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L'archer de l'écuelle

De
299 pages
Enfant de Normandie réfugié à Paris sous domination anglaise, Jaquelin connaîtra le sort des émigrants. Puis, intégré dans la ville, il subira les évènements de son temps: la guerre, les épidémies, la famine, les troubles causés par les factions. Son initiation d'homme se fera par l'apprentissage du métier de facteur d'arcs, et la survie quotidienne dans le Paris du XVe siècle que se disputent Anglo-Bourguignons et Franco-Armagnacs. Participant au "Jeu de l'Arc", après avoir prêté serment à la "Chevalerie d'Arc", Jaquelin côtoiera le monde des indigents, des marginaux. Il défendra Paris assiégé par la Pucelle.
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L'archer de l'écuelle

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus Luce STIERS, Et laisse-moi l'ivresse..., Rabia ABDESSEMED, 2005. papesse du

Wellâda, princesse andalouse, 2005.

Guido ARALDO, L'épouse de Toutânkhamon, soleil et les papyrus sacrés, 2005. Loup d'OSORIO, Paul DELORME,

Hypathia, arpenteur d'absolu, 2005. Musa, esclave, reine et déesse, 2005. avec Jean-Pierre

Daniel BLERIOT, Galla Placidia. Otage et Reine, 2005. Daniel VASSEUR (en collaboration POPELIER), Les soldats de mars, 2005. Claude BÉGA T, Clotilde, reine pieuse, 2004. Marcel BARAFFE, Poussière Ming. Roman, 2004 Rachida TEYMOUR, François LEBOUTEUX, et santal. Chronique des années

Mévan Khâné, 2004. Les tambours de l 'an ~ 2004. du diable, 2004. et Hadrien: histoire d'une

René MAURY, Prodigieux Hannibal, 2004. Paul DUNEZ, Les crépitements Roselyne DUPRAT, passion, 2004. Gabriel ROUGERIE, André CABARET, Antinoüs

Christophe GROSDIDIER, Djoumbe Fatima, reine de Mohéli, 2004. Sitio, 2004. Ce qu'on entend sur la Place Rouge, 2004 de Barbe-Bleue, 2004 2004. 2004.

Isabelle PAPIEAU, La griffe Dominique

Christian JAMET, M Ingres et Magdeleine, SCHWOB, Terre d'Argence, Claude BEGAT, Frédégonde,

reine sanglante, 2004. à San Marco, 2003. 2003.

Jean-Claude JOSEPH, Les Tribulations du Lobi de Gorée, 2003. Christine BARBIER, Rendez-vous Robert BOURNET-DAGAS, Au vent des Purpuraires,

Robert CARINI

L'archer de l'écuelle

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN, 2005

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN,
L'HARMATTAN

ITALIA s.r.l.
HONGRIE

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
Konyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest
BURKINA FASO

L'HARMATTAN ESPACE

1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
L'HARMATTAN KINSHASA

Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives

BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 2-7475-9190-5 EAN: 9782747591904

-

RDC

L'auteur remercie le personnel du Musée des collections historiques de la Préfecture de Police (1 bis, rue des Carmes, 75005, Paris) qui a facilité l'entreprise de cet ouvrage.

En hommage à mon ami Robert Roth, archer, auteur d'ouvrages techniques faisant désormais référence sur l'histoire de l'archerie de la préhistoire à nos jours, avec mon cordial souvenir.

Du même auteur:

Romans historiques sous le pseudonyme

.-

de Robin CARVEL

+:

- Les Révoltés de la forêt, Plon

... Les Orgues du Diable, Editeurs Français Réunis

- Gal, la marque du galérien, L'Harmattan
- Les Piétons des nuages,
(Anectodes du ciel et de la terre -1954-1980 - Air France) -Editions France-Empire
Participation aux collectifs: 4- - Le romanpar les romanciers- Revue Editeurs Français Réunis. - Technologie du Tir à l'Arc de compétition,

EUROPE

et les

sous la direction de M. Jacques Cadet, entraîneur national- (F.F.T.A.) Fédération Française de Tir à l'Arc.

Préface:
A la fin de la troisième phase de la guerre de Cent ans, après la défaite franco-armagnaque d'Azincourt ( 1415 ), le traité de Troyes (21 mai 1420) est signé par Henri V roi d'Angleterre, Philippe III de Bourgogne, lié aux Anglais, et Isabeau de Bavière qui adhère au parti bourguignon. Isabeau, reine de France, dirige le Conseil de régence durant la folie du roi Charles VI. Ce traité déshérite le dauphin Charles au profit de Catherine de Valois, fille de Charles VI et d'Isabeau. Catherine épouse Henri V ( 2 juin 1420) qui, conjointement avec Philippe de Bourgogne, gouverne le royaume; et au premier ftls issu de ce mariage reviendra la succession de la Couronne de France. Alors que la Normandie et la Guyenne sont sous la domination anglaise, le condominium anglo-bourguignon comprend l'Ile-de-France, la Brie, le Vermandois et la Picardie. Paris est sous la gouvernance anglaise. A la mort de Henri V ( 31 août 1422 ), conformément au traité de Troyes, sous la régence de son oncle le duc de Bedford, Henri VI, âgé de deux ans, fils de Henri V et de Catherine de Valois, est proclamé roi d'Angleterre et de France, Charles VI décédé le 22 octobre 1422, le dauphin Charles, futur Charles VII, qui ne gouverne que le It royaume de Bourges It, rallie à sa cause les pays au sud de la Loire ( sauf Guyenne et Limousin) et le parti armagnac. R.C.

Première partie

L'enfant du fleuve

1- La barque d'OdoD
Alors que Franco-Armagnacs et Anglo-Bourguignons se disputaient la couronne de France, ce vingt-deuxième de septembre de l'an du Seigneur 1419, en Normandie une barque remontait la Seine... L'automne enrouillait les feuillages du pays Vexin qu'entaillent les falaises de la Seine aux abords de Vemon. Au retour des trois couples d'avirons, les pales ricochaient à sec sur la surface de l'eau. Les portages grinçaient dans les tolets à la cadence imposée par Odon le Senneur souquant en pointe, dos à la route. Devant lui, Guillaume Courtois lui cachait l'enfant qui, à l'arrière, les pieds en appui sur sa barre de nage, sentait la barque tosser contre le courant à chaque coup d'avirons. Un chevron d'argent perça haut dans le ciel en travers du fleuve. - Père Odon L.. Oncle Guillaume I... s'écria l'enfant. Les cigognes blanches! - Des attardés migrant au sud, répondit Guillaume. Allonge bien, Jacquelin. Appuie I... Quand le soleil s'enfonça au-delà de la plaine en Evercin et que la brume étala sa chape sur le fleuve, Odon décida: - J'ai avis d'accoster au prochain îlet. Nous y attendrons la nuit avant de passer le pont de Vemon. Ils abordèrent à un îlet planté de saules où la barque racla la

gravière à l'échouage. A un quart de lieue en amont, la brume
estompait le bourg fortifié dont le pont de bois reliait les châtelets commandant les deux rives. - Fils, la mangeaille, ordonna Odon. Jacquelin tira la besace de sous la guirlande avant et rejoignit les deux hommes sous le capuchon d'un saule. - Mon père, on n'y voit goutte, ou presque. - Dieu nous garde ainsi de la vue des guetteurs. Anglais, Bourguignons ou Armagnacs sont tous de la même couvée. 11

Chacun des partis parle chaperon en tête aux dépens du plat pays. Fils, romps le pain. - Ce jourd'hui, qui tient Vemon ? questionna Jacquelin rompant le pain de son couteau. - Dieu et Diable le savent. Un jour l'un, un jour l'autre, comme partout ailleurs. C'est pourquoi il nous faut passer le pont à la nuit. Ton avis, Guillaume? - Avec la brume, n'est-ce point rechercher la difficulté? - Comment savoir? grogna Odon embouchant son pain sur la pointe de son couteau garni de lard. La voie de terre est périlleuse, alors que la voie d'eau nous a bien gardés depuis l'aube. Dieu seul sait quel est le meilleur cheminement pour aller jusqu'à Paris. - Depuis soleil levé, des Andelys à Vemon nous avons remonté la Seine de cinq lieues. Tiendrons-nous jusqu'à Paris? Odon, je pense à notre Jacquelin qui tire l'aviron. - En mesurant notre peine, le pain et les étapes, il faudra bien. Point vrai, fils? opina Odon qui ébouriffa la chevelure brune de l'enfant de ses doigts graisseux. - Dieu t'entende, mon frère, dit Guillaume. L'outre de cidre passée de bouche en bouche, Odon glissa son couteau de pêcheur à la ceinture de sa blouse. Ajustant la cape en poil de chèvre sur les épaules de Jacquelin, il conclut: - Pissons un bon coup, et à la grâce de Dieu. Jacquelin rangea la besace. Les deux hommes prirent la précaution d'enduire de gras de lard les portages et les tolets avant de remettre à l'eau... A la clarté laiteuse de la lune, la barque approcha lentement du pont. La charpente de sapines enrochée aux rives grandit dans la brumaille. A la poterne des châtelets, les halos jaunâtres de fanaux suspendus dans la grisaille aidèrent la guidance d'Odon qui, tête au fleuve, indiqua la route à Guillaume aux avirons. Mains crispées au bordé, Jacquelin voyait glisser le donjon sur la rive droite. Sous le tablier du pont, Odon dut s'arc-bouter contre un pilot pour éviter l'abordage. 12

- A la garde I... Qui va là ?.. hucha un guetteur penché sur le fleuve. Odon s'empressa d'empoigner ses avirons pour renforcer Guillaume. Ils passèrent. Une flèche perça l'eau à moins d'une toise de la barque qui s'éloigna en faisant force de rames. Le plancher du pont résonna sous le pas de course d'un renfort, et la brume feutra les éclats d'une controverse mêlée de dépit. Les deux hommes appuyant la nage, le pont de Vernon recula, s'effaça dans les vapeurs sous la lune. - Courage, Jacquelin, dit Odon. Bientôt nous arriverons aux marches du pays de France. Prie saint Pierre pour que Paris nous prenne sous sa bonne garde. A la collégiale de Veroon, les chanoines entonnèrent vespres quand le sonneur branla la cloche dont les six coups se perdirent en aval. Un clocheton répéta les heures du côté de Gyverny. Alors, Odon songea à faire la pause pour la nuitée. - Holà! sur l'île I... cria l'homme debout dans sa barque. Jacquelin surgit du sommeil sous sa cape alourdie de brouillasse nocturne. La brume se levait par un soleil encore bas qui perçait en amont. Surpris au repos sous les saules, Odon et Guillaume repoussèrent leur cape, empoignèrent leurs avirons pour faire front. Mais comme l'homme chauve qui accostait avait une bonne goule, ils reposèrent les avirons. L'arrivant fit l'inventaire de leur barque chargée de hardes et d'engins de pêche. - Paix, dit-il, et que Dieu vous garde si bonnes gens vous êtes. J'ai nom Thomas le Capali, garde-rivière en l'eau de la paroisse de Bannières. Si vous venez pêcher en notre garenne, je saisis et fais brûler vos engins. - Non point, monsire Thomas, répondit Odon sur ses gardes. Le chauve les observait, bonhomme, mais méfiant. - Alors, que faites-vous sur la pointe de la grande île de Bannières? SÛt, vous êtes forains en la paroisse. - Je suis Odon le Senneur. Lui est mon frère Guillaume Courtois, parrain de mon ftis Jacquelin. Nous sommes de la 13

paroisse Saint-Sauveur d'Andely-Ie-Petit. Notre hutte est en l'Ile-du-Chastel. Pour notre sauvegarde nous avons passé la nuitée sur cette île. Nous remontons sur Paris. - Des Andelys ?.. A Paris qui est sous l'autorité anglaise ?... Quarante lieues à la nage pour s'y rendre! Avec le garçonnet et vos hardes ? Vous vous gaussez de moi. - Oh ! nenni pas, monsire Thomas. Ce que vous voyez là est ce que l'Anglais de Rouen qui assiège Château-Gaillard nous a laissé après le sac des Andelys. Le garde-rivière balança d'un pied sur l'autre, le regard en dessous. - Vos épouses sont demeurées là-bas ? - Par la volonté de Dieu, nos saintes femmes sont mortes l'an passé du mal Saint-Antoine 1; et, par la volonté du Diable, nos filles ont été prises par l'Anglais il y a deux jours. Nos filles n'étaient plus en la hutte quand nous sommes rentrés de la pêche. Il ne me reste que mon fils Jacquelin qui était à lever les sennes avec mon frère Guillaume et moi. Thomas le Capali se gratta l'oreille. - Grâce à Dieu, qui "a à faire à bonnes gens, il se repose", dit-on. Mes pauvres, que saint Nicolas vous protège. Qu'allezvous faire à Paris? J'ai ouï dire qu'il y avait la peste en la cité. - Comment choisir entre la peste dans Paris et les Ecorcheurs2 de toutes religions dans le plat pays? Estienne Gaudin, un mien parent, y est pêcheur en l'eau du ray. Nous le rejoignons avec l'intention de faire la pratique sous la protection de la bonne ville. - Partagez avec nous le pain matinal, monsire Thomas.
1 : Ergotisme, ou mal des ardents, maladie provoquée par un champignon

vénéneux mélangé à la farine de seigle. 2: Durant les trêves anciens mercenaires devenus brigands organisés militairement.

14

- Merci, braves gens. Pour moi, c'est fait depuis belle heurette. A croupetons sur la rive, ils mâchonnaient leur pain tandis que le garde-rivière traçait un parcours sur le sable avec une baguette. - L'Anglais est à Rouen, et il rapine aux Andelys, m'avezvous dit. Il est à Pontoise également, depuis juillet. Compagnons de l'eau, vous ferez à votre gré ; or, voilà la route la plus courte selon mon enseignement acquis auprès des naveliers. Voilà les méandres de la Seine qui prolongeront votre route de plus de vingt lieues en barque. Par contre, de Bannières, par la route de terre vous coupez jusqu'à Rolleboise ; de Rolleboise en droite route vous gagnez Mantes, Epône, Orgeval, Marly, et Paris, là I... Vingt lieues de gagnées, bonnes gens! - La voie de terre est trop périlleuse. Nous avons l'abri en nous tenant au milieu du fleuve. - Mais vous risquez tout autant à chaque pont, à chaque port. Enfin I... Pourquoi ne point vous louer comme nageurs auprès d'un navelier de la Hanse des marchands de l'eau de Rouen qui a amarré sa barge, la Normande, à Bannières? Simon le Navelier qui remonte jusqu'à Paris est justement en disette d'hommes de nage. Vous iriez ainsi de compagnie et chemineriez plus en sécurité. Non ?... De plus, vous gagneriez sur les péages et le passage de vos hardes. Odon et Guillaume se concertèrent du regard. Après un temps de réflexion, Odon convint: - C'est peut-être la sagesse. Monsire Thomas, menez-nous à ce navelier. - Je le connais bien. C'est un rude homme à l'ouvrage; mais c'est un bon chrétien. Je prendrai langue avec lui pour vous. La brume s'étant levée, depuis la grande île le port de Bannières apparaissait à quelques coups d'avirons. Vers la neuvième heure du jour, la Normande remontait la Seine sous la maîtrise de Simon le Navelier. Leur barque mise à 15

la traîne, Odon et Guillaume tiraient ferme à leur banc. Pour la première fois, Jacquelin assistait de près à la nage de huit couples d'avirons. Alors que la barge remontait en direction de la Roche-Guyon, sur la berge, Thomas le Capali munnura : « FoIs I Ces Andelysiens sont des foIs. Que Dieu les garde. Amen. » Et il se signa. Passé le pont de Mantes, quand Simon le Navelier fit de la voile pour prendre le vent d'ouest, la barge gagna contre le courant en doublant la pointe de l'île de Limay. Adossé au bordé, Jacquelin observait maître Simon attentif à la gouverne. Grand, large d'épaules, le marinier empaumait la barre de ses mains aussi larges que des battoirs de lavandière. Une mèche de cheveux voletait échappée de son bonnet de laine noué sous sa barbe noire. Une force paisible émanait du navelier qui se tenait jambes écartées dans ses amples braies de toile. Ses yeux gris riaient dans sa hure hâlée. Sa voix sembla sortir d'une caverne: - Les nageurs ont bon temps ce jourd'hui. Si le vent d'ouest s'établit, nous pourrons amarrer à Meulan avant la nuit... Bon Dieu r Picard, Louvet, vous cassez l'erre comme des terriens L.. Petit, voilà ce qu'il advient quand il faut louer des nageurs de fortune pour la remonte. Odon et Guillaume appuyaient ferme aux bancs de chefs de nage. Leurs traits durcis par l'effort luisaient de sueur malgré la fraîcheur de fin septembre. - Ah I ces deux-là sont de vrais compagnons de l'eau, reconnut maître Simon. Toi, tu es le ftIs d'Odon ou de Guillaume? - Mon père est Odon le Senneur de l'Isle-du-Chastel. Moi, on m'appelle Jacquelin en la paroisse d'Andely-le-Petit ou j'étais toujours à fouiller les trous des rives quand je n'étais point aux sennes avec mon père. - Et tu prenais quel poisson à fouiller? - Des écrevisses à pinces rouges, grandes comme ça I - A la balance? - Nenni, maître Simon. Avec une vergette de saule fendue à un bout où je pinçai une chevesne ou une grenouille en amorce. 16

- Quel âge as-tu ? - Je suis dans la neuvième année de mon baptême. - Par saint Nicolas, tu es gaillard pour ton âge ! Vois-tu, je t'en aurais donné dix, et même davantage. Ce n'est tout de même point la pêche aux écrevisses qui t'a allongé à ce point et t'a fait larges épaules! Jacquelin sourit sans gêne. - C'est plutôt à tirer sur l'aviron avec mon père et mon parrain Guillaume. Mon père Odon le disait parfois à ma défunte mère.
-

Je gage que la pêche a nourri ta bonne faim sur ton île à

l'écart des rapines par ces temps de famine. - Et aussi par la grâce de Dieu, maître Simon. - Peut-être aussi la braconne; mais tu ne farauderas point à me le dire. Vrai ?... C'est fort bien. Sous ta chevelure noire et bouclée qu'on dirait celle d'un angelot, tu regardes droit, sans effronterie. J'aime bien ça chez un garçonne!. Tu connais les esbattements de ton âge, j'espère. - Oui-da, maître Simon. Aux billes... Et aussi à la soule au pied avec ceux de ma paroisse Saint-Sauveur d'Andely-Ie-Petit contre les "Bastards" de la Fontaine Sainte-Clotilde qui nous appellent les "Truands". On se battait aussi avec les "Bastards" d'Andely-Ie-Grand. - Ah çà! je m'en serais douté. Et, je gagerai que les Ecorcheurs vous ont tous mis d'accord, plaisanta le marinier. - Oui; le jour où ils ont ravi ma grande sœur Adeline et ma cousine Aurélia par la force. - Jacquelin, je bats ma coulpe. J'ignorai cette vilenie.

- Si j'avais été présent à cette forcerie, je les aurai férus avec
mon arc. - Av... Avec ton arc ? - Mon père m'a facturé un arc. Je tirai au bersail1 sous le mur
1 : Gble. Bersailler : tirer à l'arc. Tirer, traire, tendre l'arc par une traction de la main de cordes sur la corde.

17

du chastel en l'île avec les sergents d'armes de notre seigneur maître. - Diable! Toi un archerot ? - Le plus ancien, tout chenu qu'il était, m'a enseigné à traire

la darde

1

sous l'égide de saint Sébastien, son saint patron.

J'aime bien ce divertissement. - Feu le ray Charles Cinquième aurait été tout ébaubi de voir un si jeune archerot pour servir dans son artillerie. - Vous riez, maître Simon? J'ai pourtant été le mieux jouant en un tournoi de minors organisé par les sergents du chastel contre les "Bastards" d'Andely-Ie-Grand. - Vive Dieu ! Vous étiez nombreux à tournoyer entre minors? - Deux "Bastards" et moi. Mon père Odon et ma mère étaient fiers de moi quand j'ai apporté la poularde de prix. Si j'avais été là les Ecorcheurs n'auraient point pris ma sœur et ma
COUS1ne...

Le géant pressa contre son flanc la tête de l'enfant soudain secoué de sanglots. Ses yeux gris se reportèrent en amont. - Jacquelin, grâce à Dieu, tu étais à lever les sennes avec ton père... Il poussa sur la barre. La Normande s'engagea dans un contour du fleuve.

De la Normande amarrée à la palée 2 du port de Conflans, les débardeurs déchargeaient les pièces de drap jusqu'au fondique sous le contrôle du hallier du port et de Simon. Une volée de mouettes jacassantes se posa au milieu du fleuve.

1 : Darde: flèche. 2 : Les bateaux accostaient à des rangs de pieux enfoncés au mouton et de palplanches emboîtées les une aux autres. 18

- L'hiver mande ses hérauts annoncer qu'il faudra bon bois, dit Simon. Accoudé au bordé, Jacquelin écarquillait les yeux à découvrir la grande activité du port de Conflans comparée à celle d'An dely-Ie-Petit. - Souquez ferme, maître Simon, conseilla le hallier. Remontez bien par le milieu du fleuve. Les Anglais coupent nombre de routes et de ponts, et se rameutent sur Paris. Quant à savoir si vous aurez le passage en amont... Les partis en querelle massacrent selon leur bon plaisir. - Après la peste et ces tueries, on ne trouve plus de bras pour la nage, et encore moins de haleurs de cordes. Mais, monsire, je jure Dieu que j'apponterai en place de Grève avant le serein du deuxième jour, et ce, malgré mon équipage de fortune. - Il Y a huit jours faits, une barge de vin a été prise en amont d'Argenteuil et ses gens furent massacrés. On n'a su me dire si c'était c'était l'exploit d'un parti d'Armagnacs, de Bourguignons ou d'Anglais.

« J'ai ouï dire que l'affaire de Monterau

1

survenue en pays

Montais, serait la cause de tous ces nouveaux malheurs pour le royaume. Monseigneur le dauphin Charles et le duc Jehan de Bourgogne se sont rencontrés au mitan du pont Montereau afin de négocier d'une trêve pour le soulagement des peuples. Or, monsire Tanneguy du Châtel, prévôt de Paris et de l'entourage du dauphin, aurait traîtreusement tué d'un coup de hache en la tête le Bourguignon qui a renié le parti armagnac pour se rallier aux Anglais. » - Par saint Nicolas! à quelle bannière faire allégeance? - Bien des naveliers de Rouen n'osent plus remonter jusqu'à Conflans, et encore moins à se risquer jusqu'à Paris où, après la peste de l'an passé, alternent émeutes et massacres. Ils déchargent à Conflans et redescendent sur Rouen. Paris en subit
1 : 10 septembre 1419.

19

pénurie de munition. J'ai là en souffrance un chargement de cire à chandelle et vingt caques de hareng salé. - Mentionnez sur ma lettre de voiture et j'embarque votre marchandise en souffrance pour ceux de Paris. Topons I... - Ils reviennent! s'écria Jacquelin en tirant la manche de Simon. Passé la fin d'Oise, la barque d'Odon et de Guillaume remontait ferme. Elle aborda au flanc de la Normande. - Je ne suis point garde-rivière, dit le hallier en refermant son registre. Je n'ai rien vu. Dans la barque, les deux Andelysiens étaient fiers de leur pêche. - Au jet de l'épervier! annonça Guillaume. Dos verdâtre et ventre blanc, cuirassé de plaques osseuses, long museau conique à la férocité sournoise, un esturgeon gisait au fond de la barque. - Gare! tempéra maître Simon. Embarquez-le sans farauder. L'amende est rigoureuse. Enfm I... - Il somnolait, comme il se doit en début de l'automne. Roulé dans une toile, l'esturgeon fut hissé à bord de la
Normande.

- Qu'est-ce à dire? demanda Simon à Guillaume boitillant sur le pont. - Je le saignais de mon couteau au-dessus de la nageoire caudale quand il a touché ma jambe d'un coup de queue. Odon a été contraint de se coucher sur lui pour le maîtriser. - Maître Simon, dit Odon, voilà avitaillement pour tous vos gens. Guillaume saura relever sa chair d'un accommodement de son style. - Suffit! la braconne. Nous avons encore à charger pour Paris. Je veux apponter à Herblay avant la nuit. L'aube pointait dans la froidure du jour Saint Cyprien. Touchant la rive, la Normande se balançait mollement parmi les roseaux. Sur la rive gauche, la forêt de Laye moutonnait ses ors dans les gravières. A deux lieues en aval, les fumées du port d'Herblay incendié se confondaient à la grisaille du matin. 20

La Normande sonnait comme futaille aux coups de masse assenés par Simon. Sous les regards profanes de la plupart des nageurs rassemblés pour le pain matinal autour du "chauffedoux" à bois, il enfonçait les coins pour ajuster le mât à l'emplanture. - Voilà qui est bon à cette heure, dit-il. On ne pouvait point aller plus avant avec ce trop de balant sans risquer l'avarie. Haut le cul, tout le monde! A la barre, il ajusta son surcot de cuir en levant le nez de l'aval vers l'amont. Il se tourna vers Odon. 1 aperçus hier soir en passant au large - Les fervêtus d'Herblay pourraient bien rôder par ici. Ah! maudite soit la brume qui nous a fait toucher la grève trop près pour la pause de la nuit. Il faut aller sans plus tarder. Allez! - Mais, le chargement pour Herblay? - De la cire, des balles de laine et des harengs paqués en caques. De la marchandise qui empeste le Diable, mais non périssable. Je la déchargerai à la descente, si Dieu le veut et s'il y a encore âme qui vive pour sa réception. Tous, poussez du fond! L'équipage poussa des avirons pour écarter la Normande. - Bon Dieu! poussez I... brama Simon attentif à la barre, prêt à prendre en travers du courant. Poussez I...
-

Maître Simon! alerta Jacquelin, le doigt pointé sur la terre.

Six chevaucheurs timbrés de la croix rouge de Saint-André approchaient dans la brouillasse parmi les roseaux. - Des Bourguignons! hucha Simon. Poussez, vous autres! Poussez! ... La Normande s'écartait que trop lentement de la rive. Ayant mis pied à terre, sans même crier gare les Bourguignons donnèrent l'assaut. De l'eau aux éperons, à coups de haches et de masses d'armes, ils fracassèrent les avirons ployant à la poussée.

1 : Hommes en armures de fer. 21

Alors que les nageurs imploraient à la merci, armé d'un aviron, Simon s'efforça de les exhorter: - Mais cognez donc, Bon Dieu! ... Cognez-les 1...A eux 1... Odon jeta Jacquelin dans sa barque, trancha l'amarre et le poussa au large. Un bastroc aux poings, il renforça Simon qui cognait sur les casques, estoquait à coups de pale en pleine poitrine. Odon griffa un assaillant du croc de son bastroc. D'un jet d'épervier, Guillaume empêtra un Bourguignon qui escaladait le bordé. Les autres nageurs se défendaient mollement à coups de tronçons d'avirons. Montés à l'abordage, les assaillants forcèrent comme un coin la défense désemparée... Debout dans la barque qui avalait à la dérive, bouche béante, grelottant plus de frayeur que de froid, Jacquelin vit la Normande embrasée dans la grisaille. Les roseaux ripèrent aux flancs de la barque qui échoua sur l'engravement en levant un vol de colverts. Projeté sur le plancher, Jacquelin ne se relèva pas. Il sanglotai~ secoué de tremblements. Le braconnier qui levait ses nasses découvrit la barque dans les roseaux. Tous sens en alerte, il se pencha sur l'enfant recroquevillé sur le plancher. - Tout doux, peti~ dit l'homme. Je ne suis point le Diable. Que fais-tu là, transis et mourant de peur? Jacquelin, les poings aux lèvres, était épouvanté par un œil unique dans une hure disgracieuse. - Par Dieu et tous les saints, grogna le borgne, une telle découverte pour N'a-qu'un-œil... Une barge flambe en amont. Tu en étais? Ce n'est point Dieu possible toute cette misère! Allons, n'aie point peur de moi. Il lui toucha l'épaule d'une main noire qui se voulait rassurante. - C'est assez pour ce jourd'hui, dit-il en lorgnant son sac dégoulinant d'eau. Je ne peux point te laisser ici en cet état. Faut être bon chrétien dans le malheur. Ille souleva et le prit par la main. - Allez viens, petit. Ma hutte est par là. Tu me raconteras. Jacquelin se laissa tirer dans le froissement des roseaux. 22

- Je vis à l'écart, tel un pestiféré, grogna le braconnier. Grâce à Dieu, il n'y a rien à rapiner sous mon chaume. La hutte apparut à l'orée d'un bois, solitaire et misérable. Il montra son sac à Jacquelin. - La pratique a été bonne: du poisson et un malart. Et, il doit bien me rester un quignon de pain, encouragea N'a-qu'unœil. Ensuite, nous aviserons. Sur la grève, les six fervêtus bourguignons descendaient en
1

direction du village de pêcheurs de La Frette. Un sommier

2ployait sous le butin de prise après le sac de la Normande. Celui qui fermait la marche portait à la joue la marque d'un coup de bastroc. L'éclaireur leva le bras, montra la barque abandonnée. Dressés sur les étriers, ils observèrent à l'entour. L'eau effaçait toute trace de pas à l'abord du labyrinthe de roseaux L'éclaireur op1na : - Mieux vaut rejoindre le gros de la compagnie à Herblay. Nous sommes trop peu nombreux et trop isolés si nous rencontrons un parti d'Armagnacs. Il mit pied à terre, saisit sa hache d'arçon et pataugea dans la gravière. Penché sur la barque, il eut un grand rire. Tourné vers ses compagnons, il brandit une trousse de flèches et un petit arc qu'il jeta avec les hardes loin dans le fleuve. Il défonça le plancher d'un coup de hache et réclama de l'aide pour pousser la barque au plus large. Remis en selle, ils donnèrent de l'éperon en direction de La Frette pour regagner Herblay. La barque tournoya au fil de l'eau avant de s'enfoncer. Et il n'y eut plus que l'entonnoir d'un remous sur la barque d'Odon prise par le fleuve qui sentait la feuille morte.

1 : Cheval de charge.

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2 - Exode

Sur la couche de feuillage, Jacquelin écoutait le vent agiter la porte en fascines de la hutte. La fumée d'un feu de bois entre quatre pierres s'évacuait par le trou sommital de la toiture. N'aqu'un-œil tournait un canard embroché sur un bâton. Le fumet sauvage se mêlait à l'odeur de la fumée qui noircissait les parois. Jacquelin observait l'homme silencieux. - Tu as bien dormi, petit? questionna le braconnier. - Oui, monsire, bredouilla Jacquelin. - Oh ! "monsire"... Tu peux dire "N'a-qu'un-œil". C'est ainsi qu'on m'appelle. N'aie point peur. Tu es bien le premier chrétien qui ait dormi sous mon chaume. Le malart sera rôti. avant peu. Tu pourras manger à ta faim. Après, je te conduirai chez le curé de La Frette. Je ne peux te garder avec moi. Tu encombrerais mes habitudes, et céans la vie ne serait point gente pour toi. Je lui conterai ton histoire. Il est brave. Il te prendra sans doute en charge. - Oui, monsire N'a-qu'un-œil. - Je ne peux rien faire de plus pour toi. Que Dieu me pardonne. On vient I... Il s'empressa d'aller observer par une fente de la porte. - Diable! murmura-t-il, qui peut bien venir chez N'a-qu'un œil? Ils sont deux, ce me semble. Si c'est le guet ou le garderivière, finie la braconne. Il se hâta de dissimuler le canard sous des fagots. - L'odeur! monsire N'a-qu'un-œil. - L'odeur ?... Bourdel I... Il jeta une brassée de feuilles mortes sur le foyer qui rendit une épaisse fumée noire. On l'interpella du dehors: - N'a-qu'un-œil I... Tu es là. On a vu la fumée. Hé! par ma foi, il se dégage une odeur pas très honnête mais qui fleure bon à l'entour. Ouvre! - C'est toi, Laveine ? - Laveine, et Colin Lointier. Ouvre, vite! 24

- A la grâce du Seigneur munnura le braconnier en tirant la barre de la porte. - Ah çà ! tu te fumes la couenne à cette heure? Laveine toussa, agressé par la fumée qui s'échappait de la hutte. - Sainte Mère de Dieu! s'exclama N'a-qu'un-œiI qui s'effaça devant deux paysans brancardant un gisant qu'ils déposèrent près du foyer. - Maître Simon! s'écria Jacquelin se précipitant à la civière. - Tu le connais? demanda Laveine surpris de sa présence. D'où sors-tu ?... Eh bé ! N'a-qu'un-œil, tu nous la sers belle! - Il était sur la barge incendiée. - C'est Maître Simon le Navelier de la Normande, cria Jacquelin. Il est féru. Il est mort. - Ma foi, c'est tout comme, dit Lointier. - Ben ... Alors ?... bafouilla N'a-qu'un-œiI. - Faut le curer, décida Laveine. - Céans? - On est allé à l'abri le plus proche. - Le curer ? Avec quoi? - Sa chemise, de l'eau chaude, un couteau... On verra bien. Allez, relance plutôt ton feu. Ne reste point là planté comme un héron. Prépare-nous du vin chaud. Simon saignait d'une blessure au flanc. Les yeux mi-clos, les lèvres pâles, il geignait. - Il va mourir! cria Jacquelin. - Toi, la merdaille, tu te tais ! intima Lointier. Fais tes prières pour te rendre utile. Le gaillard en a besoin. Et que Dieu t'entende. Allez I... Jacquelin se rencogna sur sa couche et pria. Il vit les autres mettre à nu le torse du marinier en lacérant sa chemise. N'aqu'un-œil attisait le feu. Lavant la blessure à l'eau chaude, Laveine informa: - On rentrait de CormeiIles au petit jour pour éviter les Ecorcheurs quand on a entendu une rumeur, puis soudain on a aperçu un embrasement en bord de Seine. A l'abri des roseaux 25

on s'est approché. Six fervêtus s'éloignaient par la rive en direction d'Herblay qui fumait aussi. On a attendu un moment. Point farauds nous deux, hein, Laintier... Enfin, on est allé voir plus près. Tout un carnage de mariniers dans le brasier d'une barge. Une puanteur de chair humaine, de mouton, de hareng grillé... Pas un survivant, hormis celui-là qui perdait son sang, geignait, se traînant dans la gravière, hein, Lointier... Avec deux tronçons d'avirons et un cordage on a façonné un brancard de fortune. Ta hutte étant l'abri le plus proche, on est venu chez toi, hein, Laintier. Jacquelin priait. Lointier qui avait mis la lame d'un couteau au feu l'appliqua rouge aux lèvres de la blessure. Simon gémit. Soulevé de nausées, Jacquelin se blottit contre le giron de N'aqu'un-œil qui lui tapotait l'épaule sans mot dire. - On verra bien, dit Laveine. L'homme est gaillard. A la grâce de Dieu... Ils portèrent un gobelet de vin chaud aux lèvres de Simon, le bandèrent de chiffes, lui repassèrent sa blouse avant de l'allonger sur la couche de feuillage. - J'ai avis de le transporter chez le curé Faiel, opina Laveine. N'a-qu'un-œil, fais-nous l'honneur du vin chaud pendant que le petit nous dira d'où il vient. - Je vous raconterai, maugréa le braconnier. Laveine et Lointier le regardèrent d'un air faussement réprobateur. La mine coupable, N'a-qu'un-œil sortait son canard embroché de sous les fagots. - Je le remets à la flamme. J'ai aussi quelques poissons. Point de feintise. Vous me ferez bien l'honneur de partager, messires... Et la grâce de ne rien dénoncer au garde-rivière. « Si Dieu nous donne bel octobre, nos paysans pourront faire bon labour », dit le curé Faiel sur le seuil de sa masure en consultant le ciel du petit matin. Le vieil homme remit une besace à Simon en compagnie de Jacquelin dans le jardin du presbytère. - Acceptez pour votre route, mes ftIs. Après ces quatre jours, vous pourriez rester chez moi encore quelque temps. 26

- Merci, père Faiel, dit Simon. Ce n'est point comme avant, mais ça peut aller pour moi cheminer. - Que Dieu t'entende. Aller d'un bon pas jusqu'à Paris est l'affaire d'une petite journée; mais en ton état et au pas de l'enfan t... - Grand merci pour la chemise et pour votre hospitalité, mon père. Vous ferez part de ma gratitude au barbier pour ses soins. Je n'oublierai point non plus les sires Laveine et Lointier. - Si un jour, l'un ou l'autre repassait d'aventure à La Frette, le presbytère sera toujours sa maison. Jacquelin, que va-t-il advenir de toi, maintenant? - Je vais à Paris chez Estienne Gaudin, un frère de ma défunte mère. - Simon, de ce jour, ta responsabilité est grande à l'égard du petit.
-

Les gens de l'eau sont une grande famille. Merci, père Faiel, dit Jacquelin en baisant la main du curé.

Il lui montra un chapelet lové au creux de sa paume. - Vous le donnerez à N'a-qu'un-œil. Il me vient de ma défunte mère. Il ne me quittait jamais. - Et c'est tout ce qui te reste de ta famille, point vrai? - Oui, mon père. - Ton geste en a que plus de mérite. Le Seigneur t'en saura bon gré. Je le porterai à N'a-qu'un-œil... Si je le trouve en sa hutte, le bougre. Ce sauvage vit comme un païen, mais ce n'est point un méchant homme. Le curé Faiel leur donna sa bénédiction qu'ils reçurent un genou en terre. Mains croisées sur sa poitrine, il hocha la tête en les regardant s'éloigner par le bois sur le routin en direction de Cormeilles. A Sannois, au débouché d'un chemin creux sur la route de Pontoise à Paris, ils se fondirent dans une colonne de fuyards. Un chariot transportait des blessés. Des piétons défaillaient de peur autant que de faim.
-

Par saint Nicolas I... On délogerait les chrétiens? s'écria
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Simon.

-

A Pontoise,

les Goddams

(1) sont plus malpiteux

que

Sarrazins, pleura une vieille femme en chemise. Hommes~ femmes~ enfants traînaient la jambe dans la boue après l'orage du jour précédent. Un curé en surplis et tête nue pleurait, agenouillé près d'une femme gisant à demi nue, accablée de douleur, un enfant mort dans ses bras. - Il n'y a donc point un Dieu pour arrêter ce malheur? gronda Simon. - Nous marchons depuis l'aube, dit un paysan qui portait deux enfants dans une hotte. Rendus, certains étaient assis dans la boue, le regard sans expression. Un couple traînait un travois chargé d'enfants et de hardes. Un chariot à roues pleines transportait une femme en mal de gésine assistée d'une commère à demi pâmée. Plus loin, un char couvert avait versé. - Eh r toi, l'homme, interpella un bourgeois sans chaperon, viens donc nous assister r Une main à son flanc blessé, Simon grimaça en s'efforçant de redresser la caisse du char. Il renonça~ reprit la main de Jacquelin et s'éloigna sans répondre aux injures du bourgeois qui dételait son cheval. Les gens d'Epinay regardaient passer le troupeau de fuyards qui buvaient aux seilles d'eau posées en évidence sur le bord de la route. Saisis de crainte, des villageois avaient clos portes et fenêtres. Après avoir longé un moment la rive de la Seine, Simon décida une pause vers le mitan du jour. Sous un orme, assis sur le limon d'un fardier abandonné au milieu d'une plaine, ils mangèrent du pain et du fromage donnés par le curé de La Frette. Des enfants alouvis s'approchèrent d'eux. - i\1lons, dit Simon, comme on jette aux oiseaux en hiver. . . Il secoua à leur intention le fond de sa besace, et regarda à l'entour la foule des fuyards qui faisaient halte dans la plaine. C'est ici le Lendit, informa Simon. Ici, chaque année a lieu la foire qui dure un mois plein. J'y suis venu une fois, le jour
1: Godons, goddams : sobriquet donné par le peuple aux Anglais à cause de leur juron national: n God damned In 28

de l'ouverture. La Normande était amarrée à la Villeneuve, de l'autre côté de la Seine. C'était en juin. Jacquelin, tu vois, làbas derrière nous, c'est la basilique de Monseigneur SaintDenis... Depuis lointain pays, de distance en distance, des mon~oies 1 indiquaient aux marchands et chalands la voie du Lendit. Des oriflammes... Des échoppes sur tréteaux, des bateleurs, des comédiens, des maquignons, des mendiants, des chiens errants... La marchandise, les choses, l'avitaillement y parvenaient de partout: tapis, parchemins, vêtures neuves ou usagées, souliers, chaudrons, lingeries, peausseries, coffres, cochonnaille, et tout et tout. Il y avait des changeurs avec leur boulier, des orfèvres, des tavernes en plein vent, des baleries, des... Et une foule I... On aurait dit que toute la chrétienté s'était assemblée au Lendit pour le négoce et le plaisir. Les sergents à verge n'avaient point toujours la partie belle, surtout avec les escaliers descendus depuis la montagne Sainte-Geneviève de Paris avec le recteur de l'Université. - Les escaliers? demanda Jacquelin tout oreille. - Oui, des fils de bourgeois ou de nobles qui, plus tard, seront par le savoir les notables de la cité. Ils venaient au Lendit en grande cavalcade, vêtus de leurs plus beaux habits. Il y en avait venus à cheval pour escorter le recteur monté sur une mule, vêtu d'une chape rouge et coiffé de son bonnet de docteur, suivi des doyens et de procureurs. - Le recteur c'est quoi? - Je l'ai vu. Avant tout autre acheteur il prélevait la provision de parchemin nécessaire à l'usage de l'Université pendant l'année scolaire. Le recteur retourné à Paris, ce fut alors un charivari du fait des escaliers répandus en tav-remes, aux jeux, aux divertissements de tout genre. Les damoiselles étaient la cible privilégiée de leur dévergondage. Il y a eu noises et batailles. Je veux bien rire et pense que jeunesse doit dépenser son trop plein de gourme, mais, tout de même I. J'ai été amené à écraser
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: Croix, ou tas de pierres pour indiquer les chemins 29