La Noria ne tourne plus

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Entre tradition et modernité, réalisme et imaginaire, Moyen-Orient et Occident, guerres aux séquelles douloureuses et religions multiples, l'auteur nous entraîne dans un nouvel espace, la Syrie et l'Irak actuels. Il met en avant l'opiniâtreté d'un jeune Kurde, Souheyl, pour redonner vie à son village natal où se meurt son fleuve, sa noria, et sa terre par manque d'eau, conséquences directes d'un barrage goulu, fruit d'une politique arbitraire des eaux de la planète.
Publié le : mercredi 1 mars 2006
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EAN13 : 9782296141773
Nombre de pages : 245
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La Noria ne tourne plus

Conseiller

littéraire:

Michèle

Marty

site: www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr e.mail: harmattan1@wanadoo.fr (ÇjL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-296-00084-3 EAN : 9782296000841

Michel Saad

La N aria ne tourne plus
Syrie- Irak- I<urdistan

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
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1053 Budapest

Du même auteur
- Nelly et les pailles-en-queue, conte bilingue créolefrançais, Éditions L'Harmattan, Paris 2000.

- Le Dialogue des abeilles, roman, Éditions Azalées, SaintDenis, La Réunion 2001.
- Les Tourments du cèdre, roman, deuxième édition, Éditions le Manuscrit.com, Paris 2003. - Solo et deux grains d'océan Madagascar et La Réunion, roman, Éditions l'Harmattan, Paris 2003, sélectionné au Prix-Chronos 2004. - La Chanson de la harpe enchantée, opérette poétique en six actes, Éditions le Manuscrit.com, Paris 2004. - Mémé Mil z'herbes, roman, deuxième édition, Éditions Azalées, Saint-Denis, La Réunion 2004. - Noé et la planète rose, roman de Science-fiction, Éditions le Manuscrit.com, Paris 2004. - La Huitième couleur, conte, Editions Azalées, Saint-Denis,2005.

À ceux qui, au nom de la paix, ont trahi leur différence.

À ma fille Ameylia, Cantatrice. Sans elle, mon héros Serait resté sans voix.

L'histoire
Ce roman s'inspire très librement de I 'histoire de l'Irak contemporain pris entre deux guerres. Il met en avant l'opiniâtreté d'un jeune Kurde pour redonner vie à son village natal qui dépérit dans le nord est de la Syrie.

La géographie

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Source: Wikipédia, l'encyclopédie libre et ,gratuite, Internet.

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L'ombre d'un pays
Le Kurdistan ou pays des Kurdes est grand comme la France. Il est situé au cœur de Moyen-Orient et occupe la région montagneuse qui s'étend d' Erzerum, en Turquie, au nord, jusqu'aux plaines de Kermanchah, en Iran, au sud. Le Kurdistan qui s'étire du Taurus anatolien à l'ouest au plateau iranien à l'est traverse la formidable chaîne du Zagros. Ses hautes montagnes, souvent recouvertes de neiges éternelles, telle mont Ararat où se serait arrêtée l'arche de Noé, ont donné naissance à des fleuves puissants: le Tigre et l'Euphrate qui traversent ce pays du nord au sud avant de se joindre à Chatt Al-' Arab pour se jeter dans le golfe arabo-persique. Leurs nombreux affluents arrosent des vallées fertiles, des plaines où près de 30 millions de Kurdes ont bâti de belles villes, des bourgs, de grands et petits villages construits sur les versants des montagnes ou au bord de rivières ombragées de peupliers, de noyers, de platanes. Les paysans cultivent du blé, de l'orge, du riz, du tabac, du coton. Les arbres fruitiers ploient sous les pommes, les poires, les abricots. Les Kurdes, qui comptent parmi les meilleurs bergers du monde, exportent leur art auprès des autres peuples de la région. Le sous-sol de leur pays est riche de nombreux gisements de minerais et surtout de pétrole dont les réserves sont immenses. Par leur langue, le kurde, les Kurdes appartiennent au vaste monde indo-européen. Ils ont une belle littérature qui est aujourd'hui traduite dans plusieurs langues européennes. Dans leur immense majorité, les Kurdes ont adopté l'islam, mais de nombreuses communautés chrétiennes partagent la vie rude des Kurdes. Mais ce beau pays n'appartient pas aux Kurdes et c'est là leur drame. Il est aujourd'hui partagé entre la Turquie, l'Iran, l'Irak et la Syrie qui ne leur reconnaissent pas le droit d'être kurde. Ils n'ont pas le droit de gérer leur pays, de parler leur langue, de vivre selon leurs traditions et leur culture. C'est pour acquérir le droit de vivre libres que les Kurdes se battent âprement dans chacun des pays qui se sont partagé leur territoire.
Source: postface de Mon enfance au Kurdistan de Mahmut Baksi, Ed. L'Harmattan Jeunesse 2000.

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Préface
Entre tradition et modernité, réalisme et imaginaire, Moyen-Orient et Occident, guerres aux séquelles douloureuses et religions multiples, l'auteur nous entraîne dans un nouvel espace, la Syrie et l'Irak actuels, lourds de leur passé récent et lointain. Son jeune héros syrien, pardon, kurde, est poussé hors de son village natal où se meurent son fleuve, sa noria et sa terre par manque d'eau, conséquences directes d'un barrage goulu, fruit d'une politique arbitraire des eaux de la planète. Ainsi, Souheyl, dont se déploient au fil des lignes la ténacité, l'ingéniosité et l'ardeur au travail, fmit-il par se passionner pour l'histoire, le droit, la justice, le chant liturgique éveillé par le grand-père et développé par un moine hors normes qui a foi en lui. Tout lui réussit et jusqu'à ce retour attendu au pays natal dans lequel le fabuleux magnifie le fmal. L'espace-temps d'un Kurdistan mythique, aux articulations complexes clairement développées, en paraît de fait moins inaccessible. Quant à Wabel, jeune Irakien chiite dont le père meurt ensablé dans une tranchée lors de la première guerre du Golfe, il émergera de son cauchemar de haine et de vengeance par le miracle purificatoire de l'eau. La femme tient une place importante dans ce romanpluriel. Mère courage, grand-mère voyante, sœur aimante, amie étudiante, amoureuse étrangère, pédiatre bénévole, mêlent leurs tonalités diverses et se complètent au mieux. Ne prenant parti pour aucun pays contre un autre, Michel Saad n'est pas un écrivain engagé. Il milite pour un universel où « l'ordre naît du désordre », une eau protégée, équitablement partagée. Peut-on parler du Proche-Orient sans prononcer le nom de Dieu, Dieu qui y est sur toutes les langues, dans toutes les

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langues. La révolte des jeunes héros contre Lui n'est que simple apparence, contradiction de jeunesse en vue de s'affirmer, sans doute. « Pourquoi Dieu serait-Il différent, se demandent-ils, Lui qui les a créés à son image?» Pour l'heure, chrétiens, musulmans, juifs et yézidis* fraternisent harmonieusement dans leur rêve de paix et de tolérance. L'optimisme triomphe de la mort, le courage de l'abattement, l'esprit d'entreprise de l'engourdissement. L'auteur de La chanson de la harpe enchantée, lui-même constructeur de harpes médiévales ou celtiques, sait aussi nous faire partager sa passion d'inventeur technique, de «chanteur sans voix, de musicien sans doigts». L'humour qui transpire de ses écrits n'en est pas le moindre attrait. L'on s'amusera à découvrir «les baguettes magiques de coudrier qui s'inclinent avec respect devant la moindre goutte d'eau» ou l'âne, acteur essentiel dans le scénario, « qui a peur d'être arrêté sans papier sur les frontières ». Après les Tourments du cèdre qui conte une lutte armée pour une terre, Solo qui lance un cri de détresse pour sauver une forêt que l'on brûle à grands feux, la Noria se veut une invite à résoudre collectivement le problème mondial de l'eau, source de vie et non de discorde. Insaisissable, imprévisible, l'eau déjoue dans ce roman toutes les tentatives insidieuses, inclinant en sa faveur la nature, les hommes et les dieux, jusqu'à son triomphe final. Puisse cette eau, de plus en plus rare et menacée, ne pas s'arrêter derrière une falaise mais poursuivre son tracé émeraude jusqu'à la mer, fleurissant au passage la planète sous la plume fluide du romancier.

Michèle Marty
*- Un lexique est placé en fin de texte

Il

Les personnages
Anissa : sœur de Souheyl. Bouna Yaacoub : Père Jacob, curé de Marjalla, en Syrie. Ghantous Bi-Sane : grand-père de Souheyl, chantre. Hachem Zouhayr : gardien d'un parking privé, en Syrie. Helen: jeune gréco-américaine, hôtesse d'accueil de la prison d'Abou Ghraïb, à Bagdad. Andrawos : commerçant syrien installé à Mossoul, en Irak. Kayçar : âne de Souheyl, César en arabe. Mouhammad AI Wattar: professeur de droit à l'université de Mossoul. Nadim : frère de Souheyl. Salhab Aboul Itr : irakien sunnite, ingénieur reconverti en taximan. 8alma : amie d'enfance de Souheyl. Souheyl Bi-Sane :jeune kurde de Syrie, narrateur et héros de l'histoire. Wabel : jeune irakien chiite, ami de Souheyl. Walfa : mère de Souheyl. Youhanna :jeune moine chaldéen, professeur et ami de Souheyl. Zaynab : jeune irakienne, étudiante en droit, amie de Souheyl.

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Première partie
1- La noria de mon village
Mais cet hiver-là n'était pas un hiver, C'était un vrai déluge comme du temps de Noé.

Elle tourne, elle crisse, elle réveille la nuit. Elle égrène les mois, les saisons, les années. Un tour par minute, parfois deux, même trois. Soixante tours par heure, parfois cent, parfois plus! Mon père l'avait connue ainsi, et son père, et ses ancêtres. Cette machine du temps, de l'eau et de la vie, Est faite pour durer, pour tourner sans arrêt, Et répartir l'eau du fleuve entre les terres assoiffées. La noria de mon village est un cadeau du ciel. Je revois ses godets descendre vaillamment des hauteurs pour plonger dans le Châghour*l. Je les vois miroiter de mille lumières dans le bleu de l'onde avant de renaître bouillonnants de l'autre côté de la roue. Et, sans perdre une seconde, les voilà qui remontent parés de colliers de perles pour se verser généreux dans nos canalisations. Quel enfant de chez nous, en âge de jouer, ne s'est amusé dans ce grand manège, sautant d'un godet à l'autre, frétillant comme un poisson dans l'eau? Quelle fillette enhardie ne s'est laissée emporter jusqu'au sommet de la roue pour lever
- Un lexique des mots souvent répétés est placé en fm de texte. 1- Châghour : Le Châghour est un petit fleuve qui prend sa source en Turquie et passe par le nord-est de la Syrie dans la région de Kamechliyé avant de se joindre au Khâbour, affluent plus connu de l'Euphrate.

ses bras au ciel et cueillir en plein jour une étoile de cristal? Quel garnement ne s'est crucifié sur l'un de ses rayons, debout, couché, tête en haut, tête en bas? Et quel autre tarzan n'a plongé dans l'arc-en-ciel niché dans les embruns? Une fois, je m'en souviens, ils étaient plus de vingt, tous jeunes et forts, suspendus au côté montant de cette roue, appliquant leur poids et toute leur énergie pour contrebalancer son mouvement, tentant de le vaincre, de l'arrêter. . . Défi de jeunesse, sans doute, mais des plus téméraires! La noria s'était bien moquée d'eux et de leur force, préférant se briser en deux plutôt que de s'arrêter... « On n'arrête pas le temps, les enfants! on n'arrête pas la vie!» avait-elle eu l'air de leur enjoindre dans ses bourdonnements.

* Pourtant, depuis deux ans, notre noria a perdu cet entrain. Elle semble moins dégourdie, plutôt triste et malheureuse. C'est à peine si l'un de ses godets arrive à quitter la surface de l'eau! Il émerge de peu, hésite un instant, puis renonce et replonge à reculons, manquant d'énergie. C'est à peine si un enfant du village s'y rend encore pour jouer, comme autrefois. La noria de mon fleuve n'intéresse plus personne. Voici deux étés qu'elle n'a fait un seul tour, deux étés qu'elle semble fuir nos regards, qu'elle ferme les yeux pour ne pas rencontrer les nôtres, comme si elle avait honte, comme si elle se sentait coupable. Deux étés qu'elle se laisse fondre sous la canicule, lasse de tout mouvement. Ses godets aériens éclatent au soleil, et ceux plongés dans l'eau se meurent d'asphyxie.

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Cependant, aux premières pluies de novembre, elle se réveille tout d'un coup de sa torpeur et se remet à tourner... Aurait-elle décidé de se reposer pendant la canicule, de prendre ses vacances, comme nous, dès le mois de juillet, de s'arrêter toute une saison pour voir la vie passer, d'hiberner en été en attendant l'hiver? - Bichiti ? Chou sarit khaouta ta toubroum bass bich chiti! L'hiver? Elle est devenue folle de tourner seulement en hiver! a maugréé mon père. Qui travaille chez nous en hiver? Nous n'avons pas besoin d'elle l'hiver. L'eau du ciel nous suffit, son froid et sa neige, ses vents et ses tempêtes! L'hiver, c'est le repos de la terre, des champs, des bêtes et des plantes, c'est la vie qui tourne au ralenti, au coin du feu, aux jeux de cartes ou de jacquet, à l'écoute du vent et de la pluie, aux plaisirs de la neige... Maudite soit cette noria si elle ne règle pas sa vie sur la nôtre! Nos grands-parents Dieu ait leur âme !- nous l'ont léguée pour cela. Si elle s'amuse à baisser les bras quand nous avons besoin d'elle, comment pourrions-nous arroser nos terres, planter nos céréales, préparer nos provisions pour les longs mois d'hiver? La noria n'a pas le droit de nous trahir! Elle est faite pour tourner, pour durer, pour servir. Elle est toute notre vie. À la radio, comme à la télé pour les privilégiés qui en ont une, ce qui est bien rare dans ce petit village perdu au fm fond de la Syrie, les nouvelles sont très alarmantes: - Dérèglement climatique! disent les savants. - Malédiction du ciel! pensent les croyants. - Quelqu'un nous a jeté un sort! insinuent les bonnes femmes.
-

Elle est très usée, elle radote comme une vieille Qu'elle le veuille ou non, la noria tournera!

mégère! jasent les vieillards. brandissent les braves. 15

-

Qu'elle tourne ou qu'elle meure à jamais!

la

maudissent les autres.

Nous irons la démonter, la descendre, la réparer, la
les volontaires.

régler! s'enhardissent

Et les gens du village ont suivi ces derniers: les plus vaillants, les plus costauds, les riches, les pauvres et même les femmes de chez nous qui se mesurent bien aux hommes, enfm tous s'en sont allés remédier à cette noria sénescente. Avec des pieux, des barres, des cordes, des pics, des pioches, des bras, des mains, des pieds, des dos, des ventres, des dents,... ils formaient une fourmilière humaine obstinée à démonter les pierres qui soutiennent son pivot, à la descendre suffisamment de manière que ses godets plongent correctement dans l'eau. Nous aussi, les enfants, nous étions parmi eux pour leur prêter main forte. Pas forcément par nos forces, insignifiantes devant cette forêt de bras musclés, mais en rendant de menus services: démailler une corde, passer un outil, servir à boire aux uns et aux autres pendant qu'ils travaillent. .. Et le miracle eut lieu, au grand bonheur de tous, auréolé de perles de lumière: la noria repartit pour de bon, accompagnée de nos cris de victoire. Repartit, certes, mais la roue semblait voilée, désaxée. Elle penchait légèrement sur le côté comme si elle boitillait, tournant à un rythme qui ne lui était pas habituel. Par moment, on l'entendait grincer, crisser, craquer de tous ses membres, telle une horloge édentée qui aurait perdu une partie de ses rouages... Cette année-là, tout au long de l'été, les gens du village durent économiser l'eau comme un précieux breuvage. Pas une seule goutte perdue entre les broussailles. Pas une mauvaise herbe parmi les plantations, les fèves, le blé, les betteraves, le maïs, le coton, les haricots, les aubergines, les 16

bamias2... Comme les hommes, les bêtes durent prendre de bonnes habitudes: pas de festin superflu, pas de grignotage entre les repas, interdiction de boire après chaque bouchée... Ainsi nos réserves nous assurèrent-elles un hiver correct quoiqu'un peu austère. Malheureusement, cette année-là, l'hiver n'attendit pas son tour après l'automne. Et la noria n'était plus apte à affronter la saison des pluies au régime qu'on lui avait imposé. Nos ancêtres n'étaient pas bêtes: ils l'avaient réglée à la hauteur de leurs besoins, de leur nombre, de leurs champs, de leur bétail, de leur pluie. Elle puisait du Châghour juste ce qu'il fallait et laissait au courant le soin d'assurer son mouvement. Mais cet hiver-là n'était pas un hiver, C'était un vrai déluge comme du temps de Noé. Il avait plu des cordes de longs mois d'affilée: Octobre, novembre, décembre et janvier; De la neige, de la grêle et des grains orageux. Et le Châghour... le Châghour n'était plus le Châghour, Avec ses alluvions, sa boue, ses cataractes, Il se voulait l'Euphrate, que dis-je? le Nil, l'Amazone! Son eau est montée jusqu'aux hanches de la noria, Et ses flots ont empli ses auges d'alluvions Pendant que, sénescente, elle s'acharnait à tourner Et à montrer de quoi sa carcasse était encore capable. Alors, en une nuit d'orage, Une nuit comme les autres nuits... Plutôt non, Puisqu'un bruit terrifiant fit trembler la vallée,
2- bamia: Sorte de haricot en forme de corne, légèrement baveux à la cuisson.

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Réveillés dans leur sommeil, les gens couraient de tous côtés, l' œil hagard: des zombies, des âmes en détresse! - Qu'est donc ce bruit? - Que nous est-il arrivé? - La montagne nous a-t-elle engloutis? - Sommes-nous déjà sous terre? Et la réponse ne se fit pas attendre: - Oh que non! fit la montagne. - Non! fIrent le vent, le fleuve, la vallée. - Notre noria se meurt, notre noria est morte.

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2- Mon pays, la Syrie
Nos racines étaient déjà là.

Je suis né à Marjalla3, petit hameau niché sur la rive droite du Châghour. Le Châghour est un petit fleuve ignoré sur les grandes cartes. Il prend naissance pas très loin, en Turquie, et coule paisiblement dans la vallée de Wadil Jarrah, au nord est de la Syrie avant de se joindre au Khâbour, affluent plus connu de l'Euphrate. Mais pour mon père le Châgour est en Kurdistan4, même s'il nous est interdit de prononcer le nom de ce pays imaginaire! Pourtant, mon père le dit et le répète, avec cran et fierté, devant nous, sa famille, et devant nos voisins kurdes. Le Châghour, fleuve béni des dieux quand ils étaient multiples et d'un seul quand l'un d'eux a réussi à éclipser les autres! Je n'arrive pas à comprendre comment un fleuve peut s'arrêter de couler du jour au lendemain. Faute de trouver le vrai coupable, j'en viens à accuser Dieu, ce Dieu qui nous veut ses enfants et ne lève pas le petit doigt pour nous venir en aide! Comment peut-il nous laisser dépérir sans eau, desséchés au soleil? Un père, une mère, soient-ils des plus indignes, pleureraient toute leur vie la mort de leur enfant.. .
3- Marjalla : Village fictif imaginé par l'auteur, situé sur l'une des rives du Châghour. Marjalla signifie « le champ de Dieu». 4- Kurdistan : Le Kurdistan n'est pas un pays à proprement parler, mais une région de 530 000 km? qui s'étend sur le nord-ouest de l'Iran, le nord-est de l'Irak, l'est de la Turquie, le nord est de la Syrie. Les Kurdes comptent environ 30 millions d'habitants répartis entre ces quatre pays. 700 000 Kurdes vivent en Europe.

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Cependant, Chaldéens que je suis, j'éprouve une sorte d'angoisse à incriminer Dieu. J'ai peur de blasphémer, de braver l'interdit, de perdre la foi. Malheureusement, depuis que notre fleuve s'est affaibli et que la noria a du mal à tourner, quelque chose tourne mal dans ma tête. J'ai comme la rage au cœur, je n'ai plus confiance en personne.
-

C'est un péché, mon enfant! Tu devrais venir te

confesser chez moi dimanche! jugea Bouna Yaacoub6, curé de mon village, mais aussi l'instituteur du village. Il ajouta sur un ton de sermon: Tu as été élevé dans la crainte du Seigneur, dans Sa foi et dans Sa miséricorde! Tu partages avec les musulmans de ce pays ta soumission à Sa sainte volonté! Tu n'as pas le droit de te révolter contre Lui! - Et Lui, je veux dire Dieu, ne pèche-t-il pas aussi en nous laissant mourir sans eau, nous, nos plantes et nos animaux? soutins-je malgré mon jeune âge. - Hayda maktoub! C'est écrit! intervint mon père comme pour m'épargner d'autres réprimandes de la part du prêtre. Vous nous dites que rien n'est éternel ici bas. Depuis ce temps, notre fleuve a sûrement vieilli et la noria aussi. Ils devaient s'arrêter un jour ou l'autre. - Ma fi chi maktoub, ya ibni ! Rien n'est écrit, mon fils! rectifia l'homme de foi. C'est du vol. On nous a volé notre eau. « Tu ne voleras point! » a dit le Seigneur notre Dieu! ajouta-t-il en levant un doigt vers le ciel. - Comment ça, volé? voulut comprendre mon père.

5- chaldéen: Les chaldéens descendent des Assyro-chaldéens qui ont cru au message du Christ dès le début de la chrétienté. L'église chaldéenne reconnaît l'autorité du pape, mais conserve son rite oriental (soumission à un patriarche et mariage des prêtres). 6- Yaacoub : Jacob, en arabe.

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Et le prêtre de tirer un menton coléreux en direction du nord. Inutile qu'il précise à mon père: « Les Turcs! », mon père s'en doutait un peu. Et le curé ne voulait sans doute pas que ses autres paroissiens soient mis au courant, craignant des représailles nocturnes de part et d'autre de la frontière. Et moi, tout enfant que j'étais à l'époque, j'écoutais les explications de l'homme de Dieu dans lesquelles je ne comprenais que des mots décousus. Notre fleuve aurait été asséché à grands coups de retenues aménagées par les Turcs de l'autre côté de la frontière. Forages et puits, lacs et barrages, canaux et aqueducs. «Un an, un barrage! » aurait brandi le président turc devant ses concitoyens enthousiastes qui déjà se frottaient les mains. Que resterait-il pour nous, nous les gens d'en bas? Les fuites? les suintements? les égouts? « Soyez tranquilles! » auraient promis les Turcs pour nous rassurer: «Nous vous ouvrirons les retenues une fois par mois l'hiver et deux fois par mois l'été.» Pour autant, la frontière ne les empêche pas de voir que l'eau arrive chez nous au compte goutte. La frontière! Mais qui parle ici de frontière? Nous ne sommes qu'à quelques kilomètres de chez eux. Il suffit que les Turcs se perchent sur l'une de leurs collines pour constater que nos terres sont devenues un désert ! Le président Assad, notre président, a entendu nos doléances, nos plaintes, nos cris. Hélas, notre président ne peut pas se mesurer au sultan d'Anatolie, appuyé, lui, par les Américains présents dans tous les conflits de la terre! Notre président est un homme humble et sage. Il n'a pas acheté de l'uranium enrichi aux pays voyous, que je sache! Il ne lève jamais la tête devant les nations arrogantes. « Je ferai ce que je pourrai! » nous a-t-il promis, résigné mais résolu, partageant notre écœurement.

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Ce qu'il put, justement, il le fit : des caravanes de tracteurs et de camions citernes, même d'ânes ou de mulets, font la navette entre l'Euphrate et les villages sinistrés, une ou deux fois par jour en hiver, jour et nuit en été. Malgré cela, chaque foyer ne peut être approvisionné qu'une fois par semaine, juste de quoi boire, laver son linge et abreuver son bétail. La distribution est réduite au strict nécessaire assurant 1'hygiène et les tâches ménagères. L'opération est louable mais reste dérisoire devant nos besoins réels en eau ! Avec ce rationnement, en effet, comment pourrons-nous arroser nos champs, planter du maïs, des haricots, des fèves? Comment survivront des familles qui, chez nous, comptent parfois plus de trente enfants? J'ai pensé à ma mère, Ma mère qui n'en a eu que trois: Moi, Souheyl, mon frère Nadim et ma sœur Anissa. Ma mère que j'entends parfois pleurer en travaillant: « Avant, ce n'était pas comme ça ! » Avant! ... Elle a raison, ma mère. Avant, les Turcs étaient plus loin. Ils étaient moins nombreux, nous aussi. Avant, l'eau abondait, ici, là-bas et ailleurs. Avant, notre noria battait comme un cœur Remplissant à ras bord nos larges aqueducs. Avant, l'eau filait en chantant entre les plantations, Et parcourait des champs sans faiblir, sans manquer. Maintenant, hélas! tout est bien différent. Chaque Turc veut son forage, son captage, Son bassin, sa retenue, ses hectares, ses dollars. Avant, les femmes descendaient jusqu'au fleuve, une jarre sur la tête, Une ou deux fois par jour et c'était suffisant. Maintenant, avec l'électricité et les groupes électrogènes, Les paysans turcs pomperaient tout un lac, Que dis-je! l'eau de toute la terre... 22

Pour éviter un début de conflit, les Nations unies sont intervenues pour établir un protocole: « Tant pour cent pour les Turcs et tant pour cent pour vous! » Ce qu'elles ont oublié, les Nations unies, c'est qu'en temps de sécheresse, les Turcs continuent à prélever leur tant pour cent à la source, ne nous laissant à nous que le tant pour mille.

* Un soir d'hiver, un soir comme les autres soirs, ou plutôt non, puisque mon père avait convoqué mes oncles, mes cousins et tous ceux qui portent le nom de Bi-Sane. Ce soirlà, mon père paraissait différent. Cela se lisait sur son visage. Il avait organisé un conseil de famille. Il venait, en effet, de trouver une solution nriracle. TIl'annonça avec enthousiasme: - Écoutez! exigea-t-il alors qu'on l'écoutait déjà, le Kurdistan est un grand pays. Le soleil frappé des deux côtés de son drapeau veut dire qu'il ne se couche à son ouest que déjà il se lève sur l'est. Si nos terres d'ici ne nous nourrissent plus, trouvons-nous un autre chez-nous plus généreux ailleurs!
-

Le Kurdistan ! répétai-je, les yeux en soucoupes.Mais,

Papa, tu racontes n'importe quoi! Ce pays n'existe pas ! Nous sommes bien en Syrie! Tu veux que je te montre mon livre de géographie? Ne prêtant la moindre considération à ma réplique, mon grand-père intervint, se référant scrupuleusement à l'histoire pour appuyer les dires de mon père:
-

Depuis 1922, j'ai vu naître beaucoup de pays autour

de nous, des pays qui, avant, n'en faisaient qu'un, immense, le pays de la Terre. Ils ont poussé comme des champignons, petits, moyens et grands, alors que nos racines étaient déjà là, depuis les premiers Sumériens, que dis-je?! depuis que 23

Noé a atterri avec sa cargaison de vies sur l'une de nos montagnes. Nous avons réclamé le nôtre à la Société des nations, le nôtre, je veux dire le Kurdistan, le pays qui nous revenait de droit. Mais ce n'était pas une société de nations, c'était une société de sourds car elle nous a vite oubliés. Des années après, nous avons réitéré notre demande auprès des Nations unies, avançant comme argument que notre pays était là avec son nom, sa langue, son peuple, ses coutumes, ses religions, ses frontières. Que nous n'ambitionnions pas d'aller chercher ailleurs une terre promise. Qu'il ne nous manquait qu'une simple reconnaissance, une consécration, une fête nationale et un hymne national... Hélas! C'était trop demander. La sentence des Nations unies est tombée sur nous comme un couperet: « Votre pays sera le leur! )}nous ont-elles signifié en découpant nos terres n'importe comment pour les donner à n'importe qui! Nous sommes donc à la merci des Syriens, des Irakiens, des Turcs, des Arméniens, des Iraniens. Notre peuple de trente millions d'habitants appartiendrait à des minorités, comme un groupe d'esclaves à un seul maître. Nous n'avons pas droit à une terre qui porte déjà notre nom, ni le droit de le dire, encore moins de le réclamer. Mais ne perdons pas espoir! Continuons à enseigner notre langue à nos enfants, une langue sans voix que nous parlons entre nous, en cachette, de peur d'être entendus! Terrons-nous dans nos terres comme si nous avions honte, comme si nous étions en faute... Les Nations unies ont fait de nous des vassaux, des coupables, en nous distribuant, nous et nos terres, à ceux qui ont su leur faire de l'œil. Comme si ces pays-là n'étaient pas assez grands pour être viables sans nous! - Arrête, grand-père, arrête! insistai-je, je ne t'ai jamais entendu prononcer de telles incohérences. Je préfère t'écouter chanter tes psaumes à l'église de saint Ephrem plutôt que de radoter comme tu le fais en ce moment! Nous sommes bien en Syrie, la Syrie est mon pays, j'y suis né, j'y 24

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