La Bataille des Odeurs

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Claude Simon est, avec Proust et quelques autres, l'un de nos plus grands écrivains sensoriels. A propos du Palace, il dit avoir " voulu écrire des odeurs, des images, des sensations tactiles, des émotions". S'il appartient de plein droit à " l'école du regard", la dimension olfactive est aussi très présente dans ses livres, jusqu'à l'obsession parfois, malgré la dévalorisation de l'odorat qui caractérise les sociétés contemporaines. C'est à une recherche de ces odeurs écrites, de leurs valeurs, de leur organisation dans le texte, que ce livre invite le lecteur.
Publié le : dimanche 1 février 1998
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EAN13 : 9782296358096
Nombre de pages : 208
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La bataille des odeurs L'espace olfactif des romans de CLAUDE SIMON

Collection Critiques Littéraires dirigée par Maguy Albet, Geneviève Clancy Paule Plouvier et Emmanuelle Moysan
Dernières parutions

GALLIMORE R. B., L'oeuvre romanesque de Calixthe Beyala. Le renouveau de l'écriture féminine en Afrique francophone sub-saharienne, 1997. BOUELET Rémy Sylvestre, Narcisse et autobiographie dans le roman de Bernard Nanga, 1997. RASSON Luc, Ecrire contre la guerre: littérature et pacifismes 1916-1938,1997. OLLIER Marie, L'Ecrit des dits perdus. L'invention des origines dans les Immemoriaux de Victor Segalen, 1997. MOUGIN Pascal, L'effet d'image. Essai sur Claude Simon, 1997. PROUST Simone, L'autobiographie dans Le Labyrinthe du Monde de Marguerite Yourcenar, 1997. CHIKHI B., Littérature algérienne. Désir d' histoire et esthétique, 1997. NGANDU NKASHAMA Pius, Ruptures écritures de violence, 1997. COUQUlAUD M., L'étonnement poétique. Le regardfoudroyé, 1997. GRATION Johnnie, IMBERT J.P.,La nouvelle hier et aujourd'hui, 1997. ANDRES P., Théodore de Banville. Parcours littéraire et biographique, 1997. GRENAUD Pierre, Hommes du Maghreb &images ensoleillées, 1997. TAMINIAUX Pierre, Poétique de la négation. Essais de littérature Comparée, 1997. HUNKELER Thomas, Echos de l'ego dans l'oeuvre de Samuel Beckett, 1997. MASSONET Stéphane, Les labyrinthes de l'imaginaire. Essai sur Roger Caillois, 1997.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6322-3

Jean- Yves Laurichesse

La bataille des odeurs L'espace olfactif des romans de CLAUDE SIMON

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

DU MÊME AUTEUR Giono et Stendhal. Chemins de lecture et de création, Publications de l'Université de Provence, 1994. Direction d'ouvrages: Méditerranée. Imaginaires de l'espace, Cahiers de l'Université de Perpignan, n° 20, 1995. Saveurs, senteurs: le goût de la Méditerranée. Actes du colloque de Perpignan (avec P. Carmignani et J. Thomas), Presses Universitaires de Perpignan (à paraître en 1998).

À Joëlle et Ana.

Merci à Maurice Roelens pour son amicale et précieuse

relecture.

DES

CODE DE RÉFÉRENCE ŒUVRES DE CLAUDE SIMON1

A Alb. BP CB CC CR DS G Gui. Herbe Hist. I JP LC P RF SP T Tr. V

L'Acacia, Minuit, 1989. Album d'un amateur, Rommerskirchen, 1988. La Bataille de Pharsale, Minuit, 1969. La Chevelure de Bérénice, Minuit, 1984.

Les Corps conducteurs, Minuit, 1971. La Corde raide, Sagittaire, 1947. Discours de Stockholm, Minuit, 1986. Les Géorgiques, Minuit, 1981. Gulliver, Calmann-Lévy, 1952. L'Herbe, Minuit, 1958, coll. "Double", 1994. Histoire, Minuit, 1967. L'Invitation, Minuit, 1987. Le Jardin des Plantes, Minuit, 1997. Leçon de choses, Minuit, 1975. Le Palace, Minuit, 1962. La Route des Flandres, Minuit, 1960, coll. "Double", 1986. Le Sacre du printemps, Calmann-Lévy,1954. Triptyque, Minuit, 1973. Le Tricheur, Sagittaire, 1945. Le Vent, Minuit, 1957.

1 Code proposé par la série "Claude Simon" de La Revue des Lettres M ode mes, dirigée par Ralph Sarkonak. Lorsque plusieurs citations successives d'un même ouvrage apparaissent dans un même paragraphe, le code n'est pas répété.

"Car les hommes pouvaient fermer les yeux devant la grandeur, devant l'horreur, devant la beauté, et ils pouvaient ne pas prêter l'oreille à des mélodies ou à des paroles enjôleuses. Mais ils ne pouvaient se soustraire à l'odeur. Car l'odeur était sœur de la respiration. Elle pénétrait dans les hommes en même temps que celle-ci; ils ne pouvaient se défendre d'elle, s'ils voulaient vivre. Et l'odeur pénétrait directement en eux jusqu'à leur cœur, et elle y décidait catégoriquement de l'inclination et du mépris, du dégoût et du désir, de l'amour et de la haine." (Patrick Süskind, Le Parfum, ch. 32)

Introduction

"J'aime Conrad, Proust, Joyce, Faulkner, tout ce qui me donne beaucoup à voir, à toucher, à sentir, à entendre.. .", confiait Claude Simon à Madeleine Chapsal après la publication de La Route des Flandres1. Si la référence aux maîtres du roman contemporain est attendue, le propos peut surprendre ceux qui ont une fois pour toutes rangé le romancier dans "l'école du regard" et le formalisme romanesque. Il y aurait donc bien une sensorialité, voire une sensualité du texte littéraire, et qui ne serait pas pure jouissance de la forme, mais aussi de la substance signifiée dans les mots. D'autre part, cette sensorialité ne serait pas seulement visuelle, mais engagerait tous les sens. Comme l'écrivait Ludovic Janvier quatre ans plus tard: "[...] plus qu'aucun autre, Claude Simon veut nous rendre présente l'épaisseur du monde telle qu'elle est vécue, sentie, [...] il s'attache à dire, à mimer au plus près par le langage la réalité physique de notre présence à l'En-dehors''2. Il ne s'agit pas pour autant de chercher dans l'œuvre simonienne un quelconque réalisme sensoriel. Le romancier, s'il a

pris ses distances avec le dogme formaliste d'un Jean Ricardou,
n'a jamais varié sur l'idée d'une relation complexe entre le langage et le réel, qui réfute toute croyance naïve en une possible imitation ou reproduction. Sa manière de poser le problème dans l'une de ses "réponses à quelques questions écrites de Ludovic Janvier" est toujours valable: "Ce qu'il ne faut absolument pas perdre de vue, c'est ce rapport perpétuellementambigu qui existe entre les mots et les choses, ce jeu (dans le sens où l'on dit qu'une mécanique, une transmission, a du 'jeu', c'est-à-dire qu'entre l'impulsiondonnéeet le mouvementproduit
1 "Entretien avec Claude Simon", L'Express, 10 novembre 1960. 2 Ludovic Janvier, Une parole exigeante. Le Nouveau Roman, Minuit,

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s'interposent une série de décalages du fait que les différentes pièces ne sont pas étroitement emboîtées ou articulées). Si on ne doit jamais oublier que le mot feu n'est pas le feu, que le mot sang n'est pas du sang, on ne doit pas oublier non plus que les mots feu et sang nous renvoient aux images et aux concepts du feu et du sang. Paul Valéry faisait très justement remarquer que la Joconde ou la Vénus de Milo n'avaient ni système nerveux ni foie. Néanmoins, elles ne sont pas seulement des taches de couleur sur une toile ou un bloc de marbre harmonieusement taillé."1 Le réel l'être alors choses? port avec l'écriture. compte de n'est donc jamais reproduit - comment pourrait-il que la relation est arbitraire entre les mots et les : un texte est produit, qui entretient un certain raple réel. L'essentiel se joue donc au moment de Un passage du Discours de Stockholm rend bien cette singulière relation de la littérature au monde:

"Lorsque je me trouve devant ma page blanche, je suis confronté à deux choses: d'une part le trouble magma d'émotions, de souvenirs, d'images qui se trouve en moi, d'autre part la langue, les mots que je vais chercher pour le dire, la syntaxe par laquelle ils vont être ordonnés et au sein de laquelle ils vont en quelque sorte se cristalliser. Et, tout de suite, un premier constat: c'est que l'on écrit (ou ne décrit) jamais quelque chose qui s'est passé avant le travail d'écrire, mais bien ce qui se produit (et cela dans tous les sens du terme) au cours de ce travail, au présent de celui-ci, et résulte, non pas du conflit entre le très vague projet initial et la langue, mais au contraire d'une symbiose entre les deux [...]" (DS, 25). Mais pourquoi extraire les odeurs de ce "magma" et en entreprendre l'étude spécifique? D'abord parce qu'elles tiennent une place non négligeable dans le champ des notations sensorielles, ce que Claude Simon confirme lorsqu'il déclare par exemple, à propos du Palace: "J'ai voulu écrire des odeurs, des images, des sensations tactiles, des émotions"2. Mais aussi parce que la critique ne s' y est intéressée que de manière ponctuelle et dispersée, sans que soit saisi dans son étendue et sa complexité l'espace olfactif simonien, c'est-à-dire l'ensemble

1964, p. 89. 1 "Réponses de Claude Simon à quelques questions écrites de Ludovic Janvier", Entretiens, na 31, Subervie, Rodez, 1972, p. 29. 2 "Entretien. Claude Simon parle", par Madeleine Chapsal, L'Express, 5 avril 1962. 14

structuré de perceptions et d'impressions associées qui définit une relation singulière aux odeurs. Cette relative indifférence tient peut-être à la dévalorisation générale de l'odorat qui affecte nos sociétés développées. Nous aurons en effet à tenir compte de ce phénomène dont l'anthropologue Annick Le Guérer résume les raisons complexes, qui éclairent déjà certains aspects d'un sens méconnu: "Sens ambigu, à la charnière de ceux de la distance (la vue et l'ouïe) et de ceux du contact (le goût et le toucher), sens animal, primitif, instinctuel, voluptueux, érotique, égoïste, impertinent, asocial, contraire à la liberté; nous imposant, bon gré mal gré, les sensations les plus pénibles, inapte à l'abstraction, incapable de donner naissance à un art et encore moins de penser, impuissant à sortir du solipsisme originaire de la subjectivité. Les raisons de dénigrer l'odorat sont nombreuses.Encore faut-il y ajouter la fugacité et l'évanescence de son objet, qui rendent difficile la désignation des odeurs et fournissent un argument supplémentaire à tous ceux qui tiennent l'olfaction pour résolumentinférieure."1 Il ne serait pas difficile pourtant de répondre à ces critiques par un éloge de l'odorat: il occupe une position stratégique entre le contact et la distance, qui nous sont également nécessaires pour appréhender le monde, il est l'un des derniers liens de l'homme avec des origines animales qu'il n'a que trop oubliées, il offre un autre mode de compréhension du réel que le seul mode visuel/intellectuel notoirement insuffisant, il peut, par la sélection et la combinaison des essences, déboucher sur d'authentiques créations2. Mais surtout, il est avec le goût, et sans doute en raison même de son caractère à la fois primitif et subjectif, le sens privilégié de la réminiscence, dont Proust a fait l'un des piliers de son œuvre :
"Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du

1 Annick Le Guérer, "Les philosophes ont-ils du nez ?", Autrement, n° 92, septembre 1987, p. 49. 2 Sur l'art de la parfumerie, cf. l'article d'Edmond Roudnitska, "L'univers du parfum", Autrement, n° 92, et L'Esthétique en question, P.U.F., 1977. 15

souvenir."1

Comment tenir encore pour inférieur un sens qui, comme l'écrit Michel Serres, est "sens de la confusion donc des rencontres, sens rare des singularités, [qui] glisse du savoir à la mémoire et de l'espace au temps; sans doute, des choses aux êtres"2? Ce n'est pas en tout cas chez Claude Simon, dont on sait l'admiration pour l'œuvre de Proust, que l'on trouvera pareille exclusion: car, si son texte se donne lui-même pour une "mémoire qui voit" (B P, 87), il est aussi une mémoire qui hume. Mais l'espace olfactif d'une œuvre ne se laisse pas aisément arpenter et baliser, tant les odeurs sont attachées à leur objet, dispersées dans le texte, limitées dans leur expression. L'odeur ne se prête guère en effet, faute de moyens linguistiques, aux longues descriptions, mais bien davantage à la notation brève, vite dépassée par le mouvement de la lecture. C'est d'ailleurs ce problème des "mots pour le dire" que nous évoquerons d'abord, dans un chapitre où nous ferons modestement l' "inventaire" du matériau verbal sur lequel travaille l'écrivain. Viendra ensuite l'étude non des choses, mais de cette "symbiose" entre les mots et les choses qui se produit dans l'écriture: nous aborderons en somme l'analyse proprement dite de l'espace olfactif simonien. Il faudra bien pour cela mettre de l'ordre dans la dispersion proliférante des odeurs. Or il n'en existe pas de classification objective, comme le rappelle un anthropologue: "La seule classification possible est celle de leurs causes: ainsi, bien sûr, une odeur de fauve est une odeur animale mais cela découle de la classification des animaux et non d'une taxonimie des odeurs qui n'existe pas"3. Nous avons donc pris le parti d'un découpage simple, fondé sur une distinction entre les odeurs qui émanent de la nature ("les quatre éléments") et celles qui émanent de l'homme ("le corps odorant"). Les limites de cette séparation conventionnelle apparaîtront vite, dans un univers textuel où s'échangent si souvent les qualités, où l'homme est si profondément mêlé à la nature, à l'opposé du postulat humaniste qui le place au centre de
1 Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, édition publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié, tome I, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1987, p. 46. 2 Michel Serres, Les cinq sens, Grasset, 1985, p. 185. 3 David Howes, "Le sens sans parole: vers une anthropologie de l'odorat", Anthropologie et Sociétés, 1986, vol. 10, n° 3, p. 31. 16

l'univers: cette compénétration fera bien entendu l'objet d'une réflexion. Enfin, nous aborderons les odeurs dans la double perspective de l'espace et du temps, si essentielle à une œuvre qui conjugue constamment l'évocation des lieux et la remémoration de l'histoire personnelle et collective: c'est ainsi que seront étudiés quelques "lieux de mémoire" particulièrement saturés affectivement et olfactivement.

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Chapitre 1 Inventaire

"et pourtant tu ne disposes que de mots, alors tout ce que tu peux essayer de faire [...] je veux dire que tout ce que tu peux faire c'est d'essayer de meUre l'un après l'autre des sons qui..." (Histoire, pp. 152-155)

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