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L'autre rive

De
285 pages
Dans cet ouvrage, le travail du romancier est essentiellement axé sur l'identité déchirée entre deux rives symétriques - voire diamétralement opposées - sur le plan de la culture et de la civilisation et ron,gées par la répulsion et le fefus réciproque, la rive nord et la rive sud de la Méditerranée. Dans cette suite de péripéties, le narrateur expose un ensemble de questions ayant trait aux droits humains mais aussi aux questions d'actualité que sont notamment l'émigration, l'islamisation, l'évangélisation.
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L’AUTRE RIVE
Lettres du monde arabe Collection dirigée par Maguy Albet et Emmanuelle Moysan Lahsen BOUGDAL,La petite bonne de Casablanca, 2010. El Hassane AÏT MOH,Le Captif de Mabrouka,2010. Wajih RAYYAN,De Jordanie en Flandre. Ombres et lumières d'une vie ailleurs, 2010. Mustapha KHARMOUDI,La Saison des Figues, 2010. Haytam ANDALOUSSY,Le pain de l’amertume, 2010. Halima BEN HADDOU,L’Orgueil du père, 2010. Amir TAGELSIR,Le Parfum français, 2010. Ahmed ISMAÏLI,Dialogue au bout de la nuit, 2010. Mohamed BOUKACI,Le Transfuge, 2009. Hocéïn FARAJ,Les dauphins jouent et gagnent, 2009. Mohammed TALBI,Rêves brûlés, 2009. Karim JAAFAR,Le calame et l’esprit, 2009. Mustapha KHARMOUDI,Ô Besançon. Une jeunesse 70, 2009. Abubaker BAGADER,Par-delà les dunes, 2009. Mounir FERRAM,Les Racines de l’espoir, 2009.Dernières parutions dans la collection écritures arabes N° 232 El Hassane AÏT MOH,Le thé n’a plus la même saveur, 2009. N° 231 Falih Mahdi,Embrasser les fleurs de l’enfer, 2008. N° 230 Bouthaïna AZAMI,Fiction d’un deuil, 2008. N° 229 Mohamed LAZGHAB,Le Bâton de Moïse, 2008. N° 228 Walik RAOUF,Le prophète muet, 2008. N° 227 Yanna DIMANE,La vallée des braves, 2008. N° 226 Dahri HAMDAOUI,Si mon pays m’était conté, 2008. N° 225 Falih MAHDI,Exode de lumière, 2007. N° 224 Antonio ABAD,Quebdani, 2007. N° 223 Raja SAKKA,La réunion de Famille, 2007.
Sami ALNASRAWI
L’AUTRE RIVE Tome I
Traduit de l’arabe par Driss El Baouchari
Du même auteur Sadâ al-samt (L’Echo du silence), Roman, édition Al Hilal, Rabat, 1988 et édition Babil, Rabat, 1991 Al-su‘ûdu ila al-manfâ (Montée vers l’exil), Roman, éd. Dar Al Amane, Rabat, 1988 Mâ warâ’a al-sûr (Au-delà du mur), Roman, éd. Babil, Rabat, 1989, traduit en russe, éd. Tsitadile, Moscou, 1996 Al-Dawwâmah (le Cercle vicieux),Roman, éd. Babil, Rabat, 1990 Zakhkhâtu al-Tâ‘ûn (Averses de peste),Roman, éd. Babil, Rabat, 1991 Al Mukâfa’ah (la Récompense),Roman, éd. Babil, Rabat, 1995 Lawahât mina al- wâqi’ (Tableaux du réel),Recueil, éd. Babil, 1996 ‘alâ hâfati al ’âkhirah (Au seuil de l’au-delà), Roman, éd. Babil, Rabat, 1996 Awrâq al Zaman al dâ’i‘ (Feuillets du temps perdu), Recueil, éd. L’Orientale, Rabat, 2006 Churûkh fî ‘aswâr Baghdâd (Fissures dans les murailles de Bagdad), Roman, éd. L’Orientale, Rabat, 2009 Ahl al Kahf (Les Gens de la caverne), Recueil, éd. L’Orientale, Rabat, 2009© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13535-2 EAN : 9782296135352
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Il aspira une profonde bouffée de sa cigarette, amassa la fumée dans la bouche, arrondit les lèvres puis rendit des ronds brumeux et entrelacés qui s’ajoutèrent à l’air pollué inondant le lieu. Il eut l’impression que la fumée était lourde et s’écroulait. Il remua l’air avec la paume de la main comme s’il voulait soutenir ces ronds de fumée dans leur chute. Mais la fumée s’élevait et se dissipait dans le nuage enveloppant les buveurs du bar qui fumaient comme des cheminées.
Il poursuivit le jeu qu’il avait tant aimé durant son adolescence. Il l’avait commencé à son adhésion au club des fumeurs, et c’était pour lui un loisir qui le réjouissait dans les cafés et les bars qu’il fréquentait avec ses amis. Cela le remplissait d’orgueil, à tel point qu’il en défiait les grands fumeurs qui ne pouvaient que reconnaître son don malgré son jeune âge. C’était pour lui source de volupté.
Aujourd’hui, ce n’était plus le cas… Quand il expirait la fumée, ce n’était plus que peine et amertume. Il la poursuivait du regard, distrait, la pensée confuse. Le voilà à l’âge de vingt-et-un ans, mais quoi après ? Balivernes ! Rien que des balivernes. Mirages, sans plus ! Tout s’était effondré en un clin d’œil, lorsque le secret fut dévoilé. Le résultat était bien ceci : aujourd’hui, il fêtait seul son anniversaire, sans aucun ami ni proche parent ; seul, sans autre associé.
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Son passé ? Et quel passé !! Pouvait-il l’appeler ainsi, alors que ce n’était que chimères ? Ce passé factice dont les particules s’étaient désagrégées en un clin d’œil, alors qu’il n’était même pas né. Au moment même de sa naissance, c’était déjà la notification de sa mort… On aurait dit des bulles de savon remplies d’air que les enfants savaient bien souffler. De ce passé spectral plus que réel, rien n’était lisible si ce n’était des traces de pas imprégnées de douleurs ; il en est témoin, lui qui avait bien emprunté ce sentier et dont chaque pas se référait à un souvenir, à une histoire. Une histoire unique et bien singulière. Il était un simple comparse dans une pièce de théâtre que les autres jouaient mais dont il était l’objet. Les détails de cette pièce étaient gravés dans sa mémoire, avec une telle netteté que le fait de s’en souvenir le martyrisait. La vie lui parut sombre ; il réalisa que tous ceux qu’il connaissait l’avaient trahi et avaient détruit sa vie pour ensuite lui conseiller de quitter les lieux après avoir achevé leur représentation. Il se sentit accablé sous cet univers qui lui pesait sur le cœur. Il désira rester seul, en compagnie de sa seule personne. La gorge serrée, il avala d’un trait son verre pour apaiser ses peines. Le brouhaha des buveurs et leurs bavardages incessants l’avaient empêché d’entendre la voix provenant de la télévision accrochée au mur. Les scènes qui défilaient, muettes, présentaient des visages exténués, terreux. Le lieu : des magasins en feu, des façades d’établissements gouvernementaux saccagés, des éclats de verre éparpillés sur les chaussées, des complexes en flammes, des ambulances roulant à une vitesse vertigineuse, des policiers traquant des jeunes voilés se protégeant derrière les colonnes et les portails des immeubles.
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Le visage du ministre de l’Intérieur en colère apparaissait de temps à autre sur l’écran. Il grondait, brandissant le poing en signe de menace. Quand il disparaissait, les images mouvementées revenaient, montrant le mouvement des émeutiers de la banlieue de la capitale. Il redoubla de doses d’alcool en quête d’ivresse. Il était venu pour oublier sa peine mais voilà que le vin lui en rajoutait. Ce qu’il voyait sur le petit écran, ce n’était qu’une autre image qui se répétait, celle qu’il avait vécue ce matin-là à l’église proche de chez lui... C’était un feuilleton dont les épisodes s’étaient succédé depuis peu et continuaient à défiler sur la télé. Malgré la diversité des personnages, les événements étaient les mêmes : des étrangers, ou désignés comme tels, prenaient la fuite pour échapper à leurs détracteurs, portant leur croix sur la tête et, les pieds nus, foulant le sol tout jonché d’épines. Leur destin était de vivre étrangers dans leur propre pays, comme ailleurs. Ce matin-là, sa mère lui avait serré fort la main puis l’avait supplié : - Ne me déçois pas encore cette fois-ci, mon fils. Je te prie de nous accompagner à la messe. Aujourd’hui, c’est la fête de Diane. Sois à ses côtés. N’a-t-elle pas besoin de tes encouragements ?
En palpant la main de sa mère, il remarqua qu’elle était devenue rude, ridée par l’âge. La rudesse en était accrue par les travaux domestiques qui ne s’arrêtaient guère à cause des exigences incessantes des membres de la famille.
Il hésita, car rien d’égayant ne l’attirait vers l’église, malgré son amour pour la sainte Marie et pour Jésus. A chaque fois qu’il voulait franchir le seuil d’une église, il avait le cœur serré, comme quelqu’un qui se voyait obligé de faire quelque chose de répugnant. En effet, dès qu’il franchit le seuil de la porte, les yeux des fidèles sortirent de leurs
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orbites, le dévorèrent, l’accompagnèrent dans tous ses mouvements jusqu’à ce qu’il s’installât à sa place ; ce qui l’embarrassait et gênait son allure, à tel point qu’il redoublait d’efforts pour ne pas trébucher et devenir la risée des présents. En hommage à sa mère, il dut accepter. Il lui avait dit en souriant :
- Je ne comprends pas pourquoi, maman, tu insistes pour que je sois présent à la messe, alors que les jeunes comme moi ne mettent le pied dans une église que le jour où ils veulent prononcer leurs vœux de mariage ?!!
- Ton histoire est unique, fiston. Le père Emmanuel me matraque de questions à ton sujet à chaque fois qu’il me rencontre. Voilà une occasion qui se présente d’elle-même : Dieu te bénira pour cela et ta sœur sera encouragée par ta présence. Elle éclatera de joie si elle te voit à ses côtés alors qu’elle psalmodie les offices.
Sur le chemin de l’église, il accompagna sa sœur Diane ; sa mère prit le bras de son père, qui ne quittait jamais sa pipe. Le ciel était couvert de nuages lourds alors qu’un vent violent secouait les branches. Ils hâtèrent le pas vers l’église pour ne pas être trempés par une averse. Le long du chemin vers l’église, le père semblait consterné, sans raison apparente. C’était toujours le cas quand ils s’approchaient du lieu de culte. Michel crut que son père y allait à contrecœur et qu’il ne désirait nullement aller à la rencontre de Dieu et de sainte Marie, bien qu’il fût régulièrement présent à la messe et qu’il incitât incessamment sa famille à s’y rendre.
En rentrant à l’église, les visages de son père et de sa mère se crispèrent. Ils baissèrent les yeux comme s’ils cherchaient à éviter le regard de quelqu’un. Ils précipitèrent le pas pour atteindre leurs places habituelles sans saluer personne, pas même le père Emmanuel.
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