L'Héritage de Laurianne

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Surpris par un vague malaise, un homme pense tomber dans la dépression. Il remet en cause son identité, et s'interroge sur son métier de formateur. Il jette sa suspicion sur la psychanalyse, son cours de philosophie .. . Décidé à vaincre l'empire de la norme, dont il découvre l'omnipotence, il lui faut réapprendre à parler et à penser, mais aussi absolument retrouver la figure d'une femme originale, anticonformiste, captivante : Laurianne.
Publié le : samedi 1 mars 2003
Lecture(s) : 33
EAN13 : 9782296313668
Nombre de pages : 104
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Thierry WEBER

L'héritage de Laurianne
MONOLOGUE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-3943-1

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epuis des années, je ne peux m'endormir sans mes médicaments. Je ne sais même plus comment les gens font pour s'endormir normalement, car sans cet artifice, moi, je ne peux plus basculer dans le sommeil. Alors je m'étourdis, et ensuite, tout disparaît, et moi dans ce tout, comme si j'avais été assommé et déposé sur mon lit, méthodiquement, proprement, par des cambrioleurs qui m'auraient dépouillé de tout mon bien, excepté moi, ma dernière possession. Ma tête se penche brutalement, elle s'évanouit presque au passage des somnifères gigantesques. Je me concentre sur ces gestes élémentaires, je m'y absorbe à chaque fois comme pour un exercice important. Et pourtant, tout cela est si commun, ces gestes, ce rituel que j'exécute comme un nombre précis, quoiqu'inconnu de moi, de mes semblables! Je jette un dernier coup d'œil sur le crépuscule qui descend sur moi comme sur les autres, dans son indifférence aveugle, cette patience des choses qui aiment se répéter et s'alanguir, se développer dans leur souffle alenti et discret dans sa disparition. Ce vieux crépuscule qui s'est longtemps refusé à moi. Je ne compte plus ni ses sas ni ses aspérités. . . En me couchant longtemps de bonne heure, quand je croyais encore que je trouverais tout seul le sommeil, je me retournais sans cesse, des heures durant, dans mon lit. Je me sentais absent de moimême, sans mémoire, sans « ressources personnelles»; cette 0bscurité artificielle de la chambre me renvoyait aux reflets diaphanes de ma

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personne. J'avais comme des préjugés, j'estimais que l'homme qui ne dormait pas était un être ravagé par des désordres impérieux qui s'imposaient irrémédiablement à lui, et qui le détournaient du repos salvateur, de ses moires enrobées de lents mystères, chaleureuses dans leurs capitonnages choisis. Je ne pensais pas que l'homme sans sommeil était peut-être un homme qui réfléchissait bien ou mal, et qui devra un jour ou l'autre s'entendre avec lui-même pour parvenir à l'assoupissement salvateur. Alors j'ai commencé à m'assommer des médicaments qui m'étouffent et qui viennent à bout de mes remous. Qui m'élèvent aussi: je suis sûr, quand je m'examine un peu, que cette commune chimie me fait indolemment bondir par-dessus le néant, un néant que je présage en moi. Voilà l'effet qui grandit, je ressens en moi les brumes ordinaires qui grimpent et capturent les vigies de chaque sens, bientôt brisé par une lente suffocation. Je connais cette chute, j'en reconnais les glabres signaux, qui s'avancent progressivement jusqu'à ma mort légère.

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e m'appelle BLANCHC)T Michel, depuis que l'Ecole me l'a appris. En une seule fois et pour , . touJours, peut-etre. C ' est un nom commun, n est-ce pas? Un de ces noms qui ne suscitent aucune surprise quand vous les épelez au guichet. Voilà la banalité originaire que je transporte avec moi, contre ma volonté. C'est un héritage et une étiquette. Rien, en fait. Mais cette banalité ne doit pas me servir d'excuse, quand même. Je travaille et je me plains de mon travail, comme ceux qui ne travaillent guère ou qui travaillent pour travailler, et comme tous ceux qui travaillent, finalement. Mais je ne travaille pas vraiment, en réalité. Non; disons que j'exerce une fonction, et que cet exercice n'est réellement qu'un pur exercice. Autrement dit: un entraînement qui ne cesse de recommencer, revenant chaque fois à son point de départ, malgré l'apparence des jours qui sont censés, comme le dit le proverbe, «se suivre mais ne pas se ressembler» . Je déteste les proverbes, sans que je sache exactement pourquoi. J'ai l'impression qu'ils m'appellent vers le vide, qu'ils suscitent chaque fois devant moi et en moi, une impression de vertige, un tourbillonnement de mon corps que je ne peux réprimer, l'appel de mes ossements vers une masse livide et dense. Mais qui suis-je? Je suis « formateur» . C'est un nom de baptême remarquable et qui évoque, en son fond sonore, les disquettes des ordinateurs. D'ailleurs, ceux que je «forme» me font souvent cette plaisanterie quand je les rencontre, dans le vague de
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ces heures que je distribue de-ci de-là. Ils me disent que je vais «les formater» . Je me dis, moi, «qu'ils sont sympas », quand je les entends dire ça, et je souris involontairement. En réalité je devrais sourire plus longtemps car ils me font pitié, et parce que je les hais, avec leur humour, cette sempiternelle bouée qu'ils lancent devant eux, en espérant se sauver de l'horrible ennui qui les guette, et qui les happera de toutes façons, malgré leurs précautions et leur sécurité, cette sécurité qu'ils recherchent en tout et pour tout. Oui, je devrais leur sourire avec grandeur et sans hésitation, pour les ouvrir à une véritable béatitude. Prendre conscience que les gens sont effectivement surabondamment sympathiques, compréhensifs, compatissants, souffrants avec moi. Il faudrait que je saisisse et que je déchiffre dans leur trait d'esprit toute la hardiesse de la blague, ce feu d'artifice qui cherche à déglacer la vie et son effarante platitude par une autre platitude, compassionnelle celle-là, et la révélation, certes accidentelle et maladroite, mais comme intuitive, de mon essence personnelle et de la leur. Ils plaquent du mécanique sur du vivant. Ils comprennent que je suis comme l'instrument qui formate les disquettes, qui leur assigne donc un format, procédant à une sorte d'effacement pour qu'elles puissent ensuite recevoir des informations. Je n'institue ni l'ordre, ni le désordre, mais uniquement leur possibilité indétenninée. Ainsi mon identité pour eux s'établit-elle en toute simplicité: BLANCH(JT Michel, fonnateur. Et c'est tout. En réalité, je ne fais rien. Et je suis sûr qu'ils le savent. Car je sais bien, au fond, que chacun compte ses heures au lieu d'en finir immédiatement, et de

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fermer enfin des yeux qui semblent parfois s'égarer, comme ceux d'un animal pétrifié par l'artifice meurtrier de phares assourdissants. Il n'existe aucune raison pour que j'aime ce métier. Je n'aime rien. Je ne possède pas de métier. Je devine des différences, des espaces qui se creusent autour de moi. Le formateur n'est pas un professeur, car un abîme leur fait accuser un profond divorce. Voyez-vous, le professeur porte en lui une promesse: il doit engendrer le savoir comme le désir, et déployer sur eux les noctambules énigmes de la culture. Il possède une identité qui le rend exécrable ou admirable, des habitudes et d'imprévisibles humeurs; donc il existe. Le formateur, quant à lui, ne peut rien apprendre à personne, car il ne donne rien qui puisse réellement se prendre, et cela, ceux qui font mine de m'écouter l'ont bien compris. Ce que je vais leur dire, je pourrais ne pas le leur dire, ou le consigner intelligemment sur une feuille que j'adresserais aux intéressés, sans même avoir à les rencontrer. Mais ce mot d' «intéressés», quelle dérision! Et moi-même, quel dérisoire, quel être dérisoire, ce BLANCHOT qu'ils ne remarquent jamais et qui pourrait disparaître derrière son tableau, comme un ectoplasme, un fantôme fugitif, un spectre de dessins animés! Cela serait une marque de respect et presque d'humanité que de chercher une précision dans mon discours, qui serait soucieuse d'elle-même et des autres. Je pourrais donc essayer de mieux travailler. Mais d'abord, je parle trop, et trop longtemps. Parfois sans m'adresser à personne. Ni même à moimême, d'ailleurs. Comme ça, en laissant les mots glisser, s'étirer et suivre leurs traces, avec ténacité,

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candeur, souplesse ou syncopes. Je me laisse dépasser par les mots, et j'en trouve ou j'en retrouve qui sont véritablement, vraiment exceptionnels d'intensité, de rayonnement. Ils viennent sur moi, m'accompagnent et me baignent. Ils me dépossèdent de « moi-même », me creusent de leurs picotements délicats, étranges. Quand je prends le temps d'y penser, je me dis que je les aime depuis longtemps, et que leurs sentiers intérieurs me traversent sans jamais m'abandonner. Parfois je pourrais les divulguer aux autres. Peut-être. Mais quand je me trouve devant les hommes, en formation, je ne me montre soucieux que de mon temps de parole. Je trouve qu'il faut parler trop longtemps, pendant ces formations. Et tenir un discours bien particulier. Quand ils m'entendent, ils le reconnaissent d'emblée, ce discours monochrome que l'ensemble des formateurs a découpé quelque part, comme en une fois, une fois pour toutes. Regardez-le bien, à votre tour, cet inqualifiable discours. Faites-le donc, même une seule fois, tourner devant vous, et observez-en patiemment l'étrange matière, la masse saturée et opaque, impénétrable et diaphane. ()ui c'est un discours saturé de termes «techniques» qui viennent couper dans la langue ordinaire en y dessinant des espaces étranges et imprécisément dégrossis; il ressemble à un désert glacial qui serait aperçu depuis une forêt opulente. Et opaque en raison des perspectives inextricables qu'il indique. Ces perspectives se brisent presque à l'instant où l'esprit cherche à en dessiner la simple direction. Elles se brisent sur les arêtes des faux concepts, comme un animal effrayé qui viendrait s'écraser à la rencontre

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d'une invisible camisole électrique. Les concepts des formateurs s'édifient sur l'absence funeste d'une vraie culture: ils en sont comme le meurtre et l'injurient comme des mouchoirs usagés que ni les rues désertées ni l'histoire n'avalent, et qui s'engendrent dans son transparent sillage.

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