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L’Histoire du petit Dieu
Lettres Danubiennes
Collection dirigée par Maguy Albet Déjà parus
Miklos DALLOS,Souvenirs d’un monde disparu. Une vie hongroise avant et pendant la seconde guerre mondiale, 2011. Margit KAFFKA,Couleurs et années, 2010. Cornelia PETRESCU,Semper Stare,2006.
Camil Moisa
L’Histoire du petit Dieu
Roman Traduit du roumain par Iuliana Ioachim
Du même auteur L’Histoire du petit Dieu, Editions Ramuri, Craiova, ʹͲͲͳ Le temps de Sejda, Editions Ramuri, Craiova, ʹͲͲ7 Souvenirs inventés, Editions Aius, Craiova, ʹͲͳͳ
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56919-5 EAN : 9782296569195
INTRODUCTION
n tant qu’auteur omniscient et omnipotent, je me vois déjà à E l’automne de l’année 1960, sur la place de la Victoire du Communisme, dans une ville de province de la Roumanie. Un soleil prometteur égaie l’atmosphère. Celui qui ne fait pas partie de l’Histoire ne peut comprendre la signification de l’événement qui a réuni autant de personnes en un même lieu. Seul l’Auteur peut vraiment connaître la valeur de cet événement remarquable, ayant la capacité de parcourir les années qui se sont succédé, au niveau de plusieurs consciences humaines, même dépourvues de lucidité. Ainsi, pour le Personnage, l’avenir n’a pas de couleur bien définie, à part celle que son âge et son tempérament lui donnent. C’est le cas de beaucoup de ceux qui y étaient présents ce jour-là : ils peuvent se raconter à n’en plus finir leur histoire, leurs joies et leurs peines personnelles ; cependant, ils ne peuvent pas l’enfermer dans un monde ayant son propre Dieu caché. En tant qu’Auteur, je n’ai qu’un seul défaut essentiel : celui de ne pas être assez visible dans la foule de manifestants. Car, à partir de ce jour-là, bien que je puisse projeter mon regard à travers les années tout comme je peux le retourner vers le point duquel je suis parti, en observant et en vérifiant lesgrimaces de l’illusion, ma présence concrète à cet endroit-là n’est pas satisfaisante. La plupart de ceux présents sur la Place se battent pour arriver le plus près de l’avant-scène, d’où le nouveau président du pays peut être mieux vu lorsqu’il prononcera son discours. Un œil vigilant peut aussi découvrir des personnes passives, qui se contentent d’une place plus lointaine. Certaines d’entre elles sont des paysans, qui, bien qu’ils soient arrivés en ville dès les petites heures du matin, n’ont pas quitté leurs places qu’ils ont réussi à occuper comme s’ils avaient payé pour les avoir. Assis quelque part en arrière, ils vont seulement entendre – sans apercevoir par contre – ce qui se dit sur la tribune officielle. Parmi eux, il y aussi quelques femmes enceintes.
Moi, l’Auteur, j’étais à cette époque-là, dans le ventre de ces femmes. Et j’aurai tenu la promesse de venir au monde quelques mois plus tard. C’était une certitude ordinaire, que seul un accident pouvait contredire. On ne pouvait pas dire la même chose de l’organisation future du pays, vers laquelle, dit le nouveau président, nous nous dirigeons « en volant ». Ironiques ou émus, quelques-uns ont les larmes aux yeux. (Probablement, une des femmes enceintes aussi, en pensant à l’avenir rayonnant où vivraient dorénavant ceux qui naîtront ). Une musique prémonitoire du triomphalisme soutient l’atmosphère. Les bébés pas encore nés sont déjà sensibles aux ondes sonores. Mais tout à coup le temps semble se détériorer. Après de courtes menaces de nuages, les premières gouttes de pluie font leur apparition. En s’apercevant que la pluie s’intensifie, quoique visiblement déçu, le président demande de reporter le discours pour le lendemain. La foule, impatiente, s’oppose à cette décision. Et plus la pluie s’abat fortement, plus l’acharnement des gens augmente. Étonné, mais en même temps agréablement surpris, le président continue son discours, pendant que les gens le suivent, les têtes maintenant couvertes de ce qu’ils ont pu trouver. C’est une pluie tiède, presque d’été, mais assez forte pour qu’elle puisse changer le tonus du jour, amorcé par une matinée trop belle. Dorénavant, la voix du Narrateur devient plus vraisemblable.
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Motto : Je n’ai rien inventé, j’ai été seulement le secrétaire de mes sensations. E.M.Cioran,Ecartèlement ’unique ami que j’aie eu pendant mon adolescence a été un Lcamarade d’école, Christian Horger. Il était de descendance allemande et tout comme moi, il n’avait pas d’autres amis, ni de frère ou de soeur. Christian habitait quelque part dans la banlieue, dans une rue isolée, dans une maison construite par ses grands-parents. Nous nous rencontrions presque quotidiennement, après les cours, puisque ce qui nous liait l’un à l’autre n’avait aucune relation avec l’école. Nous n’avions tous les deux qu’une seule passion, la musique, mais une commune antipathie envers l’école. Je ne sais plus dans quelle mesure cette antipathie relevait d’un esprit frondeur ou d’une aversion naturelle ; tout comme, de la composition de notre amitié on ne pouvait dire à quel point elle tenait à un lien purement adolescent, qui prenait forme au fil des jours et à quel point elle tenait à une affinité artistique. Toutefois, rapportés à l’objet de notre passion qui nous offrait le sentiment d’un fougueux flottement, les livres faisaient de nous des oiseaux méditatifs : ils produisaient un premier lieu, un chagrin enfantin, mais qui nous donnait une idée du mur qui nous séparait d’une existence beaucoup plus nuancée, dans laquelle on ne pourrait plus départager la vérité du chemin qui y menait. L’instrument d’étude de Christian était le violon, soit qu`il eut été influencé en ce qui concerne le choix, soit que ce fut le hasard, soit que ce fut le fruit d’une option musicale précoce. Il était si persuadé de la substance de cet instrument qu’il polémiquait tout le temps avec moi, un adepte du piano. Nos taquineries trahissaient nos affinités sentimentales pour nos instruments plutôt qu’une conviction motivée théoriquement. J’ironisais sur l’archet et la silhouette féminine du violon, pendant qu’il me prévenait du fait que j’allais m’égarer dans ce
monstre à pieds. Le violon était selon lui un instrument de tendresse, porté à son cou, caressé sur ses cordes et non frappé, comme le piano, avec les touches. Cela était vrai ou peut-être pas. Il est sûr qu’entre moi et ce monstre noir existait déjà une histoire, rendant insignifiantes ses remarques à nuances objectives. C’est seulement pendant les premières années d’école élémentaire que la rentrée contraste d’une manière violente avec la liberté du « je » pendant l’été, d’autant plus que les cours commencent tard en automne. Sous la lumière de cette saison, les barrières de l’année se dissolvaient sans aucun espoir de retour. L’été c’était le temps d’un chemin sans histoire, libre de kilométrage du « je ». Toute activité humaine, tout jeu, même insipide ou spirituel, acquérait la lumière et la valeur de ce temps-là. Je sortais tôt de chez moi, sans but, avec un appétit presque esthétique pour l’action en soi, maintenu même lorsque la fin d’un tel jour consistait dans le maraudage. Il est sûr que non loin du plaisir de la primeur existait le plaisir de la tension et aussi la curiosité de pénétrer dans le monde adulte dont les réactions m’impressionnaient particulièrement. Un jour, j’avais poussé à l’extrême de ce genre d’ incursions : j’avais subtilisé, avec un copain, quelques fleurs d’une vieille que je voyais les dimanches au marché où elle vendait des légumes. Outre le fait qu’après cette affaire nous nous sommes battus avec les fleurs dérobées, je me souviens en avoir apporté quelques-unes chez moi, en cachette. Personne de la maison ne s’est douté de l’identité de celui qui avait apporté les fleurs et l’étonnement a été unanime longtemps après. J’avais alors tendance à me mettre dans des postures que je sentais tellement étrangères à mes habitudes ; comme si je m’étais cherché un autre vêtement. Rien de plus étranger pour moi que de manier des fleurs d’une façon ou d’une autre. Les étés de mon enfance étaient pleins d’expériences semblables. À la rentrée, ces habits illusoires restaient à la porte de l’école ; là, je suivais méthodiquement le cours du temps et mon âme restait lourde. C’est dans cet état d’esprit que je quittais l’école, en flânant dans les rues agglomérées de la ville, ayant le désir d’arriver chez moi le plus tard possible. Assez vite ma tristesse a trouvé un apaisement. Par un temps pluvieux quelque part au centre de la ville, j’avais découvert un magasin, avec une grande vitrine dans laquelle étaient exposés divers instruments de musique. La tentation de confronter l’image de
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