L'île de Zaïmouna

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Une île perdue au milieu de l'Océan Indien : Mayotte. En route vers une modernité dont les bienfaits sont incertains, un peuple bien ancré dans ses traditions et dans sa religion et qui vit dans la beauté, la joie, la peine et aussi ses doutes. C'est aussi l'histoire de Zaïmouna, héroïne au caractère bien trempé, le alourdi par son passé. Le sacrifice de ce qu'elle a de plus cher sera exigé pour qu'elle puisse prétendre accéder à l'ultime perfection et à l'essence même de ce qui est et restera son île.
Publié le : vendredi 1 octobre 2004
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EAN13 : 9782296373839
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L'ÎLE DE ZAÏMOUNA Lettres de l'océan indien
Collection dirigée par Maguy Albet et Alain Mabanckou
Déjà parus
Tanahéli — chroniques mahoraises, 2003. TURGIS Patrick, Maoré, 2001.
FOURRIER Janine et Jean-Claude, Un M'zoungou à
Mamoudzou, 2001.
1999. HATUBOU Salim, L'odeur du béton,
BALCOU Maryvette, Entrée libre, 1999.
FIDJI Nadine, Case en tôle, 1999.
COMTE Jean-Maurice, Les rizières du bon Dieu, 1998.
DEVI Ananda, L'Arbre-fouet, 1997.
DAMBREVILLE Danielle, L'llette-Solitude, 1997.
MUSSARD Firmin, De lave et d'écume, 1997.
La vie en loques, 1996. TALL Marie-Andrée,
BECKETT Carole, Anthologie d'introduction à la poésie
comorienne d'expression française, 1995.
DAMBREVILLE Danielle, L'écho du silence, 1995.
BLANCHARD-GLASS Pascale, Correspondance du Nouveau
Monde, 1995.
SOILHABOUD Hamza, Un coin de voile sur les Comores,
1994.
GUENEAU Agnès, Le chant des Kayanms, 1993.
RAFENOMANJATO Charlotte-Arrisoa, Le Cinquième Sceau,
1993.
AGENOR Monique, L'aïeule de l'isle Bourbon, 1993.
BOYER Monique, Métisse, 1992. JACQUELINE ARIA
L'ÎLE DE ZAÏMOUNA
Roman
L'HARMATTAN L'Harmattan
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© L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-7136-X
EAN : 97827475713M A tous les enfants de Mayotte,
en particulier à ceux de Labattoir
et du Collège Bouéni M'titi,
et à mon fils. LES EPREUVES CELESTES. Zaïmouna naquit, quand, on ne sait pas, là-bas, on se retrouvait tout d'un
coup au milieu de l'île de lumière après avoir passé un long séjour dans
l'obscurité aqueuse et on était propulsé dans l'ancien monde.
Qu'importaient le jour, le mois, l'année, on savait seulement que les belles
mangues juteuses tombaient des arbres et que si elles ne tombaient pas, les
enfants grimpaient sur les branches et les secouaient jusqu'à ce qu'il ne
restât plus aucun fruit.
On ne sait jamais vraiment quand quelqu'un naît, on vient au monde, petit
paquet gluant et gigotant, mais il arrive que personne ne s'inquiète de
l' ouvrir, ou on oublie, ou on ne sait pas, et c'est comme s'il n'existait pas
vraiment.
Et puis, on peut naître n'importe quand, n'importe où, plusieurs fois même,
on est là à la surprise de tout le monde, pour ne pas parler de la sienne. Il y
en a qui ne naissent jamais.
Et c'est à petits pas que se refont les naissances. Ainsi dans la cour de terre
certains font des pas menus et vacillants, ils tombent et pleurent, plus
jamais on ne les y reprendra, d'autres n'attendent qu'une chose, des pieds
fermes et agiles, personne ne les arrêtera, ça non, punis ou non, et ce
portail ils l'ouvriront, sur le monde, sur tout ce qu'il y a, ils se promèneront
et naîtront à l'infini coûte que coûte.
Zaïmouna attendait non seulement des pieds fermes et agiles, mais là-haut,
flottant dans l'azur, elle contemplait son île d'élection et cherchait un papa
sensé qui trouverait une maman digne de ce nom, Dieu était avec elle, ce
ne serait pas n'importe qui, les meilleures plantes ne poussent pas
n'importe où, le meilleur départ dans la vie n'était-ce pas quatre bras
aimants ? Donc, celui qu'Il apercevait, un bon et beau bougre qui ne s'en
1 1 laissait pas conter, lui semblait tout désigné. Évidemment les choses ne se
passeraient pas facilement, on n'a rien sans rien, surtout pas de mollesse!
C'était...
Saïd Fadhul Ubouroi, petit point noir sur la moire turquoise, qui se laissait
bercer par les flots bleus tout en gardant un oeil vague sur son filet
dérivant, languide dans la lisse tiédeur.
C'était... un tout jeune homme, un jeune homme tendre et obstiné.
Eau dans laquelle est plongée ma main aux contours flottants, qui pourrait
te croire coupable ? La nature n'est-elle pas toujours innocente ? Tout en
bas, au fond, voguent avec délice poissons et fleurs et plantes, tu les
cajoles avec tendresse, sans toi que serions-nous ? Tu nous nourris comme
nous nourrit la terre. Et pourtant quand tu te déchaînes tu ne tiens plus
compte de rien. Mais ainsi en est-il. Et puis revoilà cette sacrée barre au-
dessus de mon estomac, comment vais-je encore la supporter ? Et cette
onde foudroyante qui va noyer mes yeux, qu'elle reste coincée au fond de
ma gorge ! Je tiens à la clarté de mes yeux.
Et là, sur cette paisible mouvance radieuse, sous ce soleil de fête, avec au
loin le lent balancement des palmiers, il eut brusquement envie de se lever,
de marcher de long en large sur son laka* quitte à faire chavirer sa frêle
embarcation et à tomber jusqu'au fond du lagon comme un morceau de
roche noire ; mais il était rattaché à ce monde, les habitants de son village
n'allaient pas se priver de mettre du poisson dans leur manioc, simplement
parce que le passé remontait à la surface. Non et non. Il était un homme et
le devoir avant tout. Donc il resta assis. Il n'était pas, loin de là, dans son
banga* dans lequel il pouvait se lever d'un bond de sa couche d'herbe
tassée dans des sacs de riz cousus ensemble et s'ébrouer comme un coq
lourd de poussière pour chasser ces pensées, ces tourments, ces chagrins
et donner des coups de poings dans la nuit.
Ainsi il songea à la face cachée des cocotiers, il songea, cloué mais
dorloté, aux temps récents des pluies diluviennes, à la furie des cieux, à la
terre devenue ivre, si ivre qu'il en avait encore maintenant des nausées sur
sa magnifique pirogue qui semblait juste sortie d'un tronc d'arbre, avec les
petites vagues qui tapotaient ses flancs. Comme d'habitude.
Il songeait.
Le petit Nourdine emporté par l'eau et la boue, les hommes les femmes les
enfants, courant après, leurs vêtements collant à la peau, ces hurlements
qui vous déchiraient les entrailles, les cris, les visages intenses, les mains
tendues, vides, les pieds ensanglantés, et toujours l'enfant qui s'en
12 allait, glissait de plus en plus loin, de plus en plus vite, malmené par le
torrent rougeâtre, pourtant on courait toujours... On le retrouva sourd,
aveugle, muet, empalé sur une branche.
L'eau et sa rage ! Il fallait se garder d'elle quand elle remontait de
Géhenne, il fallait s'accrocher, s'attacher à ce qu'il y avait de solide, sinon
elle vous enlaçait avec une fougue furieuse et vous écrasait le nez dans son
sein glauque.
Elle était partout, la terre glougloutait et rugissait, le ciel leur tombait
dessus en cascades, des ruisseaux carmin s'engouffraient dans les
habitations, on pataugeait dans les cases, on dormait, mais si peu, réfugiés
sur les paillasses hantées par les cafards roux et les scolopendres géantes,
on tordait autour de ses reins les pagnes flasques, on essorait, puis on
n'essora plus, on donnait des accolades qui faisaient des bruits de succion,
la tête des femmes devenait pesante sous la masse compacte de leurs
cheveux humides.
Le soleil réchauffait toute cette eau quand cela lui chantait, et à la longue,
il se dégagea une odeur putride, la terre puait la charogne et les maisons le
moisi.
Tout le monde se sentait sale et poisseux, on se mettait sous la pluie en se
maintenant à un tronc d'arbre et on supportait courageusement les millions
de piqûres parce qu'elles nettoyaient jusqu'aux os, d'autres jours, profitant
d'une accalmie, on descendait vers la mer en petit groupe maussade, la
route était dangereuse, pleine d'ornières, seuls les plus téméraires s'y
risquaient, la baignade n'apportait pas les plaisirs escomptés, la plage était
jonchée de déchets et les vagues grises bordées d'écume baveuse
charriaient les feuilles, fruits et fleurs arrachés à la terre, on remontait vers
le village en proie à d'affi euses démangeaisons. On aurait tant aimé se
laver dans de l'eau claire et pure, le genre d'eau qui vous chante des notes
légères et cristallines à oreille, des notes de rivières joyeuses, mais on ne
soulevait avec peine que de lourdes masses gluantes avec les seaux.
On eut faim, on eut soif à cause de cet univers qui se décomposait, à cause
du mauvais mariage entre l'eau et la terre.
Et puis il y eut le choléra qui en acheva plus d'un, surtout ceux qui dans un
fugace moment de désespoir s'étaient jetés sur le puits pour se gaver de
son contenu, la fièvre, les horribles maux de ventre et de tête, les
étourdissements, les diarrhées, la vie qui s'échappait par soubresauts, les
vomissements qu'on essayait de soigner et puis ces tombes que l'on
creusait en vitesse tous les jours et ces corps qu'on y engouffrait en silence,
les yeux secs.
13 Et puis il y eut ceux qui n'en pouvaient plus de toute cette pourriture
terrestre et qui montèrent vers les hauteurs en grimpant sur les cocotiers
pour se balancer un peu dans le vent, percevoir l'émeraude de l'océan et
jouir d'une domination fugitive sur le monde tout en se désaltérant de jus
de coco à boire, mais ils ne trouvèrent que rafales violentes, vagues grises
et fruits pourris jusqu'au coeur.
La pluie avait tout gâté.
Assis en tailleur, les jambes repliées et les fesses humides, on se demandait,
la gorge si desséchée que la moindre parole était une blessure, ce qu'on
pouvait bien faire.
Un jour, le soleil réapparut pour de bon, des nuages s'échappèrent du sol
pour disparaître dans le ciel, les enfants se remirent à jouer, les coqs
rechantèrent, les poules n'oublièrent plus de pondre, les femmes eurent à
nouveau la tête légère, les hommes retournèrent aux champs, on essaya
d'oublier.
Saïd Fadhul Ubouroi retira sa main de l'eau et contempla sa peau
vilainement boursouflée. La mer ! Dans ses abysses, ça doit grouiller. Os,
crânes, épaves de bateaux, des vieux canons peut-être, fusils, haches,
chaînes et fers, dents de bois de pirates. Qu'est-ce qu'il doit y avoir comme
sourires, comme yeux creux qui vous fixent là en bas ! Ça me donne des
frissons. Tous ces corps perdus. Si au moins Allah, le Grand, le
Miséricordieux avait la bonté de ramener toutes ces dépouilles sur la grève
pour les remettre aux leurs ! Les lois du destin, sont impénétrables. Il tira
sur son filet. Que de trésors ! De la bonne nourriture frétillante. Bien sûr
que Dieu veille sur nous !
Et flotta à la surface de l'eau l'image de celle qui l'avait embrasé. S'il
avait voulu, il aurait pu caresser son visage mais il préférait le laisser entre
ciel et mer pour le contempler à loisir.
Et sans toute cette pluie jamais je ne serais allé jusque là-haut et jamais je
ne l'aurais rencontrée. Il revit la belle, la douce, ondulante créature de
Mrowalé, un village situé en pleine verdeur et touffeur, l'incomparable
Halima, la jeune fille aux yeux d'un brun si clair, presque dorés, et étirés
vers les tempes comme ceux d'un chat, aux longues mains fines, et ces
chevilles que le vent fripon découvrait, et ce sourire coquin et charmeur, et
ces dents blanches comme l'intérieur du plus pur coquillage, et cette voix,
chantante, caressante... hiii, Saïd sentit les poils de sa peau se hérisser
d'extase, aaah ! ces spasmes qui parcourent mes muscles, et voilà que mon
pagne se soulève, ce vieux bout de tissu usé aux fesses, transparent comme
14 voile de femme coquette, il vaut mieux là qu'ailleurs. Si c'était devant,
maaa ! j'aurais l'air de quoi ? Heureusement je prends bien soin d'arriver à
Mrowalé à l'heure de la sieste car laisser mon postérieur à la merci des
yeux de femmes ! Il y a bien les grand-mères qui n'arrivent pas à fermer
l'oeil, mais elles sont à moitié aveugles, les pauvres, et si elles y voyaient, ça
ne risquerait pas de les exciter. Et puis, une fois assis sur le bout de
chemin, les troqueuses n'y voient que du feu et la nuit toutes les fesses sont
grises.
Là-bas dans son village, Halima chérissait avec ardeur l'image de cet
homme venu d'ailleurs, Saïd Fadhul Ubouroi, le plus beau, le plus grand, le
plus fort, le plus intelligent, le plus... elle ne savait plus.
La première fois que je l'ai vu, je sortais de école Coranique, je portais le
livre sacré sous mon bras, il était enveloppé d'un tissu blanc immaculé,
j'avais remis mon lamb* sur ma tête, il faisait si chaud, la sueur me coulait
dans le dos, les garçons attendaient que le vent découvrît mes jambes. Lui
était assis au bord de la route, le visage caché par un immense chapeau, il
avait deux paniers devant lui remplis de poissons multicolores qui
ramenaient des odeurs de mer et qu'il avait déposés là pour les troquer
contre des fruits et des légumes ou quelque objet. Je n'avais encore jamais
vu quelqu'un venir jusque chez nous pour faire des échanges sur un bout
de chemin. Son village avait beaucoup souffert des grandes pluies, celles
qui nous avaient donné un teint gris et qui avaient noyé nos rires. Je me
disais que c'était certainement un des rescapés. Il chassait les mouches qui
tournoyaient d'une main leste, une femme essayait de discuter le nombre de
mangues, il ne lui répondait pas. C'était cela qui m'avait plu, cette manière
de lui faire comprendre que si elle, elle discutait, lui pas du tout. Elle se
leva, outrée, ramena son tissu flamboyant sur sa poitrine, fit quelques pas,
revint, lui donna les mangues, prit son poisson.
Je le revis souvent au même endroit, au bout d'un certain temps il y eut
foule animée chaque fois qu'il posait ses paniers. J'appelais ça le tam-tam
des varangues, les coquines rognaient sur l'heure de la sieste ; elles étaient
bien là, allongées comme d'habitude sur leur terrasse de derrière ou à
l'ombre d'un arbre ou sur une poignée d'herbe, formes immobiles osant à
peine respirer et encore moins ronfler et dès qu'il apparaissait, un chant
d'oiseau s'élevait dans air lourd, bientôt suivi d'autres mélodies, Saïd
Fadhul Ubouroi devait se dire qu'il était dans le village des plumes
musicales, les corps roulaient sur eux-même, les yeux s'ouvraient pour
contempler toute la beauté d'un arrière-train dodu mais délicieusement
15 musclé. Ah ! les fonds de pagne usés ! Elles retenaient les rires au fond de
leur gorge. Elles se passaient de l'eau sur le visage et sous les aisselles,
vérifiaient leurs tresses et caracolaient à sa rencontre, dès qu'elles le
voyaient accroupi avec ses poissons et ses mouches devant lui, elles
ralentissaient le pas, se redressaient de toute leur taille, prenaient une
démarche fière avec un zeste de velouté et de langueur, chaloupaient de la
hanche et faisaient semblant d'être là par accident. Saïd n'a jamais dû
remarquer que les oiseaux fermaient leur bec dès qu'il s'asseyait. Il était
drôlement beau gosse avec ses yeux rieurs sous son air sérieux, son nez fin
et droit, sa grande bouche énergique, ses pommettes hautes, sa peau si
noire, si soyeuse, ses membres gracieux et fermes... Il aimait la
plaisanterie, mais aucun roucoulement, aucun rire de gorge, aucun
battement de cil, aucune complainte ne changeaient les termes d'un troc,
ces dames en étaient pour leur poisson frais. Moi-même j'allais en
chercher, rien que pour avoir le plaisir d'apercevoir son visage et
d'entendre sa voix, et quelle voix ! Quand il daignait la sortir de son gosier,
une onde de fraîcheur me tombait dessus et je me sentais toute chamboulée
avec un coeur qui ne tenait plus dans ma poitrine et des jambes qui
flageolaient. Aïe, aïe, aïe ! Rien n'existait plus, les ardeurs du sang
effaçaient les pages du Coran, presque, je me pinçais pour me remettre
d'aplomb, m'accrochais vacillante à quelques vers sacrés et pour retomber
encore plus vite sur terre, je me rappelais les nuits sans sommeil de ma
maman, et grâce à qui ? Papa, bien sûr avec ses ronflements de fauve, et là
il fallait bien que je m'arrangeasse pour me mettre de telle façon à ce que je
pusse bien voir son nez car je me méfiais de ce genre d'appendice, il
m'avait air parfaitement sain, les narines étaient juste assez dilatées pour
laisser passer un souffle paisible. Cela me rassurait. Un jour je réalisai que
j'avais adopté une démarche langoureuse, que j'avais tendance à me frotter
contre les arbres, à les enlacer, à les caresser Allah Tout Puissant, allais-
je me lover dans le giron de Saïd, m'enrouler autour de son torse ? J'eus
peur, peur de mes mains qui commençaient à s'agiter comme les ailes d'un
papillon, de l'envol dans mon ventre, de la légèreté de mes pieds, des
frémissements incessants de mes paupières.
N'avais-je pas été promise au vétuste Kamal ?
Et pourtant, le soir, je me promenais, mes frères et mes cousins devant,
moi derrière avec mes soeurs et mes cousines, dans l'espoir de le voir, mais
il était d'un autre village, c'était là-bas qu'il devait déambuler, sans moi,
loin de moi. Et parfois je m'échappais pour courir vers au-delà des maisons
et anxieuse, je scrutais la route pour voir s'il n'était pas dans le noir à
16 m'attendre. J'aurais voulu aller plus loin, jusqu'à la mer, tant pis si je devais
traverser la nuit, pour le chercher, pour le tenir contre moi et respirer son
odeur et apprendre son visage et lutter avec sa force. Mais je m'en
retournais, déçue. Père n'aurait jamais toléré.
Néanmoins les après-midi me l'offraient. J'y allais, même si je n'avais pas
besoin de poissons, nous liâmes peu à peu conversation. Ah ! Paroles,
paroles !
- Je ne troque pas mes denrées dans mon village parce qu'il ne reste plus
grand monde et puis ils n'ont rien, la saison a été si mauvaise, la pluie, le
choléra...
Et il me raconta, par bribes, avec beaucoup de pudeur, les larmes me
venaient aux yeux, je le voyais, lui, infatigable, avec ses poissons qui se
transformaient en mangues, ananas, fruits de jacquier, papayes, manioc,
fruits à pain, patates douces et tant d'autres choses qu'on aurait pu croire
qu'il était magicien. J'étais sûre qu'il les apportait en offrande aux siens,
j'étais sortie de ma maison pour entendre le récit d'un monde qui se
rapprochait de moi à grands pas.
Alors moi, épouser le caduque Kamal agrippé à ses possessions, ses
relations, ses femmes, moi, devenir, beurk! l'ornement de sa vieillesse, me
dessécher dans son lit, non ! Bien sûr, j'aurais des bijoux que je
m'accrocherais de tous les côtés pour exhiber son or et ses précieuses.
Rien que d'y penser cela me soulevait l'estomac, j'imaginais les nuits de
Chine auprès de lui, en train de tripoter sa banane flasque et récalcitrante
pour qu'elle se levât, enfin, au chant du coq ou alors être obligée de faire
bien d'autres choses comme me l'avaient confié celles qui avaient cédé ou
qui avaient été séduites parce qu'ils avaient l'air encore un peu verts à force
de grimper en cachette dans les cocotiers, parce qu'ils semblaient bons
comme le fruit à pain. Bien assez tôt, elles avaient eu droit aux
tremblements, aux insomnies, aux fièvres, aux toux, aux murs qui
s'écrasaient sur eux, aux trous dans leur estomac, à leur sang trop sucré et
cela était peu par rapport aux ennuyeux discours à propos de tout avec
leur voix docte, monocorde et nasillarde qu'au début elles écoutaient avec
attention parce qu'elles ne savaient pas vraiment tout cela, après parce
qu'elles y étaient obligées ou par marque de respect même si elles savaient
tout cela mais avec d'autres mots, et puis donc, leurs conseils, elles ne
pouvaient lever le petit doigt, c'était comme si elles en demandaient, mais
c'était pitié qu'elles demandaient, mais, forts de leur âge, ils ne les lâchaient
pas, ils avaient acheté un public, ils allaient en profiter le plus longtemps
17 possible, elles croyaient qu'ils allaient les instruire de quelque chose, du
français, de l'arabe, des belles lettres, de la géographie, de l'histoire ou si
ce n'étaient elles, leurs filles. Eh bien ! rien. On les mettait aux casseroles
et à la ponte ou alors elles servaient d'objets de décoration dans les
promenades où elles tintinnabulaient et cliquetaient et caquetaient avec
élégance, couvrant ainsi leur souffle court d'asthmatique. Non, ils n'avaient
pas eu honte de leur offiir leur vieillesse et quand un enfant dont ils
n'étaient pas le père émergeait du fond de leur ventre, ils faisaient semblant
de croire qu'il était le leur et on applaudissait leur sénile virilité.
Alors, moi, épouser Kamal, non !
Je courais, je volais vers Saïd, je me sentais comme une candidate à des
séances de chants, je restais peu de temps de façon à ne pas faire jaser. Il
me fit sa proposition entre deux beautés lascives tout en chassant d'un
geste irrité les insectes, j'avais espéré que sa main, un instant, seulement,
s'arrêterait sur la mienne, il n'y eut que ses yeux qui me caressèrent.
- Mademoiselle Halima, je voudrais te faire part d'un désir qui me
trouble.
Il songeait donc au désir comme moi ! Aux jours, aux nuits où nous
n'étions pas ensemble. J'allais me fondre en lui, disparaître au fin fond de la
terre, être enlevée par les nuages... je ne savais plus. Tout, sauf rester ici, à
attendre.
- Oui, Monsieur Saïd, je t'écoute, chevrotai-je. Quel est ton désir ? Tu
veux échanger dix poissons chamarrés contre deux poignées de mangues ?
- Cela serait un mauvais troc, mais peut-être que celui que je te propose
est tout aussi mauvais.
Et je le regardai dans les yeux, il se moquait de moi, non, ce que je veux
c'est t'épouser. Il l'avait dit et moi je ris d'un rire nerveux, je n'arrêtais pas.
Qui était donc cet homme qui sans ambages me demandait ma main ? Où
avait-on vu ça ? Il ne m'avait pas fait la cour, aucun mot doux, aucune
oeillade, un frôlement, cela ne valait même pas la peine d'en parler ! D'où je
viens, moi ? Tu ne vois pas que je descends d'une famille d'esclave ? Mais
je suis un homme libre dans tous les sens du terme. Aucun enfant attaché à
mes pieds, aucune femme à mes trousses, aucune chaîne à mon cou. Tu
vois, pieds légers au-dessus d'une conscience tranquille et d'une pensée
sans limites. Oui, oui, oui, je veux t'épouser, avec tout ce que je suis. Mais
oui, je veux fondre sur toi et épouser ta nuit, ta peau noire que j'aime,
miam-miam. Je serai ton esclave et toi le mien. Non, ça, ça ne me plait pas.
Mari et femme suffisent. Tu me plais, tu me charmes, me dit-il en éclatant
de rire. Oui, mais crois-moi, papa ne sera vraiment pas content. Qu'à cela
18 ne tienne ! Évidemment je ne pourrai pas vanter mes possessions, peut-être
si je me fais violence, ma force de travail, mon savoir bien que cela ne soit
pas dans ma nature. Mon père, son rêve c'est le vieux Kamal. Ce n'est rien
ça. Une caduque mouche de zébu, pas plus. Qui résiste aux harcèlements
continuels ? Tous les jours j'irai. Ton père est bien éduqué, il ne pourra
prendre sur lui de m'envoyer ailleurs. Il écoutera, tous les jours. Il finira
par entendre raison. Oh ! oui, et qu'Allah t'entende, bel étranger. A
demain.
Il n'y eut pas de demain et ma famille ne l'entendit pas de cette oreille. Un
type trouvé dans la rue, qui ne sortait de nulle part ! Et ce grand, beau et
long mariage, on allait l'oublier ? Et ce Kamal déjà si près de la tombe qu'il
était inhumain de ne pas lui offrir les derniers plaisirs de la vie et dommage
de ne pas profiter de sa prospérité et de son renom. Un mauvais moment à
passer mais que d'avantages après ! Que fera-ton de ses dix-huit enfants ?
Les démunir ? Là, on se tut. Père n'était pas un mauvais homme, pas du
tout, je savais qu'il songeait à ces pauvres gosses, peut-être pas tout nus
car d'aucuns devaient déjà être bien grands et mariés, mais démunis. Mais
il avait tant fait pour avoir une belle image de chef que, imaginer qu'on
pouvait penser qu'il n'avait pas d'autorité sur sa fille et donc sur son destin,
était inacceptable. Maman ne disait rien, elle connaissait son mari. Ma
seule réponse à leurs exigences fut un non catégorique et la grève des
paroles, ce qui fut pour moi qui aimait l'abondance des mots, la phrase
longue, tarabiscotée et sinueuse, la palabre, une frustration terrible. Ils me
gardèrent dans une chambre. Je bouillonnais de rage et de ... désir. Je
voulais mon bien-aimé, je priais le ciel de me le donner, je songeais à
creuser un trou dans le mur et m'évader, mais il valait mieux ne pas
envenimer les choses. Je faisais confiance à mon Saïd : il me voulait, il
m'aurait.
Saïd y alla tous les jours après qu'il eut échangé tout son poisson, après
qu'il se fut rafraîchi dans la rivière, eut mis un pagne neuf. Il attendait sur
la varangue que mon père sortît, et, nullement rebuté par l'air excédé que
celui-ci affichait immanquablement, lui réitérait sa demande. Il resta
toujours poli, malgré le fait que mon père, pris par un de ces accès de
colère qui faisaient trembler tous les membres de la famille, sauf bien sûr
ma maman, lui débitât toutes les insultes connues sur l'île ; cela allait de fils
d'esclave, à pet de zébu en passant par échangeur de poisson pourri. La
dernière injure en date, rebus de casque colonial, ne pouvait aucunement
lui être appliquée, vu la noirceur de sa peau, et papa était un homme
incapable de proférer une ineptie. Saïd supportait tout cela sans jamais
19 se départir de son calme. Il fermait simplement les oreilles et les rouvrait
quand l'autre, épuisé, ne trouvait plus rien à dire.
Moi, je savais que maman oeuvrait en ma faveur à la lueur de la lampe qui
éclairait fugacement la couche conjugale. Elle ne voulait pas voir se faner
les yeux de sa fille dans un mariage qui arrangeait peut-être tout le monde,
mais elle, au fond, trouvait que c'était une drôle d'idée de vouloir
accoupler un cardinal à un canard de basse-cour, c'était même une hérésie,
ce Saïd présentait bien des qualités, on risquait d'avoir de beaux petits-
enfants au lieu des laiderons qui sortiraient des bourses de Kamal dont
l'âge ne cachait pas le manque de grâce ; ce jeune homme était travailleur,
sérieux, il lui semblait même, à elle, avec son modeste jugement de femme
de grand notable villageois, qu'il avait un certain raffinement, en tout cas il
s'exprimait fort bien, s'il était pauvre, eh bien, tant mieux, il n'irait pas
ensemencer d'autres champs, et puis, il était hors de question que sa
première enfant fût malheureuse à cause d'une obstination mal placée !
Entre-temps mon vétuste promis était revenu à la charge dans notre
maison, barbe raide à force d'huile de coco rance, bagues miroitantes aux
doigts, vêtu d'un boubou de soie toute aussi miroitante, s'il pensait me faire
tourner la tête, il fut déçu. Je me tins modestement devant lui, mais les
paroles que je murmurai tranquillement, l'envoyèrent chercher ailleurs une
autre proie. Je le menaçai de m'enfuir le lendemain de notre mariage pour
non-consommation avec tout ce que j'aurai réussi à lui soutirer et de payer
mon divorce avec. Il paniqua, il ne voulut pas risquer la honte, ni perdre
une partie de sa fortune, il ne me voulut plus comme fleur de ses vieux
jours, je risquais de faire empirer son état de santé.
Puis Saïd Fadhul Ubouroi avait décidé d'accélérer les choses. Maintenant il
hantait les alentours de nos habitations avec un coupe-coupe étincelant à
la main avec lequel il s'amusait à découper des quartiers de lune en le
brandissant avec violence au-dessus de la tête et en vous jetant le reflet
dans le visage pour vous aveugler. Et il hurlait à qui voulait l'entendre qu'il
les couperait à qui oserait m'approcher. Nous vécûmes au milieu d'un
désert.
Mon père n'en pouvait plus. Seule sa fierté le poussait à retarder le
moment de son acceptation, officielle. Maman m'avait dit que cela faisait
longtemps qu'il était d'accord car il ne voulait pas que je me noyasse dans
les larmes. Les femmes le tiraillaient de tous les côtés, Kamal ne
reviendrait plus, Saïd faisait tout un raffut et avec lui le scandale arrivait, je
ne disais plus un mot, il finirait par y avoir un meurtre, plus personne ne
20 voudrait de moi, je leur resterais sur les bras, condamnée au célibat
éternel.
Mon père céda officieusement : que ce sale Saïd se débrouille avec le
cadeau empoisonné que j'étais !
Il céda officiellement, sur sa varangue, à la nuit tombée, le visage
impassible de l'ennemi éclairé par notre petite lampe à huile.
Mon père eut de la peine à retenir sa fureur, il se sentait humilié, il estimait
qu'il avait droit à une revanche, il posa des conditions qu'il jugeait difficiles
à remplir pour un homme comme Saïd, il fallait bien qu'il lui jouât un bon
tour.
Sa fille était aussi belle qu'une fleur de jasmin, ce n'était pas lui qui allait le
contredire, donc il fallait de beaux bijoux pour mettre en valeur cette
merveille : un collier en or, et pas un minuscule, des boucles
d'oreilles, bagues et bracelets assortis. Un billet, de francs, de dollars ou
autres, qu'importait, mais un billet avec des lettres écrites dessus et des
portraits de grands hommes. Des habits de fête, les plus beaux qui soient
pour la fiancée, elle y avait bien droit. Et puis, et puis, et mon père se
sentait tellement mieux à mesure qu'il énumérait ses exigences, et puis trois
chèvres en excellente santé, quelques poules avec leur coq, un blanc avec
une belle crête bien rouge et des ergots bien acérés et évidemment, un gros
zébu , frétillant autant que pouvait l'être un tel animal.
Saïd accusa le coup sans sourciller, il fut au désespoir quand le zébu fut
mentionné, mais il ne laissa rien paraître. Ils conclurent leur accord en
portant leur main à leur poitrine et en s'inclinant, avec réticence.
Père jubilait, mais il ne connaissait pas Saïd Fadhul Ubouroi, lui aussi avait
des relations et il n'allait pas se laisser décourager comme ça. Il damerait le
pion à cet arrogant plein de maisons, de grands-mères, de grands-pères, de
femmes, d'enfants qui venaient on ne savait d'où.
S'il fallait un zébu, on en trouverait un ! Mais quel tourment !
Saïd Fadhul Ubouroi se laissait ballotter par les flots bleus, sa main
effleurait légèrement la mer tiède et soyeuse, l'image de adorable Halima
avait chassé le passé, le sang battait lentement dans ses veines et un sourire
vague flottait sur son visage : tant de bonheur en perspective !
Hélas ! Le mol balancement des vagues lui rappelait le mol balancement
des zébus. Cet animal était devenu presque mythique à ses yeux, il
représentait tant de richesses, il était l'être magique qui allait ouvrir devant
lui les chemins de l'hymen. Cela le rendait encore plus lointain, encore plus
21 inaccessible, car, où donc aller trouver cet animal fabuleux ? Ce n'était pas
qu'il n'y en avait pas dans son village. Il aurait exprimé son désir, vite on en
aurait trouvé un, mais leur enlever un moyen de subsistance, un objet de
fierté ? Non ! Et combien avaient survécu ? Les rescapés servaient à tous,
à tour de rôle et ceux qui en avaient hérité pour la journée se pavanaient
de partout avec.
Pourtant, et il se gratta vigoureusement la tête, Abdullah, le petit et frêle
Abdullah, paix à son âme, en avait un. Le propriétaire était maintenant
sous terre devant sa case de célibataire, mais son zébu, où était-il ?
Il, se rappela-t-il, était une dame et une source d'ennuis. Elle était jeune,
vigoureuse, le poil luisant comme rosée du matin, la robe couleur de
roussette, un caractère ce qu'il a de plus indépendant. Madame quittait ses
compagnons pour aller se promener à l'aventure, toute seule, souvent on
partait à sa recherche en la traitant de tous les noms, pour la retrouver en
train de brouter dans un coin particulièrement idyllique de la forêt.
Elle était encore en vie, oui, elle profitait de sa liberté, nageait sans
remords dans un bonheur éhonté. La belle noiseuse avait trouvé un lieu
paradisiaque et se moquait certainement de ces pauvres naïfs qui la
croyaient définitivement perdue !
Saïd se sentit mieux, la tâche serait difficile, ardue, mais la délicieuse
Halima méritait qu'on se mît en quatre pour elle. Il n'irait pas à Mrowalé, il
rentrerait directement à son village avec le poisson, irait s'asseoir sous
l'arbre de la palabre et exposerait son idée.
Une fois sous l'arbre le plus grand avec l'ombre la plus spacieuse, le gros
avec ses énormes fruits à pain qui abritait en permanence quelques
vieillards accroupis sur des nattes, qui jouissaient des va-et-vient des
autres, Saïd attendit tout en tentant de chasser les images d'autrefois, celles
des disparus, ces pauvres fantômes dont le soleil ne faisait qu'éclairer la
douloureuse absence. La nouvelle alla vite. Quoi de neuf ? Que faisait là
notre héros ? Échanger quelques propos sur le temps et la santé et les
femmes et les enfants ? Étrange. Inhabituelle sa présence à cette heure.
Allons voir !
Vous avez compté le nombre de zébus morts et le nombre de zébus -
vivants, vous avez bien mis vos petits traits là sur l'arbre, mais êtes-vous
sûr que vous n'avez oublié personne ?
- In hin !
Et ils réfléchirent, nommèrent les bêtes, les propriétaires, s'embrouillèrent
avec le nombre de doigts des mains et des pieds jusqu'à ce qu'agacé Saïd
prit un bâton et comptabilisa tout dans la terre.
22 Vous avez oublié le pauvre Abdullah, tout ça parce qu'il ne s'était -
jamais marié, s'écria-t-il en colère, vous n'avez pas honte ?
- C'est parce que personne ne réclamait son zébu. Le pauvre, ce n'est
pas parce qu'on n'a pas pensé à lui. Tu sais bien qu'il a eu sa tombe comme
tous les autres, hélas.
Il y eut des soupirs et des reniflements discrets.
- Et son zébu ?
Et Saïd Fadhul Ubouroi se leva, dominant toute assemblée.
- Oui, la belle Sitti, arrogante, indomptable ! Elle ne vous avait pas fait
assez courir, vous avez tellement hâte de ne plus y penser ?
- Aaah aaah ! dirent quelques-uns. Ne t'inquiète pas, on va mettre un
trait à l'arbre. Fatima, va chercher mon couteau !
- Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse d'un trait sur l'arbre en plus ? Il faut
la retrouver, voilà ce qu'il faut. A moins que vous ne vouliez pas que je me
marie !
- Oh, oh, 000h, que dis-tu là, Saïd ? On ferait tout pour toi.
- Comme s'il ne le savait pas !
- Ne me dis pas que le futur beau-père a exigé un zébu par les temps qui
courent !
- Moi je le dis, il n'a pas honte!
- C'est comme ça les riches, tout leur est dû.
- On va la retrouver la Sitti.
- Oui, on va la chercher cette grosse bouse de...
Les femmes, qui jusque-là écoutaient derrière les arbres ou les clôtures en
feuilles de palmier ne purent résister à l'excitation soudaine qui saisit les
hommes. Une nuée de couleurs s'abattit sur les mâles peu désireux de
partager leurs idées avec ces femelles sans rien dans le crâne. Ils
marmonnèrent quelques protestations, puis laissèrent tomber, il valait
mieux les avoir là aux nouvelles fraîches que d'avoir à subir leurs questions
quand c'était l'heure de dormir.
La Sitti, dirent-elles, iiih ! Oui, la garce aux yeux doux qui prenait -
toujours la poudre d'escampette, elle doit bien être quelque part où l'herbe
est plus verte. Il faut la trouver. Il faut bien que ce brave Saïd se marie
sinon il fera un malheur.
Et elles se tapèrent sur les cuisses. Leurs éclats de rire résonnaient aux
oreilles de leurs hommes, une ombre de sourire éclaira leurs visages trop
longtemps assombris, ils se mirent tous à parler en même temps : les
frasques de la Sitti, toutes les misères qu'elle avait faites à Abdullah.
Toujours derrière elle, toujours à la chercher. Cette fois-ci elle devait être
23 loin puisque cela faisait longtemps que personne ne s'était inquiété d'elle.
Où traînait-elle ?
- Au lieu de deviner où elle peut être, il vaudrait mieux aller la chercher.
Quelle idée de rester assis là à ne rien faire, alors qu'on aurait pu
commencer. Toutes les secondes comptent pour ce garçon !
- Elle a raison, comme toujours il faut vous dire ce qu'il faut faire.
Remuez-vous !
- En avant les hommes ! Ça vous occupera !
Et ils s'égaillèrent tout en caquetant, heureux d'avoir une mission à
accomplir, la Sitti allait avoir la surprise de sa vie de voir tant de monde,
ils espéraient qu'elle aurait des remords, ils parcoururent tous les alentours,
allèrent dans les cachettes les plus secrètes, s'engouffrèrent en rampant
dans les grottes, ils revinrent éreintés et bredouilles, ils repartiraient
demain après la prière : ils avaient oublié un peu.
Saïd avait son idée. Il se leva bien avant l'aube et partit par les chemins
faiblement éclairés par la lune. Les arbres avaient des formes inquiétantes,
ils n'étaient qu'ombres gigantesques qui grinçaient et gémissaient dans le
vent. Ce n'étaient que râles et murmures. Il se dirigeait vers la cascade de
Soulou, là où l'herbe poussait drue dans les clairières, la rivière coulait
pleine d'entrain vers l'océan, et tout au bout on jouissait d'une vue superbe
sur le lagon, et même, par temps vraiment vraiment beau, on apercevait
l'Afrique.
Mais voilà, plus Saïd avançait, moins il était rassuré. Là-bas il y avait un
être étrange, on ne savait pas si c'était un homme ou un esprit, tout le
monde l'avait vu et personne ne l'avait vu, bref, on en parlait beaucoup,
avec crainte, en chuchotant, on disait qu'il avait des yeux comme des
charbons de bois incandescents ou pas deux yeux mais un seul au milieu de
la tête, il était unijambiste ou trijambiste, en tout cas, ce qui était sûr,
c'était qu'il avait un bras très long et l'autre très court... Saïd en frémit, il
fallait choisir entre deux choses, mais entre quoi et quoi, deux yeux, trois
jambes, deux bras, il n'en savait rien, personne de connu ici n'était peut-
être revenu pour pouvoir le préciser, et s'il choisissait mal, il pouvait se
retrouver transformé en zébu mâle courant éternellement après la Sitti, ou
en monstre repoussant, ou planté en plein milieu des bois privé de ses
jambes ou servant de combustible aux yeux ardents du maître des lieux ou
être possédé à jamais. Il en trembla ; il irait quand même ne fut-ce que
pour savoir si la dame zébu se trouvait par là comme il le pensait : c'était
une rêveuse.
Le jour se levait quand il atteignit la forêt enchantée. Rien ne bougeait
24 dans le silence inhabituel des aurores, pas un oiseau, les cieux se baignaient
dans une lumière rose et dorée. Il pénétra dans la moiteur émeraude, dans
cette nature bouillonnante qui exhalait des vapeurs odorantes de verdeur et
de fertilité. Il fut bientôt assailli par des escouades de moustiques
gourmands de sang jeune et sucré. Il les chassa avec une feuille de
badamier. Le seul bruit qu'il entendait, était celui de cette feuille qui fendait
l'air et le rafraîchissait. Il était attentif au moindre mouvement, à la
moindre ombre, l'angoisse lui tordait le ventre, la sueur lui coulait sur tout
le corps ; il ne reconnaissait rien ; il marcha, marcha. En rond peut-être ?
N'était-il pas déjà passé par là ? Ce manguier gros et lourd était-il le centre
de univers ? Tournait-il autour ? Pfut ! Un djinn ! Lui, avoir peur d'un
djinn ! Lui, Monsieur Saïd, futur époux de Mademoiselle Halima ! N'était-
ce pas une bien agréable promenade ? N'y avait-il pas maintenant un léger
vent ramenant des effluves d'ylang-ylang ? Les feuilles n'étaient-elles pas
inondées de soleil ? Et ces régimes de bananes qui se dressaient fièrement !
Sa respiration ralentit. Hors du temps dans la forêt envoûtante, magique,
ensorcelante. A petits pas nonchalants. Voilà où il en était. Et toujours
après la Sitti. Il troquerait la Sitti contre une épouse. Si ce n'était pas drôle,
ça ?
Et puis il la vit. La garce. Aucun souci. Son futur mariage à lui, elle n'en
avait rien à faire. Tranquille. Belle en plus. Si brillante et si dorée sur ce
fond de verdure. Et qui broutait sereinement tout en chassant les mouches
avec sa queue. Mais il n'allait pas s'en laisser conter, il la ramènerait, vaille
que vaille.
Tout cet espoir, toute cette joie qui enflaient sa poitrine, il n'allait pas les
jeter dans la nier ! Il se dirigea vers elle d'un pas déterminé. Il s'arrêta.
Tétanisé. Là-bas, là-bas, sur un rocher noir, un être. Assis, silencieux, sans
regard. Ça ressemblait à un homme. Si blanc ! C'était son boubou. Une
couronne de cheveux blancs. Sans mains et sans visage. Recroquevillé sur
lui-même. Assoupi sans doute. Il fallait y aller. Il était peut-être inoffensif
ou alors c'était l'esprit... Tant pis, la politesse était de rigueur. Saïd se
dandina d'un pied sur l'autre en faisant autant de bruit que possible, se
gratta le mollet, se racla la gorge, se tritura le nez. Rien n'y fit, l'homme ne
réagit pas. Puis il décida de le saluer en y mettant tout le respect possible.
Il porta la main à sa poitrine et s'inclina :
- Assalaamou alaykoum !
La créature leva vers lui un visage lisse comme la pierre que roule et polit
l'océan. Un être si blanc et si noir ! Et ces yeux exorbités qui rentraient et
sortaient à toute vitesse de leurs cavités, des yeux de flammes dévorantes,
25 visions de l'enfer. Et d'un bond il fut sur ses pieds. Le sol trembla, Saïd
trembla. Parvinrent quelques mots inintelligibles semblant émerger du
cloaque d'outre-tombe. Les pans de sa robe s'agitèrent furieusement. Le
sang de Saïd se glaça dans ses veines. Il resta cloué sur place fasciné qu'il
était par ces vrilles qui le perçaient jusqu'au cerveau, il n'allait quand même
pas être consumé tout vif !
L'homme sortit un bras de la manche gauche de son boubou et le pointa
vers le ciel. Le bras grandissait et grandissait, il allait toucher l'unique
nuage auquel le soleil donnait une curieuse teinte dorée quand, là-haut, au
bout des doigts naquirent de délicates plumes bleues. Et il se mit à rire
avec tellement de gaieté et d'enthousiasme qu'il finit par se plier en deux et
à émettre des gargouillis étouffés. Les makis s'agitèrent dans les branches
en poussant des cris moqueurs, bientôt il y eut toute une nuée, accrochée
dans les hauteurs, fixant avec une curiosité intense les jolies taches de
couleur suspendues dans l'air. Puis l'homme sortit son autre bras. Qu'il
était petit, tout atrophié ! Et pourtant la main était énorme, hideuse avec sa
peau sèche et crevassée. Il la tint devant lui horizontalement, et bientôt s'en
échappèrent de minuscules fourmis noires, par milliers. Saïd finit par
loucher à force de regarder le flot ininterrompu qui ruisselait jusqu'à terre
pour y disparaître aussitôt.
Par Allah, mes paupières s'alourdissent, je ne vois plus que fragments d'or
et fragments de corail noir. Le souffle me manque, je m'enfonce, mes
membres deviennent roche, mon coeur algue informe, mes poumons eau
salée de l'océan. Non, mon heure n'est pas arrivée. Je vais remonter, je vais
me désenclaver. Je respire, je respire, je vois, oui je vois mon adorable
Halima, souriante et mutine et tendre avec son petit panier. Que veut-il
que je fasse, ce djinn, cet esprit d'ailleurs ? Que j'attrape ces plumes bleues
comme j'attraperais des papillons ? Que j'écrase toutes ces bestioles ?
Dois-je juste rester là en attendant que ça se passe ? Attendre ? Non. Je ne
sais pas. Et puis, il n'y a pas à réfléchir. Je ferai comme cela me chantera.
Il prit une plume légère et cueillit une fourmi.
Et la Sitti poussa un meuglement rageur. Personne ne s'occupait d'elle.
C'était trop. Saïd tourna la tête, un instant seulement. Il eut la vision d'un
énorme arrière-train qui offrait sans gêne un sexe tuméfié aux lèvres prêtes
à éclater comme mangue trop mûre. Il se retourna vite vers... qui ? Il se
posait toujours la question, il s'attendait même à quelques paroles
compréhensibles, ou alors à la terrible désintégration de son être, mais plus
personne. Disparu. Sans un rire. Sans une fumée. Comme s'il n'avait jamais
existé. Saïd se tâta :
26 - Mais je suis toujours vivant, se dit-il, vivant, vivant. Avec tout à sa
place. Comment est-ce possible ?
Il sauta de joie, s'accrocha à une branche et se balança, fit plusieurs tours
sur lui-même tout en poussant des cris. Mais, meueuh, disait-on là-bas.
Que lui voulait-elle donc ? Il marcha vers elle tout en murmurant des
paroles rassurantes, seulement, amoureuse ou non, elle n'avait pas changé,
elle s'éloigna dignement. Il s'arrêtait, elle s'arrêtait aussi, il repartait, elle
repartait.
- Cela peut durer comme ça jusqu'à la fin des temps ou alors jusqu'à la
mort de l'un de nous. Apparemment je ne la séduis pas, on est
incompatibles. Elle ne va pas se contenter d'un grand noir comme moi
qu'on ne risque pas de voir la nuit, ce qu'elle veut, c'est un grand blond !
Et Saïd, les poumons pleins d'air clair et allègre, s'en retourna sur ses pas,
il connaissait un magnifique spécimen gracieusement monté, avec sur le
crâne des cornes à faire verdir d'envie bien de ses congénères, en plus il
était d'un caractère doux et il était toujours prêt à rendre service. Il
appartenait à la vieille Zorha qui y tenait comme à la peau de ses fesses.
Elle se le gardait jalousement, elle le briquait, le bichonnait, le
chouchoutait avec une ardeur qui laissait certains bien pensifs.
- Je pourrais peut-être l'emprunter contre quelques très gros poissons
ou un bout de tissu. Enfin, on verra, se dit-il en tripotant la plume bleue
qu'il avait accrochée à la ceinture de son pantalon en toile de sac de riz
tandis que la petite fourmi se délectait sur le haut de son crâne.
Ce fut à cette heure tranquille et indécise quand la dernière rougeur cède la
place à l'obscurité bruissante, qu'il se retrouva à l'orée de la forêt. Il
traversa le pont de bambous suspendu au-dessus de la rivière
encore grondante du surplus d'eau amassée durant cette terrible saison des
pluies. Puis il se retrouva sur le chemin qui menait à son village. Il pressa
le pas car il n'aimait guère cette heure propice aux djinns qu'on disait être
drôlement férus de chair humaine, il tenait beaucoup à ses muscles ronds et
à sa peau plus noire qu'une nuit sans lune.
Soulagé, il aperçut au loin les lumières flottantes qui s'évadaient des
ouvertures des cases et versaient des flaques dorées sur les arbres et les
buissons, et à un moment les voix lui parvinrent en un murmure intelligible
dont les zézaiements étaient caresses à son oreille. Les paroles se
soulevaient comme des vagues et retombaient avec lenteur et grâce, on
parlait de lui et l'inquiétude teintait les mots. Mais où était donc passé ce
sacré Saïd ? Puis ils le virent. D'où venait-il ? De Soulou ! Sans talisman,
sans gri-gri ? Allah ! Par Allah I Il était fou ! Avait-il encore tout ?
27 Oui. Des bras, des jambes, et même des yeux. Ouf ! Il était en pleine
forme. Et c'était quoi cette plume bleue ? Ah, il ne veut rien dire. Et il veut
emprunter le zébu de Zohra ? Et voilà qu'elle hurle, la pauvre grand-
mère. Mais, c'est mon zébu ! Il ne part pas comme ça, dans l'inconnu.
On ne va pas te l'abîmer quand même. Il est costaud. Et va savoir ce que tu
en fais. Cela lui fera certainement un changement. Qu'est-ce qui me dit que
c'est la vraie Sitti ? Et ce djinn qu'il y a là-bas, il ne nous a pas tout dit, ce
Saïd. De toute manière qu'est-ce que vous avez à me reprocher ? Je l'ai
toujours prêté pour les saillies avec vos vaches débiles. En plus, vous étiez
toujours tous là à vous régaler et à bander. Oh, voyons Zorha, c'est pour
ce pauvre garçon. Il faut bien qu'il se marie.
Mais la vieille femme secoua la tête d'un air boudeur. Elle tenait à son
énorme masse blonde, le seul être qui lui restait des dégâts des eaux. Son
animal chéri, son compagnon. Combien elle se confiait à lui ! Il écoutait
ses menus bavardages avec tellement d'attention.
Son air renfrogné déconcerta les villageois. "Elle a trop souffert !" se
dirent-ils.
Saïd s'assit devant elle, il sentit son souffle sur son visage et prit
conscience de toutes les rides qui témoignaient de sa vulnérabilité, il lui
prit la main et la cajola à force de paroles.
- Je sais combien ce zébu, si beau, si puissant, si affectueux compte pour
toi, c'est la prunelle de tes yeux, la joie qui est entrée dans ton être, lui et
moi nous connaissons, ne l'ai-je pas emmené vers l'herbe la plus verte
quand tu étais malade ? - et là, il lui chuchota dans l'oreille - Je lui
parlais parce que j'avais remarqué qu'il mangeait de meilleur appétit.
Zohra le regarda d'un air soupçonneux, se demandant s'il avait percé son
secret.
Puis Saïd parla d'une voix plus forte.
- C'est un animal remarquablement intelligent.
Tout le monde approuva avec conviction.
- Il saura quoi faire avec la Sitti pour qu'elle se décide à revenir.
- Oh oui ! déclara fermement un couple de jumeaux, de grands gaillards
solides, il n'y a rien de tel qu'un vrai mâle pour mener une femelle à la
baguette, même une gourgandine comme celle-là.
- Il est vrai, répondit Saïd, que le zébu de Zorha est très impressionnant,
surtout avec ses grandes cornes. Mais sa douceur n'a d'égale que celle des
soins prodigués par sa maîtresse. Zorha, dit-il en saisissant ses mains et en
les pressant sur sa poitrine, prête-le moi, lui seul saura venir à bout de la
Sitti. Sans lui, elle ne reviendra jamais. C'est l'homme de pierre et de feu
28 qui me l'a dit, lui souffla-t-il. Son coeur battait la chamade. Et si elle
refusait?
Elle le repoussa et se leva.
Je te le confie, mais s'il lui arrive malheur, c'est ce visage qui te hantera -
jusque dans tes nuits, jusque dans tes jours. Regarde-le bien !
- Oui, maman Zorha, je vois tes yeux clairs comme les galets sous la
rivière, ta peau plissée comme le sable après la mer et ton demi-
sourire suspendu comme le croissant de lune dans le ciel sombre.
- Inhin, dit la foule assemblée, inhin !
Le lendemain au premier rayon de soleil, elle astiquait déjà sa bête tant
chérie avec sa balayette quand Saïd arriva. Elle avait même craché dans ses
mains avant de frotter avec énergie ses cornes pour qu'elles brillassent et
nettoyé ses sabots avec une poignée d'herbe et un bout de bois.
- Tu comprends, Saïd Fadhul Ubouroi, il faut qu'il soit resplendissant,
sinon la Sitti n'en voudra pas. Finalement tu as eu raison de le choisir, les
autres c'est des minables. 11 n'y a que lui qui puisse conquérir la belle
ombrageuse.
- Cette nuit, j'ai pensé au chemin que j'allais prendre, je passerai là où
l'herbe sera à son goût, je le laisserai boire à la rivière, mais pas trop, je lui
ferai voir les plus beaux endroits, le voyage ne sera qu'agréments pour lui.
Et bien sûr, je lui tiendrai conversation. Nous serons de retour ce soir-
même, car je ne voudrais pas qu'il se languisse de toi, il arrivera, frais et
dispos, heureux de cette longue promenade.
- Fais bien attention que la corde ne le serre pas de trop !
- Ne t'inquiète pas, Zorha. A bientôt !
- Qu'Allah soit avec toi !
Et Saïd quitta la cour pour traverser le village. Le soleil, les chants du coq
et les appels pour la première prière du matin avaient jeté les gens hors de
leur case. Pourtant personne ne se pressait vers la mosquée, Dieu était
grand, 11 pardonnerait pour aujourd'hui. Hommes, femmes et enfants
mangeaient leur manioc sagement assis sur la varangue donnant sur la rue.
Il trouva ça étrange, c'était une situation d'exception de voir ainsi
rassemblés hommes et femmes pour un repas commun, quoique, ils se
tournaient quand même le dos. Mais un tel monde qui avait pignon sur rue
à cette heure du matin ! Même les plus pieux étaient là !
Quand ils aperçurent Saïd Fadhul Ubouroi attelé au plus beau zébu du
monde dont les sabots faisaient jaillir des étincelles et qui avançait d'un pas
si sûr et si noble qu'on aurait cru qu'il se savait investi d'une mission, ils
l'interpellèrent. Ils voulaient aussi y aller. Hep, hep, hep ! Mais non, il ne
29

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