L'ivoirité contre les ivoiriens

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Issiaka est un jeune ivoirien au destin prometteur. Après des études en France, il retourne au pays pour y travailler. Malheureusement, "Issiaka" est un prénom burkinabé et dans la Côte d'Ivoire actuelle où l'ivoirité prime sur les compétences, notre héros voit son avenir bloqué. Il s'exile alors au Bénin où sa situation reste la même. Ce roman témoigne d'une époque paradoxale, où le nationalisme détruit tout, des individus à une citoyenneté africaine...
Publié le : vendredi 1 juin 2007
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EAN13 : 9782296174771
Nombre de pages : 105
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Benjamin Naliali

L' IVOIRITÉ CONTRE LES IVOIRIENS

Roman

L'Harmattan

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03438-9 EAN : 9782296034389

DEDICACE

A mon compatriote feu Atnadou KOUROUMA
«(L'ivoinOté, une absurdité qui nous a menés au désordre. )

(propos tenus par lui en septembre 2002)

I
Issiaka

Gnahiri dormait encore ce matin là malgré les jappements des chiens galeux et crasseux courant les rues en quête de leur pitance journalière. Le ciel s'assombrit brutalement. Des éclairs y zigzaguèrent, déchirant le silence matinal. On entendit des grondements de tonnerre du côté de l'orient. Un vent violent se déchaîna. Il hurlait, arrachant et emportant les toitures des cases - faites de bambous, de banco et des bois de nos forêts denses - qui lui résistaient en geignant. Quelques femmes décortiquant le riz depuis l'aube, précipitèrent dans leurs cases, pilons en mains. se

Les premières gouttes de pluie s'écrasèrent sur le sol. Une pluie drue et agressive s'abattit sur Gnahiri durant deux heures d'horloge. Quelques temps après, le calme revint. Aucune flaque d'eau. La terre, faite de latérite et assoiffée par plusieurs lunes de sécheresse, avait tout absorbé. Le vieux Irié-Bi sortit de sa case. C'était un homme très connu du village et même au-delà. Dans sa jeunesse, il fut un vigoureux gaillard. Il avait horreur de l'échec. Il travaillait dur pour tirer de la terre le nécessaire pour nourrir sa petite famille dont la promiscuité était croissante. A Gnahiri, les jeunes l'estimaient beaucoup.

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Car aux clairs de lune, il leur racontait des histoires épiques. Ses contes restaient toujours gravés dans la mémoire des jeunes. Un jour, il leur raconta ceci: « Il y avait dans un village, un jeune danseur de « zaglobi» mais surtout de « gbégbé » qui s'appelait Danon. Sa renommée de danseur et d'acrobate inégalé lui permit d'épouser les trois plus belles jeunes filles de son village: Aya, Afoué et Adjoa. Un jour, alors qu'il rentrait des travaux champêtres, Danon fut mordu par un serpent et mourut en chemin. Aya affolée, courut pour avertir les villageois. Afoué s'assit auprès du défunt, balançant son foulard dans tous les sens comme un chasse-mouches. Elle ne voulait en réalité qu'aucune mouche ne vînt se poser sur le corps de son mari. Adjoa la troisième épouse, très affligée, rentra dans la forêt pour se suicider. Au moment où elle allait introduire son cou dans le nœud de la corde soigneusement nouée, une voix inconnue l'interpella. « Que faites-vous là pauvre femme, lui demanda l'inconnu? » C'était un des génies de cette forêt. Adjoa, la voix tremblante et entrecoupée de sanglots, lui répondit qu'elle venait de perdre son mari et qu'elle voulait le suivre dans l'au-delà immédiatement. Le génie toussa et dit: « Je peux ressusciter ton mari à deux conditions: qu'aucune mouche ne soit posée sur son corps inerte et que la scène se déroule en présence d'une foule nombreuse ». Adjoa et le génie prirent le chemin de retour. A leur arrivée, les villageois étaient massés autour du défunt. Des cris et des pleurs retentissaient de partout. Aya continuait toujours de chasser les mouches. A la vue d'Adjoa et du 10

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génie, un silence s'abattit sur les lieux. Le génie s'approcha du défunt et déterra quelques herbes qu'il mit dans la paume de celui-ci, puis les reprit. Il aspergea ces herbes de trois gouttes de sa salive, les écrasa dans la paume de sa main, puis versa le liquide d'un vert bleuté dans les narines du défunt. Celui-ci éternua aussitôt et ouvrit les yeux. Des battements de mains retentirent. Le jeune Danon debout parmi les siens, ne comprenait rien de ce qui se passait. Quelques instants après, le chef du village demanda le prix du service rendu au bienfaiteur. De fortes sommes d'argent, des greniers de riz et de maïs furent proposés. Mais le bienfaiteur refusa tous ces prix. Des murmures s'élevèrent parmi la foule. Le bienfaiteur demanda à Danon de divorcer avec l'une des femmes qui lui a rendu le moins de service dans la situation qu'il venait de connaître ». Irié-Bi avait demandé ce jour là aux jeunes de Gnahiri : « Laquelle des femmes alliez vous répudier si vous étiez à la place du jeune Danon? » Ce conte était resté un souvenir inoubliable. Irié-Bi était donc un homme public. Ce matin là, Irié-Bi allait inscrire son jeune fils à l'école du village. A peine était-il sorti de sa case, qu'une voix douce et fraternelle l'interpella. Bonjour mon Trié ! Bonjour Tra-Bi, comment va la famille? En paix, répondit son interlocuteur. Ton fils a déjà atteint l'âge d'aller à l'école?

Il

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Bien sûr, il a fêté ses six ans le mois passé. Quelle heureuse coïncidence! Ma fille aussi. Comment s'appelle-t-elle ? Tra-Lou Ela. Le jeune directeur Dassé est là. Je lui ai déjà parlé de mon fils Issiaka. Il n'a qu'à vite l'inscrire afin que je puisse aller visiter mes plantations. Tu as raison, on n'a pas que ça à faire. Alors que Irié-Bi causait avec Tra-Bi, Issiaka posa un long regard sur Ela qui s'était accrochée au boubou traditionnel de son papa. C'était la rentrée scolaire et les enfants qui avaient été conduits de gré ou de force à l'école primaire de Gnahiri, furent aussitôt inscrits en raison de leur petit effectif. Issiaka fut inscrit sur la même liste qu'Ela, la fille de Tra-Bi. Ce jour de septembre 1977 marqua le début d'une histoire qui marquera tout le village.

Autrefois, Gnahiri était enclavé et perdu dans la forêt jusqu'au jour où le père de Ouedraogo fut lauréat de la coupe nationale du progrès, un concours initié par le gouvernement ivoirien. Gnahiri eut alors la chance et le privilège de se doter de sa toute première piste et de deux écoles de douze classes chacune. C'est dans l'une de ces écoles que l'amitié, sinon l'amour d'Issiaka et Ela a germé et a fini par les rendre inséparables. A chaque sortie des 12

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classes, les deux enfants ne se quittaient guère et personne, ni les parents, ni même les enseignants, ne s'en préoccupaient. Et les deux écoliers étaient les plus laborieux et les plus intelligents de leur promotion. En effet, pendant toute l'année scolaire, les deux premiers rangs se disputaient entre Issiaka et Ela. Une telle compétition attira l'attention des enseignants, 'surtout le directeur Dassé. Pourtant l'inscription d'Ela avait suscité de sérieuses et vives polémiques au sein de sa famille. Son père Tra-Bi voulait plutôt faire d'elle une bonne femme au foyer qu'une intellectuelle incapable de se consacrer entièrement à son mari. Mais sous les diverses pressions exercées par certains de ses amis, le vieux Tra-Bi renonça finalement à sa décision et inscrit Ela. Il ne regretta pas cet acte lorsque à la fin de l'année, sa fille décrocha, tout comme Issiaka, le prix de l'excellence réservé aux meilleurs élèves. * *

*
Ela et Issiaka ne connurent aucune difficulté à obtenir leur Certificat d'Etudes Primaires Elémentaires. Mais un fait malheureux et triste compliqua leurs relations. Un jour de décembre, alors que tout le monde était au champ, des enfants s'étaient retrouvés dans la cour de Tra-Bi pour jouer, ou plutôt imiter leurs parents. Les mères faisaient la cuisine après que les pères eurent apporté les provisions et condiments nécessaires. Mais pour une cause inconnue, les enfants s'étaient éloignés de leur lieu de jeu, laissant le feu à la merci du vent. De loin, les habitants du village aperçurent une gigantesque fumée se dégager de la maison 13

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du vieux Tra-Bi. Presque tous y accoururent, mais à leur grande surprise, un grave incendie avait déjà envahi toute la concession, ravageant les récoltes et les réserves de leur voisin qui, malheureusement était absent au moment du drame. Les femmes et quelques hommes valides qui secoururent la concession du vieux, ne récupérèrent à la fin, que de la cendre et des meubles totalement ou à moitié calcinés. On envoya un jeune avertir Tra-Bi de l'incident qui s'est produit chez lui. A son retour, le vieux ne reconnut plus sa propre concession. Tout avait été consumé, calciné. Plus de quarante ans de dur labeur était parti en flammes, et l'avenir de toute la famille était sérieusement compromis. Cet incident rappela dans l'esprit des habitants et particulièrement des plus âgés, les événements malheureux et douloureux de 1970 provoqués par la création d'un parti politique par KRAGBE Gnagbé connu à l'époque sous le nom de « Opedjrê ». Car à l'époque, le vieux Houphouët Boigny, premier chef d'Etat de la Côte d'Ivoire, était allergique au pluralisme politique et à toute idée de démocratie. L'incendie avait déjà tout ravagé. Ce qui préoccupait alors les voisins du vieux Tra-Bi, fut le soutien dont celui-ci avait besoin. Le chef du village lui-même ne resta pas indifférent face à cette triste situation. Il se déplaça personnellement avec certains de ses notables pour constater les dégâts causés par le feu. Les sinistrés reçurent de la part de leurs proches et du chef du village en tout et pour tout, cinq sacs de riz. Mais contre toute espérance, le vieux Tra-Bi, à l'occasion d'une visite rendue par Ouedraogo, reçut de la part de celui-ci, une 14

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