L'étrange histoire de Petre et du Danube

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Comme le Danube, Petre meurt au bord de la Mer Noire et naît à la source de ce fleuve qui est son compagnon, son réconfort, son guide tout au long de sa vie de génial vagabond. Enlacés en une valse langoureuse, inséparables, Petre et le Danube nous racontent leur vie en commençant par sa fin, remontant à contre courant et symboliquement vers les sources. Leurs deux vies parallèles et néanmoins imbriquées relèvent du chemin initiatique.
Publié le : jeudi 2 juillet 2015
Lecture(s) : 3
EAN13 : 9782336386744
Nombre de pages : 270
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L’étrange histoire
de Petre et du Danube
Roman

L’étrange histoire de Petre et du Danube

collection
Amarante
































© L’Harmattan, 2015
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ06434Ȭ5

EAN : 9782343064345

L’étrange histoire
de Petre et du Danube



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr





















Gilbert VIEILLEROBE

L’étrange histoire
de Petre et du Danube

Roman

L’Harmattan


Du même auteur


Romans :
Les géants des Cévennes (1985)ȬLa Manufacture (Lyon).

La route de l’ambre bleu (2008) – L’Harmattan.

Rats de marée (2012) – L’Harmattan.



Récit :

En remontant le Rhône (2013) – Les Éditions du Net.

1 – Là où Petre se dissout

Souvent maintenant je me couche de bonne heure et m’enȬ
dors avec cette lancinante question qui m’obsède : quelles
forces m’animeront encore à mon réveil ? Allongé sur ma
natte de roseaux, le regard dilué dans la puissance nuaȬ
geuse d’où j’espère tirer un filet d’énergie et, peutȬêtre, arȬ
river à la prochaine nuit, supplier, soutirer aux astres une
remise de peine, à la loterie céleste gagner quelques anȬ
nées. J’aimerais tant voir la fin de mon siècle, pouvoir traȬ
cer sur le sable des rivages, écrire en creux, mon âge en
trois chiffres.
Lorsque je me sens las et sans force, ce mirage me reviȬ
gore, ma nuit s’éclaircit et mes muscles se tendent à nouȬ
veau. Mais aujourd’hui, j’ai entendu, ressenti dans mon
corps devenu chétif, comme un souffle, une fuite. Une
outre qui fuit ! Drôle de sensation de deviner qu’il se passe
une chose anormale, qu’un défaut se cache dans la mécaȬ
nique, qu’un raté altère le ronronnement du moteur. Ces
chosesȬlà arrivent, mais lorsque le pressentiment s’installe,
comment ne pas l’écouter ?
Alors je m’allonge pour la nuit, ma couche me semble
plus douce, l’air est plus léger, le ciel plus pur et plus clair,
une sérénité nouvelle m’enveloppe.

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Combien d’années déjà passées dans ce delta ? On y
creuse des canaux, énormes, pour assagir le Danube, qu’il
cesse ses frasques, devienne raisonnable. On y ouvre des
chantiers gigantesques et tous les bras, les chevaux, les
charrettes, les pioches et les pelles sont les bienvenus. Il y
en a pour des années, jamais, peutȬêtre, de vie de travailȬ
leur cela ne finira ! Alors je suis venu, de loin, avec ma viȬ
gueur déjà déclinante mais peu importe. À Jijila, je place
toutes mes maigres économies dans l’achat d’un cheval
vaillant et d’une charrette aux grandes roues ferrées et desȬ
cends vers Tulcéa. La petite localité transformée en marché
aux esclaves déborde de cris et d’altercations. Se rassemȬ
blent ici gros bras et miséreux rachitiques, truands et proȬ
fiteurs, cartomanciennes et femmes de petite vertu et trois
religieux qui posent, sans en référer, au milieu de tout ce
fatras, les bases d’une basilique. Et d’ailleurs, à qui en réféȬ
rer ? La ville se crée, elle sort des sables, elle repousse les
eaux, plante ses pieux, délimite son espace, organise ses
débarcadères.
Ma charrette pleine à craquer de journaliers ramassés en
chemin, moyennant monnaie sonnante, j’arrive à cet emȬ
bryon de quai et attache mon cheval à un pieu libre dans
l’alignement d’attelages déjà présents. En transportant ces
voyageurs, j’ai récupéré la moitié de ma mise et j’en laisse
un bon quart pour régler le passeur. Dans un vaȬetȬvient
incessant, une grande barque à fond plat transporte les
équipes et leur matériel sur l’autre rive du fleuve où l’on
creuse le canal principal en se servant du bras central du
delta, le plus puissant, qui débouche sur la haute mer à
Salina. Trois charrettes par passage, cinq chevaux et
quarante hommes, telle est la jauge, au départ du moins,
car souvent les chevaux s’affolent, passent parȬdessus bord
et rejoignent au mieux une rive ou l’autre en battant l’eau

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de leurs longues pattes. Et parfois, dans le désordre et le
vacarme qui s’ensuit, un homme tombe à l’eau. Aucun ne
sait nager, et, s’il ne saisit pas à temps la corde ou la rame
qu’on lui tend, il dérive au fil du courant et, cadavre, reȬ
joint les putréfactions en cours, oublié à jamais.
Quant à moi, je tiens mon cheval serré, les œillères raȬ
battues et le réconforte, le rassure avec des mots qui font
frémir ses oreilles attentives. Ce cheval est mon seul bien.
Il me faut le choyer, le préserver car il me confère un statut
privilégié. Chef d’équipage, j’emploie six creuseurs et charȬ
geurs dont deux suivent le charroi pour le déchargement.
Je serai bientôt contraint, comme d’autres, à transformer
ma charrette en benne basculante pour augmenter rendeȬ
ments et gains. Même si je me fatigue un peu moins que
d’autres qui sont à la pelle et à la pioche à longueur de jourȬ
née, cellesȬci n’en sont pas moins harassantes.
Et le repos ? Comme l’ensemble des hommes qui s’épuiȬ
sent là, je vis dans les roseaux : hutte en palissade et toit de
roseaux, couche en roseaux, marmites le plus souvent
chauffées avec des roseaux. Une odeur particulière s’en déȬ
gage, de sable humide, de marécage, odeur qui nous imȬ
prègne, nous désigne comme hommes des canaux à tel
point que lorsque nous passons un jour de repos à Tulcéa,
la ville champignon, les aubergistes se pincent le nez et
laissent salles et terrasses ouvertes à tous les vents.
Malgré cela, Larissa, russe Lipovan, m’a pris en amitié,
puis en amour. D’une vingtaine d’années ma cadette,
échouée là comme serveuse, ayant aussi besoin d’un proȬ
tecteur, elle a conclu avec moi un triple pacte d’entraide,
de soutien naturel et d’amour. Chacun sait à Tulcéa que
toucher à Larissa revient à s’en prendre directement à Petre
et qu’il vaut mieux s’abstenir.

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J’aime ton odeur, me murmuraitȬelle, je ne suis qu’un
roseau fragile dans tes bras qui embaument ! Fragile, façon
de parler car Larissa, forte et carrée, remet à sa place d’un
regard ou de sa pogne vigoureuse s’il le faut, le plus vailȬ
lant des travailleurs, surtout s’il a forcé sur le vin du pays.
Car la vigne s’installe sur les berges sableuses en coteaux,
loin déjà vers Macin, et les troupeaux grossissent, nécessité
d’abreuver et de nourrir toute cette mainȬd’œuvre, en la
ville nouvelle uniquement, car sur le chantier, le poisson
fait ventre à chaque repas, bouilli, en soupe ou grillé lorsȬ
que le temps le permet. Les nasses et les filets posés à deȬ
meure rendent leurs prises dès qu’on les sollicite.
L’angoisse chaque matin me serre la gorge, au moment
de découvrir l’état du ciel, le pire ennemi ! Vivre des jours
et des jours sans voir le soleil, dans un brouillard collant et
poisseux, où les vêtements humides en permanence, inȬ
crustés de boue, pèsent des tonnes. À partir de mai, aux
beaux jours espérés, au retour des matins calmes et du
chaud soleil, s’aventurer dans les roselières c’est se faire
assaillir immédiatement par des millions de moustiques.
Une seule méthode pour se tenir à l’abri de ce fléau : s’enȬ
duire de boue, se transformer en homme de terre.
En ces nuits de lucidité me reviennent en force les
images de cette vie de forçat. Que de souffrance, de joie,
d’espoir, et, paradoxalement, quelle sensation de liberté,
de maitrise de ma vie, et maintenant, de ma fin de vie. InsȬ
tallé sur mon lopin de sable, minuscule lentille d’eau sur
cette immensité, à l’abri des murs érigés en terre friable,
reclus dans cette unique pièce, j’écoute passer les heures.
Je me déplace d’un pas traînant du puits d’où je tire une
eau saumâtre aux nids des poules et des canards, à l’étroite
plateȬbande où poussent des légumes rachitiques et grignote

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avec parcimonie mes économies. Je laisse filer ces jours
heureux sans les compter.
Je renonce à calculer ce que dura ce labeur. Mon cheval
mort depuis longtemps ne peut contempler son char qui
s’enfonce chaque hiver un peu plus dans le marais derrière
la maison. Un unique limon, où viennent se percher grèbes
et crabiers, pointe encore vers le ciel. Les travaux se pourȬ
suivent mais le matériel moderne remplace de nombreux
hommes qui doivent apporter d’autres compétences. Je reȬ
garde cela avec amusement, de même que le lointain souȬ
venir de Larissa, repartie plus au nord dans sa commuȬ
nauté. Lorsque je vois passer les lourds cargos turcs qui
donnent de la trompe par temps de brouillard, je me reȬ
dresse douloureusement avec fierté, un éclair d’orgueil alȬ
lume mon regard. J’ai participé à cette énorme aventure,
voilà le résultat de mon travail. Qui se souviendra de nos
douleurs maintenant que cette voie d’eau est banalisée ?
Ce soir, une étrange lueur anime le visage de Petre. Ses
mains, ses doigts se nouent, se ferment durs et osseux
comme les serres du balbuzard. Il cramponne fermement
son espoir puis bien vite le laisse filer. Il lui semble flotter
sur un tapis d’écume, sur une épaisse couche de bourre que
les saules expulsent au printemps. Son lit de plume, de
fleurs, de vent flotte. Il sourit. Déjà dans un ailleurs, il ne
verra pas son dernier souffle le quitter. Tout n’est que voȬ
lupté. D’ailleurs, lourds et indifférents, les pélicans défiȬ
lent, frappent de leurs larges et puissantes ailes l’air imȬ
muable et s’habillent de blanc.
Son voisin Mihail le trouvera au matin alors qu’étrangeȬ
ment la basseȬcour s’étrangle en réclamant l’ouverture de
la cage et que la cheminée reste muette. Petre, mort, natuȬ
rellement à quatreȬvingtȬdixȬneuf ans, presque naturellement,
comme il avait vécu, facilement, avec lenteur et précaution.

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Ses amis proches déposèrent son corps si léger dans la
tombe qu’ils creusèrent au fond de son jardin. Depuis le
temps qu’il triturait ce sable, bientôt, rapidement, il deȬ
viendrait ce sable luiȬmême, limon des origines. Ils enfonȬ
cèrent un pieu, approximativement à l’aplomb du cœur, où
Vasiliu avait gravé ce simple mot : PETRE. Son nom d’un
autre monde, d’une autre époque, imprononçable, depuis
longtemps tombé dans l’oubli, se révélait sans importance.

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1 – Là où le Danube se disperse

Longtemps je me suis couché avec bonheur, au terme
d’une épopée colossale durant laquelle il m’a fallu dépasȬ
ser les pièges du relief, percer des portes et combler des
dépressions. Exténué et chargé d’un lourd fardeau, j’ai
étendu mes draps là où la mer me barre la route, comblé la
vallée des alluvions charriées avec peine et laissé mes eaux
se répandre aux soleils, se prélasser et se détendre sur cette
immense friche abandonnée. Ni estuaire ni delta en ces
temps reculés, seul, le repos mérité du guerrier, du bâtisȬ
seur, de l’amoureux que je fus tout au long de ma fabuleuse
vie.
Et maintenant que la terre a bu ces moments d’égareȬ
ment et de farniente, l’homme a posé sur le drap lumineux
et humide que j’ai étendu là, une couverture végétale, biȬ
garrée, patchwork de colza en fleur, de blé en herbe, de
terres nues avant l’ensemencement. De nombreux résidus
de l’âge ancien, lacs, marais, mares, lagunes imposent, teȬ
naces, ma mémoire. Voilà mes souvenirs, mes madeleines,
qui m’aident à me résigner, qui me permettent de revivre
ces moments d’enfance.
Et comment sont venues ces boursouflures sur ma
couche, ces douces collines aux pentes sensuelles, courbes

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de poitrail d’aigrette, d’échine de loutre, de hanche de siȬ
rène ? PeutȬêtre de la contraction de mes intestins contraȬ
riés, souvenir de digestion difficile, à force d’avaler ce que
m’abandonne la montagne. PeutȬêtre d’une dernière respiȬ
ration demeurée en suspens, air bloqué, souffle coupé à la
vue de mon propre spectacle, ou stupeur en découvrant
mon impuissance face à cette Mer Noire qui m’impose des
limites avec autorité. PeutȬêtre des ressorts du sommier qui
subitement lâchent prise, sautent, explosent, dressent ces
formidables taupinières. L’homme profite de ces lieux
vivants pour y installer vignes et vergers. Il y pousse ses
troupeaux, attelle ânes et chevaux à ses chars précaires,
plante antennes et éoliennes : les grandes aiguilles percent
mon antique drap et cousent des carrés supplémentaires à
ma couverture nouvelle, multicolore et légère.
Que faudraitȬil pour que mon lit soit occupé à nouveau,
pour que mes eaux reviennent, que l’âne gris et sa charrette
flottent sur ce mirage éblouissant, que la vigne saigne de
ce vin liquoreux, que les fleurs de colza dérivent en mer,
qui de Noire deviendrait d’Or, que les maïs, les tournesols,
à leur apogée, se battent avec les grands roseaux et que
ceuxȬci agitent le drapeau blanc de leurs plumets en signe
de reddition ? Mes eaux préviennent : jamais plus les sables
ne les absorberont. Oui, faudraȬtȬil que les montagnes
s’écroulent et que leurs glaces explosent, que la mer abanȬ
donne la partie et se retire au loin, qu’elle délaisse les lieux,
écœurée devant les déploiements militaires, effrayée par
les menaces nucléaires ? Ou fatiguée, tout simplement faȬ
tiguée d’être là en gardienne à défendre sa frontière, posiȬ
tion intenable et sans objet, désuète. Le rêve salutaire se reȬ
tire comme l’eau après la crue. Il me faut réduire mes
ambitions, abandonner cette immense couche, me replier
d’abord sur ce delta qui m’est dévolu et me couler dans ces

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trois bras que l’on m’impose à force de digues de canaux
et de quais. Mais, contraintes après contraintes, ces
conduites forcées se sont mises en place et maintenant,
comment faire pour y échapper, alors que les états y étaȬ
blissent leurs frontières, que le commerce, les armées, les
plaisanciers s’en emparent !
PeutȬêtre croyezȬvous que je suis dupe, que je subis sans
résistance cette marche vers la mort ? DétrompezȬvous. DeȬ
puis que je sens ma fin prochaine, je ne cesse de tenter
d’échapper à l’inéluctable, et c’est moiȬmême qui ai décidé
d’éparpiller mes forces, de me fondre dans ce delta en de
multiples courants, cherchant à ce qu’il y ait au moins une
partie de moiȬmême qui échappe à ce triste sort promis.
Telle une armée en déroute, je me disperse espérant ainsi
sauver l’essentiel.
PeutȬêtre me croyezȬvous résigné, émoustillé par mes
seuls souvenirs, secoué parfois par une rage de pluie, une
colique de glace, un énervement de mes affluents ? Non, je
ne vais pas supporter éternellement ce que l’on me met sur
le dos et m’ébrouer comme un cheval rétif en un rodéo raȬ
geur, envoyant valser barques et rafiots. Ni me complaire
à contempler en mes miroirs secrets les ciels mouchetés du
blanc des nuages, striés du vol organisé des grands migraȬ
teurs, alors que je serais condamné à l’immobilité devant
tant de mouvements.
Dans les replis et les méandres où je cache et tente de
préserver l’essentiel de ma vitalité, j’engrange là mes souȬ
venirs, mes mémoires, les évènements formateurs de mon
enfance, les instants délicieux que je savoure à petites bouȬ
chées, à petites gorgées à l’heure du thé, au coin d’un feu
de cheminée ou sur les herbes tendres d’un déjeuner chamȬ
pêtre. Me voici confortablement calé dans mon fauteuil de

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roseaux, les pieds posés sur les larges feuilles de nénuȬ
phars, j’assiste au concert que donnent les grenouilles et les
crapauds sonneurs au ventre de feu. Une couleuvre, en colȬ
lier, s’installe à mon cou. Si d’aventure tout le ciel de nuit
et sa cohorte de feux, Vénus et la Lune en tête, se posent
sur mes lacs, je laisse mon sourire s’épanouir et luire la
nacre de mes dents de roseaux, droites, serrées, éclatantes.
Si je ne me raisonnais, des paniers de madeleines semȬ
blables, j’en ingurgiterais des barges entières.
Et maintenant, mon lit on le désherbe, le désinsectise, le
désinfecte, le récure et mon odeur se perd. Sauf dans les
recoins secrets et discrets où mes sueurs transpirent enȬ
core. Ah, les senteurs puissantes de mon corps, les
miasmes des vases venant crever en bulles à ma surface et,
dans ces longueurs d’eau claire et saine drainée par les
haies de roseaux, parfois, sur le fond de sable blanc, les
menthes vertes exaltent leur fraîcheur. Ces parfums, je les
espère éternels, je souhaite qu’ils témoignent de ma fragiȬ
lité, de ma peine, qu’ils soient ma fierté pour toujours. Que
toutes les hélices qui brassent ce qui reste de mes eaux enȬ
fermées dans ces canaux nouveaux expulsent ces résidus
olfactifs afin que les scientifiques ne s’avisent d’en analyser
les substances et découvrent avec stupéfaction que je n’ai
pas changé de chaussettes depuis des lustres, ni de slip
d’ailleurs.
Mes manœuvres, hélas, pour retarder sinon déjouer la
fatalité de ma fin, se révèlent vaines, et, découvrant l’inȬ
croyable palace qui s’ouvre devant moi, je laisse un proȬ
fond sentiment de satisfaction m’envahir. En vue de Chilia,
de Salina, de Saint Gheorghe, je comprends qu’il me faut
lâcher prise, me rendre, me dépouiller de tout, me mettre
à nu, me purifier, mais également recréer l’horizon à ma
guise. Il me faut sortir niveaux, équerres et compas une

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dernière fois, jouer au géographe, au géomètre, gommer
toutes les aspérités. Une dernière fois, promis, remodeler
cette plaine, la liquéfier, permettre au vent seul d’y dresser
des vagues frangées d’écume blanche. Une dernière fois
mesurer l’immensité de mon talent, l’infini de mon doȬ
maine. Ensuite, savourant cette dernière fierté, je laisserai
la place, me retirerai en ces domaines que l’on m’a réserȬ
vés. Surtout ne pas me laisser submerger par la mélancolie,
la tristesse, la nostalgie. Assurer avec vaillance les tâches
que l’on m’assigne. Elles n’ont pas la grandeur de mes misȬ
sions d’antan mais en sontȬelles moins nobles ? Non, bien
sûr, sauf qu’il manquera l’excitation de la création. La rouȬ
tine qui s’installe, l’animation répétitive ressemble fort à
une petite mort. Les incidents insolites, celui d’une barge
qui dérive et emporte un ponton, d’un cargo qui plante son
étrave rouge dans un banc de sable inédit ne suffiront pas
à pimenter mon existence. Un engourdissement lent et cerȬ
tain m’attend, et le danger de s’y complaire. AuraisȬje enȬ
core la force de réagir, de relever la tête telle la couleuvre
en maraude pour surprendre au loin des vitalités nouȬ
velles et y courir ?
Depuis combien de lustres, de glaciations, de déluges,
de dépressions estȬce que je jouis à mon aise de cet espace
devenu pénéplaine, puis plaine, estuaire, et enfin simple
delta ? Impossible de le dire. Je laisse alors toute ma vie
s’écouler, mes organes vitaux se déliter. Je me glisse avec
délicatesse sous un édredon, une écume de bourre de
saules légère et blanche, le printemps est propice aux disȬ
paritions. Je m’allonge avec volupté sur ces laisses de sable
fin et me souviens de ces plages déposées là, auȬdelà des
collines où les hommes bâtissent leurs villages, plantent
leurs vignobles. J’aime à savoir que les jeunes filles et les
femmes de tout âge se prélassent avec délice, s’allongent à

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mes pieds, comme si les eaux tièdes n’avaient jamais quitté
les lieux. Les femmes sont l’eau même. Elles surprennent,
lourds et indifférents, les pélicans qui défilent, frappent de
leurs larges et puissantes ailes l’air immuable et s’habillent
de blanc.
Si je dois m’éteindre avec une seule pensée, la voici :
l’humanité, féminine, occupera tout l’espace que j’ai laissé.
L’eau d’avenir, d’immortalité, de vie s’écoule avec lenteur
et assurance. Dans ce liquide amniotique je me noie, dilue
mes dernières pensées, oublie mes respirations, expire et
disparais.

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2 – Petre

Je plonge ma main droite vers le sol, tire un couteau de ma
botte et menace. Un de ces couteaux qui ne se plie pas, au
large manche de bois dur et à la longue lame effilée et
flexible, faite pour trouver la faille.
— Ne refais plus jamais ça Ionel, tu m’entends, plus jaȬ
mais sinon je te tranche en deux par le milieu.
J’appuie mes paroles par un ample et vif mouvement,
mimant la décapitation. La lame émet un sifflement : un
reptile venimeux, un éclair foudroyant, effleure le visage
de Ionel. Impassible et nullement effrayé, il hausse les
épaules, tourne les talons et s’en va tranquillement. Je lui
crie d’une voix sourde, n’oublie pas, Ionel, n’oublie pas !
À Ostrov, on recherche un bon charpentier. En déshéȬ
rence au bord du fleuve, pêchant et dormant au hasard,
j’entends plusieurs fois cette annonce. Sur le chantier de
maître Ioan, me préciseȬtȬon, il fabrique des barques.
Lorsque le patron voit venir vers lui cet homme âgé et
chétif, il ricane et se dit en luiȬmême, pas avec ça qu’on va
avancer, et Ionel, son premier compagnon, lance un coup
d’œil rapide vers le nouvel arrivant et détourne la tête avec
dédain. Il est vrai que Petre passe la soixantaine, qu’il est
petit et maigre. Des cheveux noirs et touffus le coiffent

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encore. La peau du visage noircie par le soleil, parchemiȬ
née, semble tendue à même les os. Une courte barbe
comble ses joues creuses. Mais si son regard vous accroche,
œil noir, intense, luisant, humide qui irradie tendresse et
bonté, vous oubliez vite tout le reste. Le séducteur n’a pas
besoin de parler, il investit la place d’un clignement de
paupière. Comme s’il mimait ce jeune chiot, assis sur son
derrière, penchant la tête sur le côté, les oreilles dressées,
le plumet de la queue balayant lentement, l’œil humide et
la gueule gourmande. Petre possède la séduction naturelle
et nul ne résiste.
— Ton nom, demande Ioan ?
— Petre.
— Que saisȬtu faire ?
— DisȬmoi ce qu’il faut faire et je te montre.
Ioan lui présente une planche brute de sciage, un banc
de travail et ses outils, et une barque en construction.
— Petre, cette planche va venir ici, ajustée, qu’une
feuille de roseau ne puisse s’insinuer entre les deux, et que
la courbe soit parfaite.
Tranquillement, Petre pose sa musette, accroche sa
veste rapiécée à un clou sous l’auvent qui protège l’établi.
Il empoigne la planche qu’il tourne et retourne, cherchant
de son œil expert le fil du bois puis prend les mesures avec
la corde, les reportant soigneusement sur le bois brut,
ajuste avec un gabarit et fixe enfin la planche sur le chevaȬ
let. Commence alors une danse, une chorégraphie qui
laisse le patron subjugué. Même Ionel ne résiste pas et s’arȬ
rête lui aussi pour assister au spectacle. Le petit homme
noir affiche une vigueur surprenante. Économe de ses
mouvements, précis, concentré, il manie la plane, la varȬ
lope, le rabot, l’herminette, la râpe comme le ferait un jonȬ
gleur sur la foire. Une heure après, la longue planche

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remplit sur la coque pleinement son espace, poncée, lisse
et brillante. Ioan et Ionel la caressent de la paume, vérifient
l’ajustement et le galbe : rien à dire, Petre vient de réussir
sans faillir son examen de passage, l’embauche ne fait pas
l’ombre d’un doute.
— Ramasse ton sac, Petre, je te conduis à ta chambre.
VeuxȬtu manger quelque chose ?
Ça n’était pas de refus car j’avais le ventre vide depuis
plus d’une journée et cette heure de travail au pas de
course venait de réveiller mon estomac qui se tordait
comme un ver de terre en plein soleil. Je rêvais de cette asȬ
siette de soupe de verdure et de haricots et voilà qu’elle se
pose devant moi, portée par Iléa, la fille de la maison. Iléa,
déjà dans la quarantaine, grande, légère, élancée se donne
des allures de gitane. Son corps ondule si elle le veut, tel
un roseau aux vents contraires du matin et la masse de sa
chevelure noire enveloppe tantôt ses épaules, tantôt son viȬ
sage. Petit menton rond sans fossette, nez droit, pommettes
hautes et colorées, large bouche où luisent des dents de
nacre, front haut, jamais un sculpteur n’avait réussi une
telle merveille. Bouche ouverte et cuillère en l’air, je me
noie dans cette apparition et Iléa rit, ses yeux noirs en
amandes luisent et ses longs cils battent lentement.
— OublieȬmoi, me lanceȬtȬelle, et mange, Petre, je crois
bien que tu en as besoin. Et chapeau, tu les as bluffés les
deux ours làȬbas.
Rassasié, de retour au chantier, Petre continue de surȬ
prendre par sa dextérité et sa rapidité d‘exécution.
— Où asȬtu appris le métier, interroge Ionel, qui, peutȬ
être, sent sa place de premier compagnon vaciller.
— En Autriche, avec des charpentiers, en travaillant du
pin noir du Haut Adige, autrement plus dur que cette esȬ
pèce d’érable !

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— L’est bien assez dur comme ça, va, réplique Ionel,
avec ce qu’on va lui badigeonner risque pas de pourrir deȬ
main.
À force d’échange de combines, de savoirȬfaire, de
coups de main, d’efforts et de joies partagées, nous
sommes devenus, Ionel et moi, deux amis inséparables,
pour la grande satisfaction de Ioan le patron. Les deux
larges barques à fond plat, en chantier à mon arrivée, n’atȬ
tendent plus qu’à être mises à l’eau et livrées. Leur enduit
noir luit au soleil comme humide de bonheur. Nous pasȬ
sons les mains avec volupté sur ces courbes tout en nous
émerveillant qu’un jour un des nôtres fût assez inspiré
pour tracer de telles lignes. Demain, décide Ioan, demain
on livre.
Une poignée de jeunes moines farfelus veulent ériger un
monastère à Dervant, en plein marais. Pour commencer, il
leur faut des roseaux pour construire des abris sommaires
et une chapelle. Voilà à quoi serviront nos barques. Ioan
explique :
— On va descendre le Danuarii jusqu’à ce qu’on trouve
un passage vers le lac de Bageac, et ensuite, on tombera
bien sur leur campement. Nous rentrerons à pied par la
piste de Lipnita.
Ioan et Iléa dans la barque de tête, Ionel et moi dans la
suivante, jouons des rames pour garder les embarcations
dans le courant proche de la rive. Ioan qui connaît le secȬ
teur s’engage dans des passes successives au cœur des roȬ
selières. Des moines, plaisante Ionel en caressant le flanc
de notre barque, jamais on ne devrait leur livrer des trucs
pareils, ils vont les prendre pour des femmes. Non mais
regarde, quelle sensualité !

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Un soir, à peine plus d’un an après mon installation
dans l’atelier et la maison de Ioan, Iléa m’interpelle, provoȬ
cante :
— Eh vieux, viens voir un peu là si t’es encore chaud ?
— Comment ça, encore chaud ?
— Ben oui quoi, si t’es pas déjà refroidi ! Et, ce disant,
elle me plaque la main sur l’entrejambe et elle ajoute plus
bas, confidentielle : allez, viens si tu veux, à partir de ce soir
tu ne dors plus tout seul.
— Oh, doucement, et Ioan ? Je proteste mollement.
— Ioan ? Il n’est que mon père et ma vie, c’est moi qui
en décide.
Alors je l’ai suivie, que faire d’autre, sinon que de choȬ
per au passage quelques instants de pur bonheur. Ionel,
qui certainement en rêvait, ne sut que dire :
— Ben mon cochon, y’en a qui ont de la veine !
Et le patron fit ce constat : deux vieux, risquent pas de
faire des petits. La liaison fut entérinée et acquise de la plus
simple des façons. Iléa affirmait ainsi le trait principal de
son caractère, libre et indépendant. Décidément, se disait
son père, tout va pour le mieux dans ma maison, deux exȬ
cellents ouvriers à l’atelier qu’aucun patron n’a connus,
même en rêve, et ma fille qui semble assagie, qui ne court
plus, le bonheur quoi ! Ionel, fougueux comme ces jeunes
torrents de montagne, impulsif et sanguin, blagueur, enȬ
tretient une ambiance joyeuse dans l’atelier. Notre petite
équipe, entièrement tournée vers le travail, sait aussi prenȬ
dre du bon temps et vider à l’occasion quelques bouteilles
de ce vin au parfum de violette que produisent des voisins
paysans. À l’entrée de l’hiver nous livrons deux autres
barques aux moines de Dervant qui, de plus en plus nomȬ
breux, commencent à bâtir en dur et doivent transporter
par voie d’eau des pierres et des sables depuis les carrières

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et les sablières de Rasova. Durant ce voyage, alors que
nous menons notre barque, Iléa et moi, Ionel nous lance
quelques blagues ambigües, limite agressives, en tout cas
provocantes. Iléa lui répond en riant :
— Chante, petit coq, chante, viendra bien un jour où une
poule te répondra !
— Pourvu que ce ne soit pas une poule d’eau, ajoutaisȬ
je avec un brin de perfidie.
Tel le bélouga qui remonte au plus loin, au plus profond
pour déposer ses œufs sur le sable, entre les rochers, une
espèce particulière s’installe sous forme de larve dans l’esȬ
prit de Ionel. Chrysalide dure, certainement imputrescible,
qui s’accroche par ses fils de soie à une poignée de neuȬ
rones isolés. Petit à petit elle mange l’espace, y distille son
venin particulier, incontrôlable et inexpugnable. Elle existe
depuis la nuit des temps et aucun vaccin, aucun remède
pour en venir à bout. On la désigne sous le nom de jalousie,
l’envie la met au monde. Voilà qu’elle organise son nid
dans la cervelle de Ionel. À l’atelier, nous nous entendons
à merveille, l’objet de ce ressentiment ne provient donc pas
du travail. Non, il se nomme Iléa, et j’ai mis bien longtemps
à m’en persuader. Bien que de vingt ans son cadet, Ionel
rêvait de ce corps de femme. Dans ses nuits d’insomnies il
la maudissait : pourquoi avoir choisi ce vieux, Iléa, alors
que je t’offrais la jeunesse ? Je t’ai approchée plusieurs fois,
pourquoi tu n’as pas répondu ? Quand une saloperie paȬ
reille s’installe, elle s’empare de tout l’espace disponible,
elle se nourrit d’elleȬmême, elle enfle, elle gonfle, elle phaȬ
gocyte, elle asphyxie l’organisme qui la porte, elle le conȬ
duit vers la folie destructrice, malfaisante. Ce soirȬlà, l’atȬ
taque fut plus forte et mena au débordement. La journée
de travail terminée, Ionel entre à l’habitation tandis
qu’avec le patron je trace les plans d’une nouvelle

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commande, une charpente, domaine où j’excelle. Iléa
s’affaire au fourneau, Ionel entre et la bête se manifeste, il
ne tient plus les rênes, elle s’emballe, le grand galop. Il
s’approche d’Iléa par derrière et la serre contre lui ne saȬ
chant que murmurer son prénom… Iléa, Iléa… Il lui maȬ
laxe la poitrine, l’embrasse dans le cou. L’espace de
quelques secondes, une éternité certainement, surprise,
elle ne résiste pas. Alors, il glisse une main vers son basȬ
ventre et à cet instant elle se débat, se déhanche pour sortir
de ses griffes, ce qui excite encore plus son agresseur. Alors
elle crie, elle mord et dans la bagarre la marmite de ragoût
tombe par terre. Nous entrons, Ioan et moi à ce momentȬlà.
Pas besoin de m’expliquer la scène. Je tire mon couteau de
ma botte : ne recommence jamais ça, Ionel…
Ah ! Ces torrents qui débordent ! Canaliser les sentiȬ
ments n’est pas chose facile. Durant un mois l’incident fit
le mort, l’histoire oubliée, ou simplement tapie dans
l’ombre. Une autre bestiole, tout aussi terrible, s’installe
dans mon cerveau sans que je puisse réagir. Elle s’avère
plus puissante que ma volonté.
À la demande de Ioan, une fin d’aprèsȬmidi, nous nous
rendons Ionel et moi au jardin familial, la binette sur
l’épaule, pour sarcler pommes de terre et haricots. De ces
binettes au long manche en bois, lourd et massif, et au fer
en demiȬlune d’au moins trente centimètres, aiguisé
comme une faux et poli à en paraître d’argent par la terre
d’ici, plus sable que terre, fertile limon déposé par le seiȬ
gneur Danube. La jalousie sommeille et la vengeance ne
dort que d’un œil. Au bout d’une rangée de pommes de
terre, nous nous relevons tous les deux en même temps.
Serrant les dents, je lui dis : ne recommence plus jamais ça.
Puis la colère m’emporte, je lui tranche le mollet d’un coup
de ce fer terrible. Le sang gicle et Ionel pousse un cri de

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damné, tombe par terre où il se roule de douleur. Je l’abanȬ
donne ainsi et rentre. Iléa suffoque en voyant la lame enȬ
sanglantée : tu l’as fait, Petre, tu l’as fait, murmureȬtȬelle en
sanglotant, vaȬt’en vite, vaȬt’en Petre… Je n’ai pas besoin
de cette injonction, j’attrape ma musette vide pendue au
clou, et sans un mot, sans me retourner, je prends le chemin
du port et saute dans une barge en partance pour Brailla.
Me voici à nouveau seul et démuni, riche d’un veston neuf
et en poche une poignée de billets gagnée chez Ioan.
Non, je ne l’ai pas tué, juste estropié, handicapé, mutilé,
mais comment faire ? Pas de cadavre derrière moi, jamais.
Il boitera le reste de ses jours et sera moins agile au travail,
mais comment faire ? Aux changements de saison, une
douleur sournoise lui servira de mémoire. Lorsqu’en arriȬ
vant à Tulcéa je me fis terrassier, creuseur de canal et que
je suis entré dans ces immenses platitudes pour une vie des
plus plates, j’ai su que j’allais mourir ici, me diluer dans le
sable des marais.

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