Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

L'étudiante de province

De
139 pages
Au coeur de ce roman, la jeunesse camerounaise d'aujourd'hui, celle qui est incomprise, celle à qui on impose tout jusqu'au chemin de son devenir. Un chemin qui conduit l'héroïne dans une université de province, bien loin de ses rêves d'adolescente. De ligne en ligne, les phrases bousculent les limites de la représentation. Elles cessent d'être des parures autour des maux et l'auteur aborde, sans tabou, des thèmes aussi sensibles que la relation entre anglophones et francophones.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

: EN PARTANCE I 1 Pour ce qui est du départ, l’idée ne m’a pas fait peur. Je m’y étais déjà familiarisée, d’une certaine façon, même si, dans les faits, je ne l’avais pas encore vécue.Partir, le mot avait pris, depuis quelques années, dans mon langage, les sens, les couleurs variables et expressives, que j’avais bien voulu lui donner. Bien avant ce fameux jour où il m’avait fallu quitter les miens j’avais déjà recensé et expérimenté, dans mon âme, à peu près tous les types d’émotions que ressentent tous ceux qui, un jour ou l’autre, se sont retrouvés par la force des choses en route, en partance. Non pas que j’avais été capable de parcourir les œuvres de tous les grands auteurs du divorce, de l’exode, de l’exil, de l’émigration, de l’errance, de la mort ; tout ce qu’avaient produits les siècles à propos de la séparation brutale, de la rupture, de la quête de l’ailleurs. Les circonstances qui m’avaient mise au contact de ces sentiments étaient plutôt banales, un peu pitoyables. Un poème trouvé, pardon ! volé à un mort, avait suffi. Des vers funestes, qui devraient normalement être gravés sur une pierre grise sombre, avec une encre couleur de sang, et exposés au regard du monde, je les ai plutôt au fond de moi. Vers survivants d’un poème écrit d’une main d’enfant, 9
sur du papier d’écolier, dédié certainement à un parent, être trop cher. Ces vers m’ont émue plus que tout autre chose ce jour où nous sommes allés enterrer tante Tchiwa au cimetière municipal. Je les ai ramassés, en lambeaux, papillonnant sur la tombe à laquelle ils étaient destinés, flagellés par le vent, pâlis par le soleil, et rongés par la pluie ; des vers à la fois errants et attachants, voltigeant avec une flexibilité curieuse sur cette tombe dont ils semblaient être liés par un cordon invisible, on les aurait cru habités par l’esprit même du mort.
Ces graphies, sauvées de la ruine, remises sur du papier doré par un sérigraphe de profession, sont dans ma chambre, exposées. Elles ont pris, depuis peu, la place de la photo de papa, juste au chevet du lit, un peu audessous de la croix du ressuscité. Mais la substance de ces vers, l’esprit même du poème, je veux dire le mot qui l’a inspiré, gît en moi, sépulcre idéal.Partir, j’ai cultivé ce mot comme des pépiniéristes avisés cultivent une espèce de fleur rare pour en obtenir des variétés. J’ai construit des choses à partir de ce mot comme les poètes bâtissent leur art, leur rêve, leur existence même, tout, autour du seul mot qui leur a arraché une larme, un soupir, un sourire. Avant cette année, l’usage quotidien de mon trésor archéologique a réveillé en moi la muse. De ces vers, je m’étais d’abord promis d’en faire une carte de voeux, que j’offrirais à un de mes géniteurs : peut être à maman, peutêtre à papa ; mais pourquoi pas à tous les deux. Mais je crois qu’elle ira mieux à papa, à l’occasion de ses soixante ans ; à cet âgelà, où il entamera la courbe descendante de sa vie, marchant à l’aide d’une canne, accompagné d’un chiot braillard et têtu, grignotant paisiblement ses jours de retraite, dans le silence de notre domaine du village, se recueillant parfois sur la tombe de feu son père, s’employant aussi à rédiger la mémoire de ce nationaliste de qui il tenait tout.  10