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L'IRE DE L'AIEUL OU LA MELOPEE BRUTALE DE ORIGINES ROMAN

De
122 pages
Des minarets élancés de Tombouctou aux douceurs de la Provence, "L'ire de l'aïeul" nous invite au périple extraordinaire qui mène à la croisée des destins, au travers de belles rencontres, des soubresauts de l'existence et des turpitudes humaines. La laideur et la fraternité s'y côtoient à l'image de la gaieté et de la noirceur, de la mort et de la vie...
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L’ire de l’aïeul Ou la mélopée brutale des origines
Luc Biichlé L’ire de l’aïeul Ou la mélopée brutale des origines
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54959-3 EAN : 9782296549593
Chapitre I /·pFORVLRQ GH OD YHVVHGHORXS
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Ça avait commencé par des rêves ou, plutôt, par un rêve récurrent, un de ces sales rêves qui te tirent lentement vers l’éveil, un de ces foutus moments où l’esprit stagne entre conscience désagréable d’être dans le monde de l’imaginaire et incapacité de s’en abstraire. Comme toujours, il s’était réveillé moite et énervé, les reins douloureux des gesticulations dans le plumard piteux qui, à lui seul, occupait bien la moitié de la case. Toujours ce visage… le même à chaque fois… une femme… jeune… mais guère plus de détails… puis merde ! à mon âge, se disait-il, j’ai quand même passé le temps où les midinettes agitaient sans vergogne mes sommes solitaires… et pas que mes sommes d’ailleurs… comprends pas… Dehors, la rue étroite et puante des égouts à ciel ouvert grondait déjà de mille bruits, les cris des enfants en route pour l’école, les cris de ceux qui n’y allaient pas, les rires des femmes qui partaient laver le linge, des tonnes de linge, là-bas, dans le Niger, le coup de gueule d’un chauffeur de taxi coincé par la charrette attelée du paysan qui livrait l’épicerie de l’angle… Mopti s’éveillait et le vieil Abou aussi. Emplir le seau à la pompe, pisser un coup dans les latrines grand luxe, double fonction, douche et latrine à la fois, avec le bonus gros cafards en prime, la classe quoi ! Poser le petit bout de miroir cassé sur la minuscule ouverture, le blaireau et le petit pot de savon, rasage à l’ancienne. On se sent vieux lorsqu’on a mal dormi… ce visage… ce rêve… merde ! drôle de truc… Descendre la grande rue tout à son agitation et à sa poussière matinale, traverser le pont encombré qui unit les deux parties de Mopti, une rive et l’autre du Niger, le côté habitation et le côté business, division arbitraire mais bien tangible parfois… « Ani sogoma Abou » avait crié la nénette de l’accueil à son arrivée au grand hôtel Dogontour, un bel hôtel style colonial avec tout confort, clim, change et restaurant typique. Les petits guides qui squattaient le parvis se déchaînaient autour d’un couple d’un certain âge en panoplie coloniale grotesque, l’indispensable short kaki surplombant les pataugas, le chapeau et le foulard assorti, les lunettes opaques et l’incontournable banane en bandoulière… Le vieil Abou se demandait toujours, en voyant ces caricatures naïves, ce qu’on aurait pensé de lui, en Europe, s’il avait arboré un tel
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accoutrement… mais, à l’époque, c’était la guerre… le kaki, c’était pas pour se la jouer aventurier m’as-tu-vu… c’était plutôt pour pas être vu justement… Programme de la journée, identique à celui des autres, entretien de la grande baraque, ampoules grillées, peinture par-ci, jardinage par-là, déboucher le siphon d’un lavabo empêtré de cheveux de femme, quotidien fastidieux du factotum en chef du grand hôtel Dogontour. Prestigieux le titre, ronflant même ! et tout ça pour le royal salaire de 800 CFA par jour ! Généreux le proprio toubabou ! un vrai philanthrope ! pensait Abou. Pourtant, lui, il avait fait des études, avant la guerre, avec les pères missionnaires, la baguette et le goupillon ; il avait même obtenu son certificat d’études… il aurait pu… ouais, il aurait sûrement pu si… mais cette foutue guerre… le retour amer… très amer… trop amer… Alors, il s’était lentement momifié… métro boulot dodo comme ils disent à Paris… sauf que pour le métro à Mopti… Une morne succession de matins sans joie, de journées sans surprise, de nuits sans rêve… quoique, ces derniers temps, y’avait ce putain de rêve, ce visage… cette jeune femme… Allez, faut que j’aille au deuxième, encore la clim qui déconne, marmonnait l’homme sec en entrant dans la 203. Il aimait ça, entrer dans la chambre des touristes, oh non ! pas par voyeurisme ou curiosité malsaine mais pour la lecture ! y’avait toujours des magazines qui traînaient et lui, il aimait ça, la lecture, magazines ou autres d’ailleurs, c’était peut-être la seule chose qui le faisait sortir de sa condition de « vesse-de-loup »… c’est comme ça qu’il appelait sa vie… du nom d’un champignon qu’il avait becqueté là-bas, en Europe, pendant la guerre, un truc fadasse et inerte… l’image parfaite qu’il avait de sa vie… lecture mise à part. Et là, sur le plaid en batik, du pur art localmade in china, y’avait un canard français, l’Écho de la Provence, avec une jolie photo en première de couv. Des champs de lavande dociles, soigneusement étirés à flanc de colline, et quelques chênes impassibles pour tout contremaître… parfaite image d’Épinal, pensa-t-il, sauf qu’Épinal, question soleil, c’est pas la Provence… En page 12, y’avait un encart sur le Grand Orchestre de Sébastien Mistral qui se produirait à Riez pour le 15 août et là, sous l’encart, une photo… merde !!! putain !!! cette nana !!! la chanteuse selon toute vraisemblance, ce visage… « le » visage, elle ! la femme du rêve ! c’était elle !!!
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« Putain, j’ai la tête dans l’cul » se disait Djeen, un beau brin de gonzesse d’une bonne trentaine de balais, même que ça commençait à lui prendre un peu la tête son âge pasque toujours pas d’enfant… l’horloge biologique qui ronchonnait comme on disait… Son vrai nom, c’était Jeannette Dubois, ouais, m’ont gâtée mes vieux, se disait-elle, mais pour la scène, Jeannette Dubois, ça le faisait moyen, alors elle se faisait appeler Djeen… en plus, Djeen, ça faisait aussi penser à djinn et quand on est d’origine africaine… quoiqu’à part la peau noire, l’origine africaine demeurait bien absconse… c’est vrai quoi, pensait-elle souvent, chuis née ici, je parle français et rosbif, je mange du cassoulet et d’la tête de veau, j’me sape jamais en boubou et j’ai même jamais mis le moindre orteil sur le continent des baobabs, alors quoi, c’est la couleur qui définit les êtres ??? Même certains blacks, ils lui prenaient la tête des fois en lui disant, « hé ma sœur, t’es une vraie bounty toi ! noire dehors et blanche dedans » ! Trop con ça ! pas assez blanche dehors pour certains Français et trop blanche dedans pour d’autres Africains ??? du grand n’importe quoi ! Ça la faisait immanquablement penser à ces conneries de sang bleu, ces conneries noblichonnes au nom desquelles on avait commis les pires méfaits… z-avaient eu raison d’lui couper la tête au gros Louis les ancêtres, merde ! y payait pour tous les autres ! et malgré ça, on lui rejouait le coup de la couleur, trop nul ! Alors, elle en avait tiré son parti une bonne fois pour toutes, elle était française et noire, point barre ! et elle l’attendait de pied ferme le connard qui lui causerait du caractère inéluctable de la nationalité à l’aune de la couleur, non mais ! Midi, déjà, dehors, ça crépitait de cigales, des vagues de crissements prégnants qui s’enchevêtraient aux senteurs de la pierre surchauffée et du romarin, langueur d’un dimanche midi en Provence… les bras qui s’étirent loin au-dessus de la tête, un soupir de fatigue, « j’ai vraiment la tête dans l’cul, allez, debout ma vieille ».
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Ça avait fait ni une ni deux, il avait zyeuté la photo dix bonnes minutes et, y’avait pas à tortiller, c’était « elle », le visage, la nana du rêve. Alors, sans rien dire à personne, le vieil Abou était reparti
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rapidos à la case, il avait tassé quelques oripeaux dans un sac de troufion, emballé le matos de rasage, récupéré les quelques malheureuses tunes de son compte en banque, environ 150 000 CFA, une fortune ici, une misère là-bas, et il avait levé le camp, direction l’embarcadère, direction « Elle ». Une décision rapide et peu coutumière, un acte impulsif et parfaitement irraisonné, un truc aussi fort que l’envie d’une femme, « la vesse-de-loup » est en train de péter, avait-il vaguement pensé.
Le port de Mopti, tout à son habitude, grouillait bruyamment des turpitudes humaines. On s’affairait autour des grandes pinasses irisées sagement alignées le long de la berge boueuse, des commerçants irascibles asticotaient les portefaix dévolus au chargement de leurs précieuses cargaisons, de petites pirogues se multipliaient en va-et-vient entre les grosses embarcations, chargeant et déchargeant, inlassables, les voyageurs anxieux, les bœufs ou les chèvres, les sacs de farine, de ciment, les mobylettes ; une myriade d’objets hétéroclites qui, peu à peu, enfonçaient les pinasses dans l’eau trouble du Niger, presque jusqu’au bastingage. Sur la berge, des femmes accroupies présentaient leurs petits beignets sur des plateaux de métal pendant qu’à la buvette, on achetait des petits sacs en plastique avec du jus de bissap, de la Cristalline ou du Coca pour les plus riches. Des hommes d’affaires dédaigneux en costume gris discutaient politique, juste ce qu’y faut pour pas être trop rebelles, et lorgnaient discrétos le déhanchement sensuel des boubous en bazin nacrés. Quelques gamins à l’affût d’un maigre larcin houspillaient un vieux mendiant édenté, ça sentait la fumée des braseros, la crotte de chèvre et la vase, la vie. Mais Abou était à des lustres de toute cette agitation, il s’était tanké à l’arrière d’une pinasse au toit bâché de jaune, à côté des deux gros diesels cacochymes, et il attendait… Il ne savait pas exactement ce qu’il faisait ni pourquoi mais, c’était la première fois depuis belle lurette qu’il lui semblait respirer autre chose que de l’air triste… mort de la « vesse-de-loup », chrysalide… papillon ?
* Le petit mas provençal, écrasé par la chaleur dominicale, cherchait désespérément un peu de fraîcheur auprès des peupliers
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