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LA FAILLE
Volume 2 : La traque de Romeo

M.I.A



© Éditions Hélène Jacob, 2014. Collection Science-fiction. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-152-4 Chapitre 1 – Romeo


L’homme et l’enfant roulèrent enlacés sur le sol poussiéreux et le Traqueur plaqua le
maigre visage contre son torse, dans un geste protecteur. Ils rebondirent deux fois parmi les
pierres et les arbustes et finirent leur transfert contre un tronc d’arbre à moitié déraciné.
Romeo, allongé sur le dos, luttait pour parvenir à respirer et ce fut le petit regard tranquille qui
lui rendit peu à peu son calme. Charlie, les yeux légèrement inquiets et la bouche entrouverte,
posa sa main sur la poitrine haletante et l’y laissa un court instant, sans quitter le Traqueur des
yeux.
À quelques mètres d’eux, la lumière du point de passage disparut. Au loin, le vacarme était
surprenant.
— Bon sang, c’est encore plus violent que la première fois ! Je n’aurais pas dû nous
précipiter comme ça, je crois que ça amplifie la vitesse et le choc à l’arrivée. Donne-moi une
minute, Charlie, tu veux ? Ça va passer… J’ai un peu de mal à récupérer.
L’enfant se contenta de faire un signe de tête, son attention soudain attirée par les bruits
ambiants et le paysage alentour. Il semblait chercher des réponses qui ne venaient pas, et une
ride perplexe marquait son front. Le Traqueur se mit à rire doucement en toussotant et tenta
de se redresser.
— Tu ne l’as pas vue venir, celle-là, hein ? Je ne pouvais pas te laisser aux mains de Miles,
tu comprends ? Mais je n’ai aucune idée de ce qu’a fabriqué la Collecteuse. Ni comment ou
pourquoi. Il va falloir lui remettre la main dessus et trouver un moyen de retourner à notre
point de départ. Elle a tenté un transfert géographique, mais elle et ses copines ne doivent pas
être très loin. Il va falloir qu’on s’oriente et surtout comprendre d’où vient ce boucan curieux.
— 2507.
— Quoi donc ?
— Nous sommes en 2507. Enfin, si la programmation a fonctionné comme nous l’avions
prévu. Tu ne reconnais donc pas la montagne, là-bas derrière ces arbres ? Nous sommes restés
dans la même zone. Le décor est juste un peu différent et l’air… plus léger. Ici, l’eau n’est pas
mortelle. Tout n’a pas encore été souillé.
— Mais quelle mouche vous a piqués de lancer un déplacement temporel, bon sang ? Et
pourquoi as-tu décidé de l’aider ?

3 — Elle t’expliquera tout en temps voulu. Et je l’ai aidée parce que c’était le chemin qu’elle
devait suivre, tout simplement.
— Mais tu réalises ma situation ? Notre situation ?
— Eh bien… D’après ce que j’entends, cette époque est nettement plus animée que la
mienne…
— Mais je ne parle pas de ça, Charlie ! Je veux dire que nous sommes coupés de mon point
d’origine ! Je l’ai suivie sans réfléchir, par réflexe, sans programmation de mon propre
système. La première fois, j’avais pu conserver un historique de mon transfert initial et
j’aurais pu rentrer, la ramener. Mais là, même si je revenais en arrière, je resterais bloqué à
ton époque. J’ai paumé mes paramètres précédents avec ce deuxième déplacement et je ne
sais pas faire fonctionner la machine que la Collecteuse a utilisée !
— Tout finira par s’arranger, Romeo. Tu perds ton sang-froid inutilement.
Le Traqueur laissa sa tête retomber dans la poussière, un sourire ironique accroché aux
lèvres. Il se passa une main sur le visage, ferma les yeux comme pour mieux réfléchir, puis
poursuivit d’un ton calme mais amer.
— Je me trouve à près de deux mille ans de ma propre époque, pas plus avancé qu’à mon
départ, avec une Collecteuse qui court dans la nature et l’impossibilité de rentrer chez moi par
mes propres moyens, sans parler de la ramener, elle. J’ai faim, j’ai soif, j’ai mal au crâne et
aux pieds, je me traîne un gosse qui peut s’envoler au premier coup de vent et qui me prend
pour un idiot… et je crois que je pue un peu. Tu as une solution pour chacun de ces
problèmes ?
— Bien sûr !
— Tu te fous encore de moi, hein ?
— Absolument pas, Romeo. Nous allons résoudre chacun de tes minuscules soucis selon
leur degré de gravité et d’urgence.
— Mouais, quand tu te mets à parler comme ça, ça ne me met pas en confiance.
— Si tu voulais bien te relever et arrêter de nous faire perdre notre temps, nous pourrions
sans doute nous atteler à ces divers problèmes.
— Je sais, je sais… Mais je suis vraiment crevé.
Charlie se remit debout et tendit la main à l’homme en noir.
— Je ne t’ai jamais vu renoncer à quoi que ce soit, même en pleine tempête électrique. Tu
ne vas pas rester bloqué devant ces quelques menus désagréments, si ?
Le Traqueur accepta la main offerte en grommelant, mais ne put s’empêcher de rire à
nouveau devant l’air sérieux et moralisateur de son petit compagnon.

4 — Dis-moi la vérité… Tout ça t’amuse au plus haut point, non ?
— J’avoue éprouver un certain plaisir lorsque l’occasion de te sermonner m’est donnée.
— Ouais, je vois…
Romeo reprit pied avec lenteur et maladresse, en tenant à peine les doigts de l’enfant. Il
voulait le remercier de son geste, mais ne tenait pas à lui faire supporter la moindre charge.
Si je tire sur ton bras, Charlie, je crois bien qu’il se décrochera…
Ses réflexes habituels reprirent le dessus en quelques secondes, malgré le poids de la
fatigue.
— Combien de temps nous a séparés d’elles, à ton avis ? Tu te souviens à peu près ?
— Une quarantaine de secondes, peut-être un peu plus.
— Moins d’une minute, dans tous les cas, c’est ce qu’il me semble. Elles ne sont pas loin,
environ cinq cents mètres. Le problème, c’est de suivre la bonne direction. On n’y voit rien,
avec tous ces arbres. Il y en a drôlement plus qu’avant. Enfin… qu’après. Il faut que je détecte
de quel côté s’est ouvert leur point de sortie.
— Je ne comprends pas tout à fait pourquoi nous ne sommes pas arrivés exactement au
même endroit qu’elles. C’est étrange, comme mécanisme… très imprécis.
— Voilà une bonne remarque, Charlie ! Moi non plus je n’ai jamais vraiment saisi tout le
fonctionnement du système. C’est propre aux transferts multiples dans un point de passage
qui n’a pas été programmé pour ça. Je crois que c’est pour éviter de se rematérialiser dans le
corps de celui qui est passé juste avant toi. Un peu comme une marge de sécurité, tu vois ?
Mais peut-être que c’est parce que la Terre tourne et que les secondes se transforment en
mètres à cause du déplacement relatif.
Le Traqueur se mit à rire et écarta les bras. Charlie pencha légèrement la tête, comme pour
manifester sa perplexité.
— En fait, je n’en sais foutrement rien. Je ne fais que répéter ce qu’on m’a vaguement
expliqué, et que j’ai compris à moitié. Je crois que ça dépend surtout du point d’arrivée, selon
qu’il y a du matériel pour canaliser l’énergie qui t’y attend ou pas, un truc dans ce goût-là.
— Tu n’as pas l’air vraiment concerné par cette question.
— Parce que de toute façon, on s’en fout. L’important, c’est de les retrouver. Laisse-moi
me concentrer.
Romeo refit les gestes accomplis seulement quelques semaines plus tôt, dans des
circonstances similaires mais pourtant si différentes.
Et dire que je pensais que ça ne me prendrait qu’une journée… Quel con !
Les radiations familières se manifestèrent sur son écran, indiquant d’abord la trace de leur

5 propre point d’arrivée. Il fronça les sourcils.
— Un souci, Romeo ?
— Mon système doit être en train de récupérer, lui aussi. Il m’indique un tas de trucs
bizarres. J’ai beaucoup trop de résultats qui s’affichent. Il doit avoir du mal à les localiser
comme il faut. Je ne sais pas trop ce qui se passe. On va aller vers celui qui semble le plus net,
là, dans cette direction. Il y en a aussi un autre pas très loin. On le vérifiera après, si le premier
est une mauvaise détection.
Il fit un geste du bras pour indiquer le chemin et se mit en route, Charlie trottinant à ses
côtés.
L’enfant avançait d’un pas rapide et saccadé, afin de se maintenir à sa hauteur. Le
Traqueur l’observa avec une pointe d’inquiétude au creux du ventre. Le gamin avait encore
maigri, ces derniers jours. Leur marche forcée pour rejoindre la montagne avait épuisé ses
faibles ressources et ses jambes semblaient désormais trop fragiles pour supporter son propre
corps. Romeo se sentit coupable et ralentit instinctivement l’allure, s’attirant un regard étonné.
— Tu as perdu la trace ?
— Non. Je suis juste… fatigué.
Charlie ne dit rien et se contenta de hocher la tête sans conviction. Ses yeux paraissaient
encore plus immenses qu’auparavant, car le Traqueur avait maladroitement tenté de lui couper
un semblant de frange pendant leur long voyage, « afin qu’il y voie clair et qu’il arrête de lui
marcher sur les pieds », avait-il dit pour plaisanter en maniant son couteau effilé. L’enfant
s’était prêté de bonne grâce à ce petit jeu, mais avait maintenant une allure étrange. Les
cheveux qui s’arrêtaient un peu de travers au-dessus des sourcils révélaient un œil gauche au
violet plus magnétique que jamais.
Romeo se sentit soudain aussi bouleversé que lors de leur première rencontre dans la
clairière. La peur de lui faire du mal, la confusion des pensées, l’impression que des fourmis
s’activaient sous son crâne, mais surtout, l’angoisse de le décevoir… toutes ces sensations
jaillirent en lui et lui nouèrent la gorge, avant de disparaître brutalement.
Il se concentra sur les données de son écran rétinien pour garder une contenance et
maintenir son cap. Le silence s’installa entre eux et le Traqueur réalisa que la présence
familière des loups lui manquait plus qu’il n’aurait voulu l’admettre.
— Nous y sommes presque. C’est vers la zone dégagée qu’on voit après les arbres et d’où
vient ce boucan curieux.
Alors qu’ils approchaient du point indiqué par son système, les bruits se firent plus
sonores. Un mélange surprenant de voix, de ronronnements de moteurs et de sons

6 mécaniques. Bien plus loin encore, Romeo crut percevoir quelques sifflements aigus et
inquiétants. Il hésita et ralentit le pas.
— On devrait voir un peu ce qui se passe avant de prendre le risque de se montrer. On
dirait qu’il y a du monde par-là.
Charlie acquiesça, toujours silencieux et l’air soudain plus grave. Ils se postèrent derrière
un chêne et observèrent la scène.
Des dizaines d’engins mécaniques avançaient lentement sur la piste artificiellement créée
par leurs déplacements. Ils allaient apparemment vers la montagne ou en revenaient, d’après
la direction de la voie poussiéreuse. Ceux qui prenaient le chemin aller transportaient des
matériaux divers soigneusement empilés dans d’énormes remorques. Les véhicules qui
roulaient en sens inverse étaient remplis de gravats en tous genres et s’éloignaient, sans doute
pour vider leur chargement dans un lieu prévu à cet effet. La file indienne était longue. Les
éclats de voix émanaient des chauffeurs, qui devaient crier pour se faire entendre des hommes
en uniforme postés à divers endroits le long de la route. Des sortes de contrôleurs,
certainement, car ils semblaient prendre des notes sur un petit écran portatif après chaque
échange.
— Ils sont en train de construire le centre.
— Quoi donc, Charlie ?
— Nous assistons aux travaux de construction du centre. Nous devons être à quelques mois
de la fin de sa préparation. Bientôt, il accueillera ses pensionnaires.
Le Traqueur ne répondit pas, perturbé par la signification de cette dernière remarque. Être
le témoin de la création d’un lieu qu’il venait juste de quitter lui semblait grotesque.
Alors qu’il étudiait le lent ballet des véhicules, Romeo surprit trois silhouettes qui
grimpaient furtivement sur la plate-forme pleine de sable et de roches d’un des engins qui
s’éloignaient.
— Elles sont là ! Vite, Charlie !
Restant caché par la ligne des arbres qui suivait la piste, il tenta de se rapprocher, sans
quitter les femmes du regard. En courant vite, il était plus rapide que le moyen de transport
qu’elles avaient choisi. Echo ne lui échapperait pas, à cette allure. Derrière lui, il entendait
Charlie qui tentait de suivre son rythme. Leur course fut stoppée par une voix belliqueuse.
— Qu’est-ce que vous foutez là ?
L’un des hommes présents en bordure du chemin était tourné vers eux et marchait dans
leur direction. Il avait repéré leur petit manège et paraissait hors de lui.
Et merde… Au temps pour la discrétion…

7 — Je dois juste rejoindre quelqu’un, là-bas ! Je…
— La zone est totalement interdite aux civils, vous ne pouvez pas l’ignorer ! Surtout avec
un enfant ! Vous devez être complètement inconscient pour lui faire courir un tel risque, si
près de la zone des combats ! Mettre volontairement en danger la vie d’un enfant est passible
de… oh, merde !
— Ne vous excitez pas, nous allons partir ! Toutes mes excuses pour…
— Un Mentaliste ! Un foutu Mentaliste ! Venez vite, il y a un Mentaliste qui traîne en
liberté !
L’homme était devenu hystérique et plusieurs de ses collègues, alertés par les cris,
délaissèrent leur poste et se mirent à courir vers lui pour lui prêter main-forte. Certains
chauffeurs ouvrirent même la porte de leur véhicule et commencèrent à en descendre. Les
visages étaient menaçants et les gestes, sans équivoque.
Incapable de comprendre la cause de cette panique soudaine et renonçant à se l’expliquer,
Romeo recula immédiatement, attrapant au passage la main de Charlie. Il lança un dernier
regard agacé au véhicule qui s’éloignait, puis fit demi-tour et s’enfonça dans le couvert des
arbres. Après seulement quelques mètres, il souleva l’enfant et le jeta sur son épaule pour la
seconde fois de la journée.
J’en ai marre de courir…
Il les sema assez facilement, sans même s’arrêter pour utiliser son système de camouflage.
Placer l’enfant dans sa combinaison lui aurait fait perdre du temps et, heureusement, ces
hommes semblaient tout autant agressifs qu’apeurés. Peut-être qu’ils ne pousseraient pas leurs
recherches très loin, une fois la menace immédiate – quelle qu’elle fût à leurs yeux – évanouie
dans la nature.
Il dut cependant ralentir l’allure, surpris par son propre degré de faiblesse, et finit par
reposer Charlie, qui semblait encore plus choqué que lui. Alors qu’il s’appuyait contre un
arbre pour reprendre son souffle et tenter d’analyser les derniers événements, une voix
masculine derrière lui le fit sursauter.
— Vous auriez vraiment pas dû vous enfuir comme ça !

8 Chapitre 2 – Victor


Lorsque la porte s’ouvrit pour laisser passer Margaret, Victor ne put s’empêcher de sourire.
Malgré la fatigue accumulée des dernières semaines et le stress du verdict rendu seulement
une heure plus tôt, il se sentait d’humeur à laisser ses angoisses de côté, au moins pour le
temps de leur entretien. Son avocate avait le don d’éveiller des émotions agréables en lui et il
ne voulait pas l’accueillir en trahissant immédiatement la confusion qui le rongeait depuis
qu’on l’avait conduit et laissé dans le parloir.
Elle se laissa tomber sur sa chaise avec une feinte désinvolture et poussa un soupir de
contentement presque enfantin.
— Le vote a été déclaré valide. Les trente jours supplémentaires, je vous rappelle que c’est
un minimum, sont donc bien confirmés. L’annonce a été faite publiquement et une grande
partie des citoyens a l’air de s’en réjouir. Ils doivent apprécier le spectacle, après tout.
— Voilà qui est parfait.
— Parfait, oui, on peut dire ça. Et si nous sommes bons, nous pourrons peut-être pousser
jusqu’aux deux mois prévus par la procédure, avant un nouveau vote. Nous allons donc
repartir pour une salve d’audiences tout aussi inutiles qu’épuisantes, j’espère que vous vous
sentez d’attaque. Mais vous vouliez du temps supplémentaire, non ?
— Et grâce à vous, j’ai obtenu bien plus de jours que ce que je croyais possible au moment
de mon arrestation. Vous voyez qu’on peut donc utiliser les règles autrement, si l’on est
suffisamment impertinent.
Il lui adressa une grimace malicieuse pour appuyer ces derniers mots.
— Dites-moi, vous ne seriez quand même pas en train d’espérer obtenir l’acquittement par
voie de nullité répétée ? Je vous trouve bien trop souriant, tout d’un coup…
— Je ne suis pas naïf au point de regarder aussi loin et de tout miser sur l’optimisme. Pas
encore, en tout cas, car après tout… qui sait ? Mais non, je me contente de savourer un instant
victorieux bien mérité. Vous avez superbement travaillé, Margaret.
L’avocate fut prise d’un rire puéril qui fit voleter ses longs cheveux noirs.
— Victor, ne me prenez pas pour une imbécile. Je sais très bien quelles sont les limites de
mes talents et de mon rôle dans ce procès. Nous savons tous les deux que, même si j’ai pu
effectivement faire traîner un temps les choses, ce n’est pas à moi que nous devons le résultat

9 de ce vote historiquement anormal. Entre nous, alors, comment vous vous y êtes pris ? Vous
pouvez me le dire, maintenant, puisque je vous rappelle que cette pièce respecte la règle de
confidentialité des échanges entre accusés et avocats et que nous ne sommes pas sur écoute.
Je ne dis pas que j’approuve vos manigances, mais j’ai quand même envie de savoir !
— Chaque chose en son temps, Margaret…
— Vous pourriez être un peu plus reconnaissant et me mettre dans la confidence ! Car
j’aimerais vraiment savoir comment vous avez réussi à trafiquer le résultat. J’ai beau réfléchir,
j’avoue que je ne vois pas. Le protocole a été tellement précis, sans interruption, sans aucune
possibilité de mettre la main sur l’urne… je ne comprends pas et ça me rend horriblement
curieuse !
— Tout ce que je peux vous répéter pour le moment, c’est qu’il y a des traîtres partout, de
nos jours…
Margaret exprima son agacement d’un geste véhément du bras.
— Oui, c’est ce que vous m’avez déjà dit tout à l’heure, je vous ai entendu. Vous ne me
faites donc toujours pas complètement confiance, après tout ce temps passé ensemble !
Pourquoi ?
Victor caressa sa courte barbe, un réflexe qui indiquait chez lui une réflexion intense. Il
avait perdu son sourire et une certaine détresse émanait de son visage.
Comment lui expliquer… ?
— Je vous aime bien, Margaret. Vous me mettez de bonne humeur et notre première
rencontre ne laissait pourtant pas présager des relations faciles. Vous avez gagné mon estime
et ma reconnaissance, en acceptant ma défense et en allant au bout des choses à mes côtés.
— Faut-il que je vous rappelle que vous ne m’avez pas vraiment laissé le choix ? J’ai le
souvenir de certaines menaces déguisées…
— Je n’ai fait que vous ouvrir les yeux sur votre véritable vocation. Dans le fond, vous
saviez déjà que notre système pénal ne tourne pas tout à fait rond et qu’il est temps que ça
change…
— Admettons… Ceci ne m’explique pas pourquoi vous n’êtes pas complètement honnête
avec moi. Je vous ai écouté, soutenu, parfois contre mes propres principes et contre ma
croyance en une certaine forme de justice. J’ai même accepté bon nombre de vos théories
scientifiques absolument folles, afin d’assurer votre défense. Sans parler de risquer ma peau,
car je suis persuadée qu’on finira par s’en prendre à moi. Ça ne va pas s’arranger, d’ailleurs,
avec ce second round.
— Et je vous suis très reconnaissant d’avoir respecté votre parole. Oui, vous avez su

10 dépasser vos peurs et votre aveuglement. Et vous m’avez aussi aidé à garder la foi, à rester
convaincu qu’Echo rentrerait avant la fin. Qu’elle rentrera…
— Alors, ne me mettez pas sur la touche cette fois-ci ! Dites-moi ce que vous avez fait.
Comment le vote a-t-il été manipulé ? Je vous défendrai mieux si je sais exactement ce qu’il
se passe. Peut-être même que nous pourrons réitérer l’exploit de semer la zizanie au sein du
Conseil et obtenir un acquittement au bout du compte. J’avoue avoir apprécié le spectacle de
leur confusion, moi aussi, même si je ne suis pas censée me réjouir que notre système
juridique ait si piètre allure.
Victor secoua la tête avec regret.
— Je suis sincèrement désolé, mais je ne suis pas encore prêt à vous révéler certaines
choses, même si vous m’êtes précieuse et que j’apprécie hautement votre compagnie et votre
engagement. Vous voyez, j’ai moi-même des doutes sur ce qui s’est produit.
— Des doutes ? Vous avez obtenu le résultat que vous désiriez, comment pouvez-vous
douter une seule seconde de votre propre réussite ? Car nous sommes bien d’accord, le verdict
n’est pas dû à ma seule éloquence ou au simple hasard !
— Je ne sais pas. Quelque chose me gêne. En vous attendant ici, j’ai eu largement le temps
de réfléchir un peu, de repenser à toutes les implications du procès, à tout ce qui s’est dit, afin
de préparer la suite. Or, je navigue entre la clarté et la confusion.
— Je ne comprends pas.
— Moi non plus, le problème est bien là.
Il se leva et alla se poster près de la fenêtre. Un des avantages de ces entretiens était la
possibilité pour lui de contempler, même furtivement, le paysage extérieur dont il était privé
en cellule. D’ici, il pouvait voir une partie du centre-ville, ses artères rectilignes et ses
bâtiments soigneusement ordonnés. La chorégraphie des navettes était un spectacle familier
presque réconfortant. Le temps était sec, le soleil illuminait les façades en verre et les
structures métalliques. Cette vue était un hommage à la netteté, à l’ordre et à la précision.
Victor poursuivit d’une voix hésitante.
— N’avez-vous pas l’impression que quelque chose est différent ?
— Différent de quoi ?
— Je ne sais pas. Je me sens un peu perdu, depuis le verdict. Par moments, tout me semble
parfaitement normal, la logique des événements me paraît évidente et je suis capable de
repenser à ce procès en ne voyant qu’un enchaînement évident de séquences, de plaidoiries,
d’interruptions et de conclusions, dans lequel mon plan s’insère parfaitement. Je sais alors que
tout s’est déroulé comme prévu, que je devrais être satisfait, tout simplement. Mais soudain,

11 l’ensemble se mélange, comme une image brouillée, et je n’y vois plus clair du tout. J’ai par
exemple la sensation d’avoir vécu deux fois la même scène, différemment, et je ne sais pas
laquelle est la bonne. Je ne sais donc plus si le verdict est dû à ma propre intervention ou si je
le dois à un événement extérieur qui m’aurait échappé, que j’aurais oublié. Un élément que je
ne maîtrise pas.
— Vous vous sentez malade ? Si c’est le cas, nous pouvons déposer une motion pour
protester contre les conditions de…
— Non, rien de ce genre, ne vous emballez pas trop vite. Je ne sais pas comment vous
expliquer ce qui se passe dans ma tête. Disons que, même en ce qui vous concerne, je nage
dans une certaine confusion.
— Je ne comprends toujours pas, désolée.
— Je ne peux pas vous faire totalement confiance, car je ne suis pas sûr de mes propres
perceptions. Un peu comme si j’avais peur que votre présence dans cette pièce ne soit pas
totalement certaine, comme si j’étais en train de rêver et que j’avais des sursauts de lucidité.
Je vous avoue que je ne sais pas trop ce qui m’arrive, mais tant que je n’aurai pas les idées
plus claires, je préfère en rester là. Qui sait si je ne suis pas en plein sommeil, dans un
dialogue avec moi-même que je suis seul à manipuler ? Ou si le Conseil ne m’a pas fait
absorber une drogue qui me pousse à prendre mes désirs pour des réalités…
— Vous me semblez avoir tous les symptômes d’un petit délire paranoïaque de premier
ordre ! Vous avez tellement pris sur vous pour résister à la pression du procès que vous êtes
sur le point de craquer, maintenant que vous savez que nous avons obtenu un répit. Vous
subissez une espèce de choc mental, ça me semble évident.
— Peut-être. Je ne suis pas contre la prise d’un rendez-vous anticipé avec le médecin, au
cas où tout cela serait lié à mes migraines et à mon état de fatigue générale.
— Votre ancien implant fait toujours des siennes ?
— Pas plus que d’habitude, mais on ne sait jamais. Ce n’est pas le moment que je perde la
tête, alors que j’ai besoin de toutes mes facultés et surtout de rester moi-même. Soyez gentille
et faites la demande pour moi, elle sera acceptée plus rapidement que si je m’en charge.
— Je vais m’en occuper immédiatement.
— Merci, Mark. Votre aide m’est vraiment précieuse.
Alors qu’elle était sur le point de repousser sa chaise, elle s’interrompit et le regarda avec
étonnement.
— Comment m’avez-vous appelée ?
Victor se tourna vers elle, l’air perplexe.

12 — Désolé, je n’ai pas fait attention. J’ai écorché votre nom ?
— Laissez tomber, ce n’est pas grave. Le médecin va traiter votre surmenage. Ensuite,
nous évoquerons les audiences à venir. Vous avez raison, vous me paraissez un peu à côté de
la plaque. Le toubib va régler ça très vite, je vais m’en assurer.
— Espérons-le.
Il reporta son attention sur le décor extérieur. Sa voix se fit hésitante et il formula sa
dernière question sur un ton proche de l’excuse, comme s’il voulait se faire pardonner par
avance de devoir la poser.
— Dites-moi, Margaret, est-ce que c’est juste moi qui perds vraiment la tête, ou est-ce
qu’il ne manque pas un bâtiment, près de la banque centrale ? J’aurais juré qu’il y avait une
tour, là, juste en face…

13 Chapitre 3 – Cassie


Les trois jeunes femmes poussèrent un soupir de soulagement commun lorsqu’elles virent
Romeo se faire stopper dans sa course pour les rejoindre. Un répit leur était offert et elles se
laissèrent retomber sur le dos dans le tas de roches, de sable et de terre où elles avaient
discrètement trouvé refuge quelques minutes plus tôt, à la faveur d’une courbe de la piste qui
leur avait permis de grimper sans se faire repérer. À présent, il était essentiel que le chauffeur
du véhicule qui suivait le leur, une centaine de mètres plus loin, ne remarque pas leur
présence au milieu des gravats. Elles s’aplatirent un peu plus et contemplèrent le ciel.
Julia ne put s’empêcher de manifester quelques signes de remords.
— J’ai de la peine pour Charlie. Vous avez vu comme il a du mal à courir ? Ses petites
jambes m’ont l’air bien faibles. Et je crois que c’est après lui que ces hommes en ont, c’est
très étrange, d’ailleurs. Pourvu qu’il ne lui arrive rien…
— Le Traqueur ne laissera personne lui faire de mal. Je n’ai aucun doute à ce sujet.
Echo venait de murmurer sa réponse d’une voix monocorde et semblait enfouie dans de
lointaines pensées. Cassie tourna la tête vers elle et l’observa quelques secondes.
— Pour le moment, il a prouvé que le gamin compte pour lui, c’est vrai. Ton plan était
risqué, mais tu avais raison. À vrai dire, je ne pensais pas qu’il le choisirait, lui, plutôt que toi.
J’avais mal jugé le type, il n’est pas si affreux que ça, après tout.
— Les Traqueurs ne sont pas affreux par nature… C’est juste qu’ils n’ont jamais appris
rien d’autre que ce qu’ils font. Rien ne leur semble plus important que la traque. C’est leur
raison d’être. Mais si on leur donne une autre mission, supérieure à la première, je suis
persuadée que leur vraie nature peut se révéler. Ils ont besoin d’une cause, eux aussi.
— Tu te mets à parler bizarrement, Echo. Un peu comme le gosse…
— Il est resté encore quelques minutes dans ma tête, après notre échange sur la plate-
forme, pendant que Miles le tenait. Ce n’est sans doute pas sans conséquence. D’ailleurs, j’ai
un peu mal au crâne… Pas toi ?
— Non, ça va. Mais ton idée était juste, c’est le plus important. Ton plan a fonctionné,
même si on ne sait pas du tout ce qu’on va faire maintenant.
— Ce n’était pas vraiment mon plan, c’est Charlie qui…
Julia interrompit ses compagnes. Elle semblait peinée et dirigea son amertume contre

14 Cassie.
— Parce que toi, tu étais au courant ?
— Au courant de quoi ?
— De ce plan dont personne ne m’a parlé.
— Tu n’étais pas à côté de nous, Julia, et tout est allé tellement vite…
— Je me disais bien que tout ce qui s’est passé était drôlement curieux. L’enchaînement
des événements, l’ouverture du point de passage… Sans parler de la façon dont tu as pris ce
pauvre gosse en otage sans aucune raison…
— Ce pauvre gosse, comme tu l’appelles, est celui qui a dicté mentalement à Echo, puis à
moi, ce qui devait être fait, selon lui. Il n’a jamais été en danger, c’était du chiqué !
Echo prit la main de Julia dans la sienne, dans un geste d’apaisement.
— Je suis désolée, j’aurais voulu avoir le temps de te consulter, de t’expliquer. Mais nous
venions de… de désinfecter le niveau -27, Romeo voulait me ramener de force, et Miles a
débarqué juste quand je voulais te dire que tu n’avais pas à t’inquiéter pour Charlie, que tout
ça était prévu… Il n’y a jamais eu de bon moment pour te faire part de sa proposition. Et
quand j’ai compris que toi aussi tu allais me suivre de l’autre côté, que tu ne voulais pas rester
en arrière, je n’avais plus le temps de… de…
— De quoi, Echo ?
— De te dire que tu ne pourrais plus rentrer… Enfin, pas tout de suite, en tout cas… Je suis
désolée…
Julia la regarda sans parler. Cassie, qui connaissait l’intelligence de la jeune fille, sut
qu’elle avait déjà compris.
Tu sais que ton monde est désormais perdu pour toi, mais tu ne sais pas encore si ta
curiosité légendaire, la colère ou la tristesse doit l’emporter… Mon choix à moi était plus
simple… J’ai toujours voulu m’en aller…
— Et donc… quelle année ?
Echo sembla blessée par le ton sec et impersonnel de Julia, mais répondit à sa question
avec douceur.
— 2507, si le programme a marché correctement. Quelques mois avant la date
approximative du Grand Cataclysme. Vu ce qui se passe ici actuellement, ça semble cohérent.
— Bon.
Julia détourna simplement la tête et Cassie se demanda si elle pleurait.
Toutes trois renoncèrent à mettre des mots sur leurs sentiments et le silence se fit soudain
pesant. Bercée par le rythme lent de leur véhicule, Cassie ferma les yeux et s’accorda

15 quelques instants de repos. Elle ne les rouvrit que lorsqu’elle sentit la pression d’une main sur
son épaule. Les doigts étaient crispés et le ton d’Echo laissait filtrer nervosité et excitation.
— Cassie, réveille-toi, on arrive à destination !
Elle constata que le ciel s’était nettement assombri, signe qu’elle avait fait plus que fermer
les yeux. Les camions avaient quitté la route étroite pour s’éparpiller en divers points d’une
immense zone de déchargement se prolongeant au loin par un ensemble de bâtiments bien
éclairés, rassemblés derrière des grillages. Leur propre véhicule n’allait pas tarder à se
débarrasser de ses gravats et Echo, constatant qu’il n’était suivi d’aucun autre, pressa ses
compagnes.
— C’est le moment ou jamais de descendre sans se faire repérer !
Julia ne discuta pas, se laissa tomber de la plate-forme avec une certaine raideur et courut
se cacher dans les fourrés proches, en bordure de forêt. Cassie l’imita maladroitement et roula
sur le sol caillouteux en retenant un cri de douleur, avant de la rejoindre d’un pas rapide. Elle
entendit derrière elle le bruit amorti des bottes d’Echo et fut soulagée de constater qu’aucun
cri, aucune sirène ne saluaient leur arrivée clandestine.
Accroupies dans les buissons, elles étudièrent les lieux.
Des dizaines de camions accomplissaient la même danse mécanique, se vidant avant
d’aller se garer à plusieurs centaines de mètres, grossissant les longues files parfaitement
alignées de véhicules déjà au repos. Se faufilant agilement parmi eux, des engins plus petits
rejoignaient la zone habitée qui semblait être un point de ralliement animé et fourmillait
d’activité. La scène, éclairée par un crépuscule violacé, présentait une certaine beauté glaçante
qui fit frissonner Cassie.
Elle agita la main pour indiquer une direction lointaine dans leur dos.
— Bon sang, j’aimerais quand même bien savoir ce que sont ces fichus sifflements qu’on
entend tout là-bas, de temps en temps. Ils semblent encore plus forts qu’à notre arrivée, non ?
— Aucune idée, je n’ai jamais rien entendu de pareil à mon époque non plus. Mais peut-
être que mon système a l’information quelque part. Attendez…
Echo releva la manche gauche de sa tunique pour accéder à celle de sa combinaison. Elle
appuya sur divers capteurs invisibles qu’elle était seule capable de situer, puis tapota sa
tempe. Bien que désormais familiarisée avec ces manipulations, Cassie ne parvenait pas à s’y
faire et elle utilisa l’ironie pour masquer une certaine gêne.
— C’est quand même pratique de voyager avec un robot !
— Cassie, ferme-la, tes blagues idiotes sont pénibles !
Même chuchotés, les mots de Julia la vexèrent. Elle renonça à répondre et attendit le

16 verdict de la Collecteuse qui, le regard figé, était en train de lire les renseignements
communiqués par son écran rétinien.
— D’après ma banque de données, le son correspondrait à des armes de destruction qui
n’existent plus dans le futur. Elles disparaîtront avec le Grand Cataclysme, si j’en crois ce qui
a été enregistré dans le musée sonore. Elles sont utilisées sous forme de bombardements
utilisant une technologie de type laser, mais je n’ai pas beaucoup de détails, ce n’est pas très
clair. Notre système a partiellement été conçu à partir d’éléments récupérés pendant la
Reconstruction et transmis au fil des siècles, donc il manque beaucoup d’explications. Et
d’ailleurs, cette information n’est pas dans une base publique, à mon époque. Les données me
sont accessibles juste à cause de mon statut. Aucun citoyen de ma ville ne doit connaître ce
son…
— Des armes de destruction et des bombardements ? murmura Julia. Mais on en a entendu
beaucoup, depuis notre arrivée. Ça veut dire que…
Cassie la devança.
— Que nous ne sommes pas loin d’une zone de combat. D’une zone de guerre, sans doute.
— Mon Dieu, Echo, pourquoi as-tu voulu remonter à une période pareille ? Nous n’avons
rien pour nous défendre, pas d’amis, pas de ressources… sans parler de l’eau !
Julia semblait à la fois dépitée et agacée. Echo lui prit la main.
— Sur ce dernier point, je ne suis pas inquiète. D’abord parce que je suis persuadée que
l’eau ne sera polluée qu’après le Grand Cataclysme, ce qui semble logique quand on voit le
ciel et la végétation autour de nous, mais surtout parce qu’ici la zone est très peuplée.
Regardez toute cette activité, tous ces bâtiments. Ils ont forcément des réserves en tout, c’est à
peu près certain.
— Tu veux leur voler à manger et à boire ? On se fera prendre en un rien de temps, ça
grouille de gardes !
— Non, si je veux tirer des informations de cette époque, comprendre ce qu’ils font, ce que
sont ces combats et ce que la Résistance joue comme rôle – ou pas – en ce moment, ce n’est
pas en me cachant dans les bois que j’y parviendrai. Il nous faut trouver un moyen d’entrer là-
bas, de nous mêler aux gens sans uniforme qui circulent à pied. Vous les voyez ? Un camp de
cette taille a forcément besoin d’intendance. Pour la cuisine, l’inventaire, les soins, ce genre
de choses. Comme vous aviez chez vous, mais en plus…
Elle s’interrompit, comme incapable de trouver le terme juste. Julia compléta sa phrase.
— En plus civilisé, tu peux le dire. Ils n’ont pas l’air de s’éclairer à la bougie, eux.
— Oui, ils semblent être bien équipés.

17 La Collecteuse resserra les brides de son sac sur son dos, prit un air décidé et regarda ses
compagnes, une expression soudain gênée sur le visage.
— Je ne peux évidemment pas vous forcer à me suivre là-bas, car je ne sais vraiment pas
comment ça va se passer. Mais je ne peux pas non plus vous renvoyer à votre époque, pas tant
que je n’ai pas au moins accès à notre point d’arrivée. Et je ne peux pas encore retourner à la
montagne, j’ai besoin de réponses, vous comprenez… Ma mission, le temps déjà perdu…
Victor compte sur moi et pour l’instant, on ne peut pas dire que mes résultats sont brillants…
Cassie esquissa un sourire.
— Je n’ai pas décidé de te suivre pour demander à rentrer. Plus rien ne m’attend là-bas, de
toute façon. Mais si Julia a peur et ne veut pas aller dans ce camp, je resterai avec elle à
l’extérieur, le temps que tu trouves tes réponses.
— Oui, mais ça risque de prendre du temps. Sans parler du Traqueur, qui finira bien par
réapparaître. Et il risque d’être furieux, car sans moi, il est coincé ici.
Cassie était sur le point de répondre qu’elle ne craignait pas l’homme en noir, mais Julia la
devança.
— J’ai peur, mais pas plus que chez moi. Avoir peur est une preuve de bon sens, c’est tout.
Ça ne m’empêche pas de vouloir comprendre, tu devrais le savoir, à présent. Vous croyez
vraiment que je vais me planquer derrière un arbre et attendre ? Attendre quoi ? Cassie, tu es
gentille de t’inquiéter pour moi, mais ce n’est pas la peine. J’attends juste le plan… cette fois-
ci.
Elle insista avec une pointe d’ironie sur la fin de sa phrase, puis sourit à Echo. Cassie
comprit qu’elle avait digéré sa déception et que la curiosité avait vaincu colère et tristesse, du
moins temporairement.
La Collecteuse laissa son regard balayer le terrain, la lente procession des véhicules qui
continuaient d’arriver, les silhouettes qui s’agitaient au loin dans la zone d’habitation, et prit
son temps pour répondre.
— Les gens qui travaillent et semblent vivre ici savent forcément des choses. Même s’ils
ne comprennent pas exactement ce qu’ils sont en train de construire, ils doivent bien être au
courant de l’idée générale. Qui a ordonné ces travaux, ou qui les supervise ? Est-ce qu’ils
connaissent les autres centres ? Est-ce qu’ils savent pourquoi tout ça a été décidé ? Et ils sont
forcément conscients qu’il y a des combats à quelques dizaines de kilomètres d’ici. D’ailleurs,
ça expliquerait les militaires qui surveillent la route et contrôlent le circuit des camions, ainsi
que la raison pour laquelle ils ont voulu arrêter le Traqueur et Charlie.
— Sauf qu’ils avaient l’air de désigner Charlie, intervint Julia. Comme si c’était lui le plus

18 menaçant des deux… Je suis certaine de ne pas me tromper, celui qui a crié en premier le
montrait du doigt. C’est complètement absurde…
— Eh bien, ça fait partie des informations qu’il faudra réussir à obtenir, en plus de
découvrir les causes de ce conflit, qui est impliqué dedans, à quoi sert le centre et pourquoi
toutes ces personnes y seront enfermées… Je suis persuadée que tout ce qui se dit au sujet de
la Résistance à mon époque peut commencer à s’expliquer ici. Nous devons trouver un moyen
de nous installer dans ce camp, d’une façon ou d’une autre.
Cassie la coupa.
— Et s’il n’y a que des hommes en activité, ici ? On aura l’air malin, en débarquant au
milieu de tout le monde !
— Non, j’ai déjà étudié les lieux, et je peux t’assurer qu’il y a des femmes. Elles ne
conduisent pas les camions, c’est vrai, mais elles sont nombreuses à travailler là-bas.
— Tu peux voir ça à cette distance ?
— Je ne me suis pas contentée de mes propres yeux. Comme tu l’as dit, c’est drôlement
pratique de voyager avec un robot…
— Je vois, grimaça Cassie.
Echo contempla à nouveau les bâtiments éclairés dont les toits se découpaient nettement
sur le ciel crépusculaire.
— Une fois dans ce camp, nous devrons faire parler les gens, mais sans nous faire repérer.
Aucune de nous ne doit éveiller les soupçons. Il faudra surtout écouter, en évitant les gaffes et
les questions trop directes. Le plus dur, ça va être d’entrer de façon normale, comme si notre
présence était logique.
Julia hocha la tête.
— Ce côté-ci est réservé au personnel déjà en place qui utilise les camions. Si quelqu’un
nous voit franchir ce grillage, on sera arrêtées avant même d’ouvrir la bouche… voire pire.
— Je suis d’accord. Nous allons couper par la forêt en restant à proximité, et essayer de
ressortir de l’autre côté. Il doit bien y avoir une entrée principale, pour les gens qui rejoignent
cet endroit ou en repartent. Par-là, il n’y a que la route qui mène à la montagne et les
véhicules, rien d’autre. Il y a forcément une autre issue.
— Mais elle sera certainement gardée. Comment on fera ?
— Je ne sais pas encore, nous déciderons une fois sur place. De toute manière, nous
n’avons pas le choix.
Tournant le dos à la zone de déchargement et faisant un signe de tête à ses compagnes,
Echo s’enfonça entre les arbres. Elles disparurent dans l’obscurité du sous-bois qui noyait les

19 dernières lueurs du ciel.
Après une demi-heure de marche prudente à la maigre lumière d’une torche de fortune,
elles émergèrent sur une autre route, tout aussi rudimentaire et poussiéreuse que la précédente.
Les sifflements au loin s’étaient espacés et la piste était déserte, à peine éclairée par un faible
clair de lune. Cassie se sentit soudain seule au monde et frémit, les yeux brillants de larmes.
Le chuchotement d’Echo dissipa l’impression de désolation qui venait de s’abattre sur elle.
— Venez, je crois que l’entrée n’est pas loin ! Il y a de la lumière, là-bas.
Elles longèrent la route en restant proches des arbres, la Collecteuse en tête. Lorsque les
portes de métal ouvertes furent visibles, elles ralentirent encore le pas.
De part et d’autre de l’ouverture, deux hautes guérites éclairées marquaient la limite du
camp. Chacun de ces postes de guet surélevés était occupé par un garde en uniforme, mais ils
étaient tous deux tournés du mauvais côté, comme spectateurs d’une scène qui se déroulait
juste en dessous d’eux, à l’intérieur de l’enceinte, et qui semblait capter toute leur attention.
Profitant de leur manque de vigilance et de l’ombre, Echo fit signe à ses amies de la suivre
et s’avança silencieusement jusqu’aux portes, en s’accroupissant au pied d’une des guérites.
Cassie retint son souffle et lui emboîta le pas, en tenant Julia par la main.
À seulement quelques mètres de l’autre côté, une femme et deux hommes étaient lancés
dans une conversation animée qui virait à la dispute.
— Vous avez plus de deux semaines de retard et vous osez me parler de contretemps ?
— Si vous veniez superviser les travaux plus souvent, vous verriez que nous faisons le
maximum !
— Votre maximum n’est pas suffisant, nous ne serons jamais prêts à temps si vous ne
rectifiez pas le tir !
— Les hommes sont épuisés, les travaux sont titanesques, vous avez pu voir à quel point
c’est compliqué. Nous avons rencontré des difficultés mécaniques imprévues, il y a eu des
accidents, le dernier arrivage a été livré avec du retard et nous manquons de…
— Je me fous de vos excuses ! Ce centre est capital pour notre survie, vous m’entendez ?
Capital ! Nous n’avons plus beaucoup de temps devant nous et tout ça n’aura servi à rien si
les délais ne sont pas tenus. Les combats se rapprochent et le gouvernement est au bord de la
rupture, je ne vous apprends rien, bon sang ! Le Module vit ses dernières heures, bientôt il
nous lâchera aussi. Et tout sera perdu, tout foutra le camp…
La voix cassante de la femme se brisa dans un murmure et ses paroles suivantes furent
incompréhensibles.
Mais où on a mis les pieds ?

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