La pirogue blessée

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Un hôpital africain entre Sahel et filaos, peuplé d'odeurs, d'attentes et de souffrances, de couleurs et d'espoir, de poussière et de rires. La mort tutoie pareillement les guenilles et les boubous brodés. Le guérisseur marchande son pouvoir, la famille se cotise, le malade patiente, Hippocrate panse et s'évertue, et la nature décide. Cela pourrait se passer plus au sud ou ailleurs.
Publié le : lundi 1 octobre 2007
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EAN13 : 9782336282176
Nombre de pages : 163
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La pirogue blesséeEcrire l'Afrique
('ollection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Marne Pierre KAMARA, Les appétits féroces, 2007.
Sylvie NTSAME, Mon anIante, la,femme de lnon père, 2007.
Christian DURIEZ, Zamane, tradition et 1110dernité dans la
montagne du Nord-Cameroun, 2007.
Géraldine Ida BAKIMA POUNDZA, Expatriés en Guinée
Conakry, 2007.
Alexandre DELAMOU, Les 32 jours de grève générale en
Guinée, 2007.
(TeEdna MEREY -APINDA, soir, je fermerai la porte, 2007.
Emlnanuel F. ISSOZE-NGONDET, Un ascète dans la cour,
2007.
Thérèse ZOSSOU ESSEME, Pour l'anl0ur de Mukala, 2007.
Philomène OHIN-LUCAUD, Au nom du destin, 2007.
Serge Armand ZANZALA, Les «démons crachés» de l'autre
République, 2007.
w. L. SAW ADOGO, Les eaux dans la calebasse. Ronlan, 2007.
Jean-Marie V. RURANGW A, Au sortir de l'enfer, 2006.
Césaire GHAGUIDI, Les pigeons roucoulent sans visa..., 2006.
Norbert ZONGO, Le parachutage, 2006.
Michel KINVI, Discours à ma génération. La destinée de
l'Afrique, 2006.
Tidjéni BELOUME, Les Sany d'Imane, 2006.
Mamady KOULIBAL Y, La cavale du marabout, 2006.
Mamadou Hama DIALLO, Le chapelet de Dèbbo Lobbo, 2006.
Lattin WEKAPE, www.romeoetjuliette. unis.conl, 2006.
Grégoire BIYIGO, Orphée négro, 2006. Homo viator, 2006.
Yoro BA, Le tonneau des Danaïdes, 2006.
Mohamed ADEN, Roblek-Kanlil, un héros afar-somali de
Tadjourah, 2006.
Aïssatou SECK, Et à l'aube tu t'en allais, 2006.
Arouna DIABA TE, Les sillons d'une endurance, 2006.
Prisca OLOUNA, Laforce de toutes mes douleurs, 2006
Salvator NAHIMANA, Yobi l'enfant des collines, 2006.
Pius Nkashama NGANDU, Mariana suivi de Yolena, 2006.Jean-Philippe STEINMETZ
La pirogue blessée
Confidences d'un bistouri tropical
L'HARMATTAN(Ç)
L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo. fr
harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-04250-6
EAN : 97822960425062 octobre. Une journée ordinaire
Sa main décharnée, sortie de son pagne déchiré, attend des
pièces incertaines; la vieille mendiante, recroquevillée au
bord du trottoir, récite des versets du Coran. Des nuées
d'écoliers en blouses bleues ou roses déferlent bruyamment
dans la rue du bas de l'île. Je dépasse en la saluant, la
marchande de beignets, installée derrière son brasero au coin
de la rue Mustapha Diop. Sa petite fille pille le mil avec un
pilon plus grand qu'elle et l'énergie mesurée des Africaines.
Plus loin, la boutique du tailleur, sombre et jonchée d'un
puzzle de tissus, est une fourmilière, où les apprentis
s'affairent à grands coups de ciseaux dans les couleurs des
pagnes. Seul le maître des lieux trône devant l'unique
machine chinoise et son pied nu impose à la pédale le tempo
des décibels agressifs de la radio. Dans l'ombre de la porte, je
n'ai que le temps d'apercevoir une Africaine élancée essayant
un boubou indigo.
Encore une rue et l'imposante bâtisse ocre de l'hôpital
s'embrase brutalement dans le soleil déjà brûlant du matin.
L'animation aux abords de la grande porte d'entrée s'amplifie
avec la chaleur montante de ce début d'octobre. Devant les
fenêtres de la maternité, un fou, immobile, puant l'urine
rance, bardé de talismans et de sacs en plastique, est assis
dans un enchevêtrement de cartons éventrés, de papiers gras,
d'excréments et de bouteilles de sérum physiologique vides.
Il a le cheveu hirsute, les bras écartés, le regard absent plongé
dans le soleil, comme crucifié par la crasse ou la sérénité.
Juste en face, des boutiquiers proposent le petit-déjeuner
aux patients valides et aux consultants en prévision de
longues heures d'attente: pain, poisson séché, beignets,
arachides, jus de bissap... A côté, la marchande de poisson
expose sur du papier journal, ses silures aux ouïes boueuses etdéfraîchies. Au-dessus de cette foule, une grande banderole
barre la rue: "L'Hygiène à l'Hôpital = la sécurité des malades -
JournéesNationales de l'Hygiène, 1-3 octobre".
Comme tous les matins, j'ai du mal à me frayer mon
chemin dans cette marée humaine des premières heures. J'ai
beau expliquer à la marée qui tente de se précipiter dans
l'hôpital qu'il peut lui être utile que le docteur puisse y
accéder pareillement. Le gardien, qui égrène chaque arrivant
par la lourde porte entrebâillée, m'aperçoit enfin: il distribue
quelques coups de gourdin et je parviens à me faufiler dans
mon lieu de travail.
- Ah! Bonjour docteur, ça va bien?
- Ça va.
- Et la famille?
- Ça va bien, merci.
Plusieurs barrières de vigiles en uniforme endiguent le
flot des consultants et d'accompagnateurs. Un dernier
contrôle est assuré par un vrai policier prêté par la ville,
comme si les voleurs étaient tous à l'extérieur. Dans
l'obscurité du porche, une rangée de petites tables avec des
vendeurs et des contrôleurs de tickets de consultation. On se
presse, on se bouscule, on s'invective, on palabre, on
marchande. Des billets passent rapidement de main en main.
- Ah! Docteur, vous êtes là ; ça va bien?
- Ça va, merci.
Alors qu'ils étaient les rois de la nuit, de nombreux chats
déguerpissent dans les couloirs, chassés par toute cette
agitation. Il y en a de plus en plus.
C'étaient eux ou les rats; on a préféré les chats, moi aussi.
6Dans la vaste cour parsemée de coquillages et bordée de
palmiers, des femmes Peuhles sont assises sur des nattes,
déjeunant d'un quignon de pain trempé dans une infusion de
quinqueliba.
- Salam alekoum !
- Waalekoum asalam !
Je m'engage dans le couloir "Administration - Chirurgie -
Stomatologie" du rez-de-chaussée, sombre et infesté des
moustiques de la nuit. L'odeur surprend toujours le matin en
passant devant les toilettes. Une margelle en ciment de vingt
bons centimètres en travers des portes d'accès a certes résolu
le problème des évacuations bouchées et des inondations,
mais en créant des pédiluves nauséabonds et des générations
d'anophèles.
Des rangées de patients serrés sur des bancs attendent déjà
sans échanger un mot. On aura compris à leurs joues
gonflées, aux foulards enveloppant leurs têtes, à leurs mains
serrant leurs mâchoires et aux claquements convulsifs des
doigts pour conjurer la douleur, qu'ils attendent l'arrivée du
dentiste.
Au bout du couloir, la consultation de chirurgie. Une
quarantaine de malades attendent également, un ticket à la
main, dans un silence lourd. Quelques gémissements d'une
femme allongée sur un bout de natte, le pied déformé dans
un pansement sale couvert de mouches. Une autre, en sueur,
attend assise, les yeux révulsés par la fièvre, soutenue par
deux membres de sa famille. Plus loin, des béquilles, des
plâtres cassés, des visages livides, des traces de sang sur le sol
dessinant des empreintes de pieds nus. Je chasse un chien
dormant encore devant mon bureau. Avec cette petite touche
de crésyl en plus, toutes les odeurs du monde se sont une fois
encore donné rendez-vous devant ma porte. Je l'ouvre en
7bloquant par habitude ma respiration pour ne pas avaler le
nuage de moustiques soudain réveillés.
Il est presque 8 heures. Les infirmiers et la secrétaire ne
sont pas encore là.
Une journée ordinaire commence.
4 octobre. Sténose du pylore
Il est tout petit, froissé par son tout jeune âge et fripé de
déshydratation.
Ce bébé est venu de quatre cents kilomètres en aval du
fleuve pour des vomissements en jets. A l'évidence une
sténose hypertrophique du pylore: un muscle un peu trop
développé par malformation de la sortie de l'estomac qui
entraîne des vomissements importants, une cachexie et la
mort en l'absence d'intervention.
Bien sûr, en Europe, il aurait eu quelques examens. Ici le
diagnostic est suffisant, avec son mode de survenue typique
et la perception de la petite boule dans le ventre, sous les
côtes à droite. Avec l'anesthésiste, nous le programmons pour
le lendemain matin. La recherche d'une voie veineuse s'avère
très laborieuse. En désespoir de cause, au bout d'une heure et
demie, une grosse aiguille est plantée à travers le tibia dans la
moelle osseuse pour le perfuser et lui administrer
l'anesthésique. L'intervention peut commencer. C'est simple,
à peine dix minutes. Une petite incision transversale pour
sectionner ce gros biceps garrottant l'estomac, pour desserrer
l'étau et faire passer les aliments. Cela tient toujours un peu
du miracle que d'opérer un bout de chou ici: pas
d'anesthésique adapté, des produits périmés, aucune
possibilité de monitoring pendant et après l'intervention, et
ces instruments chirurgicaux pour adulte, démesurément
8longs et presque grotesques dans ce ventre miniature d'à
peine quatre semaines.
Il mangera tout de suite à son réveil car la perfusion ne
tient pas longtemps. Il repartira guéri huit jours après, un
petit bonnet de laine blanc sur la tête et sanglé dans un
pagne Lagos sur le dos de sa mère qui rit. La cicatrice ne se
verra pas. Il ne saura jamais qu'il a eu beaucoup de chance. Il ne
saura jamais que nous avons eu beaucoup de joie.
6 octobre. Savon liquide
Il n'y a plus de savon liquide pour se laver les mains au
bloc opératoire. Rupture de stock. Les réserves au bloc sont
épuisées et, pour une fois, le major avait passé ses commandes
à temps, il y a trois mois déjà, sans se soucier cependant de la
suite des événements. L'économat n'a donc pas suivi.
J'entre dans le bureau du directeur pour lui annoncer
qu'on ne peut plus opérer. L'argument sous-entendu est
perfide: l'argent, dont le service de chirurgie est le plus
grand pourvoyeur, ne rentrera plus dans l'escarcelle!
On convoque le gestionnaire, qui se défend: il a remis au
directeur sa commande à signer il y a quelques semaines.
Celui-ci vérifie et trouve dans ses notes le papier qu'il avait
laissé en souffrance, car la facture lui paraissait élevée:
550 000 FCFA pour 10 bidons de dix litres de vulgaire savon
liquide de ménage, soit près de 90 € le bidon; le salaire
mensuel d'un gardien. Le gestionnaire prétend que c'est un
savon de très grande qualité uniquement réservé à l'usage
chirurgical et disponible chez un seul commerçant spécialisé
de la capitale. C'est, bien sûr, prendre quelque liberté avec la
vérité. Je suggère qu'on achète d'urgence du Sanibacter à la
pharmacie centrale régionale, où les prix sont officiels et le
9produit quinze fois moins cher. Plus simplement, je propose
d'aller moi-même, sur-Ie-champ, acheter quelques caisses de
savon banal au petit marché du quartier.
Sans réponse, je laisse les deux administrateurs à leurs
petites affaires.
Avec une telle surfacturation de savon en liquide des
années durant, il y a de quoi laver pas mal d'argent sale.
9 octobre. Amputation
La première incision de vingt centimètres n'avait pas suffi.
A seulement trente six ans, Mamadou Diallo traîne un
diabète depuis longtemps et un méchant phlegmon à sa
jambe droite depuis au moins dix jours, avec une glycémie
quatre fois supérieure à la normale.
Il avait été admis une semaine auparavant avec une fièvre
à 40°. Malgré une seconde incision de drainage pratiquée de
l'autre côté du mollet, la gangrène s'était installée.
On ne pouvait pas l'amputer avant de prendre les
précautions d'usage: le préparer psychologiquement pour
qu'il accepte cette mutilation, avertir sa famille, obtenir les
autorisations du chef de village et du marabout et .. .le faire
payer. Il est fauché.
Michel, l'anesthésiste coopérant français, avait commandé
du sang. Groupe rare. Attendre. L'opérer sans transfusion
était le condamner. On gagne du temps: pour éviter la
septicémie, Michel lui donne quelques jours de
céphalosporines, antibiotique cher, efficace et peu
accessible, qu'il garde précieusement dans son carton "Dons"
au fond de son bureau. La gangrène a gagné la cuisse. Hier,
coïncidence rare, toutes les conditions étaient enfin réunies:
le sang, les accords, l'argent: il a pu être opéré.
10Ce matin, les malades attendent un peu plus loin que
d'habitude en face de la porte du bloc opératoire. Dans le
coin de l'entrée, un paquetage souillé enveloppé dans un
champ opératoire en tissu vert attend depuis la veille et
dégage une odeur pestilentielle: la jambe amputée a été
oubliée.
En réanimation, Mamadou Diallo va bien.
Il octobre. Malade génital
Un dernier consultant. Il est vieux et un peu rabougri. Je
sens que cela va se passer un peu au-dessous de la ceinture,
non pour des raisons olfactives, mais à la façon qu'il a de me
tendre timidement la lettre et à celle de s'asseoir sur le coin
de la chaise.
C'est vraisemblablement l'écrivain public qui a rédigé ce
mot pathétique, un après-midi, entre le deuxième et
troisième verre de thé, comme en témoignent les quelques
taches couleur brousse sur l'enveloppe froissée:
Monsieur le docteur,
Je suis malade. Cette maladie concerne mon appareil génital. Il
n'a pas de force depuis quelques temps. C'est une force alternative.
Si j'ai envie d'avoir des rapports avec ma femme, subitement il y
a une éruption de le sperme avant le rapport. J'ai aussi des
fatiguements dans mon corps et au niveau de mes jambes. C'est le
principal souci que j'ai en ces temps-ci. Je veux que vous m'aidiez
à soigner scrupuleusement cette maladie terrible pour moi. Je
voulais exprimer ça à ma propre langue mais je ne comprendre pas
le français.
C'est pourquoi j'écris cette lettre pour mieux l'expliquée.
Il13 octobre. Bloc septique
Ce matin, c'est Boubakar qui fait la visite dans les étages:
une centaine de patients plus les dix lits de réanimation. De
mon côté, je commence le programme opératoire. L'infirmier
anesthésiste endort le premier malade. Il faudra lui couper un
morceau d'intestin puis rétablir le circuit digestif par une
suture.
Dans la petite salle vitrée attenante à la salle d'opération,
où l'on se lave les mains dans une atmosphère de sauna, se
trouve l'armoire métallique où est entreposé le précieux
matériel chirurgical. Seuls les trois chirurgiens en possèdent
la clé. Les fils chirurgicaux sont en quantité limitée. Certains,
pour les plus grossiers, viennent des centres
d'approvisionnement régional ou national, la plupart
proviennent de dons de différentes ONG ou grâce à des
filières mises en place au fil du temps avec des hôpitaux
européens par les chirurgiens coopérants. Quelques paires de
gants aussi, indispensables quand on a affaire à des indigents,
des sondes urinaires, surtout pour les interventions de la
prostate, des drains, des tubulures diverses et quelques
flacons de Bétadine, d'anesthésique local ou de perfusion.
Le matériel est sorti au compte-gouttes pour n'utiliser que
le strict nécessaire. Aujourd'hui, pour la suture de l'intestin
et la fermeture du ventre, je ne prends que quatre fils ainsi
que le flacon de Bétadine entamé que je ne quitterai pas des
yeux. Laisser ce matériel en salle d'opération à la portée de
tous, dans des tiroirs ou sur des étagères, est inconcevable. Il
serait immédiatement subtilisé par le personnel soignant du
bloc. Un fil vient-il à manquer au cours d'une intervention
qui s'avère plus compliquée, que le chirurgien demande à
l'infirmier-panseur de prendre sa clé dans son pantalon de
pyjama, sous le sarrau stérile, et l'accompagne à l'armoire. Le
12mieux est de garder les fils sur soi et de les faire sortir au fur
et à mesure au risque de quelques chatouilles, car un fil non
utilisé et laissé en évidence en salle n'est jamais retrouvé. Il
n'en sert pas moins la cause chirurgicale.
Chaque infirmier ou aide-soignant est en effet un véritable
docteur respecté dans son quartier, tenu de pratiquer toutes
sortes de petites interventions à domicile: circoncision,
sutures, incision d'abcès ou de panaris, voire plus.
- Docteur, il me faudrait trois fils pour la salle septique.
La salle septique! L'antre des horreurs, fief des infirmiers
et aides-soignants. Curieusement ce secteur chirurgical a été
négligé par la plupart des chirurgiens coopérants, peut-être
par manque de temps, car on ne peut être partout à la fois. Il
ne s'agit pourtant pas des gestes les plus anodins ou les plus
faciles. C'est ici que sont mis à plat ou excisés les abcès de
toutes sortes et de toutes tailles, les fistules, les myosites, les
gangrènes, les escarres, les ostéites... C'est dans cette salle
que j'ai dû amputer, hier, le bras droit d'une femme à la suite
d'un banal panaris vu trop tard et mal traité. J'y sévis de plus
en plus pour réinculquer les règles souvent oubliées de
l'excision des tissus dévitalisés et du drainage.
C'est là que je radote sur l'hygiène élémentaire, pour
rappeler à l'envi qu'il faut se laver les mains, qu'il ne faut pas
utiliser le reste de fil avec la même aiguille pour le prochain
opéré. Je réexplique qu'au sortir de cette salle humide, non
climatisée et infestée de microbes invisibles, il ne faut pas
retourner au secteur aseptique bavarder avec le petit copain
qui assiste l'ophtalmo pour une opération de la cataracte, ni
emprunter le flacon de désinfectant dans la salle de
gynécologie où se termine une hystérectomie.
1316 octobre. Les "accompagnants"
- Un seul accompagnant par malade!
Soeur Marie Renée, l'infatigable septuagénaire française
responsable du service de "réanimation", répète
inlassablement la consigne chaque fois que tout le clan
familial débarque dans la salle de soins intensifs. On devrait
dire: un seul accompagnant, mais au moinsun !
Tant la famille du malade est indispensable en Afrique.
L'accompagnant, substantif présent dans tous les
dictionnaires africains, fait tout: il achète les médicaments à
l'officine, nourrit son parent, le lave, lui change les draps et le
pagne, le masse, lui mobilise les articulations, le distrait, le
défend, le protège, le convainc, lui installe un semblant de
moustiquaire à l'hivernage, change sa perfusion, appelle
l'infirmier, réveille l'infirmier, graisse la patte de l'infirmier,
partage le repas avec le patient voisin indigent. Il est selon le
cas aide-soignant, kinésithérapeute, brancardier, coursier,
facteur, instituteur, parfois aumônier, guérisseur, banquier,
chasse-mouches, interprète, radio-trottoir, téléviseur et
clown. Il dort la nuit sur une natte, sous le lit du blessé ou de
l'opéré et se fait relever de temps en temps par un autre
membre de la famille relégué dans les coursives extérieures
ou dans la cour.
Evidemment il faut canaliser cette bonne volonté parfois
encombrante. Au Cameroun, nous dissuadions les excès par
des amendes salées: 500 FCFA pour un crachat dans les
couloirs, 1000 FCFA (l,50 €) pour avoir fait un feu de bois
dans la chambre. . .
Ces fonctions sociales viennent enfin au goût du jour dans
les hôpitaux du Nord. On introduit le rire dans les unités de
pédiatrie, des musiciens en gériatrie, des chorales chez les
14cancéreux, on invente le métier d'animateur à l'hôPital. On en
parle dans les médias, on l'étale dans la presse médicale, on
en fait même des sujets de thèse et on les alimente de pièces
jaunes. On s'émeut en se congratulant de tant d'originalité et
d'initiative. En Afrique et dans d'autres pays, où la cellule
familiale et le fou-rire existent encore, la vie sociale continue
dans les centres de soins depuis la nuit des temps et dans les
hôpitaux depuis qu'ils existent. La famille se cristallise
autour de la maladie peut-être pour la conjurer. On chante
dans les chambrées, on palabre sous le manguier, on bat
les cartes, on joue à l'Awalé, on raconte des histoires, le griot
passe de salle en salle porter les nouvelles, on se réjouit de la
guérison du voisin, on se lamente et on pleure en procession
derrière l'enfant décédé en pédiatrie. Je crains que
l'animateur à l'hôpital n'existe un jour ici. Il portera cravate
comme le présentateur Météo qui annonce invariablement la
pluie à la télévision de Douala.
Je me rappelle comment je m'étais fait tancer vertement
par une infirmière en France dans le service d'orthopédie où
ma mère était hospitalisée. Venu pour quelques jours du
Cameroun, mû par l'exemple de- solidarité que je voyais
parmi nos patients africains et leur famille et encouragé par
l'observation du surcroît de travail que je devinais parmi le
personnel infirmier de ma tribu, j'avais osé retirer moi-même
et de mon propre chef le bassin de dessous le séant maternel
alité qui s'engourdissait dans l'inconfort de quelques quarts
d'heure d'attente. Il m'a été sévèrement signifié que vider le
pot ne relevait pas de mes compétences.
Si on ne peut même plus s'occuper du popotin de sa
propre mère dans un hôpital public. . .
Aujourd'hui, une paysanne au visage buriné par le soleil et
le travail, est penchée au chevet de sa fille de vingt ans, qui
15sort progressivement du coma dans lequel elle était plongée
depuis un mois et demi. Un virus probablement. La mère
injecte, avec attention, la bouillie préparée dans la calebasse,
par la sonde gastrique, à l'aide d'une grosse seringue. La fille
est nourrie ainsi depuis son admission en réanimation. La
femme accomplit ces gestes avec dextérité, comme si elle
avait été soignante toute sa vie. Montrés une seule fois, des
gestes naturels de survie qu'un infirmier n'a pas le temps de
refaire.
A quoi pense-t-elle ? Son regard est doux. Elle évolue avec
l'aisance d'une analphabète dans cette salle de réanimation
comme dans un monde irréel qu'elle a provisoirement
apprivoisé. Les quelques scopes et autres rares appareils de
surveillance non encore tombés en panne ne l'impressionnent
pas, puisqu'elle n'en connaît pas la signification. Elle ne
craint que l'air menaçant et autoritaire de l'infirmier
toutpuissant, comme elle a dû craindre la puissance relative du
guérisseur qu'elle a dû consulter et payer cher, avant de se
résigner à venir à l'hôpital des Toubabs.
18 octobre. Le guerrier
Il a huit ans, le guerrier. En tout cas il se présente comme
tel. Il est évacué en taxi-brousse de Foulobo à cent kilomètres
en amont du fleuve, pour contusion de l'abdomen. Il serait
tombé d'un arbre. Il est Il heures. On l'admet en
réanimation. Sa tension, correcte au départ, devient instable.
Son père est avec lui, mais il n'a pas le sou. On ne demandera
donc pas de radiographie pulmonaire et on se contentera de
l'examiner et de l'ausculter correctement. Le thorax n'a rien.
Son ventre est douloureux. La rate ou le foie qui saigne
probablement. Malgré les perfusions que Soeur Marie-Renée
16

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