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L'araignée au plafond

De
340 pages
« Pour commencer : suis-je le vrai Jorge ? Ne suis-je pas en train de rêver que je suis ce Jorge dont il est question ? Comment savoir qu'il s'agit bien de moi, alors que je ne sais pas qui est ce moi ? Je dérive dans la nuit, dans un engourdissement minéral. C'est un peu comme si je me réveillais à l'intérieur même de mon sommeil ; je mélange réalité, dessins et images de fiction, ma vie est devenue une sorte d'oeuvre composite, de performance. Tantôt, je suis mou comme les pendules de Dali, à d'autres moments déformé à la manière d'une caricature ou d'un personnage de dessin animé avant de retrouver mon corps allongé sur une plage de galets... »
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IustƌaïoŶ de Đouveƌtuƌe : MoŶkeyBay PƌoduĐïoŶs
ISBN : ϵϳϴ-Ϯ-ϯϰϯ-ϭϬϳϬϯ-ϱ Ϯϳ,ϱϬ
Laurent Lutaud JeanPierre Pisetta
L’araignée au plafond Roman
L’araignée au plafond
Écritures Collection fondée par Maguy Albet Mahé (Henri),Quelques nouvelles du port, 2017. Chatillon (Pierre),La danse de l’aube, 2017. Gontard (Marc),Fractales, 2017. Pisetta (Jean-Pierre),Hostilités, 2016. Toubiana (Line) et Point (Marie-Christine),De porte en porte. Histoires parisiennes, 2016. Pain (Laurence),Selon Gabrielle, 2016. Seigneur (Pauline),Augusta mouille-cailloux, 2016. Berkani (Derri),Les couveuses, 2016. Gaspin (René),Froideterre. Le roman d’un poilu, 2016. Galluzzo (Rosine),Toutes les larmes de mon corps, 2016. Rouet (Alain),Les incivilités du trapèze volant, 2016. Tanguy Taddonio (Anne),Le mariage, 2016. Le Boiteux (François),Le rêve grec, 2016. Sabourin (Jean-François),Le long chemin de l’exode. L’histoire d’un homme libre, 2016. Payet (Sylvie),À fleur de peau, 2016. * ** Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Laurent Lutaud L’araignée au plafond
Roman
Du même auteur Journal d’un crime, Éditions Séguier, 1998. Les rescapés et les naufragés du Train fantôme, avec Patricia Di Scala, l’Harmattan, 2003. Le Petit-boutiste, L’Harmattan, 2004. Le flair de Brume, L’Harmattan, 2007.
Ou bien ?, L’Harmattan, 2008. Double je, L’Harmattan, 2014.
© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-10703-5 EAN : 9782343107035
La rangée d’arbres chavire. Les yeux grands ouverts, j’attends. La cime des peupliers dégarnis se découpe sur un coin de ciel, quelques gouttes de sueur perlent de mon front, le temps s’immobilise. Spectateurs de la scène, nous étions dans un film au ralenti. Mes yeux à la place de la caméra regardaient mes mains courir sur le grip du volant. Quelle heure était-il ? Entre onze heures et minuit ? Sans doute un peu plus tôt, car une lueur dorée trouait l’horizon. Une route dégagée, la voiture glissait sur l’asphalte, nous avancions sur un tapis roulant, portés par les cent trente chevaux de mon moteur. Ai-je été victime d’une de ces phases de micro-sommeil évoquées par les services de la prévention routière ? Sur un trajet de quatre cents kilomètres, nous dormirions plusieurs minutes, découpées en tranches de quelques secondes de perte de conscience. Une ombre apparut lentement sur ma droite. Mes yeux quittèrent la route, aimantés à cette masse grise qui traversait l’écran de mon pare-brise. Pourquoi n’avait-il pas allumé ses phares ? Quand il passa devant les miens, je compris que c’était une femme, à califourchon sur une moto, littéralement couchée sur son guidon. — Freine, putain ! Freine ! Ces paroles ont été prononcées dans mon dos, je les entends encore avec netteté. Pourtant, je suis incapable de mettre un nom sur cette voix. Une voix familière, pas de doute là-dessus, une voix claire de femme. La scène recommence. Mes doigts sur le cuir du volant, l’ombre des arbres se découpe sur le pare-brise. Je suis d’abord témoin de ce qui
m’arrive avant de me mettre en action. Ce moment de latence semble avoir duré plusieurs minutes. Je revois chaque détail : les reflets du tableau de bord, le grain fin de l’asphalte dans la lumière des phares, les bas-côtés d’où émergent quelques mauvaises herbes. Un peu plus loin, un panneau de signalisation met fin à l’interdiction de doubler. Mes muscles se contractent, j’actionne mes bras dans un sens, puis dans l’autre. Mais sans aucune violence. Tout ceci se passe dans le calme, aucun cri, aucun fracas, un nuage de plumes filtre les sons. J’agis sans réfléchir, chaque geste s’impose à moi. Au loin, un voile orangé met un terme au paysage. Comme une touche de gouache sur une toile vierge. L’horizon devient flou, légèrement incliné. Je tourne la tête, aperçois sa robe qui happe le pare-brise dans un scintillement de brisures plastiques. Un tube d’acier traverse mon champ de vision, une pluie de verre s’abat sur mes genoux. Quelques instants plus tôt, une lumière blanche envahissait l’habitacle. Les aiguilles des compteurs sont prises de tremblements compulsifs. Plusieurs voyants clignotent en alternance. À nouveau, cette voix dans mon dos. Que dit-elle ? Je suis incapable de la démêler. La seule chose qui me reste, c’est l’intensité de ce cri, la frayeur qui s’en dégage et déchire mes tympans. La route disparaît, mes phares s’enfoncent dans les arbres. Mes mains quittent le volant, je tends les bras devant moi pour repousser le décor. Là encore, les images défilent au ralenti, comme une succession de photos extrêmement nettes, saccadées. C’est une porte que l’on ferme brutalement. Au chaos succède le silence. Dans ma bouche, un goût sucré se disperse, je peine à respirer. Quand enfin je perçois au lointain le hurlement d’une sirène, je quitte le présent et sombre dans une profonde moiteur. Son livre sur le torse, Gaëtan est allongé sur un lit étroit, dans la salle de garde de l’hôpital de Clamart. Dans ses oreilles, un casque diffuse une à une les 3 341 chansons de son lecteur MP3, selon un enchaînement aléatoire. Vers deux heures du matin, une infirmière se penche sur son lit, lui secoue vivement le bras.
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— Réveillez-vous, une urgence au bloc trois. Ses paupières s’entrouvrent péniblement, il découvre la nouvelle recrue qui vient de rejoindre le service en début de semaine, aperçoit la lumière rouge clignotante au-dessus de son lit. — Vous n’avez pas entendu la sonnerie ? — J’étais très loin, souffle-t-il en refermant les yeux. — Dépêchez-vous ! Il se redresse. Je ne vais pas avoir de mal à m’habituer à sa présence, pense-t-il en se frottant les paupières. — Allez-y, je descends dans deux minutes. Elle quitte la pièce, Gaëtan Delamarre rejoint le lavabo, laisse couler l’eau fraîche sur son visage, commence à se laver les mains. Deux étages plus bas, la jeune infirmière ajuste un bandeau vert sur ses cheveux et un masque devant son visage. Elle cherche une paire de gants dans une armoire quand Gaëtan débouche dans la pièce. — Incendie ou accident ? — Accident. Un couple avec un enfant. Elle laisse passer un silence. — Il y a aussi un motard, une femme. Il digère l’information. — Elle est au bloc deux, précise-t-elle. La femme et l’enfant étaient à l’arrière de la voiture. Ils se portent aussi bien que possible : contusions, fracture du nez, brûlures légères… Elle referme la petite armoire, pose les gants sur une tablette de verre. — La mère semble souffrir d’une fracture du poignet, le petit garçon d’un traumatisme crânien. Ils ont été pris en charge à Saint-Joseph. — Le conducteur ? — C’est pour nous. Il l’observe. Sa bouche est déjà cachée par son masque et, dans ses yeux, il croit percevoir une lueur d’inquiétude. Une première pour elle ? Elle ne prête guère attention à son regard insistant. — Visage enfoncé, multiples fractures, jambes détruites. Il est entré au bloc à une heure trente-huit. Il n’attend plus que vous. Gaëtan se saisit de sa brosse à ongles, commence à se frotter le bout des doigts. — Il a été placé en coma artificiel ?
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— Oui. — Le cœur ? — A priori, il tient bien. — Quel âge ? — Difficile à dire, entre trente-cinq et quarante-cinq. Nous n’avons trouvé aucun papier sur lui. Il range la brosse à ongles dans une petite boîte translucide, passe ses mains sous le séchoir. Parfois, il se fait penser à un curé engoncé dans son aube, qui répète à chaque messe les mêmes gestes, selon un ordre et un rythme immuables. Les premiers médecins n’étaient-ils pas des prêtres ? De la tête, il montre le masque et les gants. Une seconde d’hésitation, elle déplie le masque qu’elle place délicatement sur l’arête de son nez. Elle ne tremble pas, remarque-t-il. — Allons-y ! La porte s’ouvre automatiquement sur leur passage. L’atmosphère compacte du bloc les saisit sur-le-champ. Delamarre salue l’équipe de la tête puis jette un œil en direction de l’accidenté. À son chevet, deux infirmières nettoient les plaies du visage et du torse, tandis qu’une autre, à l’aide d’une pince à épiler, extirpe, un à un, des éclats de verre de ses bras. Une demi-douzaine de capteurs sont déjà placés sur le corps du blessé anonyme. Au-dessus de sa bouche enfoncée, un tuyau diffuse de l’oxygène. Il fait le tour de la table d’opération, s’enquiert de l’état de fatigue de chaque infirmière. — On va commencer par faire une trachéotomie, avant de remettre de l’ordre dans tout ça, lance-t-il en direction de la nouvelle qui ne lève pas un cil. Cette phrase agit comme le signal d’une mise en action générale. Les deux infirmières qui étaient à l’écart, en plein rangement, avancent en poussant devant elles deux chariots d’instruments. — Il me faudra aussi des tonnes de tulle gras, deux paires de gants de rechange et trois masques. Brusquement, il se retourne. — C’est quoi ça ? éructe-t-il, en direction d’un homme affairé devant une caméra. — L’intervention sera filmée de bout en bout pour les étudiants de la faculté de Montpellier, répond le médecin de garde.
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— Seulement de Montpellier ? Les autres n’ont pas le droit de voir ? Le médecin hausse les épaules. Il pratique le professeur Delamarre depuis trois ans, et sait qu’une petite poussée sanguine est souvent nécessaire à sa mise en route. Après un instant de flottement, le cameraman se remet à ses réglages. — Nous en avons pour la nuit ! Gaëtan s’avance vers la table, examine le visage de l’homme endormi. Ses yeux collés sont enfoncés dans leurs orbites. Le nez semble s’être dissous dans une pommette. De l’autre côté, la joue est recouverte de tulle gras, le front protégé par une compresse rouge de sang. Il soulève la compresse, découvre une plaie béante cernée de petites fractures en coquille d’œuf. À l’arrière du crâne, il aperçoit plusieurs hématomes sous-duraux. Sans doute une lésion au niveau du lobe temporal, constate-t-il en se redressant. La bouche est maintenue ouverte par un écarteur. Gaëtan détache un lambeau de la lèvre supérieure, l’interne de garde annonce : — Fractures comminutives du maxillaire inférieur. — Les dents ? — On a récupéré quelques morceaux. Il a dû avaler le reste, suppose le médecin, avant de préciser : — On a nettoyé le visage et la bouche autant que possible. Le chirurgien ne réagit pas. Du regard, il entame l’inventaire de ses instruments. Il s’agace parce qu’il manque une curette alvéolaire de taille trois et SA sonde parodontale. L’infirmière instrumentiste rougit, avant de disparaître dans un placard. Quand elle revient quelques secondes plus tard, le chirurgien a retrouvé son calme ; il la remercie d’un signe de tête. Quelques flexions sur ses jambes, un ultime coup d’œil circulaire pour vérifier l’alignement de ses instruments. — La vidéo est branchée ? Le cameraman opine. — Alors action !
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