La clef des portes closes

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Ce cinquième roman, sensible et émouvant, de François Winling est dédié au lieutenant Marcel Thomas tué dans la nuit du 27 au 28 août 1914. Son corps, comme des milliers d'autres, n'a jamais été retrouvé. Les deux héros de ce livre, André Dermon et Jacques Déchamp, auraient pu être ses camarades. Ce récit de la recherche par une jeune femme des circonstances de la mort de son grand-père tué au combat est intemporel : de tout temps les guerres détruisent les corps comme les âmes et bouleversent les familles.
Publié le : mardi 5 mai 2015
Lecture(s) : 8
EAN13 : 9782336381893
Nombre de pages : 218
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François WinlingLa clef des portes closes
« Assis sur le sable, mes mains retenant mes genoux, je pensais
que cette lutte incessante de la mer et de la terre était à l’image
de cette Grande Guerre où les positions étaient alternativement
prises et perdues par les belligérants au prix de pertes humaines
considérables. André-junior n’avait pas plus de prise sur les assauts
de la mer contre ses moulages de sable que n’en avait eu son La clef arrière-grand-père contre les déluges d’obus allemands. Il devait
y avoir eu, pendant ces quatre ans infernaux, une mauvaise lune,
noire et invisible, dont l’attraction commandait ces fux et ces des portes closesrefux humains, indifférente aux morts, aux blessés et aux gueules
cassées provoqués par sa force gravitationnelle. »
RomanCe cinquième roman, sensible et émouvant, de François Winling
est dédié au lieutenant Marcel Thomas tué dans la nuit du 27 au
28 août 1914. Son corps, comme des milliers d’autres, n’a jamais
été retrouvé. Les deux héros de ce livre, André Dermon et Jacques
Déchamp, auraient pu être ses camarades. Ce récit de la recherche
par une jeune femme des circonstances de la mort de son
grandpère tué au combat est intemporel : de tout temps les guerres
tuent, mutilent, dégurent, détruisent les corps comme les âmes
et bouleversent les familles. Certains s’en relèvent, d’autres pas,
mais tous sont meurtris.
ISBN : 978-2-343-06393-5
19,50 €
f
François Winling
La clef des portes closes










La clef des portes closes




Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Delange (Joëlle), Meurtres à Naples, 2014.
Calvetti (Marc), L’aube des abattoirs, 2013.
Aichetou, En attendant la lapidation, 2013.
Van Ackere (Paul), Cher Papa, Chère Maman, 2013.
Labbé (François), L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis), La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph), L’Amante religieuse, 2012
Mandon (Bernard), L’Exil à Saigon, 2012.
Mouton de Ponthieu (Caroline), Le Cœur des filles, 2012.
Evers ( Angela) , L’Apnée, 2012.
Milo ( Chiara) , Passion 68, 2012.
Bilas (Charles), La Boîte en fer, 2012.
Josserand (Sylvain), Courts métrages, 2012.
Garrido Palacios (Manuel) , Nuit de chiens, 2012.
Humbertclaude (Eric), Bascule puis Vulnus, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr


François Winling











La clef des portes closes

Roman










































































































Du même auteur


Identités remarquables, L’Harmattan, 2014.
La mort en vie, L’Harmattan, 2013.
Les gènes de l’âme, L’Harmattan, 2012.
Un pluriel singulier, L’Harmattan, 2011.































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06393-5
EAN : 9782343063935

Chapitre I
Mémobjets
Certains objets parlent à ceux qui savent les écouter.
C’est le cas du lustre, suspendu aujourd’hui dans notre
salon après l’avoir été hier dans celui de mes
beauxparents. J’ai embrassé pour la première fois Mélanie
sous ce luminaire, décoré d’une branche de gui couverte
de boules blanches : c’était un 31 décembre et j’avais fait
en sorte de l’inviter à danser quelques minutes avant
minuit. J’ai tout de suite aimé ses lèvres et elle a dû
aimer les miennes puisque nous ne nous sommes plus
jamais quittés. Sa grand-mère maternelle, une adorable
dame, nous a dit que c’était sous ce même lustre et dans
des circonstances identiques qu’elle avait été embrassée
pour la première fois par son futur mari. Ce lustre avait
appartenu à ses parents, il a donc une longue histoire :
nous sommes la quatrième génération à en être
dépositaire. Avec son ossature en bronze et ses pampilles en
cristal il a une certaine valeur mais ce n’est pas la raison
de notre attachement à cet objet.
Mélanie, l’aînée de ses petits-enfants, avait baptisé, il
y a bien longtemps, sa grand-mère Mamélie, en
rapprochant Mamée d’Amélie, son joli prénom. Celle-ci nous a

1montré sur un antique Vérascope l’image en relief du
salon de ses beaux-parents où l’on peut voir ce lustre
éclairant un intérieur très luxueux. Ils étaient
manifestement très riches.
Comme cette plaque de verre au coût insignifiant, sur
laquelle ont été enregistrées les deux images de ce salon,
les archives familiales et amicales sont constituées de
lettres, de cartes postales, de photos, de films… n’ayant
aucune valeur en tant qu’objets : seuls leurs contenus,
porteurs de mémoire, sont importants. La numérisation
permet aujourd’hui de les dématérialiser, de les
transmettre au bout du monde et de les enregistrer sur
différents types de supports, un peu comme ces coquillages
pouvant recevoir successivement de nombreux
bernardl’hermite. Ces types d’objets sont donc, matériellement,
de vulgaires médias, mais l’usage ayant donné à ce mot
un sens restrictif limité aux journaux, aux radios et aux
chaînes de télévision, je propose de créer le mot
mémodia . Il pourrait avoir la définition suivante dans une
prochaine édition d’un dictionnaire :

MÉMODIA [memodja] n.m. – Contraction de
mémoire et de média ◊ Support contenant des textes, des
dessins, des photos ou des films ayant une valeur
familiale ou amicale. Ce DVD est un mémodia du mariage de mon
frère.


1 Appareil muni d’un double oculaire permettant de voir en relief
une photo prise en deux exemplaires légèrement décalés par un
appareil muni de deux objectifs et développés sur une plaque de
verre.


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Les mémodias évoquent de multiples souvenirs chez
ceux qui ont connu les circonstances de leurs
enregistrements. Ces souvenirs, disparaissent en général avec le
temps et la mort des témoins, mais le contenu explicite
subsiste.
Ce n’est pas le cas des autres objets, lustres, armoires,
vases, bureaux… dont la puissance évocatrice est
réservée à ceux qui en connaissent l’histoire. Je suggère le
mot mémobjet pour les désigner :

MÉMOBJET [mem ɔb ʒɛ] n.m. – Contraction de
mémoire et d’objet ◊ Chose solide évoquant des souvenirs
familiaux ou amicaux. Mon fils a jeté un vase ébréché, un
mémobjet auquel je tenais beaucoup : je l’avais toujours vu dans la
chambre de ma grand-mère, mais il ne le savait pas.

Les mémobjets ne sont pas des objets semblables,
comme les célèbres madeleines évoquant la tante
Léonie, ou les pavés disjoints de hauteurs inégales de l’hôtel
de Guermantes, rappelant ceux du baptistère de
SaintMarc, chers à Marcel Proust, mais bien les objets
authentiques porteurs de souvenirs : le fauteuil dans lequel
lisait notre grand-père, le bureau de notre père, la boîte
à ouvrage de notre mère…
Les mémobjets peuvent avoir une valeur marchande
comme le lustre de notre salon, ou n’en avoir aucune
comme le tas de pierres et de cailloux disposés sur une
étagère de mon bureau. Ils proviennent des voyages
effectués par Mélanie et moi autour du globe. La plus
grosse des pierres pèse plusieurs kilos, elle est en granite
rose poli par la mer et a la forme d’un œuf : je l’ai trou-


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vée sur l’île de Bréhat où nous avions passé quelques
jours avec un couple de bons amis. Celle-ci, je l’ai
ramassée sur l’île Horn, le point le plus austral des cinq
continents. Cette autre est en fait du bois pétrifié
provenant de la Petrified forest au nord-est de l’Arizona.
Ce caillou est creux et en contient un autre, on entend le
bruit qu’il fait lorsqu’on l’agite : il vient du Rajasthan. Ce
cristal surmonté d’un arbre en cuivre avec de petites
pierres semi-précieuses suspendues à ses branches, nous
l’avons acheté en Afrique du Sud. Ce galet noir
parfaitement poli, je l’ai ramassé sur une plage d’Australie…
Chacun de ces cailloux évoque un voyage fait avec
Mélanie et l’ensemble représente notre Monde en
réduction. Ils n’avaient aucune chance de se trouver un jour
réunis et j’aime cette proximité d’aujourd’hui hautement
improbable hier. Après ma mort nos enfants pourront
les jeter sans aucun scrupule : leur valeur est liée à mes
propres souvenirs. À moins que cette collection insolite
n’évoque son père dans la mémoire de l’un d’eux et qu’il
décide de les déposer dans son propre jardin…
Je rapporte aussi de nos voyages de petits objets
artisanaux devenant, pour moi seul, des sortes
d’ambassadeurs des pays visités. Ce sont souvent des
animaux typiques de ces pays : des éléphants d’Afrique
ou d’Asie, un tigre de Birmanie, des dromadaires du
Maroc, un pingouin d’Argentine, un diable de
Tasmanie, un kiwi de Nouvelle-Zélande, des tortues du
Vietnam, de Bali, d’Inde … réalisés en bois, en jade, en
argile, en coquillage. Parfois ce sont des figurines
humaines. Deux personnages me tiennent ainsi
particulièrement à cœur. L’un représente une gardeuse d’oies
assise sur un tronc d’arbre et l’autre un homme portant un


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panier rempli de fèves de cacao. Ils sont tous les deux
fabriqués avec des feuilles de maïs séchées et semblent
sortir de la main du même artisan, alors que le premier
vient de Prague et le second de Rio ! Ils sont
aujourd’hui l’un à côté de l’autre sur une des planches de
notre bibliothèque. Ce couple, dont les membres
viennent d’horizons aussi distants, est pour moi l’image de
ceux unis à vie par le hasard d’une rencontre amoureuse
faite au cours d’un voyage lointain.
Les objets prenant une valeur affective quand on en
connaît l’histoire, j’ai établi à l’intention de nos enfants
l’inventaire, avec photos, de notre mobilier en décrivant
l’origine familiale de ses éléments importants. Cela les
élève, pour nos héritiers, au statut de mémobjets, leur
donnant ainsi une valeur ajoutée non taxable.
Notre bibliothèque contient de nombreux livres.
Certains, offerts par des proches, sont porteurs d’un double
souvenir, celui de leur lecture et celui de leur donateur.
C’est le cas du premier roman prêté par mon grand-père
paternel.
Il habitait, avec notre grand-mère, l’appartement en
dessous du nôtre et Bonne-Maman m’invitait souvent à
déjeuner, comme elle le faisait avec chacun de ses
petitsenfants. Grand-Père, comme nous l’appelions tous sans
grand effort d’imagination, était un peu paranoïaque et
ne disait pas un mot pendant ces repas. Nos relations se
sont longtemps limitées à ces déjeuners silencieux.
C’était "le silence du grand-père", comme, nous, ses
petits-enfants, nous amusions à décrire cette ambiance


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2en parodiant le titre du célèbre roman de Vercors . Un
jour, voyant mon goût pour la lecture, Maman m’a
conseillé d’aller emprunter un livre à cet ours de grand-père.
Je frappe timidement à la porte de sa tanière :
— Entrez ! Que veux-tu ?!!! dit-il, déjà furieux d’être
dérangé. Il m’observe en passant nerveusement sa main
dans sa grande barbe poivre-et sel.
— Peux-tu me prêter un livre ?
— Tu aimes lire ?
— Oui, beaucoup.
Il est soudain intéressé :
— Un livre d’aventure ?
— Oh, oui, je veux bien.
Il cherche dans sa bibliothèque.
— Je vais te prêter Le voyage de l’Isabella au centre de la
Terre.
— De quoi ça parle ?
— Tu me le raconteras après l’avoir lu.
Je quitte l’antre de l’ours, le livre sous le bras.
BonneMaman me guettait de la porte de sa chambre :
— Alors, comment ça s’est passé ?
— Très bien, il m’a prêté ce livre.
— Tu as beaucoup de chance. Surtout ne l’abîme
pas !
Je remonte d’un étage :
— Alors, comment ça s’est passé ? demande Maman.

2 Le silence de la mer Editions de minuit 1942/Vercors (alias Jean
Bruller)


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— Très bien, regarde le livre qu’il m’a prêté.
— Tu as bien de la chance, il n’a jamais rien donné à
ton père. Prends-en bien soin !
Avoir obtenu le prêt d’un livre par mon grand-père
avait tout l’air d’un exploit digne d’un trappeur entrant
dans la caverne d’un ours et en ressortant avec un pot
de miel.
Ce beau livre, relié d’une toile rouge partiellement
recouverte d’un papier marbré, dont le dos est orné du
titre et de filets dorés, est maintenant dans notre
bibliothèque. Sa préface est de Pierre Benoit :
"[…] J’ai lu le voyage de l’Isabella au centre de la Terre sans
que mon attention ait faibli une minute. […] Que les lecteurs de
l’Isabella prennent à ce livre autant de plaisir que j’y ai moi-même
trouvé, je l’espère et j’en suis sûr, comme je suis sûr aussi qu’ils
n’en trouveront pas davantage."
Ce livre m’a passionné. Après sa lecture, je suis
redescendu le rendre à son propriétaire.
Je frappe de nouveau à sa porte :
— Entrez ! Ah, c’est toi, Christian, dit-il d’un ton très
adouci.
— Je viens te rapporter ton livre.
— Tu l’as aimé ?
— Oh, oui, beaucoup !
— Racontes-moi l’histoire.
— Tu ne l’as pas lu ?
— Si, mais j’ai oublié.
— C’est celle d’un ingénieur qui construit une
machine permettant de creuser le sol et de descendre jus-


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qu’au centre de la Terre. Il y a des espèces de pioches à
sa base actionnées par des moteurs électriques et des
bennes remontant terre et pierres vers la surface. Et
puis il y a un ennemi qui veut la détruire…
— C’est bien. En veux-tu un autre ?
— Oui, s’il te plaît.
— Comme tu as été intéressé par l’Isabella je vais te
prêter un Jules Verne. As-tu déjà lu Jules Verne ?
— Non.
— Tiens, voilà Vingt mille lieues sous les mers.
Je vais ainsi lire presque tous les livres de ce
visionnaire. Les comptes rendus faits à Grand-père m’ont
permis d’établir avec lui des liens d’affection
manifestement réciproques. Le voyage de l’Isabella au centre de la
Terre a été une sorte de Sésame ouvre-toi m’ayant permis
d’accéder à la "caverne d’Ali Papa" comme nous
appelions son appartement. Il ressemblait en effet à la
célèbre grotte des quarante voleurs découverte par le
pauvre bûcheron de ce conte des Mille et Une Nuits.
Collectionneur d’armes blanches, de statues et de
brûleparfums chinois, Grand-Père avait colonisé presque
tout l’appartement pour en faire un véritable petit
musée. Seule la chambre de Bonne-Maman avait résisté à
l’envahisseur.
La mort de Grand-Père m’a bouleversé et a mis fin à
cette relation improbable. Il était une sorte de capitaine
Nemo, réfugié dans son Nautilus de bureau pour
échapper au monde. Le fait qu’il m’ait prêté comme
premier roman de Jules Verne celui où apparaît ce
personnage légendaire était peut-être porteur d’un message
inconscient… à moins qu’il n’ait été volontaire. Avec sa


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grande barbe, il ressemblait d’ailleurs aux gravures
représentant le fameux capitaine dans la mythique
collection Hetzel. Mes visites à son bord et nos conversations
l’ont fait émerger à plusieurs reprises de sa mer
intérieure.
Cette longue digression, qui m’aurait valu dans une
dissertation un hors sujet rageur tracé à l’encre rouge,
montre le pouvoir évocateur d’un simple livre pouvant,
à lui seul, être à l’origine d’un autre roman.
En dehors des écrits et des enregistrements, les
objets de mémoire semblent muets : ce sont des
mémobjets authentiques, valant par les seuls souvenirs qui s’y
attachent. Certains, dont on connaît bien l’origine,
riches d’histoire familiale mais semblant vides de tout
contenu lorsqu’on les a reçus en héritage, peuvent
cependant receler des secrets importants. C’est le cas de
plusieurs de ceux qui ont appartenu à Mamélie : ils ont
été les indices jalonnant le chemin d’une longue enquête
aboutissant à un incroyable secret de famille.
Oui, cher Alphonse, les objets inanimés ont bien une
âme :
"Chaumière où du foyer étincelait la flamme,
Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
3Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?"

3 Harmonie/Milly ou la terre natale/Alphonse de Lamartine


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Chapitre II
Mamélie
Mamélie aimait beaucoup la mer et nous l’avions
emmenée en vacances dans le golfe du Morbihan, deux ans
après notre mariage. Assise sur un fauteuil de toile, un
chapeau de paille sur la tête et protégée par un parasol,
elle pouvait passer des heures sur une plage à lire tout
en observant, du coin de l’œil, les enfants jouant au
ballon, creusant des trous dans le sable… Elle avait envie
de connaître ses premiers arrière-petits-enfants avant de
quitter cette terre. Après le dîner, Mélanie et moi
l’écoutions raconter sa vie encouragée par nos
questions.
Née en Sologne dans une modeste famille
d’agriculteurs, elle avait passé son brevet élémentaire
avec brio avant d’être placée, à seize ans, comme lingère
dans une riche famille de céréaliers. C’est là qu’elle avait
connu son mari, André Dermon. Il était étudiant en
droit et venait souvent chasser dans la propriété avec
son grand ami Antonin, ami des propriétaires de
l’exploitation. Amélie avait été aussitôt attirée par
Monsieur André dont elle aimait laver et repasser les affaires
lorsqu’il revenait de la chasse. De son côté, il semblait
s’intéresser à elle et pas seulement à son service. Ils par-


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laient souvent ensemble des livres qu’elle dévorait
pendant ses pauses. Amélie, ayant toujours eu la tête sur les
épaules, ne se prenait pas pour autant pour Cendrillon
jusqu’au jour où André l’invita à la soirée donnée par
ses parents, pour fêter son doctorat en droit, dans leur
bel appartement parisien. Une des filles de ses maîtres,
comme on les appelait alors, ayant le même âge qu’elle,
lui proposa d’essayer ses tenues de soirée et d’en choisir
une. Amélie fut surprise de constater qu’elle portait bien
la toilette et qu’elle se sentait à l’aise dans cette nouvelle
identité : « À l’époque, j’étais jolie comme toi, Mélanie :
je l’ai vu dans le regard d’André quand il m’a aperçue
dans cette tenue si différente de celles portées au
quotidien. Mon service m’ayant appris à observer les
manières d’un monde qui n’était pas encore le mien et mes
lectures à soutenir une conversation, je ne me suis pas
sentie dépaysée pendant la réception. André et moi
avons beaucoup dansé ensemble et c’est sous le lustre,
aujourd’hui dans le salon de vos parents et
beauxparents, qu’André a posé ses lèvres sur les miennes pour
la première fois. Lorsque je vous ai vus, au tout début
de votre relation, vous embrasser de cette manière et
sous ce même lustre, j’ai cru revivre ce moment. Votre
couple évoque pour moi le souvenir de celui formé par
mon mari et moi à votre âge : toi, Mélanie, tu
ressembles beaucoup à la jeune femme que j’étais alors et
vous, Christian, vous êtes le même type d’homme
qu’André.
Le père d’André, Maurice Dermon, était un grand
entrepreneur ayant créé une cartonnerie à laquelle il
avait donné beaucoup d’ampleur. Il m’a tout de suite
adoptée. Ça n’a pas été le cas de sa femme, Nathalie.


18
Elle m’a immédiatement prise en grippe et a tout fait
pour éloigner son fils de moi : elle rêvait pour lui d’un
beau mariage avec une riche héritière provenant de leur
milieu. Je crois aussi qu’elle était jalouse de moi, jeune et
jolie, qui voulais lui prendre ce fils unique qu’elle
chérissait d’un amour quasi névrotique. Monsieur Dermon,
lui, a compris très vite la solidité de notre union, André
et moi étions manifestement faits l’un pour l’autre à ses
yeux. Lorsque nous lui avons fait part de notre projet de
mariage, il y a aussitôt adhéré en y mettant cependant
deux conditions préalables : André devait faire son
service militaire de trois ans et obtenir une bonne
situation ; je devais reprendre mes études et passer mon bac.
Si nous acceptions, son aide financière nous serait
acquise pendant cette période. Il y avait en effet toujours
des contreparties à sa générosité, mais celles-ci étaient
rarement à son profit : c’était seulement le gage d’une
bonne utilisation de ses largesses. À cette époque, il était
extrêmement rare pour les jeunes filles de se présenter
au baccalauréat : dans le meilleur des cas, la grande
majorité arrêtait les études après avoir obtenu le brevet
supérieur. Celles qui souhaitaient aller plus loin devaient
se préparer par leurs propres moyens après avoir fait
preuve de leur détermination et de leurs aptitudes.
Comme promis, Maurice Dermon a financé mes
études de pensionnaire dans une des très rares
institutions privées spécialisées dans la préparation des jeunes
filles au baccalauréat. Trois ans plus tard j’avais
décroché le précieux diplôme de bachelière ès lettres. Quant à
André, il avait terminé son service militaire et trouvé un
emploi dans un cabinet d’avocats.


19
Pendant ces années d’attente, ma future belle-mère a
fait tout son possible pour nous séparer. Elle organisait
des soirées où elle invitait les filles les plus jolies et les
mieux dotées de son entourage. Elle essayait aussi,
moins insidieusement, de dissuader son fils de
m’épouser en lui présentant ce mariage comme une
mésalliance nuisible à sa carrière d’avocat. Nous nous
sommes cependant mariés le 11 juin 1910, j’avais tout
juste vingt-deux ans, et elle a bien dû faire mine de
l’accepter.
Nous avons eu trois enfants en quatre ans. La pilule
n’existait pas à cette époque et, je n’ai pas honte de vous
le dire, André et moi aimions beaucoup faire l’amour :
ta maman Marguerite, tu le sais sans doute ma petite
Mélanie, était déjà en route lorsque nous nous sommes
mariés.
erLe 1 août 1914, un mois après la naissance de Jean,
ton plus jeune oncle, la mobilisation générale a été
déclarée. André a été incorporé le 2, jour où l’Allemagne a
envahi le Luxembourg, et je l’ai accompagné le 3 à la
gare de l’Est d’où il est parti à destination de
Bar-leDuc. Nous ne nous sommes plus jamais revus. »
Mamélie suspend alors son récit, il l’émeut encore
quarante-huit ans après les faits. Nous respectons son
silence et passons à un autre sujet. Elle-même, le
lendemain soir, prendra l’initiative de poursuivre son
histoire :
« Vous ne connaîtrez sans doute pas la guerre. Si
malheureusement vous deviez revivre une telle tragédie,
j’espère au moins que la cause en sera juste. Si la
deuxième guerre mondiale était nécessaire pour combattre


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