L'or des criques, Monsieur Wagner

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Une crique est l'appellation donnée, sur le plateau des Guyanes, à un ruisseau ou une rivière. Les criques en questions étant très aurifères, pas moins de quinze mille orpailleurs, brésiliens pour la plupart, ont laissé leurs favelas et leur misère endémique pour tenter le rêve de venir traquer illégalement "l'or des criques" en Guyane. Toninho, le héros malheureux de ce roman, ne fait pas exception à la règle. Il part pour l'Eldorado guyanais, muni seulement d'un vêtement de rechange et d'un lecteur MP3 sur lequel il écoute Wagner.
Publié le : mercredi 2 septembre 2015
Lecture(s) : 6
EAN13 : 9782336389844
Nombre de pages : 250
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que l’identiIer. Une In bouleversante viendra marquer

Joël Roy

L’or des criques,
Monsieur Wagner

Une tétralogie brésilienne en quatre actes

Roman

24/07/2015 12:29


































© L’Harmattan, 2015
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ06704Ȭ9

EAN : 9782343067049

L’or des criques, Monsieur Wagner














Écritures
Collection fondée par Maguy Albet

Sereno (Y.), La nuée blanche, 2015.
Bourgouin (Sylvie), L’or de la misère, 2015.
Winling (François), La clef des portes closes, 2015.
Lissorgues (Yvan), Ce temps des cerises, 2015.
DestombesȬDufermont (Michel), La ville aux remparts,
2015.
Mignot (Fabrice), Haute tension au Laos, 2015.
Michelson (Léda), Chapultepec, 2015.
Quentin (MarieȬChristine), Des bleus au ciel, 2015.
AubertȬColombani (Eliane), Le château du temps perdu,
2015.
Lozac’h (Alain), La clairière du mensonge, 2015.
Serrie (Gérard), J’ai une âme, 2014.
Godet (Francia), La maison d’Elise, 2014.
Dauphin (Elsa), L’accident, 2014.
Palliano (Jean), Lana Stern, 2014.
Gutwirth (Pierre), L’éclat des ténèbres, 2014.
*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr

Joël Roy

L’or des criques, Monsieur Wagner
Une tétralogie brésilienne en quatre actes

roman












L’Harmattan

Du même auteur :

Le Lion réincarné,
un conte contemporain : ce que dit le marronnage,
L’Harmattan, 2014.
PetitȬNoyau dans le courant du fleuve,
roman, L’Harmattan, coll. « Lettres des Caraïbes »,
2013.
Un Témoin en Guyane,
essai, L’Harmattan, 2012.
Variations sur un thème détestable,
roman, L’Harmattan, coll. « Lettres des Caraïbes »,
2011.
PetitȬNoyau au marché,
album de jeunesse bilingue, L’Harmattan, coll. « contes
des Quatre vents », 2015
Malade ou accidenté, rapport de recherche,
sous la direction conjointe de Patrice Bourdon et Joël
Roy, Éditions Delagrave, 2005.
L’école partagée, rapport de recherche,
sous la direction de Joël Roy, éditions INJEP, 2002.




Sommaire

AvantȬpropos
Macapá, ou l’émergence du leitmotiv
Prélude : Lohengrin
Introduction
Exposition
Développement
Acte I : El Dorado
Prologue I
Scène 1 : Oiapoque
Scène 2 : L’immersion
Scène 3 : Les nains et les géants
Acte 2 : La traque
Prologue II
Scène 1 : Na briga para a vida
Scène 2 : Un temps suspendu
Scène 3 : La défaite du nain
Acte III : Les épreuves
Prologue III
Scène 1 : Dans « la profonde »
Scène 2 : Elsa
Scène 3 : Sous la menace de Harpie
Acte IV : Rêves brisés
Prologue IV
Scène 1 : L’épopée
Scène 2 : La chute du géant
Scène 3 : Les profondeurs
Final
Le Crépuscule des dieux

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205
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241

Celui qui ne lȇa pas dépérira de désir
et celui qui le possède attirera à lui lȇassassin.
Richard Wagner, L’Or du Rhin

AvantȬpropos

Florida, EauȬclaire, Vilaflor… Nous pourrions nous sentir
transportés, avec tous ces noms qui chantent l’exotisme et
l’ensoleillement, en des lieux rêvés, fantasmés, utopiques ;
et ils le sont, par référence à un premier degré de sens, à
l’étymologie du terme utopie. Il fut inventé en 1516 par
Thomas More dans son livre Utopia. Construit à partir de
la langue grecque, le préfixe ou, de sens privatif (signifiant
non et noté à la latine, au moyen de la seule lettre u proȬ
noncée ou) et topos, le lieu. Le mot pouvait signifier donc
« qui n’est en aucun lieu ». Bien sûr, en extrapolant (mais
y aȬtȬil construction de progrès sans projection ni extrapoȬ
lation ?), il devient possible de lui faire signifier « qui
n’est pas dans ce lieu » (celui où l’on se trouve) ou même,
en allant plus loin : « qui se trouve en un autre lieu ».
D’autres, et non des moindres, d’ailleurs, se sont essayés à
l’exercice, s’inscrivant ainsi en faux contre l’acception
d’impossibilité que l’on a trop souvent associée au terme
d’utopie. RappelonsȬnous la réflexion de Théodore MoȬ
nod : « L’utopie n’est pas l’irréalisable, mais l’irréalisé ». Ce

9

scientifique baroudeur et grand humaniste, assoiffé
d’interrogations sur le sens de la vie, préférait avouer
qu’il « ne savait pas » car il trouvait cela plus honnête,
disaitȬil, ajoutant qu’il n’était pas interdit d’espérer… Il
était encore, peu de temps avant sa mort en 2000 à l’âge
de 98 ans, en train de parcourir le désert.
L’utopie, le lieu où l’on n’est pas encore, existeȬtȬil
vraiment ? Victor Hugo pensait que oui, également : « Et
rien n’est tel que le rêve pour engendrer l’avenir. Utopie auȬ
jourd’hui, chair et os demain (Les Misérables) ».

Selon de récentes estimations, quinze mille Brésiliens
seraient actuellement en Guyane à la recherche d’un
genre d’utopie qui se nommerait El Dorado. Mon propos,
dans ce livre, n’est en aucune façon de défendre ou
d’excuser les atteintes à l’environnement amazonien et
aux populations autochtones qui y vivent, victimes sans
recours de ces dégradations. Il veut être une tentative
d’élucidation des raisons d’un phénomène migratoire
majeur et des conséquences désastreuses qu’il occasionne.
Qu’estȬce donc qui pousse ces milliers d’hommes – et de
femmes qui les rejoignent – à quitter leur pays, l’endroit
où ils sont nés, leur famille parfois, pour gagner ce lieu
mythique, où « ils ne sont pas » ? L’attrait de la richesse
facile ? PeutȬêtre, au moment où ils partent. Mais très vite,
le lieu où ils ne sont pas devenant le lieu où ils sont déȬ
sormais, perd son attrait, et ils finissent par se rendre
compte qu’ils se sont trompés d’utopie. QuelquesȬuns
parviennent à rentrer au pays avec un modeste pécule
mais beaucoup meurent. Seul un très petit nombre choisit
(estȬce vraiment un choix ?) de ne pas retourner et de
s’ancrer dans un environnement à haut risque, la forêt et
ses dangers, les maladies vectorielles ou sexuellement

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transmissibles, la brutalité de certains pairs prêts à utiliser
le sabre de brousse ou l’arme à feu pour s’approprier
quelques grammes d’or mis de côté, sans oublier les opéȬ
rations des forces armées et des gendarmes… Dans cet
environnement qui n’appartient plus qu’à euxȬmêmes, ils
ont creusé leur propre espace de liberté, ce qu’ils n’ont
jamais eu l’occasion de goûter dans leur favela sordide et
1
tout aussi violente que le placer . CeuxȬlà ne rentreront
jamais. Jusqu’à présent, ils s’étaient toujours trompés
d’utopie, cherchant « le lieu où ils n’étaient pas ». Ils ont
considéré leur rêve et l’ont remodelé. Ils se trouvent déȬ
sormais au centre de celuiȬci.

Richard Wagner, en son temps, était lui aussi à la reȬ
cherche du lieu fantasmé, dont l’épicentre aurait été le
pouvoir, proposé comme substitut du bonheur. Son opéra
l’Or du Rhin en est la démonstration. Charles Baudelaire,
d’ailleurs, ne s’y est pas trompé, puisqu’il considère, plus
raisonnablement, pourraitȬon dire, la musique de Wagner
comme un flux conduisant à un ailleurs trop vaste pour
être empli par une seule jouissance. Il lui écrit, le 17 féȬ
vrier 1860 : « le caractère qui m’a principalement frappé, ç’a été
la grandeur. Cela représente le grand, et cela pousse au grand.
J’ai retrouvé partout dans vos ouvrages la solennité […] des
grandes passions de l’homme. On se sent tout de suite enlevé et
subjugué. […] Il y a partout quelque chose d’enlevé et
d’enlevant, quelque chose aspirant à monter plus haut, quelque
2
chose d’excessif et de superlatif ».
Il se trouve, dans ce qu’écrit Baudelaire, quelque chose
d’infiniment et irrépressiblement sensuel, conduisant à


1
Site d’orpaillage.
2
Baudelaire : Correspondance, tome I, 1832Ȭ1860 – Gallimard, 1973.

11

l’ivresse à laquelle notre jeune héros brésilien succombera
avec bonheur. Les magistrales envolées orchestrales figuȬ
rent, si l’on y songe bien, l’illustration des incoercibles
pulsions de ces milliers d’hommes blessant la forêt jour
après jour, à la recherche d’un bonheur qui ne se trouveȬ
rait pas, en l’occurrence, dans l’acquisition du pouvoir
mais de la richesse. Dans les deux cas, l’or ne sert qu’à
cristalliser le désir des créatures, qu’elles soient des dieux
ou bien des hommes.

Je souhaite que le lecteur puisse parcourir ce livre
comme on assiste à la représentation d’un opéra.

JR






12

Macapá, ou l’émergence du leitmotiv

Le garçon se demandait ce qu’il faisait là. Bien qu’ayant la
bouche sèche, il transpirait dans son maillot d’un vert
passé aux couleurs de la seleção nacional. Il était assis reȬ
croquevillé, le visage caché dans ses bras enserrant sa
poitrine, seul, à l’écart de la foule entassée dans ce gymȬ
nase. Une rumeur lui parvenait, rebondissant et tourȬ
noyant, devenant elleȬmême son propre écho. Elle émaȬ
nait des gosiers de centaines de personnes qui
s’interpellaient pour demander des nouvelles de
quelqu’un qu’on avait perdu de vue dans l’incendie, de
gosses qui braillaient ou qui jouaient, d’appareils qui gréȬ
sillaient en diffusant de la musique vulgaire, histoire de
se changer un peu les idées ou, tout simplement, de monȬ
trer en cédant à l’addiction collective que la vie contiȬ
nuait. Toninho tenta de remettre de l’ordre dans son souȬ
venir, depuis le moment où, sur son lit coincé au fond de
la petite maison qu’il partageait avec son demiȬfrère DeiȬ
vis, avenida Ana Neri en plein quartier du Perpétuo Socorro
de Macapá, les joints tournaient entre ses potes et lui.
Alors… comment dire ? À un moment donné, sous l’effet
de la maconha (forte et parfumée, de la production locale)
et malgré le Brega martelé par un vieil appareilȬradio porȬ

13

table, la torpeur et la rêverie avaient gagné les uns, le
sommeil avait eu raison des autres. Le joint avait vraiȬ
semblablement glissé entre deux doigts, mettant le feu au
vieux drap à peine tiré sur le matelas préhistorique. Le
vent s’insinuant par les interstices entre les planches dont
la vieille maison était bâtie avait fait le reste. C’est à
l’intense dégagement de fumée épaisse et malodorante
qui les avait réveillés que les cinq garçons avaient dû leur
salut.
Au dehors les voisins commençaient à s’agglutiner, cuȬ
rieux, puis anxieux. Finalement, emplis de panique en
voyant le brasier lécher leurs propres maisons, ils tenȬ
taient de faire la part du feu, récupérant qui un poste de
télévision, qui un petit réfrigérateur ou tout simplement
quelques vêtements.
La fuite, la débandade. D’épais nuages de fumée noire
jaillissaient de ce qui devenait peu à peu décombres.
La panique, l’égarement. La chaleur semblait chauffer
à blanc l’air ambiant.
L’effroi, la déraison.

Comment Toninho estȬil arrivé jusqu’à ce gymnase ? Et
ces gens, que faisaientȬils là ? Ce serait donc parce que
tous avaient vu leurs maisons disparaître en cendres ?
AvaientȬils emporté quelque chose avec eux ? Il releva
son visage et scruta enfin cet espace occupé par quelques
trois cents personnes, au moins. Assez près de lui, des
hommes s’étaient regroupés autour dȇune bouteille de
3
cachaça (comment se l’étaientȬils procurée ?). De loin en
loin des grappes d’enfants étaient agglutinés autour des
femmes. Des sœurs, des tantes, grandȬmères et mères


3
Alcool de canne. C’est un peu le rhum brésilien.

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étaient assises par terre avec un bébé au sein ou tenant un
petit endormi sur les genoux. La plupart étaient installées
sur de minces matelas fournis par les volontaires de la
CroixȬRouge. ParȬdessus cette vie, abattue mais toujours
bruyante, vibrante et tapageuse, flottaient des émanations
âcres et rêches de feu mal éteint, de fumée incrustée,
comme sertie dans les vêtements. Cela flottait comme un
funeste et menaçant nuage parȬdessus tous ces gens, tous
ces objets, sacs de vêtements ou toutȬpetits meubles emȬ
portés sans réfléchir pendant l’évacuation.
Toninho sentit sa gorge irritée. Il aurait voulu tousser
mais s’en empêchait jusqu’à suffoquer. Il ne se rappelait
rien de ce qui avait pu se passer mais il se sentait couȬ
pable. S’il manifestait sa présence par le moindre bruit,
c’est sûr, il se trouverait quelqu’un pour le reconnaître et
l’accuser. Il dissimula de nouveau son visage entre ses
bras et essaya, en vain, de se souvenir. Mais les portes de
sa mémoire restaient closes, et il sentit qu’il devait en resȬ
ter là. Si une petite embrasure laissait entrer dans sa consȬ
cience la moindre lumière, il savait que les fantômes de sa
culpabilité ne manqueraient pas de venir l’assaillir. ComȬ
bien de temps s’étaitȬil écoulé depuis son arrivée ici ?
Demain, le Diario do Amapá évoquerait un départ de feu à
dixȬsept heures quarante, et près de deux mille sansȬabri.
À présent, la nuit était tombée depuis bien longtemps et
l’éclairage du gymnase s’était fait tamisé… le jeune
homme ne bougeait pas, il restait prostré. Il ne voulait pas
s’allonger, pas s’endormir, de peur que son visage
s’expose malgré lui aux regards de tous ces gens…

« Oi ! Menino, qu’estȬce que tu fais là, tout seul dans
ton coin ? Tu as mangé, au moins » ? La voix était douce,
pas agressive pour deux ronds. C’était celle d’un homme

15

fait mais jeune. Une voix qui semblait l’entourer sans le
toucher, comme une caresse qui n’oserait pas. Au travers
de ses bras croisés Toninho fixait sur le sol devant lui une
paire de pieds chaussés de baskets vertes, du même vert
(encore !) que le drapeau brésilien, portant en jaune le
signe distinctif de la marque. Juste parȬdessus il distingue
le bas de deux jambes de pantalon de jeans. « Tu as soif ?
Je vais te chercher un cola ? À moins que tu préfères un
4
gobelet d’açai » ? Sans relever la tête, le garçon fit signe
qu’il acceptait. Les chaussures vertes firent demiȬtour et
s’éloignèrent.
Quelques minutes plus tard tous deux, le jeune homme
aux baskets et le garçon, étaient en train de discuter et de
lier connaissance. Toninho, bien que toujours prostré, se
détendit quelque peu et sortit son visage d’entre ses bras.
Assis à côté de lui, l’autre portait un teeȬshirt noir revêtu
d’un gilet rouge sur lequel figurait, en lettres blanches,
5
l’inscription Cruz vermelha brasileira, voluntário. Il tenta
d’établir la conversation mais sans grand succès, le garçon
resta quasiment muet, répondant de temps en temps par
un monosyllabe. Sur le visage de celuiȬci, plutôt arrondi
mais sans lourdeur aucune, de part et d’autre de son nez
s’écoulaient deux minces ruisseaux de larmes qui veȬ
naient se perdre sur ses lèvres pleines. Son regard remonȬ
tant vers la source de l’effusion, le secouriste découvrit les
yeux du jeune homme, toujours désemparé : ils étaient
grands, noirs et le regard profond. Si le haut du visage
était portugais, la partie basse était celle d’un Indien. Par
ses origines métissées, le jeune Caboclo était beau. Beau,
mais égaré, épouvanté en secret à l’idée qu’il pourrait être


4
Açai, au Brésil, wassaï en Guyane. Fruit du palmier du même nom.
5
Croix rouge brésilienne, bénévole.

16

responsable de la tragédie présente, à laquelle pourtant il
ne comprenait toujours pas grandȬchose.
« Écoute, menino, je te propose une chose. Si tu te
trouves ici, c’est que tu ne sais pas où aller, je me trompe ?
Alors, voilà. Beaucoup de gens, ici, vont bientôt dormir.
On va encore réduire les éclairages, et puis on n’a plus
besoin de moi, à présent. Alors, si tu veux, nous allons
faire un petit tour à pied, et je t’emmène dormir chez moi.
Je vis seul et j’ai de la place. Qu’estȬce que tu en dis » ?




17











Prélude : Lohengrin

Introduction

Bien plus tard, le long du fleuve, rua Beira Rio, Toninho et
le secouriste Odinio se baladaient un peu au hasard, proȬ
fitant du semblant de fraîcheur qu’apportait, en cette fin
de nuit, le vent du large. Quelques pas encore, et ils
s’assirent tous deux face à l’étendue d’eau noire dont la
surface reflétait de loin en loin la lumière d’un lampaȬ
daire, l’éclairage venant de l’intérieur de la maison d’un
coucheȬtard… Depuis de longues minutes, ils n’avaient
pas croisé d’autre passant, ni travailleur pressé de rentrer,
ni flâneur insomniaque. Ils allumèrent une cigarette. Ils
étaient assis si près l’un de l’autre qu’ils se touchaient.
Toninho fut pris de tremblements en découvrant
l’attirance que ce compagnon inattendu exerçait sur lui.
Ce que celuiȬci ne pouvait guère ignorer… les deux bouts
de leurs cigarettes rougeoyèrent en même temps. La main
d’Odinio se posa sur la tempe du garçon et, avec un geste
d’une douceur infinie, exerça la plus légère pression pour
amener la tête de celuiȬci à reposer sur sa propre épaule.
Face à eux, le fleuve avait perdu sa couleur noire, tout
comme le ciel qui était passé du bleu outremer au grisȬ
bleu. De temps en temps un saut hors de l’eau, comme un
petit plongeon, se faisait entendre, signe que la chasse des

21

poissons carnivores avait repris. Odinio caressa tout douȬ
cement les cheveux de Toninho puis se leva du parapet
sur lequel ils s’étaient installés, puis, tout doucement, il
murmura : « venha… viens ! ».

Quelques jours plus tard, Toninho vivait chez Odinio.
Depuis la nuit de l’incendie il n’était pas reparti. Ce maȬ
tin, en l’absence de son sauveteur bénévole providentiel,
il s’essaya au jeu de hasard que se révèle toujours être le
bilan lucide d’une situation nouvelle.
Sa vie… à présent, elle était belle, sa vie. Il partait
chaque jour à la recherche de petits jobs mais s’il n’en
trouvait pas, il se réconfortait le soir dans les bras de son
ami. C’était là tout l’apaisement dont il avait besoin. Un
toit sur sa tête ? Il en avait un désormais, et rien ne disait
que cela pourrait s’arrêter. Odinio était professeur de muȬ
sique et louait à une vieille dame le premier étage de sa
maison. CelleȬci avait vu arriver le jeune homme dans la
vie de son locataire et l’avait accueilli le plus gentiment
du monde. Son ami bénéficiait d’un salaire qui, sans être
mirobolant, lui permettait de payer son loyer et les nourȬ
rissait tous les deux. Mais la fête, la vraie, celle qui transȬ
formait son existence en feu d’artifice, elle se déroulait le
soir, lorsqu’ils étaient tous deux couchés, imbriqués l’un
en l’autre. Bien sûr, comme la plupart des garçons, ToȬ
ninho avait « joué » avec certains de ses camarades, entre
dix et quatorze ans environ. Mais depuis lors, son « pain
quotidien », sa consommation sexuelle courante avait été
exclusivement féminine.
Les premières quaranteȬhuit heures de cette histoire
inattendue l’avaient amené à se poser diverses questions,
certaines compréhensibles et d’autres plus saugrenues :
« Pourquoi ? Pourquoi moi ? Qu’estȬce donc qui l’a attiré

22

vers moi de la sorte ? M’aȬtȬil vraiment choisi ? Son hisȬ
toire de bénévole de la CroixȬRouge, qu’estȬce que cela
veut dire ? EstȬce que ça ne lui sert pas à « ramasser des
meninos », comme il l’a fait avec moi ? » Mais l’incertitude
est parfois un mal facile à combattre, pour peu que l’on ait
un penchant à être heureux. Et cela, Toninho l’avait. Il
faut préciser que l’appétit qu’il avait du corps d’Odinio
n’y était pas pour rien.


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