. Jane aura souhaité Nils, elle l'imaginera et les Dieux de la nature lui donneront satisfaction. Nils naîtra tel qu'elle l'avait rêvé lorsqu'il se développait dans son ventre comme toute femme, heureuse de donner la vie. Le choix de ce petit pays, terre des ancêtres américains, qu'elle aimera profondément et qu'elle aime toujours aujourd'hui et dont elle accompagnera l'écroulement en cette fin du .20'{ème siècle. Un destin aussi, de la facilité à l'effondrement le plus total, sous les harcèlements répétés des puissants monopoles nord-américains, dont les bottes globalistes écrasent avec mépris toute culture indigène. Elle ira en 9

Amazonie, elle elle les peuples pour le lecteur "gens du bien", ordre nouveau abondance.

vivra l'Amazonie, elle verra mourir l'Amazonie et avec libres de la mémoire vive. Ainsi, son récit se transforme, en une fertile information, dévoilant la face cachée des des criminels aux cols blancs qui prétendent forger un dans un monde où seuls leurs intérêts seront servis en

C'est en effet une féroce plaidoirie contre une société de pillage et d'enrichissement des maîtres de la planète terre qui se reproduit d'ailleurs dans d'autres contrées de la planète en ce début du troisième millénaire que nous offre Jane. Un jour, pendant l'état d'urgence en Equateur, qui muselle les mécontentements populaires de 1999, Jane ira comme de coutume chercher Nils au collège. Avec stupeur, elle verra les blindés équatoriens boucler le secteur où se situe l'établissement scolaire. Dans la cour de l'école les enfants sont tétanisés, agrippés les uns aux autres, le petit Nils au milieu d'eux. Au même moment, le représentant du F.M.!. impose au président Mahuad le quota du remboursement de la dette extérieure, entraînant ainsi le pays dans le chaos. Alors Jane se met à courir, elle crie, assez! ça suffit! basta * des menaces, basta des chantages, assez de mépris et du cynisme des "poderosos*" du Nord, qui dans l'ombre tirent les ficelles des marionnettes et prennent bien soin de ne pas trop informer à l'extérieur. Surtout ne pas trop ébruiter, pour ne pas affoler les marchés et les investisseurs, qui fuient déjà en galopant. Voilà le souci majeur des représentants diplomatiques. En Equateur, dans le fond, susurre-t-on dans les couloirs, les soulèvements des indiens sont comme les soubresauts du volcan Pichincha, toujours avortés. Nulle nécessité à Jane de s'identifier à tel ou tel personnage pour se faire entendre, nulle nécessité également d'aller dans le lit d'un indien pour connaître les indiens et en tracer des lignes eXpérimentales, ou de conter une illusoire initiation chamaniste. Jane aime ce pays autant qu'une native, comme elle aime passionnément la forêt, sans pour autant, au début, en connaître les impératifs écologiques et sociaux. Elle s'est installée en Equateur, au creux d'une vie élémentaire, orientée vers sa famille et les autres, s'affIrmant d'une personnalité passionnante à découvrir et c'est justement pour cela que ceux dit du "bas", de ce petit pays du bout du monde, viendront à elle et que sa vie en sera

* Les mots espagnols et indiens suivis d'un astérisque figurent dans un lexique à la fin du livre.

10

bouleversée, prêtant concours aux opprimés pour une lutte qu'elle croit juste en faveur des opprimés. C'est à bout de force qu'elle a écrit ce livre, saturée d'entendre les rapports volontairement erronés de certains médias. Les perpétuelles contradictions perverses, qui font la Une de nos journaux parlés ou écrits d'aujourd'hui. Elle souhaite seulement rectifier le tir, crier bien haut son indignation. Ce livre pourrait être le livre de tous, de nous tous, gens de l'ombre, qui chaque matin, au réveil posons le pied sur ce qui nous aide à vivre et nous est le plus cher: LA TERRE. Est-il nécessaire d'ajouter pour le lecteur que ce récit, d'un caractère autobiographique est bien réel, les personnages également, mais, pour la sécurité de tous, elle en changera les patronymes, ainsi que la réflexion l'obligera à ne pas mentionner certains événements, pourtant majeurs. Enfin, si quelquefois le récit donne à rêver, particulièrement dans l'exotique description qu'elle donne de la vie des indiens Jivaros et de Don Arthur dans la forêt amazonienne, c'est finalement le témoignage de l'agonie d'un peuple, menacé par l'ablation d'une partie du poumon géant qu'est l'Amazonie, d'un peuple qui s'est senti trahi par ses dirigeants, qui s'est vu spolier ses maigres ressources par une bande de voyous politiciens et financiers, dans l'indifférence générale. Voici donc l'histoire d'une femme qui, un jour accompagnée de Don Arthur, là où elle étreignait avidement la découverte du pays, s'est approchée du sommet du volcan Antisana, dans la Cordillère des Andes d'Equateur, elle aperçut le grand condor, celui qui orne le drapeau équatorien, elle observait son vol majestueux, puis il disparut dans l'ombre des crevasses millénaires. Un jour elle s'approcha plus près de l'oiseau impérial, elle frissonna en croyant entendre un long cri, un cri qui se perdait dans l'obscurité, peut-être un cri d'agonie. L'AGONIE DU CONDOR.

11

Maria-Carmen et les Colibris

Maria-Carmen ferma la porte faite de planches ramassées dans une décharge de démolition et munie d'un petit cadenas acheté à l'étalage, au coin de la rue Milagro, elle glissa la clef entre ses seins et partit à la recherche de travail. Comme chaque jour, tôt le matin, avant même que le soleil glisse ses premiers rayons entre les eucalyptus, elle longeait les belles villas résidentielles et proposait ses services: laver le linge, repasser, nettoyer les sols. Souvent, surtout les lundis matin, les donaJ * lui donnaient deux gros savons bleus et elle se mettait à frotter draps, nappes, chaussettes ou tout autre vêtement. Elle était payée à la douzaine, les paires de chaussettes comptaient pour une pièce. Les riches propriétaires possédaient des machines à laver mais, préférant le lavage à la main, ils employaient tous une lat}anderia *. Maria-Carmen, comme toutes les femmes métisses à dominante indienne, ne mesurait pas plus d'un mètre cinquante. Ses hanches larges avaient porté deux f1ls. Juan Andres, né de père inconnu, mourut à l'âge de quatre ans. Un bus fou l'avait renversé et avait poursuivi sa route sans s'inquiéter de l'état de l'enfant. Maria-Carmen avait dans son affolement, porté le petit corps inerte chez un dentiste. Dans ce pays des tropiques, la plaque "Doctor" désigne aussi bien le cabinet d'un médecin que celui d'un dentiste. Hurlant de douleur, il ne lui était plus resté qu'à porter le petit fardeau dans sa cabane au sol de terre battue et au toit de tôles. Elle avait lavé le corps avant de l'installer sur son lit. Elle avait mis des bougies autour de Juan Andres et sur le sol. Des voisins et des voisines s'étaient rassemblés autour de la cabane pour prier. Les pauvres parmi les pauvres avaient mis de l'argent dans une corbeille en écorce d'arbre pour l'enterrement de l'enfant. Des femmes, portant des pancartes, avaient sillonné les rues de la ville pour récolter des dons. Maria-Carmen ne pensait pas, ne pleurait pas, elle n'était plus qu'une immense douleur. 13

Lorsqu'elle eut trente-sept ans, un homme la viola, un enfant naquit de ce viol, elle le nomma Segundo. Segundo ressemblait à un petit animal, il ne parlait pas, poussait des cris, ses membres tremblaient. Pour Maria-Carmen, il ne pouvait en être autrement, le bon Dieu et la Sainte Vierge en avaient décidé ainsi. Lorsqu'elle partait, le matin, le soleil apparaissait à l'horizon. Elle cadenassait la porte et Segundo restait seul, attaché à une grosse pierre, il passait sa journée à dormir et à jouer avec Mimi, une chienne des rues, couleur café. Mimi et Segundo mangeaient et buvaient dans la même gamelle de plastique bleu. Chaque jour, MariaCarmen devait gagner de quoi acheter une demi-livre de riz ou "una mano de platanos *" lorsqu'elle gagnait un peu plus, elle achetait une boîte de thon qu'elle partageait avec Segundo, Mimi léchait la boîte vide. La bête avait la maigreur des chiens affamés, elle rentra un jour, le ventre plein, elle mit bas six chiots. Segundo aimait jouer avec les chiots. Une nuit de violent orage, il en prit un dans son lit, au matin l'animal était mort, écrasé sous le poids du corps de l'enfant. Au réveil, Segundo dont les mains étaient plus grosses que la norme, le frappa pour essayer de le ranimer, mais en vain. Maria-Carmen le mit dans un sac en plastique et le jeta dans une décharge. Elle distribua les autres chiots aux voisins. Maria-Carmen passait ses temps libres devant son poste de télévision noir et blanc mais chaque dimanche, à dix heures, elle habillait Segundo et tous deux allaient à la messe. Depuis des années, elle portait le même costume bleu marine à boutons dorés. Elle parlait peu, les gamins se moquaient de Segundo sur leur passage. Elle recevait les sarcasmes avec un sourire amer, elle ne pouvait pas changer la nature humaine. Un dimanche, au retour de la messe du père Albatros, elle trouva une équipe de télévision devant chez elle. Des voisins l'avaient dénoncée, ils avaient raconté comment Segundo passait ses journées attaché à cette énorme pierre, à l'aide d'une corde. Maria-Carmen expliqua, avec quelques larmes, l'impossibilité de laisser son fùs sans surveillance, de peur qu'il ne se cogne ou se fasse mal. Le jour même, au journal du soir, les journalistes lancèrent un appel pour que Segundo fût placé dans un centre hospitalier. Quelques semaines plus tard, une camionnette de la Croix Rouge vint chercher l'enfant, on fit signer des papiers à MariaCarmen et Segundo partit. Au début, elle lui rendit souvent visite, puis elle espaça ses visites sachant son flis dans de meilleures conditions, làbas, que seul dans la cabane au toit de tôle et au sol en terre battue. Un matin, au lever du soleil, une autre camionnette s'arrêta devant la cabane, deux hommes en sortirent et chargèrent un matelas, le poste de télévision, deux chaises, une table aux pieds branlants et du linge. La 14

camionnette traversa la capitale et se dirigea vers la vallée d'où le Cotopaxi repoussait le ciel de ses neiges éternelles. Maria-Carmen, assise à l'arrière, emmitouflée dans un châle indien aux couleurs vives, se protégeait du vent et du froid. Elle regardait déf1ler les bosquets de sapins, les eucalyptus à l'odeur forte mais agréable et les cactus sauvages avec leur grande tige centrale terminée par un bouquet de fleurs blanches. La camionnette entra dans un secteur résidentiel et s'arrêta au numéro 17, Maria-Carmen descendit et frappa à l'aide du heurtoir en forme de tête de lion. Il était magnifique. Un instant après, une jeune femme, une étrangère, lui ouvrit la porte avec un sourire, elle indiqua aux hommes qu'ils pouvaient déposer les meubles dans la petite maison en contrebas, dans le jardin. Une maison sans prétention mais construite en pierre et couverte de tuiles, entourée de fleurs et d'arbres. C'est là que MariaCarmen allait vivre, heureuse, de nombreuses années. - Voilà Maria-Carmen, la jeune femme. installe-toi puis viens me voir au pavillon, dit

Avant que les deux hommes ne partent, la jeune femme les paya pour leurs frais d'essence et le déménagement et leur offrit un jus de fruit. Maria-Carmen s'était allongée sur le matelas et fixait le plafond, son regard se baissa, elle remarqua de jolis rideaux, fraîchement installés, où volaient des toucans. Un sourire effleura son visage, elle se mit à prier la Sainte Vierge pour la remercier d'avoir mis sur son chemin cette étrangère qu'elle devait appeler mzora * Jane et non Dona * Jane, comme cela se pratiquait chez les riches propriétaires d'haciendas. La senora était plutôt jolie, brune aux yeux sombres, mince et de taille moyenne. Elle parlait l'espagnol avec un accent, elle s'habillait de vêtements larges, sa voix était rauque mais agréable à entendre. Maria-Carmen se leva et remarqua une bouteille de gaz et une petite cuisinière. Derrière la porte un réfrigérateur. La pièce principale était meublée d'une table et de quatre chaises. Elle alla se coiffer dans la salle d'eau, écrasa une araignée sur la glace, ajusta ses vêtements et traversa le jardin. La porte du pavillon était ouverte, elle frappa. - Entre, entre. Elle fit deux pas dans l'entrée et attendit, en fan t. - Je te présente senora Jane apparut avec un

mon f1ls Nils, il a trois ans.

15

Nils s'approcha d'elle, elle lui caressa les cheveux. Nils avait les cheveux blonds et les yeux bleus de son père et les cils noirs de sa mère. Il était vif et riait tout le temps. Il sortit et alla jouer avec les oiseaux du jardin et surtout avec les araignées, d'étranges araignées qui tissaient leurs toiles entre les cactus. Le jeu consistait à toucher le corps de l'araignée à l'aide d'un bâtonnet et à s'enfuir dès que celui-ci se mouvait. Jane expliqua à Maria-Carmen le travail qu'elle devrait effectuer dans la maison. Elle donna une précision importante: il ne faudrait jamais donner d'eau du robinet à Nils, les jus de fruits devraient être faits exclusivement avec de l'eau fùtrée. Elle lui expliqua où se trouvaient les outils de travail et ajouta qu'avec le temps elle connaîtrait la maison. Maria-Carmen avait bien entendu: «avec le temps », la senora pensait donc la garder longtemps. Elle n'aurait plus à sillonner les zones résidentielles à la recherche d'un travail quotidien, elle n'aurait plus à compter le nombre de bananes à cuire, ici elle toucherait un salaire, elle serait nourrie et logée. Elle pensa même qu'elle pourrait manger du poulet et en porter un morceau à Segundo.
-

Si tu veux bien, tu commenceras demain. Va mettre tes affaires en Bien senora Jane.

ordre et te reposer.
-

Elle partit sans bruit, si bien que lorsque Jane regarda par la fenêtre, Maria-Carmen avait déjà parcouru la moitié du jardin. Nils l'avait suivie, il était entré dans la petite maison.
-

Hep, hep! cria Maria-Carmen,
de la statuette

attrapant la main de l'enfant qui

s'était emparée
-

en cristal de la Sainte Vierge. enfant, même âgé de trois ans, ne

Qui est-ce ?

Maria-Carmen fut surprise qu'un connaisse pas la Vierge Marie.
-

C'est notre mère à tous. Ah! fit l'enfant avec une moue de la bouche, je vais VOlt ma
Il se sauva.

maman.

Alfonso, le jardinier portait le même pantalon depuis de nombreuses années. Il paraissait vieux mais il n'avait que cinquante ans, sa femme, morte en couches, lui avait laissé quatre enfants, tous grands, mais aucun ne s'occupait de leur père. Maria-Carmen devrait lui porter chacun de ses repas. Il vivait dans un petit appartement collé à la petite maison, près du débarras à outils. Il passait son temps à entretenir et à tailler les

16

citronniers, les mandariniers, senora Jane avait plantés.

les avocatiers

et bien d'autres

arbres que la

La senora Jane possédait une énergie hors du commun. Vive, rieuse, sûre d'elle, elle menait ses gens d'une main ferme. Chaque samedi, elle partait, tôt le matin, vers six heures, à la levée des brumes, au marché de Conocoto. Elle ressentait du plaisir à prendre son café seule. Elle mettait deux grands paniers d'osier que les Indiens de la Sierra lui avaient offerts dans la petite jeep Ford vieille de dix ans. Sur sa jeep, pas un point de rouille, à la saison des pluies tropicales, Jane la couvrait de sa bâche kaki, elle en prenait le plus grand soin, elle avait appris très tôt que chaque chose était le fruit du travail humain. Son mari, Don Arthur et elle avaient beaucoup travaillé pour s'offrir un parc de jeeps et développer les groupes en Amazonie, il fallait donner le meilleur aux Occidentaux. Elle revenait du marché ses paniers pleins d'ananas, de figues, de melons, de
nara/!Jï!!as

*, de pamplemousses,

de p!atanoJ * et de légumes divers. Elle

achetait aussi des roses en grande quantité, l'Equateur produisait des fleurs, essentiellement des roses et des œillets. Elle prenait des bouquets rouges, jaunes ou blancs suivant son humeur. Le rituel du samedi consistait à laver les vases et à y arranger de nouveaux bouquets. MariaCarmen assistait Jane dans ce cérémonial. Chaque pièce était fleurie, y compris le bureau de Don Arthur où personne n'était autorisé à pénétrer, elle créait, rien que pour lui, un bouquet particulier composé de myosotis sauvages ou de marguerites blanches, les fleurs préférées du maître des lieux. Chaque f111de semaine, Nils avait droit aux crevettes à l'achiote *, graines rouges en provenance d'Amazonie, dont les Indiens Colorados se servent pour teindre leurs cheveux. Avant la naissance de leur flls, Don Arthur passait la majeure partie de son temps en Amazonie, Jane l'accompagnait au plus profond de la sylve amazonienne. Don Arthur et Jane s'aimaient d'une passion hors du commun. Ils s'étaient connus au Sri Lanka, Don Arthur marié divorça et épousa Jane. Si leur vie fut un tourbillon d'amour à travers le monde, ils s'arrêtèrent quand même quelques années dans la forêt de Bornéo puis en forêt amazonienne, là où vivent les fameux Indiens Jivaros, là où les cascades sacrées ressuscitent les esprits. Don Arthur ne respirait, ne vivait qu'en Amazonie. Vingt années chez les Indiens Jivaros lui avaient valu des titres de noblesse parmi le peuple le plus redouté de toute l'Amazonie. Il f111itpar passer plus de temps hors de la maison que dans le lit de Jane. Mais elle avait beaucoup à faire, elle s'occupait du jardin, de la maison, des gens, des écritures, de la promotion de la forêt auprès des

17

occidentaux. Il fallait faire venir les Occidentaux, Don Arthur vie en leur faisant découvrir ce merveilleux patrimoine.

gagnait sa

La maison vivait à l'heure du soleil, la journée commençait à son lever et se terminait tôt. A vingt-deux heures, tout le monde dormait après avoir pris une soupe de légumes ou de quinua *. Maria-Carmen avait le secret des soupes équatoriennes, la préférée de Jane était la soupe aux herbes des montagnes mélangées à un peu de yuca *. La journée de Maria-Carmen s'achevait en dressant la table du petit déjeuner. Ce repas représentait un moment important de la vie de chacun, il préparait à une longue journée de travail. Jane s'installait toujours face au Cotopaxi, lorsque sa cime enneigée écrasait le ciel du matin, elle savait qu'il ne pleuvrait pas de la journée. Certains jours, les pluies torrentielles inondaient les allées de Tana, les routes, et se déversaient dans les quebradas *. Toute la Cordière des Andes était balafrée, ce spectacle donnait une impression de puissance, Jane en avait le vertige. La senora Jane était à l'image de ces paysages, elle pouvait donner le vertige par l'énergie et la capacité de travail contenues dans un corps si menu. Sa façon de toujours faire face, de prendre des décisions, de dépasser l'impossible, était fascinante. Toute sa vie fut hors du commun, toutes ses expériences furent en non-conformité. Elle avait commencé par épouser Don Arthur, sans l'accord de sa famille, elle l'aimait, donc sa vie devait se dérouler avec lui, peu lui importaient les considérations de ses parents italiens, elle était partie le rejoindre, au Sri Lanka, un 29 septembre, ce jour devint un jour sacré qu'ils ne manquaient jamais de fêter. A vingt ans, elle n'imaginait pas qu'elle deviendrait une battante, une lutteuse. Aux Colibris, elle avait planté tous les arbres sous la pluie battante, ses bottes en caoutchouc noir en témoignaient par leur usure. Lorsqu'elle avait, de ses mains, installé les allées de pierres, Nils l'avait suivie comme un poussin suit sa mère poule. Il avait ri sous la pluie, dansé dans les flaques d'eau et tapé sur le gros tambour indien appelé ttmtui *. Jane n'avait rien d'une beauté classique, Don Arthur était un chêne, un roc, elle, paraissait fragile au premier regard mais le son de sa voix vous détrompait tout de suite, elle était décidée à vivre sa vie, coûte que coûte, comme elle le voulait. Nils avait besoin d'une personne pour le surveiller, il était à l'âge où il touchait à tout, ouvrait la porte pour sortir de la maison et Jane ne pouvait être sans cesse derrière lui. Même si elle voulait, comme toutes les mamans du monde, continuer à lui raconter, chaque soir, une histoire, 18

à jouer aux chatouilles ou encore à lui donner l'éternel biberon de lait au chocolat (qu'il consentira à abandonner à huit ans), Jane décida de contacter une nourrice, une nÙzera*. Nils avait décidé qu'il fallait qu'elle fût jeune et jolie. Elena se présenta, elle venait d'Esmeralda, de la côte équatorienne, elle n'avait que l'expérience de ses seize frères et sœurs. Le couple Nils-Elena fut parfait. Elena était restée enfant, elle aimait jouer, chanter avec Nils, lui enseigner l'espagnol. L'enfant ne mangeait que si Elena le servait. La grande fierté d'Elena était de le prendre dans ses bras. Elle avait la peau sombre et les yeux noirs, Nils avait la peau blanche et les yeux bleus. Il représentait la force, l'innocence, la pureté et la domination. C'est, tristement, ce que les Espagnols, après cinq cents ans de colonisation, leur avaient laissé.

19

L'attaque des chiens

Senora Jane savait qu'Elena racontait aux gens que Nils était son fùs, cela la faisait sourire. Elle rappelait sans cesse à Elena de surveiller Nils, qu'il ne passe pas entre les barreaux de la balustrade du fond du jardin, il pouvait se sauver. A chaque retour de Don Arthur, elle essayait de le convaincre de détruire les balustrades et de construire un mur. Il repoussait sans cesse ce travail, le remettait à son prochain retour, lorsqu'il resterait un peu plus longtemps aux Colibris. Un voisin, du nom de Cornejo, avait trois bergers allemands dressés "à tuer de l'Indien". Un jour, Jane trouva deux de ses chiens dans son jardin. Elle contacta les propriétaires et les somma de garder leurs trois monstres à l'intérieur de leur maison. Un matin, Don Arthur partit avec Guillermo, un guide amazonien, dans la ville de Quito. Maria-Carmen se trouva sans huile pour la cuisson du repas, senora Jane envoya Elena à la tienda * située à environ trois cents mètres des Colibris.
-

Senora Jane, s'il vous plaît, supplia Elena, puis-je prendre

l'enfant

Nils?
-

Non Elena. Oh ! juste cette fois, je ferai vite, je le prendrai dans mes bras.

-

Elena prit l'enfant et partit. Soudain, Jane entendit des cris, des hurlements, des pleurs. Elle sortit et vit les trois bergers allemands attaquer Elena qui levait Nils le plus haut possible à la force de ses bras. Nils hurlait, un chien tenait Elena à la gorge. Jane ramassa un bâton, juste devant la porte, courut le plus vite possible et frappa de toutes ses forces le chien qui terrorisait Elena. Les deux autres chiens rentrèrent chez eux. Jane prit son fùs, il y avait du sang partout, elle chercha les

21

blessures. Maria-Carmen mit de l'eau chaude dans un grand récipient émail et lava Nils qui hurlait.

en

- Mon Dieu, dit Jane, le chien lui a planté les crocs dans la main, la chaire est arrachée, vite, allons à l'hôpital.
-

Non, non, je ne veux pas aller à l'hôpital maman.
son f1ls. petit prince.

Jane embrassa

- Juste pour te mettre un pansement, Don Arthur et Guillermo arrivèrent.
-

Que s'est-il passé?

Don Arthur s'approcha de son fùs et l'embrassa. Jane raconta, très vite, les trois chiens... Elena avait des marques au cou mais elle ne saignait pas.
-

Je pars à l'hôpital, je ne sais pas si les chiens sont vaccinés contre la

rage. Don Arthur et Guillermo allèrent au râtelier des fusils de chasse, ils décrochèrent deux fusils de calibre 12, deux coups chacun, ils sortirent d'un pas rapide et décidé vers la maison des Corne jas. Ils sonnèrent, aucune réponse. La grande porte de fer resta fermée. Ils sonnèrent à nouveau et les trois monstres collèrent leurs truffes au bas de la porte ajourée, aboyant férocement et montrant les crocs. Don Arthur se baissa et tua net les trois chiens à travers la porte. Il rentra furieux aux Colibris, mit l'enfant et Elena dans la grande jeep Toyota et demanda à Guillermo d'attendre son retour de l'hôpital. Aux urgences, contre la rage. le médecin demanda si les chiens étaient vaccinés

- Nous ne savons pas, répondit Jane. - Il faut absolument que vous le sachiez sinon il faudra vacciner votre enfant. Mais il existe un risque. - Quel risque?
-

Don Arthur était blême. le

Votre fùs est jeune, il peut ne pas supporter le vaccin, c'est un

risque couru à chaque vaccination. Le mieux serait de vous procurer certificat établi par le vétérinaire qui a vacciné les chiens.

Elena, que les chiens avaient attrapée au cou, n'y portait que quelques marques, en revanche, le haut de sa poitrine et son sein gauche avaient été profondément griffés. - Il faut absolument putain de porte! que le propriétaire 22 des chiens nous ouvre leur

Au retour, Don Arthur alla frapper à la porte des Corne jas. Une femme sans vie, le regard vide entrouvrit à peine le battant de fer.
-

Vos chiens sont-ils vaccinés contre la rage? Il avait parlé vite de
qu'un étranger meure! et elle claqua la porte. sale femme! les un

peur qu'elle ne referme la porte sans l'écouter. - Qu'importe
-

Si mon fùs meurt, je vous tue, toi et ta descendance. Je te ferai ce

que j'ai fait à tes chiens, ordure, pourriture,

Don Arthur donnait des coups de pied dans la porte en injuriant Corne jas. Puis il remonta dans la jeep et rentra aux Colibris. Arrivés chez eux, il trouva la police. Maria-Carmen jus de fruit à la cannelle. leur proposa

- Comment, les assassins sont en face et vous venez chez nous, nous questionner. Il faut le vivre pour le croire! Don Arthur resta debout. - Savez-vous que vous avez commis Président de la République? L'homme
-

un attentat

contre la famille du

qui parlait restait calme. ils ne comprenaient plus très

Cornejo est son frère, ajouta-t-il.

Jane et Don Arthur étaient abasourdis, bien ce qui leur tombait sur la tête.
-

Quoi? Hurla Jane, cet espèce de faux humain, cet horreur de type

qui sort en limousine aux vitres fumées, qui se barricade derrière une porte automatique qu'il ouvre pour libérer ses trois monstres dressés à tuer ceux qui s'aventurent sur la voie publique, cet homme sans nom est de la famille du Président? Je ne le savais pas mais quand bien même il aurait été le Président, j'aurais tué ces trois monstres. Elle n'avait pas mis Don Arthur personnelle.
-

en cause. Elle en faisait une affaire

Sortez de ma maison. Si mon fùs meure, je tue la vieille et le vieux.

Quant à vous, elle s'adressait à l'agent du SIC *, votre travail et de savoir si ces trois tueurs ont été vaccinés et je ne vous donnerai pas d'argent pour étouffer l'affaire, car l'affaire continue, mon fùs est mal, très mal. Guillermo la prit par les épaules.

- Non je ne vais pas me calmer. Que les choses soient claires: oui, nous avons tué les chiens, mais nous l'avons fait pour nous protéger et lui, cet espèce d'idiot, essaie de tourner les choses à son avantage!

23

Un officiel d'armes.

demanda

à Don

Arthur

s'il avait un per1llis de port dans son bureau.

- Bien sûr. Il alla chercher
-

la carte en question

Bien, bien dit le policier.

Ils se levèrent et prirent congé. Le petit Nils dormait, un voisin leur indiqua le nom d'un avocat. Cette nuit-là les éclairs et l'orage furent si violents que les tuiles du toit de la petite maison où vivait Maria-Carmen s'envolèrent. Alfonso qui dormait à l'arrière de la petite maison sortit, un sac de plastique sur la tête, et frappa à la porte de Maria-Carmen. - Maria-Carmen, es-tu bien? Oui, oui. Il pleut dans la maison, va me chercher bassines, tout ce que tu pourras trouver d'utile, cria-t-elle. des seaux, des

Alfonso partit dans la cabane à outils, la pluie tombait si serrée que cela en était étouffant. Il vit de la lumière dans la grande maison. Jane se préparait une tisane aux" hierbaJ LuiJa *" elle veillait sur son f1ls qui, réveillé par l'orage, avait pris son oreiller et était allé dormir dans les bras de son père. Au lever du jour, le ciel bleu illuminait le Cotopaxi, la terre trempée dégageait des nuages de buée. La pluie avait ravagé toutes les floraisons des arbres fruitiers. Toute la famille prit le petit déjeuner dans le jardin, sur la table peinte par Jane. Chaque chaise, chaque fauteuil ainsi que la table représentaient l'Afrique. Jane y avait peint des girafes, des éléphants, des lions, une grue couronnée, sur la table, elle avait peint un masque africain. Les mimosas africains y fleurissaient comme par enchantement. Don Arthur partit à Conocoto acheter des tuiles et Alfonso répara le toit de la petite maison. L'après-midi, ils allèrent au consulat de France expliquer leur histoire. Nicole Rode, le consul, téléphona devant Jane et Don Arthur chez les Cornejos, le type lui raccrocha au nez. Le pédiatre se déplaça jusqu'à la maison des Cornejos, la vieille lui claqua la porte au nez. La main et le bras du petit Nils s'étaient mis à enfler, Jane le conduisit aux urgences, il risquait une septicémie. Guillermo et Don Arthur avaient, à force de palabres et d'obstination, réussi à faire déplacer une camionnette du ministère de la santé. Les agents du ministère partirent avec des pelles déterrer les trois chiens, pour faire pratiquer l'analyse des cerveaux. Les Cornejos furent forcés d'accepter. Ce fut la seule réussite, elle avait été obtenue par la force. Après quelques jours d'attente, les résultats arrivèrent, Jane poussa des cris de joie: aucun des 24

chiens n'avait la rage. Nils, sous l'effet des antibiotiques, commençait à guérir. Toutefois, la famille contacta un avocat, le docteur Merimo. Jeune et vif, il n'avait d'yeux que pour Jane qui n'en faisait aucun cas. Il accepta leur affaire contre les Corne jas. Devant la maison de Don plupart indiens, criaient:
-

Arthur

et de Jane, une file d'enfants,

la

Merci Don Arthur, merci Don Guillermo. Ces chiens attaquaient le
n'osait s'en prendre aux Corne jas, ils sont puissants.

pueblo *, personne

- Puissants ou pas, répondait Jane, ce sont des assassins. Arriva le jour où Don Arthur devait comparaître devant le juge pour tentative d'assassinat. Européens, indiens amis étaient venus en nombre le soutenir. L'avocat des Cornejos commença par cracher au visage de Jane, la traita de sale étrangère et lui hurla qu'elle ferait mieux de rentrer dans son pays.
- Ici, cher monsieur, je suis chez moi, je travaille, je paie des impôts, ce que vous ne faîtes certainement pas. Quant à mon époux, il a le mérite de réaliser, dans votre pays, ce que vous seriez incapables de faire. Il protège votre Amazonie et les gens qui y vivent. Il suffit de voir comment vos employés sont traités pour se faire une idée du personnage que vous êtes. Commencez donc par vous tenir comme un caballero *.

L'avocat des Cornejos s'approcha si près d'elle qu'elle recula. Il la traita une fois encore de sale étrangère. Le petit avocat, qu'on aurait dit sorti d'un filin de monstres, ne pouvait cacher sa haine.
-

Je comprends mieux pourquoi vous défendez Corne jas, vous êtes

habitué à tuer de l'Indien, de l'étranger et si vous ne les tuez pas, vous les pourchassez comme ce type avec ses chiens. Votre diplôme d'avocat, vous avez dû l'acheter deux cent sucres, au coin de la rue. Moi, monsieur, mon racisme va à l'endroit des gens de votre espèce.
- Arrête, Jane, lui dit Don Arthur en français, tu vas envenimer le procès et ta situation. Ce type ne mérite pas que tu lui adresses la parole.

- D'accord, j'arrête répondit-elle en espagnol, mais à la sortie tribunal, je lui mets la tête au carré, en compteur à gaz. Les gens qui attendaient
-

du

dans la même salle rirent.

Riez, riez, dit le petit avocat, vous n'avez rien dans la tête. Il s'adressait aux gens qui, beaucoup plus calmes que Jane, connaissaient ce genre de type dans leur pays et savaient à quoi s'en tenir.

25

- Riez, riez, répéta le petit avocat, vous ne voyez pas que cette femme vole votre pays? Puta de tu madre *, lui lança-t-il. qu'il bras vous votre De quelle manière? Dit Jane qui s'approcha de lui et le gifla si fort saigna du nez. Pour le reste, je crois que vous n'avez pas vu les gros de mon mari. Dès que je suis arrivée, avant même que je vous parle, m'avez craché au visage, alors, maintenant j'arrête et vous fermez gueule.

Don Arthur s'approcha fusillant du regard l'avorton d'avocat, de toute son énergie, il poussa le monstre contre le mur et l'y maintint jusqu'à l'arrivée du juge. - C'est l'histoire de trois chiens contre la vie d'un enfant, L'enfant est-il en danger? dit le juge.

Le docteur Merimo raconta l'intervention du ministère de la santé, il expliqua comment les trois chiens avaient été déterrés, confIrma qu'aucun des chiens ne présentait de symptôme de la rage mais que l'enfant était toujours sous traitement. - L'affaire est close, dit le juge, quant à vous, il s'adressait à l'avorton, dites à votre client qu'à l'avenir il garde ses chiens à l'intérieur de sa maison. Angel, le boiteux qui vivait près des Colibris, retira sa chemise. - Regardez, des Cornejos. Monsieur le juge, ce bras déchiré, c'est l'œuvre d'un chien

Le bras d'Angel était marqué d'une impressionnante cicatrice qui permettait d'imaginer la violence de l'attaque des monstres. Le juge leva à peine les yeux, Angel n'était qu'un Indien, de plus un vieil Indien boiteux. En sortant du tribunal, Jane était perplexe, elle ne comprenait rien à cette parodie de justice, de plus, le juge n'avait pas parlé de cette soidisant tentative d'assassinat. La pleine lune, cachée par de gros nuages noirs, donnait un air fantasmagorique aux Colibris. Maria-Carmen senTit une soupe et chacun se retira. Don Arthur regardait les flammes danser dans la cheminée et écoutait le bois crépiter. La maison silencieuse, Jane et Arthur fIrent l'amour sur le fauteuil rouge.

26

Don Arthur et l'Amazonie

Don Arthur aimait Jane, tous deux appartenaient à un monde en voie de disparition et ils le savaient. Ils ne désiraient pas voir leur fùs grandir dans un monde de luttes dont plus de la moitié de la planète se moquait. Défendre l'Amazonie ne semblait plus à la mode en l'an 2000. Car, tristement, l'Occident a ses modes. Les Indiens avaient été bernés par des associations religieuses et des compagnies de pétrole qui, sans vergogne, détruisaient des hectares d'Amazonie, les arbres, les plantes, la faune mouraient de façon défmitive. Combien de prospecteurs fIrent venir des tronçonneuses, des bulldozers, des caterpillars et des hommes pour ouvrir un puits à la recherche du célèbre fossile, à la recherche de l'or noir. Lorsque la recherche s'avérait vaine, ils fermaient le puits, laissaient derrière eux la désolation: conséquence des vols, de la prostitution, de la cupidité des hommes. Don Arthur s'était battu pour permettre aux Indiens de conserver leur droit à vivre sur leurs terres, à chasser et pêcher librement. Il avait mené son combat pour leur liberté en informant le plus de gens possible par des écrits et des conférences. Il se plaisait à dire que les Indiens étaient les seuls protecteurs de cette grande forêt. Cette immense pharmacopée qu'est l'Amazonie ira aux mains de multinationales, ces médicaments ne soigneront, ne guériront jamais les peuples, seule une poignée de gens très riches profIteront de ces recherches. Ce discours, Jane et son mari le connaissaient. Le monde appartenait au virtuel, mais eux rêvaient d'un monde meilleur, plus juste. L'Europe leur paraissait loin, très loin, avec tous ces gens qui, sans le savoir, participaient à la destruction de leur planète simplement en se rendant à la pompe à essence. Bien sûr, l'or noir tant recherché ne senTait pas qu'à remplir les réservoirs des automobiles, mais la part majeure de la consommation pétrolière, est bien imputée aux transports.

27

L'Amazonie était aussi détruite par l'élevage des bovidés. Des industriels n'avaient pas trouvé mieux que de défricher l'Amazonie, un hectare par tête d'animal, sans aucune étude du sol, pour pouvoir vendre un dollar le petit morceau de viande entre deux tranches de pain, pour que nous puissions tous manger les célèbres sandwichs d'une grande chaine alimentaire. Au nom de l'argent rapide, toute une chaine de gens corrompus, avec l'acceptation de tous ou presque, mettaient à mort cette grande forêt. La lutte semblait terriblement difficile pour Don Arthur. Jane le savait isolé dans ses luttes, elle en souffrait. Parfois, elle désespérait.
-

Je ne veux plus rien comprendre,

plus rien savoir, je veux vivre

coûte que coûte. Je mangerai

de la terre, je réussirai ma vie, celle de Nils.

Puis elle se calmait, elle savait qu'elle essayait seulement de se rassurer par ces paroles. Les Indiens, les métis, les pauvres, Don Arthur, Nils et elle étaient destinés à mourir en luttant contre des moulins à vent, le système les écraserait. Jane s'épuisait au travail, elle ne s'accordait aucun moment de répit, il fallait qu'elle s'occupe de son f1ls, de la terre, des récoltes, de Don Arthur, de sa maison, et très souvent, lorsqu'il partait en Amazonie sans elle, elle disait à son mari: - Attends, attends que notre [ùs grandisse et je partirai avec toi. n savait qu'elle gardait la maison, qu'elle s'occupait de leur enfant et de tant d'autres choses. Jane ne semblait jamais fatiguée, chaque jour qui se levait, elle se battait pour vivre pleinement, très souvent elle se demandait si à 60 ans elle aurait toujours autant d'énergie, puis elle oubliait vite ses idées sombres. Enfin, Don Arthur acheta des briques et Alfonso ferma le mur derrière la maison pour qu'aucun chien ne puisse entrer, les Corne jas avaient acheté trois chiots, des bergers allemands. Don Arthur et Guillermo partirent en Amazonie. Alfonso rendit visite à un de ses enfants à Coca et Maria-Carmen visita sa demi-sœur au Cotopaxi. Jane resta seule avec son [ùs pendant trois semaines.

28

Les voleurs de bicyclettes

Une nuit de violent orage, Jane ferma le grand garage, toutes les portes et fenêtres et alluma des bougies, une panne d'électricité mit Tana dans l'obscurité durant deux jours. Cette nuit-là, vers une heure du matin, il lui sembla entendre des pas dans l'herbe mouillée, elle arrêta sa respiration et tendit l'oreille. « Je suis fatiguée» se dit-elle, mais elle prit le fusil à deux coups et ouvrit doucement la porte qui donnait dans le jardin, une autre porte en fer forgé fermée par un solide cadenas la protégeait des intrus. Jane vit deux ombres, puis trois, puis cinq, elle tira à travers la porte de fer forgé un premier coup de feu puis elle vit les ombres sauter le grand mur en s'aidant du tas de briques qu'Alfonso avait entreposé contre le mur. Jane tira une seconde fois, elle ne voulait pas s'aventurer dans le jardin, seule la pleine lune éclairait, l'électricité manquait toujours. Elle s'enferma, alla voir son fùs qui dormait et veilla toute la nuit. Le lendemain matin, elle constata que les deux bicyclettes achetées récemment pour elle et Don Arthur avaient disparu. Folle de rage, elle décida que la prochaine fois elle ne tirerait pas en l'air mais sur les bandits. L'orage fendit un eucalyptus qui tomba sur la petite maison, elle dut faire appel à des peones * qui rehaussèrent le mur à l'aide de parpaings. Jane rendit visite à Rosa, une voisine de père italien, de mère yougoslave, née en Argentine et ayant vécu vingt-cinq ans en Australie où elle épousa un Equatorien natif d'Ambato, ils avaient une fille unique nommée Cindy. Pendant les vingt-cinq années passées en Australie, Rosa avait travaillé, de nuit, dans une fabrique d'allumettes. Leur maison, construite sur le modèle des maisons du continent des kangourous, entourée de sapins et de lauriers roses, n'était séparée des Colibris que par un bosquet d'eucalyptus appartenant à un Péruvien. Leur chien Seige, un magnifique

29

samoyède âgé d'un an, était le compagnon visite, Nils voulait prendre Seige.
-

de jeu de Nils. A chaque

Rosa, s'il te plaît, je peux emmener Seige à la maison? Non, disait Jane, pas de chien à la maison pour le moment.

- Oh ! Rosa, s'il te plaît, suppliait Nils. - Sais-tu, Jane, Seige ne s'entend pas avec notre vieille chienne Fauksy ni avec Coco le jeune chien, si tu le veux, je te le donne. - Oh ! Merci, merci. Nils tapait des mains. Tu es la meilleure monde. dame du

Ce jour-là, Seige dormit aux Colibris. Rosa et Jane s'appréciaient mutuellement. Rosa était toujours présente lorsque Jane lui demandait une faveur, un service. Lorsqu'elle prit Seige, Jane n'aurait jamais imaginé que, d'une certaine manière, il allait changer la vie de Nils. Jane raconta l'histoire du vol des bicyclettes.
-

La prochaine fois, si tu les descends, dit Rosa, ne va pas à la police.
ou les corps, mets-les dans ta jeep et jette-les pas Rosa au sérieux. dans les

Au lever du jour, prends-le dans une quebrada.

Jane se mit à rire, ne prenant

- Si, Jane, fais ce que je te dis si tu ne veux pas te mettre problèmes.

- Mais Rosa, ce serait de la légitime défense, j'irais voir la police dans le cas où je tuerai, c'est grave. - Ici, Jane, c'est l'Amérique du Sud, ne l'oublie pas, je te donne un conseil d'amie. Le vol est une chose, mais ils peuvent vous tuer ton fùs et toi, ici la peine de mort n'existe pas et la justice encore moins, ta vie vaut encore moins que celle d'un chien ou d'un rat. Alors, mets mes conseils en pratique. Il faut que tu saches que les bandes organisées pour les vols sont armées.
- Bon, j'espère que les voyous maison la prochaine fois.

ne s'attarderont

pas trop

dans

la

Elles sortirent

dans le jardin. vivaient jonquilles tous été Nils dans Rosa et Jane, étalaient leurs dépouillés par son lit et posa

Les allées de Tana, la zone urbaine où déversaient leurs eaux dans les ravins. Les arbres fleurs aux pieds de leurs troncs, ils avaient l'averse. Cette nuit-là, Jane ferma les portes, prit le fusil et les cartouches tout près d'elle.

30

A Tana, vivait un Français, Paul, ancien attaché militaire de l'ambassade de France, il avait pris sa retraite et vivait avec Pati, une Equatorienne. Il gérait une société de vente d'armes, d'avions de prospection de pétrole, en fait, Jane ne savait pas très exactement ce qu'il faisait. Mais entre lui et Jane, l'amitié passait bien. Don Arthur ne l'aimait pas beaucoup, non qu'il en fut jaloux mais ils étaient à l'opposé l'un de l'autre. Jane évitait toute conversation concernant Paul avec son mari. Elle allait souvent lui rendre visite dans sa société pour envoyer des fax. Don Arthur luttait pour la protection de l'Amazonie et Paul contribuait à sa destruction avec ses prospections de pétrole. Une fois seulement ils partirent ensemble à la chasse à Anteojos, tuer la caille. Il existait entre eux une compétition de gentlemen. Don Arthur demandait souvent à Paul de protéger Jane lorsqu'il partait en Amazonie, celui-ci ne passait voir Jane que lorsqu'il en avait le temps. De toutes manières, Jane se débrouillait bien seule, elle était secrète et battante. Jane avait le don de se lier aux êtres sans aucune priorité et elle enseignait le même art de vivre à son fils. Nils pouvait jouer avec le petit berger comme avec le fils d'un ministre. Mais Nils avait ses priorités: le petit berger l'amusait davantage que le fils du ministre. L'Equateur donna à Jane la conscience réelle des pouvoirs entre les pauvres et les riches. Pour Jane, la pauvreté rendait les individus médiocres et stupides, la richesse les rendait abrutis, hargneux, souvent cons et sans culture avec, en plus la crapulerie. Toutes les pensées de Jane se confortaient dans les idées révolutionnaires. Idées dont elle parlait peu avec Don Arthur, elle lisait beaucoup et travaillait souvent jusqu'à l'épuisement. Il fallait gagner chaque jour de l'argent, le nerf de ce monde inhumain, comme elle se plaisait à le dire. Durant ce mois où Jane se trouvait seule, elle contacta et engagea Ana, une jeune fille de 15 ans qui l'aida à s'occuper de son fils. Au retour de Don Arthur d'Amazonie, elle garda Ana qui repassait le linge et effectuait quelques travaux domestiques pas très difficiles. Jane lui payait les cours du soir et s'engagea à payer les soins médicaux dont elle pouvait avoir besoin. Jane savait que les parents d'Ana buvaient et que ses frères, ses aînés, prenaient eux aussi le chemin de la boisson et du vol. La confiance qu'elle accorda à Ana resta toujours très limitée. Don Arthur, de retour d'Amazonie, fit cadeau à son "kitiar *': violon shuar *, travaillé dans le cèdre amazonien. fils d'un

31

Vagabond, le canard sauvage

Un lundi matin, Ana trouva dans le jardin, un canard, sans demander aucune permission, elle lui coupa les ailes. Jane fut très mécontente. Nils lui donna un nom: Vagabond. Ana l'attacha avec une grande ficelle au pied d'un eucalyptus et Nils s'amusait à monter sur le muret de pierre et à sauter au-dessus de Vagabond. Un matin, Nils se plaignit de douleurs dans les jambes, au bout d'une semaine, il ne pouvait plus marcher. Don Arthur le conduisit à l'hôpital Metropolitano, le plus réputé de l'Equateur. Là, les médecins l'auscultèrent, lui firent passer une radiographie et après une vingtaine de minutes, un médecin parla à voix basse à un confrère. - Que se passe+il - Il faut prendre un diagnostic sûr. ? demanda Don Arthur, très inquiet. de vous donner

d'autres radios pour nous permettre

En sortant de l'hôpital, il alla voir Dorothy dans son pub anglais et lui conta le mal de Nils. Dorothy s'occupait d'une fondation d'aide à l'enfance aux Etats-Unis, elle voyageait beaucoup, laissant souvent son pub, elle revenait tout juste de Bornéo.
-

Ne t'inquiète pas, lui dit Dorothy, je suis certaine que ce n'est pas

grave. Attends les résultats du laboratoire. Je peux te donner le nom d'un excellent médecin, il m'a lui-même opérée, il y a quelques années mais sa clientèle est essentiellement constituée d'enfants. Don Arthur déjeuna chez Dorothy. téléphona à Jane. Deux jours plus tard, le médecin

- Pouvez-vous passer à l'hôpital, le plus tôt possible. Jane enfùa un pull, garda son jean et mit des baskets, Arthur resta en bottes et Elena passa un survêtement à Nils. Ils partirent dans la petite Ford. 33