L'honneur n'est pas sauf

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Réfugié à Paris pour fuir un mariage forcé en Algérie, Brahim épouse Marie, une Française. Le FLN le sommant de se déterminer, il revient en Algérie avec sa famille où il deviendra tout à tour fellegha, puis harki. Tiraillé entre deux cultures, il se laisse embrigader par la barbarie où la torture est savamment utilisée. L'honneur n'est pas sauf retrace le destin atypique d'un Algérien berbère, pris en otage dans un conflit fratricide.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296325197
Nombre de pages : 188
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L'honneur n'est pas sauf

(Ç) L'Hannattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris L'Hannattan, - France Italia s.r.l.

Via Bava 37 10124 Torino L'Hannattan Hongrie Hargi ta u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4613-6

Ammar Amokrane

L'honneur n'est pas sauf

L'HarInattan

I

Ma mémoire m'a trahi... J'ai terminé le deuil de mon histoire. Elle fut si mouvementée que je ne suis pas près de l'oublier. Je n'arrive pas encore à comprendre comment je me suis retrouvé sur les chemins de l'exil, loin des miens, à ressasser mes amers souvenirs. À l'heure où j'écris ces lignes, les regrets sont mes seuls compagnons de route, avec les remords qui me lacèrent le cœur... On m'a définitivement rayé de l'effectif de Choba et ses habitants se sont installés dans le cauchemar. Mes ennemis d'hier pataugent dans une perpétuelle misère, comme au temps de la colonisation. Maintenant, à Choba, il n'y a qu'un semblant d'espace de liberté, mais il y a beaucoup d'amertume. Il y a surtout cette folle envie des jeunes de vouloir partir sur un bateau imaginaire pour l'Australie, pays de leurs rêves! Mon père, ce brave tronc de figuier, avait été mobilisé et envoyé aussitôt sur la ligne Maginot pour stopper l'avancée des nazis qui avaient envahi la terre de ses ancêtres, les Gaulois. Pourtant, il ne connaissait d'eux que la trique et les insultes de M. Gaston. Ainsi, du jour au lendemain, il s'était retrouvé, malgré lui, sur le champ de bataille, comme un patriote engagé, épris de liberté. Il n'avait rien compris à ce qui lui arrivait. Dans le feu de l'action, le sergent lui avait parlé de bravoure, juste pour lui rappeler qu'il était un Français à part entière. En souriant, il lui avait demandé pourquoi les siens, en Algérie, végétaient dans un total dénuement. Mon père reçut, en échange de ses services, des blâmes et des injures. À sa démobilisation, Choba et ses notables l'accueillirent en héros, le temps d'un apéritif. Il est vrai que sur sa poitrine pendaient deux médailles, témoignage de son courage. Comme Choba venait d'accéder au statut de commune de plein exercice, et pensant aux futures élections, M. Marsalan, l'adjoint au maire, prit

quelques instants de son précieux temps pour s'afficher à ses côtés. Ce fut un bel exemple de solidarité et de convivialité entre les Roumis et les Indigènes. L'année de la conquête fut balayée des mémoires en un clin d'œil, mais certains colons riaient sous cape. Les Français étaient sortis victorieux de la guerre, et les Algériens espéraient quelque reconnaissance. Ils avaient attendu patiemment des gestes de gratitude de la part de la mère patrie, qu'ils n'avaient pas trahie dans les moments difficiles. Car mes ancêtres, les Berbères, ces oubliés de l'histoire, s'étaient illustrés dans le passé par une allégeance sans faille aux envahisseurs de leur terre. Un matin, ils se réveillèrent en criant comme si, durant la nuit, ils avaient été drogués par des mots magiques:« Nous sommes des Arabes, nous sommes les gens du Livre. »Leur descente aux enfers commença alors et se poursuit encore. Avili par le poids des traditions, mon père suivit les traces de ses aïeux et

cria à son tour:

«

Vive la France. »

Il ne faut jamais couper le cordon ombilical avec les coutumes des Anciens car ce serait s'exposer inévitablement à l'infamie. Mais, entre-temps, la terre continue de tourner. J'ai quitté dans la précipitation mon pays où, après quarante ans d'indépendance, on s'égorge au nom d'Allah, mais surtout pour amasser des millions de pétrodollars. Je l'ai -quitté pour sauver ma peau. Juste quelques mois avant sa libération, j'ai maintes fois entendu les bigots manipulateurs des consciences rabâcher qu'ils étaient prêts à crever de faim, pourvu qu'ils soient libres et indépendants. Voilà comment des chimères sont nées et ont été transformées, par des esprits calcifiés et crédules, en paroles d'Allah. Je me souviens qu'en mai 1945, quelques mois apres son retour de la guerre, au moment où les Français festoyaient, mon père se tint à l'écart du mécontentement des Indigènes, qui se solda par la mort de quarante-cinq mille d'entre eux. Pourtant, ils ne cherchaient qu'à célébrer à leur manière la défaite du nazisme. Les colons, qui leur faisaient face, n'acceptèrent pas cette agitation et, dans un excès de colère 8

épidermique, pointèrent sur eux leurs armes, tirèrent comme sur des lièvres, oubliant subitement leurs ennemis d'hier, devenus à la faveur d'un raccourci de l'histoire, leurs alliés. Bang, bang! Des coups de feu nourris! Les corps des Indigènes furent jetés dans des fosses communes. Leurs assassinats furent impunis. Les Français de la métropole, indifférents à ce qui se déroulait en Algérie, continuèrent à vaquer à leurs occupations quotidiennes comme s'il n'y avait pas eu de morts. Ils n'y virent que du feu. Pas de sang, pas de cadavres et pas de remords! L'attitude de mon père, face à cette situation, était ambiguë et chaque partie le croyait de son côté. Il fut récompensé par les autorités françaises, qui lui octroyèrent une licence pour l'exploitation d'un café maure et le dispensèrent de payer l'impôt de la corvée, qu'il avait hérité de ses grands-parents, compagnons d'armes des Mokrani, les artisans de l'insurrection de 1871 en Basse-Kabylie, qui furent vaincus et réprimés dans le sang. Les Indigènes de Choba restèrent ébahis face à cette généreuse offrande et, durant quelques mois, chuchotèrent que mon père avait vraiment la baraka. Ils découvrirent avec stupeur que la France n'oubliait jamais ses servIteurs. Avis aux égarés! Mon père, à qui les gens avaient attribué le sobriquet de Gaston, parce qu'il était métayer chez un colon du même nom, comme le fut mon grand-père paternel, avant de partir à la guerre sous la contrainte, devint, par un hasard de l'histoire, un ami du caïd, ce fonctionnaire véreux de l'administration coloniale, qui servait avec obstination et obséquiosité les intérêts des Français, en terrorisant ses coreligionnaires, ces va-nu-pieds de troncs de figuiers. Il accomplissait avec zèle sa tâche, transmise de père en fils depuis l'époque ottomane. Mon père demeurait pour les colons un bougnoule, juste bon pour les sales besognes. Cette humiliation lui était insupportable. Il décida, un matin, sur un coup de tête, de m'inscrire à l'école communale, balayant du revers de la main

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les recommandations de son ami le caïd, qui espérait m'expédier au douar Thalatou pour garder ses chèvres. Je venais d'avoir dix ans lorsque je franchis le portail de l'école, dans une ambiance de fête, le premier octobre 1945. Pour moi, les journées étaient devenues ennuyeuses, mais lui

jubilait, certain d'avoir opté pour le bon choix.

«

Tu es sur le

chemin de la prospérité, tu dois impérativement décrocher le certificat d'études», me répétait-il sans cesse pour m'encourager à persévérer dans la voie qu'il m'avait tracée. Je le croyais et me voyais reconnu comme une haute personnalité, considéré et craint, avec, en prime, l'impunité garantie et des femmes à gogo. Mon père fit sensation lorsqu'il construisit une maison en pierres taillées, ornée de tuiles rouges. Les colons commencèrent à s'en méfier parce qu'il s'était aventuré audelà de son espace naturel: le gourbi. « Il faut le stopper avant qu'il ne fasse des émules», recommanda M. Gaston, son ancien employeur qui le considérait comme un concurrent sérieux. Ses coreligionnaires, et surtout ses cousins, lui envièrent sa réussite sociale et distillèrent insidieusement des mensonges en le qualifiant de « m'tourni », suprême flétrissure pour un musulman, véritable opprobre. Il ne s'en préoccupa aucunement, car son souhait le plus cher était que je sois respecté à Choba. Il me fit cette confidence le 14 juillet. Ce jour-là, il avait pris un verre de plus, loin des oreilles de mon grand-père qui haïssait les Français qu'il considérait comme les spoliateurs de sa terre. Mais, comme ils étaient les maîtres des lieux après Dieu, il prit exemple sur eux en faisant table rase du passé. Il s'afficha publiquement avec les frères Gomez qui . , I I I avalent tue son onc 1 materne 1 l annee prece' d ente, sous e prétexte qu'il était ennemi de la France, pour ne pas rembourser une dette qu'ils avaient envers lui. Il avait aussi appris à regarder d'en haut les Indigènes, ne se privant pas de les traiter de fainéants. Il ne leur adressait la parole que lorsqu'il flairait qu'il pouvait en tirer quelques dividendes, en singeant les Roumis. 10

Pour s'enrichir, il utilisa les mêmes méthodes que son ami le caïd et, en un temps record, il réussit à amasser une véritable fortune qui fit jaser plus d'un. Il fit alors allégeance à M. Marsalan pour éviter les traquenards des uns et des autres, en devenant son porte-parole auprès des Indigènes. Il avait vite appris à se mouvoir dans la jungle de la perfidie et à esquiver les coups fourrés. Il commença par m'initier aux combines des affaires et au comptage des billets de banque qu'il dissimulait soigneusement dans une vieille commode de ma mère et dont il gardait la clé en permanence. IlIa cachait dans une sacoche ramenée de France et qu'il portait à la ceinture comme un trophée de guerre. Il m'avait aussi interdit d'aller ramasser le bois mort dans la forêt comme tous les enfants de mon âge. Je sentis alors peser sur mes épaules les ambitions qu'il nourrissait à mon égard. D'un trait, il balaya de mon environnement la flânerie, l'insouciance et les jeux, m'obligeant à fréquenter, avant l'heure, le monde des adultes, auprès desquels j'étais censé apprendre les ruses et les esquives qui me permettraient d'affronter les difficultés de la vie. À l'orée de mon adolescence, un grand dessein m'attendait, pour me couvrir d'un burnous de prestige au milieu des troncs de figuiers qui viendraient à tour de rôle me faire des baisemains. Mais, par moments, une langueur m'étouffait, parce que les rencontres sporadiques et fortuites avec mes copains du quartier ravivaient en moi les envies et les humeurs de l'enfant que j'étais encore. Durant ces instants d'évasion, j'oubliais ses recommandations, en me consacrant uniquement à l'amusement et à l'insouciance qui m'invitaient à me baigner dans l'eau limpide de l'oued Ziana, comme un pur-sang longtemps privé de galop. Que valent la richesse et le prestige devant une sensation de liberté? Je devenais apathique, soumis et brisé, car je passais à côté du bonheur de choisir, de gambader à ma guise et de chanter à en mourir. Je me découvris envieux et aigri. Cette tristesse que je portais par moments sur mon visage, n'altéra pas sa détermination. Il

L'année 1952 est gravée à jamais dans ma mémoire. C'est à cette époque, à seize ans, que je fis le saut de l'ange. Accompagné par mon père, j'étais parti à Bougie pour passer l'examen du certificat d'études primaires. Nous avions voyagé dans un vieil autocar réservé aux Indigènes et où, durant deux bonnes heures, j'avais failli laisser mes tripes. Bougie me fascina dès le premier contact. Pendant quelques instants, j'avais refusé de la regarder en face, parce que j'avais peur de blesser son orgueil légendaire. Elle me parut splendide, mais insaisissable. Avec ses immeubles et ses maisons, ses rues et ses ruelles, ses magasins et ses échoppes, ses hommes et ses femmes, ses odeurs et ses couleurs, elle étalait sans pudeur sa laideur et sa beauté. Dénudée, elle m'invita à la visiter. Je finis par pénétrer dans ses entrailles, mais en un mouvement de paupières, je passai de la joie à l'anxiété. Je fus bien servi par la vanité de mon père qui ne voyait que le bout de son nez. Ville chargée d'histoire mais aussi d'intrigues, Bougie avait subi les assauts répétés des envahisseurs venus des quatre points cardinaux. Mérite-t-elle encore le respect, elle, la putain du temps? Combien de fois a-t-elle demandé pardon à ses violeurs pour épargner ses enfants? Les Amazighs avaient pourtant crié devant les Romains qu'ils étaient des hommes libres, l'avaient si bien défendue qu'elle était devenue pour des siècles la garce des janissaires. Malgré son passé de reniements, elle reste une ville magnifique, qui invite les voyageurs à la visiter pour mieux la connaître. J'avais éprouvé le besoin d'écraser quelques larmes au moment où je la quittais. Un amour naissait. De la place de Gueydon, où mon père m'avait emmené siroter une limonade à la terrasse d'un café après la grande épreuve, je découvris le port, où une multitude de bateaux mouillaient sur une mer turquoise. Pour l'adolescent qui venait de quitter pour la première fois les jupes de sa mère, ce fut la découverte du siècle. Je me mis à rêvasser à l'évasion en me demandant si

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je devais ronger encore longtemps mon frein à Choba, maintenant que j'avais subodoré l'aventure. L'examen fut à ma portée. J'étais reparti confiant avec l'assurance d'avoir accompli ma mission. Durant le retour, mon père n'avait pas cessé de me presser de questions qui avaient quelque peu ébranlé mes sentiments. J'étais sur le point de déclarer forfait et d'éclater en sanglots. Il m'était difficile de porter sur mes épaules l'espoir des miens, car j'étais encore novice en la matière, mais j'étais aussi sur le point d'être moulé dans un esprit de gagneur. Pendant toute une semaine, la famille fut sur des charbons ardents, attendant le résultat la peur au ventre. Je réussis à décrocher le bout de papier tant convoité, qui faisait fantasmer mon père. Fou de joie, il me prit sur ses épaules et courut à la maison annoncer la bonne nouvelle. Je devins pour quelques instants son trophée. Son vague à l'âme disparut miraculeusement. Il vogua sur les nuages, s'élevant plus haut que son piédestal. Ce fut un moment émouvant dans sa vie. Les larmes coulèrent sur ses joues amaigries par l'angoisse, car il avait attendu cet instant pour effacer de sa mémoire l'humiliation qu'avaient subie ses aïeux qui s'étaient révoltés contre la France en 1871. Défaits et traînés dans la boue, leurs consciences furent marquées à jamais par le viol de leurs femmes et de leurs filles par la tribu de Béni-Foughal, vassale de la France victorieuse. Depuis ces années-là, ils étaient devenus des pestiférés, eux les Chorrafas, quémandant le pardon à leurs vainqueurs en fredonnant: Béni-Foughal, mes seigneurs, Regardez, le temps m'a maudit et déshonoré, Soyez indulgents... Mon père décida de fêter l'événement et immola pour la circonstance deux boucs. Un plat de couscous ne se refuse jamais, surtout lorsqu'il est accompagné d'un bon morceau de viande. Toute la smala répondit à son appel. Il dressa aussi une table bien garnie pour le maire et ses comparses, à l'écart des regards obliques mais perçants des Indigènes. À la tombée de la nuit, en compagnie de ses illustres invités, il s'adonna au

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vin, qui coula à flot. En mon honneur, ma grand-mère, subjuguée par mon succès, lançait des youyous, et ma mère l'imitait comme un perroquet. N'étais-je pas devenu le premier diplômé d'une lignée dont les ancêtres étaient tombés en disgrâce et avaient été reniés par leurs anciens serviteurs depuis 1871 ?Pourrais-je relever le défi et redorer le blason de ma famille humiliée? Les miens, éblouis par ma réussite, me portèrent aux nues. « Brahim » fusait sur toutes les lèvres. J'étais devenu un érudit, aussi bien pour les amis que pour les ennemiS. Mon père continua à se vanter, des semaines après la fête, devant une cour éberluée par son éloquence. Ils étaient nombreux, les Indigènes qui faisaient la courbette devant lui pour glaner le sou. « Avec mon argent et son savoir, nous allons mettre au pas
Choba », se disait-il. Après ces fastueuses réjouissances, ce fut la désillusion et mon succès devint un non-événement. Au lieu de m'envoyer poursuivre les études au collège de Bougie comme il me l'avait promis, il changea d'avis et me trouva un travail de scribouillard dans la société de lièges de M. Marsalan. Au début du mois de juillet, la mort dans l'âme, je rejoignis la fabrique où je fus affecté au comptage des fardeaux de liège, sous les ordres d'un certain Martinez, fraîchement débarqué d'Espagne, qui s'exprimait péniblement en français; il fallait saisir au vol ce qu'il disait pour échapper à ses fréquentes colères. Je passais mes journées à compter les chargements de liège que des porteurs en guenilles ramenaient des forêts environnantes. Ces hommes, humbles, silencieux et besogneux, mais écrasés sous une malédiction qui semblait éternelle, me firent découvrir l'autre partie de Choba, celle que je n'avais jamais rencontrée, ni aperçue, celle qui rasait les murs pour ne pas se faire voir et qui végétait dans une effroyable indigence depuis fort longtemps. Ma sensibilité, I . l 1\ , b ou 1 eversee par cette image d e pauvrete extreme, me poussa a me révolter, en mon for intérieur, car c'était tout ce que je pouvais faire sur le moment. Et la haine, mère des 14

incertitudes, me secoua fortement. L'arrivée du liège à l'usine n'avait pas d'horaire précis; je ne devais m'absenter sous aucun prétexte, parce que M. Martinez ne savait pas lire et encore moins écrire, mais je dois avouer qu'il était un meneur d'hommes exemplaire. Il suscitait la crainte. Les ouvriers, quand ils étaient fatigués, reprenaient leur souffle en cachette. Comme il habitait dans l'enceinte de la fabrique, sa femme le secondait de temps à autre. On l'entendait crier et traiter les Indigènes de bicots, de tranches de melons, de fainéants et de voleurs. Je passerai le reste des injures sous silence. Qui peut nier que la misère n'est pas responsable de l'asservissement des gueux par les affamés? Je n'étais pas épargné par les insultes, mais je restais impassible, ruminant intérieurement ma colère. À la moindre protestation, elle aurait alerté mon père qui avait chargé son mari de peaufiner mon apprentissage. Cette recommandation justifiait amplement des remarques acerbes et même parfois humiliantes. Je me tenais tranquille, en cachant mon impétuosité sous un sourire narquois. De cette époque, j'ai gardé durant des années un amer souvenir, mais, quand je

, . .. . .,1. m en SOUVIens maIntenant, Je murmure en sourIant que JetaIs à côté de la plaque, car, dans la vie tout passe, et ne restent sur le lit de l'oued que ses galets. Le soir venu, je devais subir la pression de ma mère qui m'énumérait les mariages et les fiançailles qui se préparaient à Choba. Je la laissais débiter ses balivernes qui n'intéressaient pas mes oreilles et, pour les fuir, je plongeais dans les rêveries qui me transportaient loin de la cuisine. Son plan de bataille était bien concocté, jusque dans le menu détail. Elle avait tout prévu, ne laissant rien au hasard. Chez les Indigènes, le mariage est un domaine réservé aux femmes. Son forcing allait crescendo, chaque jour qui s'en allait. Un dimanche matin, elle me proposa Zoubida, la fille de notre voisin, le taleb de Choba. Je fis l'indifférent, celui qui ne se sentait nullement concerné par ce qu'elle disait, mais j'avais inconsciemment commis l'erreur qu'il ne fallait pas: dans ma tribu, le mutisme
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signifie consentement. Un strident youyou retentit. Elle gagna rapidement mon assentiment, parce que je ne voulais pas la contrarier. Je l'avais laissé agir comme elle l'entendait, mais elle ne savait pas encore que Zoubida était le dernier de mes soucis. À cet âge, je ne rêvais que des femmes blondes qui illustraient les couvertures des magasines que j'achetais en cachette, chaque fin de mois, lorsque je recevais ma paie. Zoubida n'en faisait pas partie. Ma mère s'était trompée, mais que pouvais-je faire devant son obstination? Du jour au lendemain, Zoubida se mit à surveiller mes sorties. Chaque matin, elle m'attendait sur le seuil de la maison de ses parents pour me sourire. Sa pêche ne lui rapporta pas le résultat qu'elle espérait, elle fut loin d'éveiller en moi un quelconque intérêt. Au contraire, elle ne suscitait en moi que du dégoût. Je détournais les yeux car, en mon for intérieur, j'étais persuadé que nos chemins ne se croiseraient jamais. L'idée de lier mon existence à la sienne ne m'effleurait même pas. Moi, l'érudit, je rêvais de chevaucher une instruite. Mes grands-parents furent tenus dans l'ignorance des démarches de ma mère, qui estimait qu'ils avaient fait leur temps. Pour elle, ils n'étaient que de simples bouches à nourrir, au bout du rouleau, et elle ne ressentait pas le besoin de les consulter pour me trouver une femelle. C'était sa décision, et je n'avais pas intérêt à entraver sa démarche. Mes grands-parents vivaient sous notre toit depuis que leur bru les avait chassés de sa maison sous le regard complice de mon oncle. Depuis ce jourlà, mon grand-père souffrait en silence, mais son visage, dévasté par la vieillesse et la lassitude d'une vie qui ne lui avait pas fait de cadeau, rayonnait encore de bonté. Son honneur bafoué, à l'âge où l'on espère un peu de répit, le condamnait à se replier sur lui-même, réclamant sans cesse de rejoindre au plus vite sa dernière demeure pour fuir les humiliations de sa progéniture, qui le narguait au fur et à mesure que le temps flétrissait son corps. Il avait même tenté d'écourter sa vie en se jetant à la mer, un mois de janvier, lorsque la houle faisait des

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siennes. Il fut sauvé in extremis de la noyade par le courage d'un pêcheur du dimanche. Sa voix chargée d'amertume résonne dans mes tympans, chaque fois que le souvenir de sa détresse me hante. Ma grand-mère jura sur la tombe de Sidi Lounès qu'elle ne remettrait les pieds dans la maison de mon oncle sous aucun prétexte. Elle mourut d'ailleurs sans faillir à son serment. Où était donc passé le respect dû aux vieillards, dont se gargarisait ma tribu? Avec l'accord de mon père, ma mère fixa la date des fiançailles, sans me consulter, car tout ce qui se déroulait avait été ficelé le jour où je n'avais pas osé la contredire et m'opposer à sa stratégie. Elle était si contente que, pendant une semaine, elle lança des youyous chaque matin, au moment où je partais au travail. J'étais loin de partager sa joie et je le lui fis comprendre, mais elle s'obstina contre vents et marées à m'enchaîner à Zoubida, qui devenait peu à peu envahissante, dévoilant, toute honte bue, son impudence. Ma grand-mère

m'en donna les raisons:

«

Quelques mois après ta naissance,

ta maman était tombée gravement malade, mais, grâce aux potions du taleb Chérif, elle a été guérie. Elle lui fit alors la promesse de te marier avec sa fille Zoubida, qui venait juste de voir le jour. Evidemment, ton père ne fit aucune objection. Ta mère ne m'a pas mise dans la confidence, car aucun membre de la famille ne tient compte de mon avis. Ne parlons pas de ton grand-père, qui est traité comme un moins que rien. Et puis, une promesse, c'est une promesse, on doit la tenir, c'est ton destin, mon fils. » Mes rêves furent balayés du revers de la main. Jesus aussi que ma mère donnait des cadeaux à Zoubida à chaque fête religieuse, car elle la considérait comme sa belle-fille depuis sa naissance. Elle était immergée dans un monde ésotérique où le mystère, judicieusement entretenu et mêlé à la magie des formules toutes faites, l'avait transformée en une cliente assidue, soumise, pieds et mains liés, à la volonté du marabout. Avec la promesse du mariage, elle trouva une 17

monnaie d'échange idéale lui permettant de payer le prix d'un service qu'elle croyait lui devoir. Devant cette situation abracadabrante, il ne me restait qu'à trouver une parade pour m'en sortir. Et, l'idée de fuguer germa peu à peu dans ma tête. Avant de passer à l'action, dans une totale insouciance, je vaquais à mes occupations quotidiennes, mais, en mon for . ,. . 1\. . InterIeur, Je tempetaIs contre mes parents au pOInt que, par moments, je les maudissais de m'avoir donné la vie, surtout lorsque la déprime m'empoisonnait l'existence. Le paraître est une forme de lutte vile mais efficace, et j'en abusais pour endormir la vigilance de mon père, tandis que je méditais l'idée de mettre les voiles pour ne pas sentir et pour ne pas goûter le plat aigre que ma mère me préparait. Dans ma tête, mille idées fusaient et me poussaient à me dérober à ce mariage arrangé alors que je n'étais pas plus haut qu'une pomme. Fuir devint ma raison d'être. Je mis d'abord mon grand-père au courant de mon projet. Il m'encouragea en disant: «Fiston, fais ce qui te paraît bon pour ton avenir. Tu es encore jeune et tu peux te permettre quelques escapades. Il est temps que tu prennes ton destin en mains. Dieu aime les

temeraIres, et tu en es un. » Mais, comme je n'étais pas encore sevré de la présence des miens, je commençais à avoir des doutes sur mon entreprise: oui, j'avais peur d'affronter l'inconnu et ses innombrables pièges. Au fur et à mesure que la date fatidique que j'avais choisie pour fuguer approchait, la mélancolie me prenait à revers, je devenais indécis et incertain de relever le défi que je m'étais fixé. Dans ma tête, je marchais à reculons. Dans cette confusion, je regrettais déjà les virées que je faisais au port où s'était déroulée une partie de mon enfance, et où s'étaient réalisés les rêves de mon adolescence, en imitant sottement les Roumis, sous les serviles applaudissements de mon père. Mais le moment n'était plus aux reculades, car je devais assumer le choix que j'avais fait. Je me laissai guider par mon instinct grégaire de Berbère qui a peur que le ciel lui tombe sur la tête, 18

I

I

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mais qui résiste mollement à l'arabisation depuis quinze siècles, et qui se réveillera sûrement un jour pour donner un coup de pied à ces ringards de colons qui l'ont asservi au nom de la liberté, depuis 1830. Je finis par dire à ma mère que j'allais bientôt faire un stage à Alger pour tromper sa vigilance.

Mais tu as déjà un travail? Je n'en vois pas la nécessité! Et puis, tu ne manques de rien à la maison. Tu es un homme sur
«

le point de fonder un foyer. Mais que vont penser les gens, maintenant que tout Choba est au courant de tes fiançailles avec Zoubida? me demanda-t-elle, surprise par ce que je venais de lui annoncer. - Il n'y aurait aucun mal si on retardait le mariage de quelques mois. J'ai besoin d'améliorer mes connaissances, car je n'ai pas envie de rester toute ma vie au service de M. Marsalan, maman. - Alger est une grande ville, et il paraît qu'il s'y passe de si vilaines choses que j'ai déjà des frissons. Réfléchis bien avant de te décider. En as-tu parlé à ton père? - Pas encore. Jete laisse le soin de l'informer . Je suis certain qu'il t'écoutera mieux que moi. Tu me rendras un immense servIce, maman. - Brahim, tu es encore jeune pour te lancer dans une telle aventure. - Et pourtant, tu meurs d'impatience de me marier. - Ce jour-là, si Dieu le veut, je serai la plus heureuse des mères, comblée d'avoir une bru sous son toit après tant d'années d'attente. C'est pour cette raison que je refuse que tu t'en ailles au moment où je suis sur le point de réaliser mon rêve. As-tu oublié que le mois prochain, c'est ton mariage? Sois raisonnable et ne me laisse pas tomber au milieu du gué. Evite-moi les railleries des femmes de Choba. As-tu pensé au chagrin que tu vas causer à la pauvre Zoubida? Et la réputation de ton père va en pâtir; je suis certaine qu'il ne se relèvera pas après un coup pareil! »

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Mon but fut atteint et je la quittai sans ajouter un mot. Je savais que mon père serait avisé le soir même. Quant à Zoubida, j'espérais qu'elle comprendrait ma démarche et qu'elle comprendrait que notre mariage était impossible. Mais comme c'était une tête de mule, pire que ma mère, elle resta attachée à l'idée de partager bientôt ma couche et, chaque matin, elle semblait me dire: - Je t'aurai un jour ou l'autre! Elle voguait sur un nuage, loin de la réalité. J'avais tenté subtilement de la réveiller de la léthargie dans laquelle elle était tombée et qui allait la conduire irrémédiablement dans une impasse, mais c'était comme pisser sur du sable. Elle se comportait comme une gourde soumise qui ne voyait que son nombril. Elle se laissait manipuler par son père, qui soutirait toujours plus d'argent à ma mère. J'avais envisagé un moment de lui parler de vive voix pour lui dire qu'elle prenait le mauvais chemin, mais, comme j'étais prisonnier de la tradition où les idylles se nouent et se dénouent uniquement par les yeux et le langage des signes, j'avais rapidement renoncé. Elle était obnubilée par la promesse de ma mère et obéissait au doigt et à l'œil au marabout, qui faisait de ce mariage une affaire d'honneur et de sous. Elle n'était plus en mesure de voir, et encore moins de comprendre, ce qui se tramait derrière son dos. Il n'y avait que de la pitié dans son regard. Que pouvait-elle opposer à un père tyrannique et, de surcroît, cupide? La résignation. Comme j'étais le seul mâle d'une famille qui donnait l'apparence de vivre dans l'opulence, je représentais un bon parti. Les Indigènes instruits étaient rares à Choba, et j'en faisais partie. Certaines filles enviaient déjà Zoubida, car devenir mon épouse représentait une promotion sociale assurée. C'était un rêve qu'elles voulaient lui disputer. À coup sûr, les rivales étaient nombreuses. 20

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