La Belle Clotilde

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Septembre 1789. La frégate royale La Belle Clotilde quitte les Antilles dans le plus grand secret avec un équipage fort réduit. Son capitaine, le comte Gabriel de Laurac, héros de la guerre d'Indépendance américaine, appareille en toute hâte alors qu'il vient d'apprendre qu'il a été injustement inscrit sur la liste des émigrés. Avant son départ, le gouverneur des Antilles, pour couvrir sa fuite, lui a confié une mission qui doit le mener au bout du monde : il le charge de retrouver les traces de l'expédition Lapérouse dont on est sans nouvelles depuis 1788.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782336278612
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La Belle Clotilde
Le crime du comte de MontlédierRoman historique
Collection dirigée par Maguy Albet
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La Belle Clotilde
Le crime du comte de Montlédier
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Arthur Rimbaud, œuvres poétiques, Paris,
BertrandLacoste, Coll. « Classiques », 2000.
Malcolm de Chazal, l'homme des genèses, Paris,
L'Harmattan, Coll. « Critique littéraire », 2001.
Petrusmok de Malcolm de Chazal: radioscopie d'un
« roman-mythique », Paris, l'Harmattan, Coll. « Critique
littéraire », 2001.
Paris,Frédéric Parcheminier, poète du dedans,
l'Harmattan, Coll. « Critique littéraire» 2003.
Roman
Dans l'enfer de Montlédier, Paris, l'Harmattan, Coll.
« Ecritures », 2006.
@
L'HARMATTAN, 2009
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.\ibrairieharrnattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-10215-6
EAN:9782296102156À Catherine, Gauthier, Quentin, Clotilde et Clémentine.
À la mémoire de Jules et Marthe Chabbert et de Clément et
Marthe Texier1--'~Première partie
« Les Anglais sont si occupés qu'ils n'ont pas le temps
d'être polis ». Montesquieu.I
1erChâteau de Montlédier, novembre 1846
Je commence aujourd'hui un ouvrage auquel je ne
sais, à la vérité, quel nom donner. Je n'entends pas narrer
I'histoire de ma vie personnelle et intime car mon existence
n'est ni assez célèbre ni assez intéressante pour qu'elle
retienne l'attention d'un large public. Je n'entreprends pas
non plus l'exécution de mes mémoires. J'aurais pu, il est
vrai, m'essayer à cet art littéraire, car ayant beaucoup
voyagé, j'ai été le témoin de nombreuses aventures qui
aujourd'hui appartiennent à ce qu'il convient d'appeler
l'Histoire.
Mon entreprise n'a ni avoir avec l'une et l'autre
forme d'écriture car mon récit ne se fonde que sur le
souvenir que j'ai aujourd'hui des événements qui
constituent mon passé. Je n'ai jamais rien consigné sur des
carnets, je n'ai jamais pris de notes, n'ayant jamais eu à
l'esprit l'idée d'écrire et de raconter les faits saillants de ma
VIe.
Pourtant, je ne peux me résoudre à me taire plus
longtemps. La mort me guette, je suis vieux, et l'idée
d'emporter dans la tombe un trop lourd secret - la peur de la
damnation, peut-être? - m'est devenue insupportable.
Avant de mourir, je veux confesser des faits inavouables.
13Mais, je ne supporterais pas de me livrer à un prêtre. J'ai
trop vécu pour croire encore aux vertus miraculeuses de
leur écoute. Ce n'est pas devant Dieu que je souhaite
m'expliquer, mais devant les hommes. Non pas devant leur
justice, devant leurs procureurs et leurs juges qui bien
souvent sont des propres à rien.
Je veux expliquer ma conduite aux miens, et à vous
tous, mes amis anonymes qui lirez ces lignes dans l'intimité
de vos logis et de vos consciences. Je veux pouvoir vous
regarder droit dans les yeux et vous livrer le secret terrible
de ma vie, loin du théâtre des tribunaux, de leurs mises en
scènes, de leurs comédies.
J'ai échappé à la justice des hommes sans me cacher
d'elle cependant. Elle n'est tout simplement jamais venue
frapper à la porte de ma maison. Je ne veux pourtant pas
mourir sans que l'on comprenne ce qui m'a poussé ainsi sur
les sentiers du crime, qui furent aussi pour moi les sentiers
de l'honneur et du devoir.
J'ai toujours vécu comme un vrai gentilhomme.
C'est ainsi que j'écrirai ces pages. Et, si je tiens à garder
pour moi seul les détails les plus intimes de ma vie
personnelle, je promets en revanche de dire toute la vérité
sur les événements ténébreux qui marquèrent ma vie de
façon définitive.
Je me livre à vous tous, mes amis. Rendez-moi
justice!
14II
J'ai commencé ma carrière le jour où j'entrai aux
Gardes de la marine de Brest, en 1776, sur les conseils de
Monsieur de Lapérouse, mon pauvre parrain qui se perdit
en mer quelque part dans le Pacifique peu avant la
Révolution. Cet homme remarquable, à qui je dois ma belle
carrière, était un ami de mon père. Il m'avait précédé,
quelques années plus tôt, en 1756, entre les murs austères
de cette école qui formait en ce temps-là les officiers de la
marine de guerre française. J'y étudiais quelques temps,
puis je m'embarquais pour la première fois, sur la frégate
l'Amazone, sous les ordres mêmes de mon protecteur, pour
une campagne de plusieurs mois dans les Caraibes où je fis
ma première expérience du feu, à Savannah, lors de la prise
de l'Ariel. Je n'étais encore qu'un freluquet, mais j'appris
ce jour-là ce qu'il faut savoir pour devenir un bon marin:
une certaine dose d'inconscience et de bon sens, mêlés tout
à la fois dans une sorte d'élan irrésistible qui vous rend
capable de toutes les hardiesses.
A cette époque, en 1778, le roi avait confié au comte
d'Estaing une escadre de navires pour prêter main forte aux
Américains qui menaient leur guerre d'indépendance contre
les Anglais. Le vice-amiral de France d'Estaing, à la vérité,
15était un drôle de corps. Il était militaire mais non pas marin
et son inexpérience de la mer nous valut certains revers
regrettables. Entêté parfois, timoré souvent, il n'ose
attaquer New York au moment opportun et perd le combat
face à l'escadre de Hood devant Rhode Island, en août
1778. En décembre de la même année, il échoue devant
Sainte Lucie mais s'empare bravement de Saint Vincent et
de la Grenade. Mais, au lieu d'exploiter pleinement sa
victoire sur l'amiral anglais, il désarme presque
complètement nos colonies et décide de porter l'assaut sur
Savannah, comptoir où il sera grièvement blessé.
Les Anglais mettaient beaucoup de zèle à nous
combattre, plus encore qu'à l'accoutumée, car ils avaient à
régler avec le comte d'Estaing une dette d'honneur qui leur
restait sur le cœur depuis son passage dans la mer des
Indes: Blessé et fait prisonnier à Madras, il fut libéré sur
parole sous condition de ne plus prendre part à la guerre
jusqu'à son échange avec un officier Anglais de rang
équivalent. Mais, comme l'on ne capture pas un général
tous les matins, Monsieur d'Estaing aurait pu rester aux
mains des Anglais de nombreuses années encore. C'est
pourquoi, ils le libérèrent sous la condition de se comporter
en prisonnier loyal de l'Angleterre. Mais, contrevenant à
tous les codes de l'honneur, le comte s'embarqua dès que
l'occasion se présenta et ravagea Sumatra à la tête de
l'armée, à visage totalement découvert. Puis, après la prise
du fort, il se présenta au gouverneur de la place et lui tint
ces propos aussi ahurissants qu'indignes qui me furent
rapportés, quelques années plus tard par le vicomte de
Castries, témoin de cette scène extraordinaire: «Monsieur,
j'étais prisonnier de votre nation, vous l'êtes aujourd'hui de
la mienne. Je m'échange contre vous. Vous êtes libre et moi
aussi, partez pour Madras! »1
I Scipion de Castries. Souvenirs maritimes, Paris, Mercure de France.
16Mais le gouverneur anglais ne l'entendait pas de
cette oreille et tant d'aplomb et de mauvaise foi le firent
bondir: « Monsieur, si vous vous croyez libre à présent,
vous ne l'étiez pas ce matin lorsque vous m'avez combattu.
Le sort des armes m'a mis dans vos mains, faites de moi ce
que vous voudrez. Je ne me regarderai jamais comme libre
tant que je ne serai échangé que contre vous. Si vous voulez
me laisser retourner à Madras sur ma parole d'honneur, je
saurai la respecter religieusement ». Et, on le laissa partir.
Après cet exploit, Monsieur d'Estaing regagna l'He
de France et s'embarqua pour Lorient sur le Défenseur, un
navire de la compagnie des Indes. Malheureusement pour
lui, ce Défenseur fut capturé par une escadre anglaise au
large des côtes occidentales de l'Afrique. Le nom du comte
d'Estaing, qui avait manqué à sa parole, était connu partout
en Angleterre et, quand on sut qu'il était à bord, on le traita
comme le dernier des vauriens. On le mit aux fers, à fond
de cale, tandis que l'on prenait un soin extrême à recevoir
les officiers du navire de commerce comme des hôtes de
marque. Le comte d'Estaing fut donc ramené en Angleterre
comme un bandit. Et, il eût été probablement pendu sans
jugement, sans le secours inespéré de monseigneur le
dauphin2 qui écrivit au roi d'Angleterre une lettre pleine
d'éloquence qui fit élargir le malheureux et lui sauva la vie.
Cette anecdote que je rapporte aujourd'hui m'a tant
marqué que toute ma vie, dans les moments critiques où
l'on peut être tenté de se laisser aller à la facilité, le
souvenir de ce manquement à la parole donnée me revenait
avec force à l'esprit. Et, ainsi, grâce à ce contre-exemple
affligeant, je peux dire, je le crois sincèrement, que je n'ai
jamais dérogé.
Mais revenons à notre irruption sur le théâtre des
opérations américaines. L'Amazone sur laquelle je servais
2 Père de Louis XVI.
17comme Garde de la Marine ne rejoignit l'escadre du
viceamiral d'Estaing que plusieurs mois après le début de sa
campagne. Quand Monsieur de Lapérouse eut vent de
l'attaque de Savannah, il fit mettre à la voile pour rejoindre
au plus vite ce comptoir où une bataille terrible faisait rage.
Mais, en chemin, nous croisâmes la route de la frégate
anglaise l'Ariel qui cinglait dans ces parages.
Le capitaine Mackensie, qui commandait le
bâtiment anglais, était un adversaire redoutable, et nous
l'apprîmes à nos dépens.
Dès que nous apercevons l'Ariel traçant sa route sur
une mer parfaitement calme, Monsieur de Lapérouse fait
virer de bord et nous le prenons en chasse. Mais, très vite, il
nous semble que l'ennemi force de voile et nous croyons
qu'il souhaite éviter le combat. Nous nous trompions. Du
moment qu'il s'aperçoit que nous virons de bord pour
l'intercepter, il met franchement en panne pour nous
attendre. Cette manœuvre singulière donna le ton de
l'engagement qui allait suivre et notre capitaine, en marin
expérimenté, nous recommanda d'observer ses ordres à la
lettre et de conserver le plus grand sang-froid.
Pour moi qui n'avais jamais rien vu, la perspective
de notre combat contre l'Ariel était excitante. J'allais enfin
connaître le premier feu et plus rien après ne serait comme
avant.
Ainsi arrêtés, nous ne tardâmes pas à rejoindre
l'Anglais. Un spectacle formidable commença alors. Mon
poste était à la troisième batterie où je commandais quatre
pièces de vingt-quatre. Monsieur de Lapérouse nous fit
ordonner de ne pas faire feu avant qu'il en eût donné l'ordre
et on nous prévint qu'il serait donné par un énorme
portevoix. Nous commencions à peine à nous croiser que l'ordre
d'ouvrir le feu tomba. Une détonation roulante retentit
alors, depuis la proue jusqu'à la poupe. Par un sabord
18ouvert je pus juger de l'ampleur des dégâts que nous avions
infligés à notre adversaire: il reçut notre bordée de plein
fouet. La sienne, très puissante elle aussi, nous avait été
donnée durant la nôtre. Les canonniers de l'Ariel avaient
donc opéré en se protégeant, sans doute surpris par la
violence de notre assaut.
Les deux navires manoeuvrèrent ensuite pour
revenir au combat. Au deuxième passage, nous le
démâtâmes complètement ce qui le rendit aussitôt à notre
mercI.
Mais, au moment où il nous envoyait toute sa
bordée, je fus fortement blessé à la jambe droite par un
éclat de bois. Un boulet de trente-deux, entré par le sabord
vis-à-vis lequel je me trouvais, coupa par le milieu du corps
les huit canonniers qui servaient la pièce de ce sabord.
J'étais le neuvième et j'aurais sûrement subi le même sort si
la chance ne m'avait permis de me trouver en cet endroit
précis.
Après le choc terrible que je reçus, je tombai au sol,
inanimé. Je fus bientôt retiré tout couvert de sang de
dessous les cadavres de mes hommes par les patrouilles qui
parcouraient le côté du vaisseau où l'on se battait pour
déblayer les batteries des blessés et des tués afin qu'ils
n'entravent pas l'action des servants du canon. Monsieur de
Sentenac, qui commandait la seconde batterie, se précipita
vers moi et me fit respirer du sel de vinaigre pour me tirer
de mon évanouissement. Je me traînai alors comme je le
pus, soutenu par un matelot, jusqu'au poste du chirurgien.
La douleur était si forte que je crus un temps que ma jambe
avait été arrachée et, à de nombreuses reprises, je manquai
défaillir. Je trouvai la salle d'infirmerie tellement pleine de
blessés de toutes sortes, geignant et râlant, que je ne crus
pas pouvoir être pansé avant longtemps. Mais, le
chirurgien-major qui m'aimait beaucoup car je lui rappelais
19son fils, vint à moi aussitôt dès qu'il m'aperçut tout couvert
de sang. Parce que mon habit était trempé, il ne savait où
commencer à regarder. Je lui dis alors que ma jambe devait
être sectionnée quelque part en dessous du genou car la
douleur était telle que j'aurais juré qu'elle avait été
emportée par la bordée. Il tâta mon tibia et m'assura que ma
jambe était entière et qu'il allait la panser et l'immobiliser
sans tarder, parce que l'enflure du genou augmentait
d'instant en instant.
Je fus si heureux de me savoir en possession de tous
mes membres que l'idée folle me vint de reprendre mon
poste et de quitter cet endroit où l'on soignait des membres
coupés et où l'on en coupait d'autres, à la scie, dans les
hurlements des malheureux.
Quand je regagnai enfin en me traînant ma pièce
d'artillerie, le combat avait pris fin. L'Ariel, totalement
démâtée, avait été privée de mouvement et avait été
contrainte de se rendre. Le capitaine Mackensie amena
donc son pavillon et Monsieur de Lapérouse prit possession
du bâtiment en rendant les honneurs militaires au vaincu. Je
passai avec Monsieur de Moussac et quelques autres
officiers sur l'Ariel avec un équipage des plus réduits et
nous fûmes remorqués par l'Amazone jusqu'à la
Guadeloupe.
Durant ma courte convalescence à I'hôpital, je
demandai au comte de Lapérouse un entretien au cours
duquel je lui fis part de mon désir de servir à bord d'un
autre bâtiment que le sien. Les liens familiaux qui nous
unissaient étaient en effet propices à jeter le trouble sur ma
carrière. Même si ma blessure au feu montrait que je
n'avais bénéficié d'aucun régime spécial, mon parrain
comprit que ma décision était sage et n'en prit pas ombrage.
Je lui témoignai encore toute la reconnaissance que j'avais
pour lui et, quand il prit congé, il me demanda d'accepter
20une dernière faveur: celle d'appuyer mon affectation
auprès du ministre sur un vaisseau commandé par un grand
marin qui m'apprendrait beaucoup. J'acceptai donc de
bonne grâce, eu égard à tout ce que ce brave homme avait
fait pour moi. Je fus donc affecté quelques semaines plus
tard sur la Ville de Paris, le vaisseau amiral de la nouvelle
escadre envoyée par le roi pour mener la guerre en
Amérique.
Ce fut donc surtout sous les ordres du contre-amiral
de Grasse, à bord de la Ville de Paris, que j'oubliais
presque tout à fait ce que j'avais appris à l'école des Gardes
de Brest. Promu enseigne après ma blessure, je rêvais de
me couvrir de gloire comme l'avaient fait avant moi
certains de mes ancêtres, aux croisades ou pendant la guerre
de Cent ans. A cette époque-là, je n'avais que dix-huit ans,
et mon esprit était hanté par la lecture des récits de notre
cousin, le chevalier Odon du Catié, qui avait rédigé,
quelques années plus tôt, 1'histoire romancée de notre
famille.3 Son fils, Clément, servait avec moi en qualité
d'enseigne. Nous étions inséparables depuis l'enfance,
depuis toujours pour ainsi dire, car mon père, trahi et
assassiné par des notables locaux pour des raisons sur
lesquelles je reviendrai ultérieurement, m'avait laissé
orphelin avant même de naître.
Je fus confié après la mort de ma mère quelques
années plus tard, à mon oncle, le frère de mon père, un
méchant homme qui m'exécrait. Le vicomte Philippe de
Laurac de Peyreguivre, tel était son nom, ne m'aimait pas
beaucoup en effet.
Odon du Catié s'inquiétait tous les jours davantage
de la manière dont le vicomte me traitait. C'est pourquoi, il
tentait de veiller sur moi, à distance, comme il le pouvait.
Mon oncle Philippe qui ne pouvait me supporter plus de dix
3 Voir Dans l'erifer de Montlédier.
21minutes à ses côtés, permettait au bon chevalier de me
garder en pension plusieurs semaines dans l'année. Aussi,
Odon, fut-il un père pour moi et m'éleva-t-il, par
intermittence, du mieux qu'il put, entre Montlédier et son
domaine des solitudes boisées du Rialet, qu'il ne quittait
que très rarement.
Le manoir du Catié était une petite bâtisse à l'aspect
austère et champêtre, dominant des prés qui partaient en
pente douce vers d'épaisses forêts. Plusieurs familles
vivaient dans ses abords sauvages. Mon oncle, qui aimait
ma compagnie, avait fait aménager pour moi un petit
appartement jouxtant sa grande bibliothèque. C'est entre les
murs rassurants de ce havre qu'il entreprit de me donner les
rudiments des connaissances nécessaires à tout honnête
homme. Il fit mander l'abbé V***, curé de la paroisse de
Notre-Dame de la Nativité afin que j'apprenne les bases du
latin, du grec, de la philosophie, de I'Histoire et des
mathématiques. Mon cousin Clément, le fils d'Odon,
suivait le même enseignement que moi. La vie des Saints
nous passionnait mais mon oncle préférait que nous ne
perdions pas trop de temps avec cette matière tendancieuse,
disait-il. J'aimais pour ma part, par-dessus tout, la
géographie. Mon oncle, grand féru de cartes et de plans
avait acquis deux belles mappemondes qui trônaient dans
son cabinet de travail. J'aimais parcourir les contours des
continents avec le doigt, sauter par-delà les océans et
dessiner des monstres invisibles dans les zones marquées
Terra incognita. Je voyageais ainsi en esprit vers des
contrées dont je ne soupçonnais pas encore la beauté et la
férocité. Je m'évadais grâce aux cartes, rengorgeant par ce
dépaysement enfantin la douleur que m'infligeait la
disparition de ma pauvre mère. C'est également à cette
époque que le chevalier Odon m'instruisit des œuvres de
Monsieur Voltaire. J'aimais son insolence, sa liberté de ton
22et je ne me rendais pas compte encore à cette époque de
tout ce que ces lectures renfermaient de sédition et de
révolte.
Les encyclopédistes nous enchantaient. Je retrouvais
dans les lourds volumes que mon oncle avait fait venir en
cachette des Provinces-Unies, de nouvelles cartes, bien plus
précises que celles présentées par les belles mappemondes
fantaisistes du cabinet. Mon oncle nous avait bien
recommandé de ne point parler à l'extérieur du manoir de
Messieurs Voltaire et Rousseau «qui ne s'appréciaient
guère dans la vie », ajoutait-il comme pour poursuivre,
jusque dans ces mises en garde, les leçons qu'il nous
administrait. Car, chez le chevalier Odon, tout était prétexte
à l'étude et à l'érudition. Mais, la douceur de cette vie de
bénédictin n'eut qu'un temps.
Dès que je fus en âge de partir, mon oncle Philippe
m'éloigna de Montlédier en m'expédiant le plus loin
possible, à Brest, passant auprès des gens de la contrée pour
le plus zélé des tuteurs: « Comme Monsieur le vicomte est
bon avec ce pauvre enfant!, disait-on par ici. Monsieur
Philippe est bien généreux de donner une belle situation à
notre petit Monsieur Gabriel », soupirait-on par là !
Pour se débarrasser de moi pour longtemps, mon
oncle imagina que la carrière de marin serait parfaite. Aussi
me recommanda-t-il chaleureusement à Lapérouse, vantant
mes mérites plus que de raison afin que je quitte
Montlédier, la maison de mon père, avec plus de
précipitation encore. Ce qui aurait dû m'affliger se révéla
être un enchantement. Pour moi qui aimais les cartes,
l'enseignement de l'école des gardes fut une bénédiction.
Et, pour ne pas me laisser seul, sans doute aussi parce que
la carrière d'officier de marine du roi était prestigieuse,
Odon expédia-t-il Clément à Brest en même temps que moi.
23Nous vécûmes comme deux frères et nos années d'études
en Bretagne furent un moment de joie.
Mais, revenons au contre-amiral de Grasse, car
rajouter autre chose sur mon enfance n'aurait pas grand
intérêt ici. C'est en effet au contact de ce grand marin que
je devins véritablement un soldat. Il n'est pas un jour sans
que je repense à cette époque bénie où, jeune et fougueux,
je vivais dans une sorte d'insouciance, dans un monde où
toutes les audaces me paraissaient permises.
Le 21 juillet 1781 dans la soirée, Monsieur de
Grasse fit appeler tous les officiers de son escadre dans son
salon de Poupe. Il y avait-là, réunie dans cette cabine
richement ornée, toute la fine fleur de la marine française:
très jeune encore, j'étais intimidé par ces hommes aux faces
brûlées par le soleil et par l'eau de mer, parlant haut et riant
fort autour de leur chef, vidant leurs verres de rhum d'un
trait comme on avale un grand verre d'eau claire. Puis,
quand les commandants de la Surveillante et du
SaintEsprit entrèrent enfin, le contre-amiral invita tout le monde
à se placer autour de la vaste table du salon sur laquelle on
avait déposé tout un fatras de cartes marines.
- l'affaire est simple, dit-il calmement. Le Roi se soucie
bien peu de la victoire des Insurgents. Mais, il veut en
revanche infliger aux Anglais une défaite mémorable.
Alors, Messieurs, voici mon plan.
Le commandant devint sombre, conscient sans doute
de ses grandes responsabilités. Les hommes autour de lui ne
riaient plus. Chacun se penchait vers la table, essayant de
voir du mieux possible les tracés qui avaient été réalisés sur
les cartes. Quant à moi, je me tenais en retrait, trop intimidé
par cette auguste assemblée de marins chevronnés qui
avaient sillonné toutes les mers du monde. Un verre à la
main, je buvais par petites lampées le vitriol qui me brûlait
la gorge et j'étais surtout occupé à garder du mieux possible
24ma dignité. J'étais fort rouge en effet et mes yeux suintaient
un liquide alcoolisé. Mais, mes efforts étaient vains car ces
Messieurs ne s'occupaient pas du tout de ma personne.
Se penchant sur les cartes, l'index en avant, le
contre-amiral reprit:
- Puisque le roi me laisse maître de mener l'affaire à ma
guise, voici ce que j'ai décidé: il faut surprendre l'Anglais,
et le frapper à l'endroit où il s'attend le moins à nous
rencontrer. Rodney et sa flotte nous imaginent plus au nord,
exactement ici, Messieurs, entre New York et les
Bermudes, sur la route maritime habituelle des voiliers
croisant entre les Antilles et l'Amérique. Mais, nous
n'emprunterons pas cette route. Cap à l'ouest, Messieurs!
- Cap à l'ouest?, s'écrie le capitaine d'Albert de Rioms.
Mais c'est une folie, Monsieur, que de tailler notre route
dans cette région, en cette saison. Vous n'êtes pas sans
savoir que nous sommes en pleine saison des cyclones!
D'autres capitaines de navire se considèrent avec
des regards entendus et une grande incompréhension se lit
sur leurs visages burinés.
- Cap à l'ouest, Messieurs, répète le commandant avec
détermination. Si nous voulons les surprendre, c'est par là
que nous devons passer. Nous allons cingler plein ouest, à
travers le Triangle du diable. Nous contournerons les
Bahamas par le sud en longeant la côte nord de Cuba. Puis,
nous remonterons la côte américaine en laissant la Floride à
bâbord jusqu'à doubler le cap Hatteras. C'est là que nous
débarquerons secrètement les renforts attendus par La
Fayette et Rochambeau.
Le contre-amiral avait le doigt pointé sur la baie de
Chesapeake. L'enthousiasme commençait à gagner le salon
de poupe et l'on voyait les hommes à présent se frotter les
mains. Pour finir, on porta un Toast, à l'anglaise, et les
25

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