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La porte du côté de l'Orient

De
305 pages
Le déclin de l'Empire ottoman du milieu du XIXe siècle incite les gouvernements européens à visiter des contrées fascinantes tout en établissant des comptoirs commerciaux dans tout le Moyen-Orient. Un jeune artiste peintre, Lucien Forget, est engagé par le gouvernement français pour rendre compte d'une culture en pleine mutation. Au-delà des intérêts de la France qui l'envoie, il sera le témoin impuissant de l'extermination des fondateurs d'une toute nouvelle religion, la foi baha'ie.
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La Porte du côté

de Carient

Roman historique Collection dirigée par Maguy Albet
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Dominique Marchal

La (Porte du côté

de {'Orient

L'Harmattan

Illustration de couverture Chëne

@

L'HARMATTAN,

2008

5-7, rue de l'École-Polytechnique;
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

75005 Paris

ISBN: 978-2-296-05696-1 EAN : 9782296056961

I L'intrus

CHAPITRE 1

« Au siècle de Louis XIV, on était helléniste, maintenant, on est orientaliste. Il y a un pas de fait. Jamais tant d'intelligences n'ont fouillé à la fois ce grand abîme de l'Asie ... Le statu quo européen, déjà vermoulu et lézardé, craque du côté de Constantinople. Tout le continent penche à l'Orient. » (Victor Hugo, Les Orientales)

Sur les toitures en pente douce, des langues de lumière s'amusaient à faire des ricochets. C'était comme si des milliers de miroirs avaient attendu ce moment-là, précisément, pour incendier la capitale. Les lueurs s'embrasaient les unes après les autres au contact des ardoises, puis sautaient de mur en mur, léchaient les lucarnes et les volets clos. Bientôt, toute la cité sortirait de son sommeil léthargique sous le flamboiement du ciel. Tandis que l'aube éclaboussait les toits de Paris, Lucien atteignit le parvis de Notre-Dame. Ancrée comme un navire gigantesque défiant les cieux, la cathédrale haussait ses tours jumelles sur l'île de la Cité. Dans toute sa splendeur gothique, elle semblait veiller sur la ville encore endormie. Le jeune homme s'arrêta un instant devant les trois portails, plus particulièrement devant celui du milieu, la porte du Jugement, afin d'en contempler les sculptures. La tranquillité des lieux en ces heures matinales l'invita à en admirer les détails. La porte du Jugement portait bien son nom: aux deux côtés du Christ, les douze apôtres avaient l'air de se concerter; les puissances du ciel, les prophètes et les martyrs, saisis à jamais dans la pierre, observaient Lucien en silence. Il s'agenouilla respectueusement, fit le signe de croix et s'engouffra dans l'escalier de la tour Nord. Trois cent quatre-vingts marches en pas de vis, voilà ce que représentait l'ascension de la tour. Sans être très pénible, elle demeurait tout de même éprouvante au premier venu. Cependant, Lucien n'en était pas à sa première montée en cette belle matinée de juillet 1843. Depuis trois semaines maintenant, il gravissait l'une des deux tours pour 9

atteindre une espèce d'esplanade à ciel ouvert, appelée l'aire de plomb ou cour des réservoirs. On l'avait surnommée ainsi parce que des plaques de métal en couvraient le sol et des bassins remplis d'eau y étaient disposés en cas d'incendie. Le jour filtrait à travers les meurtrières depuis quelques instants à peine, éclairant le passage au jeune artiste peintre qui, ses feuillets sous le bras et son chevalet en bandoulière, montait les marches avec méthode. Après s'être arrêté plusieurs fois pour reprendre son souffle, il déboucha sur la galerie qui joignait les deux tours. À chaque fois, la beauté et la tranquillité des lieux le déconcertaient. Il ne pouvait s'habituer au transport qui le saisissait lorsqu'à ses pieds, dans un profond abîme, la ville et le fleuve s'offraient à lui en un tableau indéfinissable. Malgré une forêt hétéroclite de tuyaux noirs et le vaste rideau de fumée qui s'en dégageait, les ardeurs du soleil irisaient l'atmosphère de rayons écarlates. Les tours imposantes l'encadraient maintenant comme deux sentinelles, soulignant la gravité majestueuse
.

de cet endroit unique.
Lucien savait qu'à ces petites heures paisibles la luminosité particulière conviendrait parfaitement à ses travaux. Aussi avait-il conclu un accord avec le gardien pour grimper tous les matins sur cette terrasse sans être inquiété. Il affectionnait particulièrement cette position surplombant la ville. Au-dessus du cloaque impersonnel des maisons à étages, le vent tout à coup se mettait à siffler dans les gargouilles et des pigeons en mal d'amour roucoulaient sur les rebords de pierre. Une sensation irrépressible de liberté l'envahissait alors. Par-delà I'horizon des toitures, il voyait d'autres paysages; ceux-ci se bousculaient dans sa tête et le tourmentaient jusque dans ses rêves. Des coupoles dorées, des minarets effilés tranchant les cieux, des contrées désertiques et des oasis, tout un monde enfin qu'il s'était créé à force d'imagination et de désir d'ailleurs. Ce penchant pour le Levant étreignait le Tout-Paris de ce début du XIXe siècle et avait si bien conquis les âmes que Lucien ne cessait de voir désormais en toute chose un charme oriental. Il était persuadé qu'un jour il pourrait arpenter les rues de ces vieilles cités de l'Empire ottoman, qu'il pourrait goûter lui aussi à cette oisiveté légendaire, siroter un thé sucré à la terrasse d'un café turc, bref suspendre le temps un instant et voir passer la vie pour en peindre chaque détail. Ce qu'il ne savait pas, par contre, c'était combien la réalité allait dépasser tous ses désirs, même les plus extravagants. 10

Tout à ses pensées de voyage, il déballa son matériel pour s'installer dans la clarté de cette cour aérienne, et là, comme suspendu dans un état de grâce, après avoir retrouvé l'emplacement exact de la veille, il s'appropria de nouveau le sujet de sa toile. Au premier plan, du haut de son pinacle, un ange de pierre tenait un doigt sur sa bouche close et semblait imposer le silence à tout un troupeau d'animaux aux formes bizarres: des panthères et des loups aux dents acérées, des vautours à quatre pattes, des serpents volants. Au travers de cette animalerie fantastique, des démons et des gnomes fixaient les cieux de leurs figures apocalyptiques. En arrière-plan, la flèche émergeait du pignon du grand comble pour s'élever avec majesté et rehausser l'ensemble. La scène aurait pu paraître évidente au commun des mortels, mais sous l' œil de l'artiste elle s'était métamorphosée. Chaque monstre de pierre lui semblait incarner les tares de la société parisienne: la cupidité, le pouvoir, les pulsions de la chair, voire la luxure. Les statues avaient le visage déformé par d'infâmes rictus, et toute cette obscénité les rendait grotesques. C'est cela que peignait Lucien et plus encore. Cette bouche muselée, ce doigt imposant le silence, n'était-ce pas un avertissement? Combien de temps encore fallait-il attendre? Combien de folies, de crimes et de sévices? Qu'allait-il advenir pour que cela cesse un jour ? Voilà où les pensées de Lucien l'entraînaient malgré lui, voilà ce qu'il supposait en contemplant ces sculptures silencieuses. L'heure avançait et déjà Lucien entendait le va-et-vient des carrioles sur le pavé, le cri des badauds qui montait plus distinctement jusqu'à lui. Il ne lui restait plus, cependant, pour achever son oeuvre, qu'à nourrir un peu ses couleurs et à travailler les clairs-obscurs par quelque effet savant de sa composition. De ce tableau dépendait son admission à l'École nationale des Beaux-Arts, aussi s'appliqua-t-il avec dilection. Absorbé à cette tâche, il ne vit pas les heures passer, et lorsqu'après avoir posé les dernières touches le tableau lui plut suffisamment, le gros bourdon de Notre-Dame le surprit en sonnant les douze coups de midi. « Déjà! », se dit-il. Satisfait de son oeuvre, il remballa ses effets, dévala les escaliers et, après avoir retrouvé le parvis de la cathédrale, s'en alla par le dédale des ruelles étroites de la Cité. Les immondices jetées pêle-mêle sur le pavé l'obligèrent à lever les pieds à chaque pas pour ne pas éclabousser sa redingote. Il n'arrivait pas à s'habituer à cette insalubrité permanente, à ce pourrissement sur le sol qui l'écoeurait jusqu'à la nausée. Chaque ménage déposait ses ordures au coin de la rue, et les chevaux, les voitures, les gens à pied, passant et repassant sur ces décombres, les broyaient. Il en résultait une Il

boue infecte et noire qui s'infiltrait partout. L'administration municipale avait beau avoir envisagé quelques travaux d'assainissement pour remédier à la situation, rien ne changeait véritablement. On avait pourtant démontré quelque sollicitude envers ce quartier illustre en ouvrant la rue d'Arcole et en déclarant d'utilité publique le percement de la rue de Constantine, mais cela ne suffisait pas. Les maisons hautes de quatre à cinq étages en saillie, avec leur toit en auvent cintré et n'ayant point de cour, plongeaient les habitants du rez-de-chaussée et du premier étage dans une obscurité quasi permanente en interrompant la libre circulation de l'air. Finalement, il n'y avait pas eu grand changement depuis le Moyen Âge. À l'étroitesse et l'embouteillage des rues s'ajoutait l'entassement de près d'un million de personnes dont un bon nombre était venu des quatre coins du pays à la recherche d'un emploi. Le chômage endémique empirait encore la situation en amenant avec lui la misère, la criminalité, la prostitution, mais aussi les émeutes et les révolutions. Telle était la situation sur les deux rives de la Seine. Ce tableau peu réjouissant étalait sa triste réalité partout. Bien que Paris dressât, en plein ciel, une pléiade de palais et de flèches, ses deux pieds pataugeaient dans les immondices et la noirceur. On se serait cru dans une ville souterraine, tant l'atmosphère était pesante et l'obscurité profonde. Au moment précis où Lucien tourna un angle de maison, un porteur d'eau en sabots faillit le renverser et, tout en jurant, s'engouffra avec ses deux seaux par une porte basse. - Regarde où tu vas, le drôle! Ces artistes... toujours la tête dans les nuages! En évitant de répondre à ce personnage bourru, Lucien se fraya un chemin parmi les promeneurs. Comme si cela ne suffisait pas, une fille publique l'interpella et tenta de l'aguicher en découvrant ses jambes.
-

Allez mon beau Monsieur! Pour toi ce sera un rabais.

Sans faire de cas, Lucien la contourna et poursuivit son chemin. Il était habitué à rencontrer des prostituées presque partout dans Paris en ces périodes de misère. Un passage communiquant de la rue de l'Égout à la rue du Sépulcre, nommé la cour du Dragon, lui tenait lieu d'habitation. On accédait au passage en question par un porche dont l'entrée monumentale, faisant face à la rue Sainte-Marguerite, était ornée d'un magnifique dragon de bronze. Lucien franchit le porche avec sa toile, son chevalet et ses pinceaux, et pénétra dans la cour comme une flèche.
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-

Bonjour Monsieur Forget, lui lança la concierge.

Avec son tablier maculé de taches, ses grosses mains de laveuse posées sur son ventre rebondi et ses joues colorées, elle respirait la bonhomie. Alors, où en est votre peinture? s'informa-t-elle.
-

Je pense bien que cette fois je l'ai terminée, Madame Huguette.

Est-ce qu'on peut la voir?

- C'est-à-dire... euh... oui, pourquoi pas. Lucien n'était pas encore habitué à offrir son travail au regard du public. Vous serez la première personne à qui je la dévoile, vous savez. Et il tira délicatement la toile de son emballage sous les yeux ébahis de la concierge. - Oh ! Mais c'est bien beau, Monsieur Forget, où avez-vous déniché

un tel sujet? - En quelque endroit peu accessible au commun des mortels. Il faut monter sur Notre-Dame pour le découvrir. - Vraiment, mais c'est merveilleux! Et là, c'est un ange?
-

Parfaitement, c'est lui qui m'a inspiré ce tableau. Je le trouve si Eh bien, on peut dire que vous avez de l'imagination! En tout cas, À vous aussi, Madame Huguette.

sage avec son doigt sur la bouche et en même temps si énigmatique. Il semble détenir un secret jalousement gardé.
-

c'est rudement joli. Vous irez loin, Monsieur Forget, croyez-moi. Allez, je vous souhaite une bonne journée.
-

Il grimpa un escalier à rampe jusqu'à sa mansarde, une chambre modeste installée sous les combles, pour y déposer son oeuvre et avaler un morceau en vitesse. Les commentaires de madame Huguette l'avaient conforté, car il se fiait à l'avis des gens simples dont il voulait toucher le cœur et l'âme. Il ne s'attarda pas plus longtemps dans son logis et repartit promptement en direction du Jardin du Luxembourg où un rendez-vous l'attendait. En chemin, il croisa des portefaix déjà à l'oeuvre, chargés comme des mulets, mais aussi des cireurs de souliers qui, pour quelques sous, vous font oublier la saleté des rues.
-

À votre bon cœur, mon beau Monsieur, une petite pièce? Tout doux l'ami, je ne suis pas Crésus, trouve-toi un autre

quémanda un homme hirsute à l'entrée des grilles.
-

samaritain, répondit Lucien avec agacement. Je n'ai plus de pain, mon Monsieur, et mes enfants meurent de
faim, insista le mendiant.
-

Tu vois bien que je ne suis qu'un étudiant, regarde. 13

Lucien retourna ses poches vides. L'homme haussa les épaules et s'en alla poursuivre un autre passant en maugréant. On ne pouvait ainsi faire vingt pas dans la capitale sans être assailli par des va-nu-pieds affamés ou par quelque tire-laine en mal d'argent. Lucien se dit qu'il n'y avait pas que dans Les Mystères de Paris que l'on mourait de faim. Il voyait de plus en plus d'indigents traîner dans les rues pour se repaître des débris de table des plus fortunés. D'autres suppléaient tant bien que mal à leur misère en se réfugiant dans l'eau-de-vie et le vin. Les grilles ouvertes laissèrent pénétrer Lucien dans les allées bordées de grands parterres. Une série de terrasses plantées de beaux arbres accueillaient les familles et les enfants du faubourg Saint-Germain, les professeurs, les étudiants et les poètes. Lucien s'y sentait chez lui et chaque fois qu'il le pouvait, entre deux ateliers, il y faisait une promenade. Il s'enivrait alors du parfum des fleurs et profitait de la fraîcheur des feuillages. Un grand nombre de statues se prélassaient entre les arbres, observant les siècles passer de leurs grands yeux immobiles. Le témoignage de ces artistes de l'Antiquité le laissait toujours pantois d'admiration. Un peu plus loin, un attroupement s'était formé autour d'un kiosque où une petite fanfare jouait de la musique militaire. Au gré de ces flonflons assourdissants, des couples assis sur des chaises ou bien des hommes, debout auprès de femmes en beaux atours, prenaient le temps de converser sous les charmilles, à l'abri des rayons du soleil. Dissimulant soigneusement leurs jambes et exagérant la finesse de leur taille, ces dames portaient des robes tombant toutes droites, se doublant de dessous abondants et superposés. Certaines poussaient la coquetterie en exhibant des chapeaux recouverts de dentelles et de fins rubans de couleur. Cette farandole multicolore caressait les yeux des passants, émoustillait les cerveaux des jeunes gens, qui se voyaient déjà une promise à leur bras, dansant sous les tonnelles, échangeant quelques promesses. Parvenu à la fontaine Marie de Médicis, Lucien vit son ami accoudé à une grille en fer forgé encadrée de pots de fleurs géants. Avec sa redingote noire, son haut-de-forme et sa canne à pommeau d'argent, il avait fière allure. Il ne lui manquait plus qu'une paire de gants pour faire de lui un de ces dandys de l'aristocratie parisienne. Un gilet prune et une jaquette bleu zéphyr ajoutaient un peu de couleur à son ensemble fermé par un col amidonné jusqu'aux oreilles. Il faut dire que ses parents, des bourgeois qui avaient fait fortune dans le commerce du tissu, ne lui refusaient rien. Malgré cette différence sociale, Thomas et Lucien s'entendaient fort bien. Ils s'étaient présentés en même temps à
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l'École des Beaux-Arts pour s'inscrire au concours d'admission et depuis ils ne s'étaient plus quittés. Thomas n'hésitait pas à donner son avis, même le plus critique, sur les nouvelles toiles de son ami, et en général, ses conseils s'avéraient judicieux. Mais ce sont les rêveries orientales de ce dernier qui lui plaisaient par-dessus tout. Parfois, Lucien se laissait emporter par une réflexion, un mot, faisant totalement abstraction du monde alentour, et cela fascinait Thomas. À 17 ans, tout l'avenir s'ouvrait devant eux et ils comptaient bien en tirer le maximum. - Alors jeune homme, en retard de huit minutes pour la première fois. - En effet, bonjour Thomas. Figure-toi que j'ai achevé ma toile ce matin même. - Félicitations! Il faudra que tu me montres ce chef-d'oeuvre. Je suis loin d'avoir mené le mien à terme. - Mais tu es bien élégant! Réclamerait-on ta présence à une noce? - Point du tout. Oserais-tu insinuer que ma tenue n'est pas toujours de mise? - Je voulais dire plus encore aujourd'hui.
-

Ah ! Voilà qui est mieux. Suis-moi,je t'invite dans un endroit qui

devrait te plaire. Le soleil inondait le jardin de chauds rayons de lumière. Aussi, nos deux amis flânèrent plus longuement dans .les allées en devisant. De belles femmes en longues robes à crinoline croisèrent leur regard sous des ombrelles de soie rose, et l'on pouvait entendre leurs rires pleins de sous-entendus à leur passage. Comment auraient-elles pu, en effet, rester indifférentes à la belle allure de ces jeunes hommes? Même si Lucien n'avait pas une mise aussi soignée que son ami, il se dégageait de sa personne une prestance que bien des hommes lui enviaient. Non pas qu'il fût un véritable Apollon, non, mais un certain charme l'habitait, qui venait davantage de l'intérieur, comme un feu qui couve. Cette chaleur lui avait toujours rendu service, ne fût-ce que lors de son entrevue pour l'admission à l'École des Beaux-Arts. Il se tenait toujours droit, mais sans raideur. Par-dessus de larges épaules, son visage arborait des traits volontaires sur lesquels des mèches noires et désordonnées traduisaient la vigueur de l'inspiration. Mais ce qui retenait surtout l'attention, c'était ses yeux noirs enflammés, brillants comme deux braises au milieu de son visage, qui révélaient une intelligence fiévreuse. Le temps semblait toujours lui manquer et chaque minute qui s'écoulait le poussait plus loin en avant, avec une intarissable soif de l'inconnu. Qui se serait douté de ses origines modestes cependant? Ses parents habitaient un village de province, en 15

Touraine. Ils y exploitaient quelques arpents de terre sur lesquels paissaient une vingtaine de bêtes. Lucien avait grandi dans ce décor champêtre auprès de ses deux soeurs et de ses quatre frères. On ne saurait dire quand ce goût pour le dessin l'avait investi; sans doute cette douceur des coteaux de la Loire, ce bon air qui baignait les champs de vigne avaient eu raison de ce métier d'agriculteur que ses parents lui voulaient voir endosser. Ce n'est pas que le travail de la ferme le rebutait tant, non. Il s'était endurci aux travaux des champs comme ses frères et participait à toutes les tâches avec une ardeur égale. Sa carrure robuste témoignait à elle seule des longues heures de travail passées au champ à faucher et à engranger le blé. Pourtant, quand c'était le temps des vendanges ou que les foins se ramassaient, on le trouvait assis en tailleur à crayonner sur de petits carnets d'écoliers qu'il traînait partout avec lui. Une curiosité maladive le poussait à tout vouloir représenter, et ce, avec lIne fidélité étonnante. Tant et si bien que chacun finit par reconnaître son talent. Il fallut bien admettre qu'une autre voie se dessinait pour cet enfant. C'est ainsi qu'il se retrouva à Paris, quelques années plus tard, pour tenter sa chance et exploiter le talent que Dieu lui avait octroyé. L'argent lui aurait fait cruellement défaut si l'héritage inespéré de ses grands-parents ne s'était pas présenté miraculeusement. La chance ou le destin l'avait ainsi mené dans la capitale, et il était prêt à tous les sacrifices pour faire valoir son habileté et réaliser ses ambitions. Les deux jeunes artistes traversèrent des chaussées où allaient et venaient de nombreux piétons, des marchands ambulants et quelques cavaliers, plus fortunés. Il fallait être prudent lorsqu'on s'engageait sur ces voies pavées, car aucun système établi ne réglementait la circulation, et chacun était libre d'aller à sa guise dans le flot sans cesse changeant de cette marée humaine. Les fiacres en particulier les frôlaient de près, et il n'était pas rare que leurs roues pussent passer sur les pieds des piétons distraits. Ils aboutirent finalement devant l'enseigne d'un café, rue Lepeletier. - Nous y voici, j'espère que tu vas apprécier le cadre de cet établissement, toi qui es féru de peintres orientalistes. - Stupéfiant, en effet! On se croirait à Constantinople. Le Café du Divan, comme tous les bons endroits de la capitale, suivait l'engouement oriental de ce milieu du XIXe siècle. Un peintre avait même laissé quelques toiles dans cet estaminet réputé, et les clients en mal d'exotisme - ou plutôt d'orientalisme - pouvaient admirer sur les murs des femmes à moitié nues se rendant aux bains. 16

Théophile Gauthier, Balzac, Nerval avaient été les hôtes illustres de ce café devenu le cercle des grands écrivains français. Lucien exultait, transporté dans cet ailleurs qui lui faisait oublier la grisaille de Paris. Installés sur un divan, nos étudiants purent admirer à loisir le décor à la turque. De fausses odalisques circulaient parmi les tables basses en exhibant leur poitrine généreuse. Des clients savouraient lentement du thé sucré, d'autres tiraient quelques bouffées de tabac aux narghilés installés à leurs pieds. On se serait cru dans quelque harem interdit ou à une cour lointaine de l'Empire ottoman. - Alors, c'est à ton goût?
-

Je suis sans voix. Une seule chose me chiffonne cependant: ces

toiles. Ne trouves-tu pas qu'elles manquent de crédibilité? Regarde ces formes, ces femmes sont bien trop plantureuses. Sans l'ombre d'un doute, leurs rondeurs n'ont été créées que pour attirer les regards.
-

Oui,je vois que nous avons affaire à un homme d'expérience.

Allez, ne te moque pas de moi. Je n'ai certes pas fréquenté autant de courtisanes que toi, mon cher Thomas, mais l'anatomie humaine ne m'est pas inconnue. Ou ces femmes sont mal faites ou bien l'artiste ne sait pas peindre. - Je m'incline devant tant de connaissances, finit-il par admettre en souriant. - Et puis ces poses manquent de réalisme. Ces demoiselles se promènent-elles donc toujours à moitié vêtues? C'est un rêve, Thomas, tu le vois bien. Depuis la mode des turqueries, on a fait de l'Orient un paradis, un prétexte pour brosser des beautés toutes plus pulpeuses les unes que les autres. Ces femmes abandonnées aux regards ne sont qu'une occasion de peindre des corps nus et d'en étaler les chairs épanouies. - Tu as sans doute raison, mais que peut-on y faire? Voilà justement ce qui plaît! Il faut suivre la demande. -

Je crois qu'il nous faut plutôt confronter la réalité, Thomas! Aller

sur le terrain. Tu sais combien je déteste m'enfermer des heures durant à cerner les contours d'un modèle immobile. Ce qu'il nous faut, c'est peindre la vie, le mouvement de tous les jours, tous ces petits instants de vérité que l'œil de l'artiste doit appréhender. En disant cela, les yeux de Lucien brillaient d'un éclat nouveau. Tout son être manifestait un désir profond de voyage, d'aventure, de vérité, enfin de sublime.
-

Ton désir est louable, je le reconnais, mais il faut te rendre à

l'évidence. Nous avons devant nous quatre années d'école avant le prix 17

de Rome pour devenir des peintres consacrés, alors peut-être nous faut-il user encore de patience pour réaliser nos rêves.
-

Je ne pourrais pas attendre si longtemps, Thomas. D'autres que

nous ramèneront les véritables couleurs de la Perse, et il en sera fait de notre avenir. Une jeune serveuse avenante au corsage un peu trop échancré interrompit leur conversation en se penchant vers nos deux convives.
-

Bonjour Messieurs, que peut-on vous servir?

Lucien eut du mal à cacher son trouble. Il ravala sa salive tout en cherchant ses mots, mais aucun son ne sortit de sa bouche. La beauté presque insultante de cette jeune serveuse l'avait comme paralysé. Il était toujours mal à l'aise avec les femmes, surtout lorsqu'elles étaient trop désirables. Chaque fois que ce trouble se manifestait, il ne savait plus que faire. La fuite lui paraissait toujours le seul moyen d'échapper à ce malaise viscéral. Il avait beau se raisonner, rien n'y faisait. À ses yeux, une femme ne pouvait qu'être parfaite, voire inaccessible, mais elle ne pouvait se rabaisser à devenir un simple objet de convoitise. Son camarade le sortit finalement de son embarras en commandant deux verres d'absinthe, ce qui fit s'éloigner la jeune femme à une autre table. - Voilà ce que j'appelle une belle créature, ne trouves-tu pas? Tu ne me sembles pas dans ton assiette... qu'y a-t-il? - Oh rien, tout va bien. On étouffe un peu ici, voilà tout. - Allez, sacré menteur, cette jolie fille t'a remué les sens, avoue-le donc!
-

Tu sais bien que ce n'est pas mon genre, Thomas. Toutes ces filles

sont si artificielles ! Je préfère le charme des Orientales. Avec leur visage voilé qui révèle à peine leurs traits, elles m'apparaissent plus belles, plus secrètes. Ce ne sont pas des beautés qui se donnent facilement au premier regard. Je préfère ce côté mystérieux qui se laisse deviner. Et puis, il doit bien y avoir quelque chose de plus important dans la vie que toutes ces femmes qui nous entourent.
-

Ah oui? Laisse-moi chercher

je ne vois pas vraiment de quoi

tu veux parler, répondit Thomas qui avait l'air de s'amuser. J'y suis, peut-être fais-tu allusion à ton attrait pour l'Orient, à ta recherche d'un ailleurs inaccessible? - Inaccessible, peut-être pas. Tu verras qu'un jour je finirai par quitter Paris. Il faut que je trouve seulement le moyen, que je contemple ces mosquées aux faïences bleues que l'on m'a si souvent décrites. Et

puis les Orientaux me fascinent avec leur air si sage et en même temps
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si tourmenté. Les grands prophètes ne sont-ils pas tous issus de ces contrées insondables?
-

Les prophètes? En ce qui me concerne, rien ne vaut les petites

Parisiennes! Mais trinquons à tes voyages vers ces terres mystérieuses et à ta santé, beau ténébreux! - Santé à toi!

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CHAPITRE 2

« J'annonce dès le commencement ce qui doit arriver, et longtemps d'avance ce qui n'est pas encore accompli,. Je dis: Mes arrêts subsisteront, et J'exécuterai toute Ma volonté. C'est Moi qui appelle de l'Orient un oiseau de proie, d'une terre lointaine un homme pour accomplir Mes desseins, Je l'ai dit, et Je le réaliserai,. Je l'ai conçu et Je l'exécuterai. » (Isafe 46 : 10 -11)

Pendant ce temps, en Perse, quelque part sur la route qui mène à Ispahan.. . La poussière que soulevaient les pieds de MullaI Husayn dans la chaleur accablante de l'été retombait lentement, très lentement sur le chemin. Elle semblait comme en suspension et s'infiltrait partout, jusque sur les poils de ses narines. Kilomètre après kilomètre, la tunique si nette qui recouvrait ses frêles épaules était devenue terne et sale. Le soleil n'en finissait plus de cuire le plateau et sa végétation rabougrie, pourtant la clarté du jour s'estompait et la distance qui le séparait d'Ispahan diminuait sensiblement. Le jeune mulla ne savait plus depuis combien de temps il arpentait ce sol ocre et jaune, il ne savait plus combien de routes caillouteuses il lui avait fallu emprunter à travers ces montagnes arides maintenant derrière lui, ni combien de caravansérails lui avaient servi de gîtes pour la nuit, seul avec sa conscience. Loin du confort, une seule chose le possédait tout entier: les paroles de son maître.

1. mulla: membre du clergé chiite, dans le sunnisme on parle plutôt d'oulémas pour des fonctions analogues. Théologien musulman exerçant de hautes fonctions juridiques, religieuses ou pédagogiques.

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Elles lui revenaient sans cesse à l'esprit, comme une litanie douloureuse: « Si seulement quelqu'un parmi vous pouvait se lever et, armé d'un détachement total, se rendre à Ispahan et délivrer de ma part, à ce fameux dignitaire ecclésiastique de Perse, le message suivant... » Il n'avait pas hésité deux secondes lorsque SiyyidI Kazim s'était tourné vers lui et lui avait demandé d'accomplir cette mission. Il s'était levé promptement, avait baisé le pan du vêtement de celui qu'il vénérait et, avec un détachement absolu, s'était mis en route aussitôt. Une indéfectible résolution le faisait avancer maintenant, soutenu par quelque force céleste, pour aller plus loin, toujours plus loin. La ville ne tarderait pas à apparaître, il le savait, et avec elle la nécessité de convaincre cet homme. Il préparait déjà les mots qu'il allait prononcer, l'attitude qu'il adopterait devant un si distingué personnage. * * * Muhammad Baqir, dont la renommée de mujtahid2 s'étendait sur toute la ville, trônait à une table entourée de ses disciples richement vêtus, choisis parmi les familles les plus illustres de la région. Avec sa grande barbe noire et son autorité naturelle, il imposait le respect à tous ceux qui entraient en sa présence. Les Persans ne reconnaissent pas de plus haute autorité religieuse que celle du mujtahid, toutefois ils restent libres de suivre les ordonnances de celui de leur choix. Aussi, dans chaque ville et région, les croyants se regroupent autour de ces dignitaires religieux. On comprend donc mieux pourquoi l'assistance usa de tant de déférence auprès de ce chef distingué et très fortuné. La soirée était douce, l'air encore tiède, et l'on conversait sur quelque sujet abstrus des traditions de l'islam quand des clameurs réprobatrices se firent entendre. Un jeune homme échevelé venait de faire irruption dans la salle. Une telle conduite était pour le moins inadmissible: comment pouvait-on avoir l'audace de perturber une réunion aussi importante?

1. siyyid : descendant du prophète Muhammad. 2. mujtahid : savant musulman autorisé à fournir une interprétation personnelle sur un point de droit dans l'islam.

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Les têtes se retournèrent comme un seul corps. Offusqués par un tel comportement, les disciples jetèrent des regards accusateurs au visiteur importun. Ce dernier, affublé d'une longue robe blanche descendant jusqu'aux pieds à la manière des Arabes, n'y prêta guère attention. Malgré son allure modeste et la poussière du chemin qui recouvrait ses habits, le jeune homme ne paraissait nullement incommodé par tous ces regards assassins tournés dans sa direction. Il se dirigea d'un pas décidé vers le chef de cette noble assemblée et s'adressa à lui avec beaucoup de vIgueur:
-

Prête l'oreille, ô Siyyid, à mes paroles, car de ta réponse à mon

appel dépend le salut de la foi du Prophète de Dieu, et le refus de considérer mon message causerait à celle-ci un grave préjudice. Muhammad Baqir fut d'abord surpris par toute cette agitation, mais lorsqu'il entendit ces paroles lancées avec tant de fermeté, il se mit à écouter l'intrus avec attention tout en réprimandant ses disciples pour leur manque de courtoisie.
-

Veuillez excuser la conduite inconvenante

de mes disciples, jeune

homme. Je vous en prie, délivrez votre message sans crainte.
-

Mon nom est Mulla Husayn, et voilà des mois que je suis sur les

routes pour venir à votre rencontre. Mon maître, Siyyid Kazim, qui vous tient en haute estime, m'a chargé de vous demander comment il se fait qu'au début, vous montriez une considération et une affection si marquées pour feu Shaykh 1 Ahmad et qu'à présent, vous vous soyez complètement détaché du groupe de ses adeptes choisis? Comment se fait-il que vous nous ayez abandonnés à la merci de nos ennemis? Le mujtahid resta silencieux un moment avant de répondre. Puis, avec beaucoup de solennité, il toisa le jeune messager. Cependant, aucune peur ne remplissait les yeux de Mulla Husayn. Seule une conviction inébranlable, une foi absolue en sa mission pouvait se lire sur son visage juvénile. Cela plut grandement au chef de l'assemblée qui lui répondit:
-

Étant donné qu'au début nous croyions que Shaykh Ahmad et

Siyyid Kazim n'étaient animés tous deux que par le désir de faire avancer la cause de la connaissance et de sauvegarder les intérêts sacrés de l'islam, nous avons rapidement ressenti une inclination à leur offrir notre soutien le plus cordial et à prôner leurs enseignements. Au cours des dernières années, cependant, nous avons remarqué tant de
1. shaykh : un homme respecté en raison de son grand âge ou de ses connaissances scientifiques, religieuses, philosophiques.

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déclarations contradictoires, tant d'allusions mystérieuses et obscures dans leurs écrits, que nous avons estimé souhaitable de garder le silence pendant un certain temps et de nous abstenir de toute critique ou approbation. Mulla Husayn regarda le mujtahid et, avec déférence, mais en pesant chacun de ses mots, il répliqua:
-

Je ne puis que déplorer un tel silence de votre part, car je crois

fermement qu'il compromet une splendide occasion de faire avancer la cause de la Vérité. Il ne tient qu'à vous d'exposer précisément ces passages de leurs écrits qui vous semblent mystérieux ou incompatibles avec les préceptes de la foi, et moi, avec l'aide de Dieu, j'entreprendrai d'exposer leur vraie signification. L'éloquence du jeune homme stupéfia à nouveau le mujtahid. Toutefois, la teneur d'un tel exposé devant ses disciples l'embarrassait grandement, car il remettait en question la crédibilité de son jugement. - Ne devriez-vous pas vous reposer d'un si long voyage? Nous pourrions vous rencontrer en tête à tête ultérieurement. Mais après avoir traversé plus de 1 500 kilomètres à pied pour accomplir sa noble mission, Mulla Husayn ne pouvait envisager de différer l'occasion qui s'offrait à lui.
-

Noble Muhammad Baqir, je ne puis remettre à plus tard cette

entrevue qui m'a poussé à traverser la Perse. Aucun repos ne pourra m'être bénéfique si je ne m'acquitte pas de ma mission. Le regard magnétique de Mulla Husayn pénétra l'âme du mujtahid qui, ému devant une telle preuve de loyauté, ne put que s'incliner. Se tournant vers un de ses disciples, il lui enjoignit aussitôt de chercher quelques écrits de Shaykh Ahmad et Siyyid Kazim. Les documents lui furent remis prestement, et il commença à questionner son interlocuteur. À chacun des passages mentionnés, le jeune homme répondit avec grand savoir, mais aussi avec beaucoup d'humilité. Le dignitaire écouta attentivement les clarifications si convaincantes de ce messager audacieux pendant que les disciples stupéfaits tentaient d'appréhender quelques bribes de leur conversation hermétique. Le temps semblait s'être arrêté tant la discussion était passionnante, et si l'appel à la prière du soir ne s'était pas fait entendre, seul le petit jour aurait pu mettre fin à l'argumentation de Mulla Husayn. Muhammad Baqir fit remarquer à son invité combien le temps avait passé et lui promit de rédiger une déclaration par laquelle il témoignerait de l'éminence de la position occupée par Shaykh Ahmad et Siyyid Kazim. Conforté par une telle promesse, Mulla Husayn salua 24

respectueusement le mujtahid et se dirigea vers la sortie. Il passa dignement devant les disciples décontenancés sans leur adresser le moindre mot. Mais qui pouvait bien être ce jeune homme? lisait-on dans leurs regards interrogateurs. Nous qui sommes les dignes serviteurs de Muhammad Baqir n'osons pas même relever les propos de notre maître et voilà qu'un jeune itinérant venu d'on ne sait où le rappelle à ses devoirs; cela tient du prodige assurément. * * * À quelques rues de là, le jeune messager regagna un modeste bâtiment qui servait de séminaire et entra dans une chambre d'étudiant dépourvue de mobilier. Il se sentait soulagé. Après tant d'effort et de chemin parcouru, ses souhaits les plus inespérés étaient enfin réalisés. Demain, le mujtahid lui délivrerait une déclaration écrite d'une extrême importance, puisqu'elle imposerait le silence à toutes les langues malavisées qui s'aventureraient à dénigrer les allégations de Siyyid Kazim. Il ne comprenait toujours pas pourquoi ses coreligionnaires étaient incapables de percevoir la sagesse du message délivré par son maître, pourquoi le peuple perse n'entrevoyait pas les perles de grands prix révélées par ce luminaire dans le ciel de l'Orient. Quelle chance ses paroles avaient-elles de conquérir l'obscurité de ces âmes confuses? Quel pouvoir, enfin, pouvait les amener à reconnaître l'élu de Dieu sinon celui dont Dieu l'avait investi, lui, simple voyageur inspiré? Il était temps pour la Perse d'entendre à nouveau la voix du Promis de Dieu. Ses terres bénies n'avaient-elles pas eu le privilège d'être foulées par Zoroastre, 600 ans avant Jésus-Christ, dont le livre sacré, l'Avesta, avait guidé toutes les tribus environnantes? Plus tard, à partir de l'an 632, le message de Muhammad n'avait-il pas, tel un raz de marée, déversé sur le sol de la Perse toutes ses sagesses et renouvelé la foi dans le cœur des croyants? Mais qu'en était-il à présent! Partout dans le pays régnaient la corruption et le désordre, l'immobilisme de la classe sacerdotale paralysait le progrès des institutions, les affrontements tribaux troublaient le régime et la religion ne conservait plus que des rites et des superstitions dépassés; l'esprit avait quitté la foi. Mulla Husayn s'agenouilla sur la natte qui recouvrait le plancher de sa chambre. La tête humblement penchée vers le sol, il adressa sa prière de remerciement à Dieu. La quiétude qui l'envahissait à présent valait bien toutes ces journées de sacrifice. Des larmes de bonheur roulèrent 25

sur ses joues; il avait accompli sa mission avec succès. Finalement, l'âme en paix, il prit son aba, ce long manteau répandu dans tout l'Empire ottoman, et s'en recouvrit entièrement pour passer la nuit. Mais soudainement sa tranquillité fut troublée par le bruit sourd d'un visiteur cognant à sa porte. - Désolé de vous importuner à pareille heure, noble Mulla. Je ne suis que l'humble émissaire du grand mujtahid. J'ai reçu l'ordre de vous suivre pour m'assurer de votre confort et voyant l'infortune dans laquelle vous vous trouviez, j'en ai rapporté les faits à mon maître. Celui-ci m'a chargé de vous remettre la somme de cent tumans et de vous exprimer ses excuses sincères pour avoir omis de vous offrir l'hospitalité convenant à votre rang. Mulla Husayn répondit à cette offre avec dignité:
-

Dites à votre maître que son véritable cadeau pour moi, c'est

l'esprit d'honnêteté avec lequel il m'a reçu et la largesse de vue qui l'a porté, en dépit de son rang élevé, à répondre au message que moi, humble étranger, je lui ai délivré. Rendez cet argent à votre maître, car moi, en tant que messager, je ne demande ni récompense ni dédommagement. «Nous nourrissons vos âmes pour l'amour de Dieu. Nous ne cherchons ni récompense ni remerciements de votre part », affirme notre très saint Coran. La prière que je formule à votre maître est que les dirigeants de ce monde ne puissent jamais l'empêcher de reconnaître la Vérité et d'en témoigner. Confondu par une telle réponse, l'envoyé se retira en s'inclinant devant tant de sagesse et d'humilité. * * * Mulla Husayn avait séjourné neuf années auprès de Siyyid Kazim, dans la ville de Karbila, en Iraq. Un jour, assis en tailleur sur un tapis et entouré de ses élèves, ce dernier avait souligné combien la venue du Promis qu'ils attendaient était proche. Depuis que ses forces faiblissaient, Siyyid Kazim se sentait le devoir de faire davantage allusion aux signes de Son apparition. Il avait alors déclaré à ses disciples assis en tailleur autour de lui: - Il est noble de lignée, il s'agit d'un Siyyid, donc de la descendance du Prophète de Dieu et de la famille des Hashim. Il est jeune et possède un savoir inné. Sa science ne provient pas des enseignements de Shaykh Ahmad, mon propre maître, mais de Dieu. Mes connaissances ne sont qu'une goutte comparées à l'immensité de son savoir; elles ne sont que grain de poussière en face des merveilles 26

de sa grâce et de sa puissance. Que dis-je? Incommensurable en est la différence. Il est de taille moyenne, s'abstient de fumer et est d'une piété et d'une dévotion extrêmes. À leur grande stupéfaction, il leur avait même fait comprendre que ce personnage merveilleux se trouvait parmi eux. Les disciples s'étaient observés alors un moment les uns les autres, tout à fait confus. - Vous le contemplez de vos propres yeux, faisait-il souvent remarquer, et, malgré cela, vous ne le reconnaissez pas! Ces dernières paroles les rendaient encore plus perplexes. Comment était-il possible que celui qu'ils attendaient fût parmi eux sans qu'ils s'en rendissent compte? La commotion était vive, et chacun y allait de son entendement pour assimiler les paroles de leur maître qui ébranlaient leur raison et remuaient leur coeur. Un jour, à l'aube, Siyyid Kazim réveilla l'un de ses disciples et lui demanda de l'accompagner. - Une personne hautement estimée et distinguée, dit-il, est arrivée. Il est de notre devoir à tous deux d'aller lui rendre visite. Ils quittèrent la maison et marchèrent côte à côte à travers les rues de Karbila à la lueur du petit matin. Ils atteignirent bientôt une maison à la porte de laquelle se tenait un jeune homme, comme si ce dernier était prêt à les recevoir. Il portait un turban vert, la marque distinctive des Siyyids, les descendants du Prophète. Son visage révélait un sentiment d'humilité et de gentillesse indescriptible. Il s'approcha tranquillement des deux visiteurs, tendit les bras vers Siyyid Kazim et l'embrassa affectueusement. Sans mot dire, la tête baissée, ce dernier écouta les multiples expressions d'affection et d'estime avec lesquelles le jeune homme l'accueillait. Ils furent bientôt conduits vers l'étage supérieur de la demeure et entrèrent dans une chambre ornée de fleurs exhalant le plus délicieux des parfums. Le jeune homme si affable les pria de s'asseoir. Ils ne savaient cependant plus quels sièges ils occupaient réellement, tant le sentiment d'envoûtement qui les envahissait était écrasant. Ils remarquèrent une coupe en argent placée au centre de la chambre. Leur jeune hôte la remplit à ras bord et la tendit à Siyyid Kazim. - « C'est une boisson composée d'un pur breuvage que leur donna leur Seigneur », leur dit-il en tendant la coupe. Ce passage du Coran les désorienta. Cependant, Siyyid Kazim prit la coupe de ses mains et la vida à grands traits. Un sentiment de joie mêlée de respect emplit son être, sentiment qu'il ne put étouffer. L'hôte présenta également la coupe au disciple avec la même amabilité. Celui27

ci hésita un instant, car l'usage de cette coupe en argent, d'après les préceptes islamiques, était interdit aux croyants. Mais puisqu'il avait vu son maître boire à longs traits sans la moindre hésitation, il fit de même. Aussitôt après, le jeune homme, qui se nommait Ali-Muhammad, se leva de son siège, les raccompagna jusqu'au seuil de la porte et leur dit adieu. Qui était ce personnage mystérieux et distingué nouvellement arrivé en ville? Comment se faisait-il que Siyyid Kazim, dont la réputation n'était plus à faire, était venu lui rendre visite avec tant d'empressement? Pourquoi avait-il démontré une telle joie en sa présence? Voilà les questions que le disciple qui l'accompagnait se posait sans trouver de réponse. Ali-Muhammad exerçait la profession de commerçant dans la ville de Chiraz et, apparemment, il ne s'était rendu à Karbila que pour assister au cours de Siyyid Kazim. Quelques jours plus tard, Mulla Husayn était en train de relater l'histoire de l'Imam Husayn aux disciples réunis autour de leur maître. Soudain, Ali-Muhammad entra dans la pièce. Bien qu'il fût dans l'usage de ne jamais interrompre un sermon, Siyyid Kazim se leva immédiatement de son siège et vint offrir au nouvel arrivant la place d'honneur. Ali-Muhammad déclina humblement l'invitation, préférant s'asseoir près de la sortie. Cet agissement du maître étonna tous les disciples. Mulla Husayn resta stupéfait jusqu'à ce que son maître lui demande de poursuivre sa lecture. Le même jeune homme revint une autre fois prendre place au milieu des disciples de Siyyid Kazim. Dès que le regard du maître tomba sur lui, il interrompit son allocution et se tut. Un de ses disciples, étonné, le pria de reprendre l'argumentation qu'il avait laissée inachevée. - Que puis-je dire de plus? répondit Siyyid Kazim en se tournant vers le nouvel arrivé. Voyez, la Vérité est plus manifeste que le rayon de lumière qui tombe sur le pan de ce vêtement. Un rayon de lumière, en effet, au même moment, frappa le pan du vêtement du jeune homme en question. - Comment se fait-il, demanda le questionneur, que vous ne révéliez pas son nom et n'identifiiez pas sa personne? Le Siyyid répondit en pointant du .doigt sa propre gorge, signifiant par ce geste que, s'il divulguait son nom, tous deux seraient aussitôt mis à mort. Personne parmi les assistants ne sembla saisir la signification réelle de ce geste et l'incident fut vite oublié. Après ce dernier passage d'Ali -Muhammad, chaque fois qu'il rencontrait ses disciples, Siyyid Kazim les exhortait à tout quitter et à chercher le Promis. 28

-

Ô compagnons bien-aimés, prenez garde, de peur qu'après moi,

les vanités de ce monde éphémère ne vous séduisent. Prenez garde, de crainte de devenir arrogants et oublieux de Dieu. Il vous incombe de renoncer à tout confort, à tout bien terrestre et à vos parents, dans votre quête de celui qui est le désir de vos coeurs et du mien. Dispersez-vous de tous côtés, détachez-vous de toutes choses terrestres et, en toute humilité et piété, suppliez votre Seigneur de vous soutenir et de vous guider. Ne relâchez jamais votre détermination de chercher et de trouver celui qui est caché derrière les voiles de gloire. Persévérez jusqu'au moment où il vous aidera par sa grâce et vous permettra de le reconnaître, lui qui est votre guide fidèle et votre maître. Soyez fermes jusqu'au jour où il vous choisira pour compagnons et défenseurs héroïques du Qa'im promis. Heureux celui qui parmi vous boira la coupe du martyre dans son sentier. Ceux d'entre vous que Dieu, dans sa sagesse, préservera et gardera pour témoigner de l'apparition de l'Étoile de direction divine, ce Précurseur du Soleil de la révélation divine, doivent être patients, doivent demeurer assurés et fermes. Ils ne doivent ni hésiter ni se sentir en désarroi, car aussitôt après la première sonnerie de trompette qui doit remplir la terre d'extermination et de mort, il y aura un autre appel; toutes les choses se ranimeront et seront revivifiées. Alors sera révélée la signification de ces versets sacrés: « Et l'on sonna de la trompette et tous ceux qui sont dans les cieux et sur la terre expirèrent excepté ceux auxquels Dieu a permis de vivre. Alors, on sonna encore de la trompette et tous se levèrent et regardèrent autour d'eux. Et la terre brilla de la lumière de son Seigneur, et le livre fut ouvert, et les prophètes et les témoins apparurent et la sentence fut prononcée entre eux en toute équité, et il ne leur fut fait aucun tort. » (Coran, 39 : 68) Et poursuivant de plus belle. - En vérité, je le dis, après le Qa'im, le Qayyum sera manifesté, car lorsque l'étoile du Premier se sera couchée, le soleil de la beauté de Husayn se lèvera et illuminera le monde entier. Ô mes compagnons bien-aimés! Combien grande, très grande est Sa cause! Combien exalté le rang auquel je vous invite, combien grandiose est la mission pour laquelle je vous ai formés et préparés! Ceignez-vous les reins de l'effort et fixez vos regards sur Sa promesse! Je prie Dieu pour qu'il vous aide par Sa grâce à surmonter les tempêtes d'épreuves et les jugements qui vous accableront inévitablement. Les disciples comprirent à demi les paroles de leur maître: après un premier messager de Dieu, un autre personnage plus exalté encore, 29

ayant pour nom Husayn, se manifesterait et accomplirait les desseins de Dieu pour 1'humanité. Peu après cet événement, le maître tomba malade. Il avait suivi fidèlement les prescriptions de Shaykh Ahmad, le premier érudit à avoir annoncé dans toute la Perse la venue imminente du Promis de Dieu. Sans cesse, Siyyid Kazim avait réitéré les allégations de son propre maître. Il avait soutenu cette nouvelle école de pensée, le shaykisme, qui s'était développée dans toute la Perse en embrassant les vérités émises par Shaykh Ahmad. À présent, Siyyid Kazim pouvait partir l'âme en paix. N'avait-il pas rencontré l'objet de sa quête? Il savait que le Promis s'était manifesté en la personne d'Ali-Muhammad. Il aurait pu le reconnaître parmi dix mille âmes tant son jugement était aiguisé et ses connaissances bien fondées. Il savait aussi que son jeune disciple, Mulla Husayn, qui n'avait cependant pas encore reconnu le rang du Promis, supporterait ce dernier dans la tâche qui l'attendait et qui ne manquerait pas d'être périlleuse. C'est ainsi qu'après avoir préparé ses étudiants à la venue de ce grand personnage, Siyyid Kazim s'éteignit le 23 novembre 1843.

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CHAPITRE 3

« Une grande et belle lumière, pas trop puissante, est ce qui rend chaque particule du corps plus agréable. » (Léonard de Vinci)

Sous une percée de lumière venant du plafond, une dizaine d'élèves avaient installé leur chevalet, leur palette de couleurs, leurs feuilles vierges, enfin tout leur attirail d'artiste, et contemplaient une jeune femme à la longue chevelure de platine, enveloppée d'un drap tombant jusqu'à terre. Contrairement aux autres modèles qui posaient nus, Isabelle ne livrait pas son corps aux regards des jeunes artistes. Quelques scènes où apparaissaient de belles jeunes femmes suffisaient à remplir son agenda. On la réclamait surtout pour le portrait parce que son visage séduisant et juvénile convenait parfaitement à l'étude. Ce travail alimentaire et d'autres petits emplois subalternes lui permettaient tout juste de couvrir les frais de ses études universitaires, mais elle aimait le milieu des artistes. Dignement installée sur un socle de bois, la demoiselle de 16 ans trompait son ennui en contemplant l'immense fresque couvrant toute la façade arrière de la vaste salle. Au-dessus d'elle, des poutres gigantesques traversaient la distance entre les murs; en dessous, des dalles de marbre rose recouvraient entièrement le sol, et sur les côtés, quelques statues trônaient en silence, nichées entre des colonnes à la grecque. Tout ceci donnait au décor une ambiance peu commune; si ce n'était de l'accoutrement des artistes, on eut dit quelque temple antique où la célébration d'une déesse en simple appareil prenait place.
-

Jeunes gens, cette journée

ensoleillée

est parfaite

pour notre

travail. Nous avons suffisamment de lumière, aussi vous pouvez faire une ébauche au crayon avant d'entreprendre votre toile. N'oubliez pas de prendre vos mesures et d'apprécier les perspectives. Il nous faudra faire des pauses afin que mademoiselle Isabelle ne s'ankylose pas, mais nous devrions avoir bien avancé à la fin de l'atelier. Montrez-nous ce dont vous êtes capables! 31

Lucien avait placé son matériel près de Thomas qui jubilait: ils allaient peindre leur premier drapé.
-

Cette mignonne est à croquer, n'est-ce pas Lucien? En effet, sors tes crayons et tâchons de faire honneur à cette Messieurs, le drapé qui est sous vos yeux aujourd'hui reste le

beauté. Le maître s'avança au milieu des élèves et prit la parole.
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sujet privilégié pour étudier les effets rendus par le clair-obscur. Cette manifestation de la lumière et de l'ombre joue particulièrement sur les différentes parties d'une composition. Elle doit mettre en valeur une opposition franche entre les parties éclairées et celles restées dans l'ombre. Nous avons vu également combien la connaissance de cette technique permet de suggérer le volume d'un tissu. Selon la lumière qui tombe sur lui, les formes seront plus ou moins définies et les arêtes des plis plus ou moins soulignées. Chacun d'entre vous est libre d'utiliser le médium qu'il désire. Je vous laisse donc à votre composition. Bon travail! Lucien resta pétrifié devant la pose sculpturale que prenait le modèle. Enveloppée de son drap et tournant maintenant le dos aux élèves peintres, la jeune femme semblait très à l'aise au milieu de tous ces regards rivés sur elle. Un simple drap blanc, laissant sa nuque et l'une de ses épaules dégagées, tombait en cascades à ses pieds. Les nymphes de l'Antiquité n'avaient qu'à bien se tenir si elles voulaient rivaliser de beauté avec le charme de cette jeune fille imperturbable de candeur. Avant de peindre le sujet, Lucien réfléchit à la meilleure façon de mettre en place sa composition. Les autres avaient déjà ébauché une esquisse au crayon quand il se décida finalement. La lumière... oui, cette lumière que filtrait la croisée serait son guide le plus sûr. Il lui fallait restituer la diffusion de cet éclairage le plus fidèlement possible, et ce qui le frappa en cet instant était cette douce clarté tombant sur les épaules blanches de la jeune femme. La pureté des lignes sous ce rai de lumière le ravissait. À ses yeux, ce n'était plus une simple jeune fille qui posait là au milieu de l'école des Beaux-Arts, mais plutôt quelque houriI tout droit sortie des jardins du paradis. Cette virginité éclatante troubla ses facultés un moment puis, contenant son émoi, il se résolut à exploiter les rendus superposés de l'aquarelle pour

1. houri: du persan houry. Compagnes des musulmans fidèles au paradis selon le Coran.

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