La résiliente

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La Résiliente est l'histoire d'Izza, une petite fille du Moyen-Atlas, enlevée, asservie et dont les séquences de vie se prolongent sans fin. Fatalité, rude destin qui la fait balloter dans un périple où elle est confrontée à toutes les épreuves de la terre. Dans ce chaos individuel, l'auteur livre tout un stock de connaissances, d'impressions et de sensations. Bref, une saga de la société marocaine durant la première partie du XXè siècle, dont on sort un peu moins ignorant sur cet "Empire fortuné" qui excita jadis l'imagination de la moitié du monde.
Publié le : mardi 1 janvier 2013
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EAN13 : 9782296512979
Nombre de pages : 288
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Atika BenzidaneLa résiliente
estin ne ille e ltlas
Il était une fois Izza, une petite flle du Moyen Atlas, enlevée,
asservie et dont les séquences de vie se prolongent sans fn. La résiliente
Fatalité, rude destin qui la fait ballot er dans un périple où elle est
confrontée à toutes les épreuves de la terre.
Des tableaux de vie, dialogués comme au théâtre, qui donnent estin ne ille e ltlas
un champ d’expression où souvent le pathétique et le désespoir
lézardent ce roman d’un bout à l’autre. Izza, c’est plus que Cosette
Préface de Jean-Pierre Péroncel-Hugozde Victor Hugo : une dramaturgie partagée peut-être ; mais des
ballets s’apparentant à une bible d’émotions pleines d’intensité
qui soutiennent tout le temps une vie brisée, dévastée, préservant,
malgré tout, son élan vital. Et l’espoir.
Dans ce chaos individuel, Atika Benzidane livre tout un stock
de connaissances, d’impressions et de sensations qui éclairent sur
les caves et les greniers d’un certain Maroc. Un tableau de société
presque naturaliste sur le vécu quotidien, les us et les coutumes,
le mode de vie ; bref, les ressorts structurants d’un conglomérat
dont les pesanteurs culturelles pèsent - encore ? - de tout leur
poids alors que le projet de modernité est à l’ordre du jour.
C’est une écriture aux aguets, faite de confdences chuchotées.
Un récit qui, par éclairs, renvoie à un passé, mais qui retrouve
toujours, comme un médium, le chemin de la vie, produisant au
passage mille sons diférents provoqués par les secrets de l’âme et
les pulsations de l’écrit.
Un beau livre à la pointe des mots et des émotions.
Atika Benzidane, cadre de l’administration. Elle est l’auteur
d’un recueil de poèmes en arabe : Le silence de la nuit a une
saveur, aux Ed. Diwan 2000, à Rabat.
Photo de couverture : Atika Benzidane.
collection
ISBN : 978-2-336-29009-6
€ Amarante
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La résiliente
Atika Benzidane
estin n? e ille e lt? las

? ? La résiliente

Destin d’une fille de l’Atlas








Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr





Atika Benzidane



La résiliente

Destin d’une fille de l’Atlas
Préface de Jean-Pierre Péroncel-Hugoz











Du même auteur :
Le silence de la nuit a une saveur (Poèmes, en arabe),
Ed. Diwan 2000, 1999, Rabat.























© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-29009-6
EAN : 9782336290096



À celui qui a transformé
ma destinée
À celle qui m’a couvert
d’amour et de tendresse
À Dahmane, mon époux,
Nezha, ma fille,
Aziz, mon fils





Préface

Immersion complète
dans le Maroc d’antan


Lorsque, il y a quelques mois, mon confrère de la presse
casablancaise, Mustapha Sehimi, connaissant ma curiosité
pour la littérature marocaine d’hier et d’aujourd’hui, m’a
adressé le tapuscrit de Atika Benzidane, j’ignorais jusqu’à
l’existence de cet auteur, n’ayant pas eu connaissance des
poèmes arabes publiés par elle, auparavant.
C’est donc avec un regard complètement neuf, dénué de
toute idée préconçue que j’ai ouvert cette Résiliente, au titre
de prime abord un peu énigmatique, éclairé à présent par le
sous-titre explicatif : Destin d’une fille de l’Atlas. De toute
façon, le français à la fois classique et moderne de la
romancière, sa langue animée et fluide, facilitèrent mon
entrée dans ce texte nouveau.
J’ai vite été absorbé, happé même par le tourbillon de
l’action et surtout, en tant qu’étranger par définition à
l’univers que décrit Atika Benzidane, ma curiosité a été
aiguisée et j’ai vite franchi la porte qu’elle ouvre à ses lecteurs
sur un Maroc réputé disparu, quoique certaines des
traditions culturelles décrites dans ce volume demeurent en
vigueur, souvent pour le meilleur, mais parfois aussi pour le
pire…
9 Bien que l’auteur ne s’attarde pas à préciser les contours
historiques et géographiques de son intrigue, on saisit qu’on
se trouve encore à l’époque lyautéenne ou post-lyautéenne,
sous le règne du sultan Moulay-Youssef (arrière-grand-père
du roi Mohamed VI présentement régnant), alors que les
effets de l’influence française, s’ils étaient décisifs dans les
villes, restaient faibles, voire absents dans les djebels,
notamment les divers Atlas, dont le plus haut de tous, là où
débute le scénario. Une montagne, âpre et secrète, sans
Européens installés à demeure, à part quelques rares postes
militaires, sous le Protectorat franco-hispanique (1912-1956).
De Saïd Guennoun à Driss Chraïbi
Le récit d’Atika Benzidane a sa propre autonomie de style,
d’idées, de construction, mais il s’inscrit néanmoins dans
l’itinéraire déjà long de la littérature moderne au Maroc.
Ceux qui ont lu les histoires, romancées ou pas, du
commandant berbère Saïd Guennoun ou de son collègue
arabophone Paul Odinot (correspondant et informateur de
Montherlant), de l’écrivain catholique berbérisant Marie
Barère-Afre et bien sûr le fameux roman fondateur du
Marocain francophone Driss Chraïbi, Le Passé simple,
trouveront sans doute des échos et résonances à ces plumes
aînées sous celle de Atika Benzidane.
Certaines descriptions de La Résiliente, par exemple
gastronomiques, nous ont amené, elles, à évoquer
l’enthousiasme gourmand de Madame Colette, membre de
l’Académie royale de Belgique, contemplant et goûtant la
variété de la haute cuisine chérifienne, dans ses Notes
marocaines des années 1920, publiées en 1958 à Genève, avec
des illustrations de Raoul Dufy. L’avantage pour le lecteur,
avec Atika Benzidane, c’est qu’elle décrit des mœurs, des
attitudes, des plats, des coutumes et des costumes qu’elle a
connus elle-même dans son environnement familial ou dont
lui ont parlé ses parents, ses aïeux. C’est donc un regard
10 direct, sans écran qui nous est offert, un regard féminin,
Dieu merci sans prêchi-prêcha féministe importé des États-
Unis d’Amérique ou d’Europe occidentale.
Ces descriptions de première main, d’esprit intégralement
marocain, permettent une immersion complète, dépaysante à
souhait dans le pays profond ; immersion appréciable et
pour le non-Marocain et pour le Marocain trop occidentalisé.
Parmi les situations les plus fortement décrites dans La
Résiliente : l’esclavage. Pas l’esclavage connu historiquement
avec des sujets capturés ou achetés en Afrique noire, non un
esclavage local, pratiqué par des musulmans marocains sur
d’autres musulmans marocains, en l’occurrence des fillettes
enlevées par ruse ou par force dans les replis du Grand-Atlas
et vendues à des familles citadines, en particulier à Fez.
De la servitude à la rédemption
L’héroïne du livre est donc une de ces fillettes, à la
personnalité bien charpentée dès l’adolescence et qui est le
pivot autour duquel se noue le drame. Depuis le milieu du
XXème siècle ces situations de totale dépendance ont
disparu (elles perdurent en Mauritanie en ce début du
XXIème siècle. Néanmoins, à l’heure où nous écrivons cette
préface, des journaux de Casablanca évoquent encore la
lancinante question des « petites bonnes » qui ne sont plus
volées à leurs parents, mais engagées et traitées quelquefois
dans les villes avec des méthodes rappelant la servitude, le
servage. C’est là l’ultime séquelle de l’esclavage d’antan décrit
par Atika Benzidane avec une précision sémantique qui
remue le lecteur le plus endurci.
Cette servitude domestique, mise en littérature par
l’auteur a été, dans le domaine de la science politique, étudié
et décrit naguère par l’essayiste Mohamed Ennaji,
notamment dans son Soldats, domestiques et concubines**. Pour
11 la première fois un Arabe, un Marocain osait aborder
franchement, sans complexe ni tabou, d’anciennes pratiques
condamnées ensuite par la morale universelle. Atika
Benzidane a ajouté sa pierre d’écrivain grand public à ce
face-à-face du Maroc d’aujourd’hui avec ses vieux démons
évanouis.
Donc, le fil conducteur de La Résiliente, c’est la vie de
cette fillette puis femme jamais longtemps découragée,
résistant aux chocs psychologiques et physiques, sachant
capter l’attention de dames compassionnelles (mais
impuissantes ou quasiment), tenant tête même aux mâles
hauts placés voulant la suborner et finalement se frayant une
vie de rechange acceptable et décente. Bref, une saga de la
société marocaine durant la première partie du XXème siècle,
dont on sort un peu moins ignorant sur cet « Empire
fortuné » qui excita jadis l’imagination de la moitié du monde.

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz

* Grand-reporter, essayiste, membre de la Société des
rédacteurs du Monde, à Paris, JP Péroncel-Hugoz, auteur de
plusieurs centaines d’articles sur le Maroc, travaille
actuellement à la réédition, à Casablanca, d’auteurs oubliés
ou épuisés ayant été inspirés par le Royaume chérifien et ses
habitants. Il suit également la création littéraire
contemporaine au Maghreb.
** Sous-titré : L’esclavage au Maroc au XIXème siècle,
co-édité par Balland (Paris) et Eddif (Casablanca), collection
« Nadir », 1994..

12
Chapitre 1

Il a suffi d’une nuit, ou plutôt d’un rêve, un mauvais rêve
que j’ai fait lorsque j’avais cinq ans. Ce rêve m’a laissé un
arrière-goût amer, une angoisse profonde et la peur du
lendemain. Aujourd’hui, j’ai quatre-vingt-dix ans, et pourtant,
pourtant ce goût amer, cette angoisse, cette peur m’habitent
toujours, au point de faire partie de moi-même. Il a suffi de
l’espace d’une nuit pour que ma vie bascule.
Issue d’une tribu berbère du Haut-Atlas, ma famille, aussi
loin que ma mémoire d’enfant puisse me porter, est une
grande famille. Mon père devait en être le patriarche. Il
recevait souvent pour de longues veillées les hommes de la
région. Ils parlaient fort et en même temps de choses que je
ne comprenais pas, mais qui devaient être très importantes.
Un jour, mon père prend la parole : « Il n’est pas question
de nous soumettre et d’offrir notre pays sur un plateau. Bien
que nos forces ne soient pas égales, nous devons lutter
jusqu’au bout. » Puis il se lève pour entériner sa décision.
Alors, les invités se lèvent à leur tour et répondent d’une
seule et même voix : « jusqu’à la mort nous lutterons, et avec
l’aide de Dieu, le Tout-Puissant, aucune défaite nous ne
connaîtrons. »
Pour moi, ce qui régnait, c’était l’odeur de ce méchoui qui
devant la tente rôtissait sur la braise, et mon père qui
présidait avec grandeur une belle sinia en argent ciselé,
fleurie de verres multicolores et où trônait une théière
rustique d’où jaillissait cette merveilleuse infusion de thé à la
menthe qui embaumait l’atmosphère, le tout éclairé par la
lumière tamisée des torches. L’ensemble offrait à mes yeux la
plus belle vision qui soit de l’hospitalité marocaine.
13 La soirée finie, chacun des convives chevauche sa
monture et s’en va au milieu de la nuit éclairée par la pleine
lune, comme pour mieux éclairer les chemins escarpés de
nos montagnes.
« Allons ! Dépêchons-nous de vite débarrasser la tente,
dit maman, nous devons dormir un peu. Demain sera une
dure journée. » Puis je la vois froncer les sourcils : « Plutôt
une rude journée, avec tout le travail qui nous attend ! »
Puis maman prend ma petite sœur dans ses bras, lui
chante une chanson douce et, tendrement, lui donne le sein.
Accrochée à elle, comme à mon habitude, je suis en
admiration devant ce bébé qui, par instinct de survie, sait
comment mordre la vie à belles dents. Devant cette toile de
maître, je m’endors paisiblement. Au petit matin, je me
réveille, non pas sur le chant du coq comme à l’habitude,
mais sur les cris de supplication de ma mère.
« Non, Moha ! Ne t’en va pas, ne nous laisse pas seules,
tes filles et moi ! Voyons, nous n’avons personne d’autre que
toi, qu’allons-nous devenir sans toi ?
- Non Itto ! Le devoir m’appelle, ma patrie passe avant
tout, laisse l’avenir entre les mains du Tout-Puissant. »
Puis, lentement, il s’approche de moi, me prend dans ses
bras et scrute longuement mon visage comme pour mieux le
fixer à jamais dans sa mémoire. Il m’embrasse tendrement et
m’enlace longuement, comme si quelque chose au fond de
lui disait qu’il n’y aurait plus de lendemain. Voir ce père, si
fort et si sûr de lui, faiblir ainsi le temps d’une étreinte
m’envahit d’angoisse. Ma mère, les larmes aux yeux et la voix
étouffée par les sanglots, arrive tout de même à lui dire : « Il
n’y a que Dieu. » À quoi il répond : « Et Mohammed est son
prophète. »
14 Il enfile sa djellaba en fil de laine d’un blanc immaculé et,
par-dessus, son burnous, le tout soigneusement tissé des
mains de ma mère, puis il se coiffe la tête d’un turban de soie
jaune. Son fusil à l’épaule, il chevauche son fidèle
compagnon des grands voyages, Mektoub, un pur-sang
arabe, et s’en va au loin, loin, loin jusqu’à ne plus devenir
qu’un petit point au fond de la vallée.
« Ton père est un grand cavalier, un fier chevalier. Il sera
là pour la fête d’Achoura, murmure maman. Il nous
reviendra, j’en suis sûre !
- Oh ! Maman, tu n’avais pas tort hier soir, c’est vraiment
une dure journée ! »
Ainsi partit mon père, au petit matin, pour aller on ne
savait où, pour revenir on ne savait quand. Mais pour notre
famille, le temps avait suspendu son vol, et nous ne vivions
plus, ma mère et moi, que dans l’espoir de ce retour, afin que
reviennent la vie et la gaieté sous cette tente qui était
devenue si triste.
Pour oublier le temps, Maman tissait un tapis qui n’en
finissait pas. Moi, je passais mes journées avec les filles de
mon âge, soit à garder le troupeau en dorlotant les agneaux,
soit à nous redire mutuellement les histoires que nous
racontaient nos grands-mères, soit encore à confectionner
maladroitement des poupées avec les moyens du bord. Il
faut dire que les résultats n’étaient pas si mauvais, et nos
poupées, nous en étions très fières ! Le soir, fatiguée, je
retrouvais avec plaisir les bras de ma mère pour m’y blottir
et sombrer dans un sommeil paisible, comme seul un enfant
peut le faire.
Mais un vendredi d’hiver, je connus, l’espace d’un instant,
deux sentiments contraires : l’un qui ressuscite, l’autre qui
tue.
15 Ce jour-là, je vois arriver au loin des cavaliers.  Je me
précipite pour annoncer la bonne nouvelle : « Maman,
maman, papa est de retour !
- C’est vrai, où est-il ?
- Regarde au loin, tu vois ce groupe de cavaliers ?
- Oh oui chérie, quel grand bonheur ! »
Elle me serre contre elle, et nous sautons de joie.
« Vite, mets l’eau à bouillir, ton père aura besoin d’un bon
bain, et demande à Aïcha de préparer un grand plat de bon
couscous, ton père doit être mort de faim ! »
Enchantée et heureuse, je cours dans tous les sens et
fredonne : « Papa est là ! Papa est de retour ! » Puis, au fur et
à mesure que le groupe se rapproche, un lourd silence s’abat
sur nous. Ma mère se fige peu à peu, pour ne plus
ressembler qu’à une statue. Que se passe-t-il ? Les cavaliers
portent leurs fusils canon à terre c’est le signe du deuil ! Qui
est mort ?
La vie vient de me porter son premier coup de poignard :
mon père est mort. Oui, il a besoin d’un bon bain… mais
pour recevoir l’absolution. Oui, il est mort, non pas de faim,
mais sous les coups de l’armée coloniale. Ainsi, ce grand
bonheur a été bien éphémère...
Ma mère essaie de tenir tant bien que mal, digne dans la
douleur. Elle me dit en me regardant droit dans les yeux :
« Ne pleure pas Izza, n’oublie jamais que si la force est dans
cette vie, la paix demeure dans l’autre. Ton père connaît
aujourd’hui la paix, la paix des croyants, et sa dernière
demeure est au paradis. »
Son enterrement fut grandiose, digne d’un chef de tribu,
un chef aimé et respecté, un chef mort pour la patrie.
16 Quatre mois plus tard, un homme que je ne connaissais
pas s’installe chez nous : pour nous, de force, pour lui, de
droit, j’entends alors ma mère élever la voix pour la première
fois :
« Il n’est pas question que tu t’installes ici ! De quel droit
veux-tu envahir ma vie ? J’irai me plaindre à notre nouveau
chef de tribu. Voilà des années que tu as quitté la maison.
Pourquoi es-tu revenu aujourd’hui ? Quelle idée
machiavélique as-tu en tête ? »
Elle nous prend, ma sœur et moi, dans ses bras et pleure
à chaudes larmes pendant de longues heures. « Maman, qui
est ce monsieur ? Pourquoi veut-il habiter chez nous ? »
Entre deux sanglots, elle me révèle une vérité bien amère.
« Ce monsieur est ton oncle. Ton père l’a chassé de la tribu
bien avant ta naissance, car c’est un voyou, un être vil,
malhonnête et corrompu. Il prétend avoir le droit de
m’épouser afin de protéger nos biens. Pour les dilapider,
oui ! Qu’il me passe plutôt sur le corps ! Jamais, jamais je
n’aurai d’autre mari que ton père. Personne ne peut
prétendre à sa bonté, à sa générosité et à sa grandeur d’âme.
Non ! Non ! Il n’en est pas question. »
Quelques jours après, le verdict suprême tomba, comme
un couperet. Le patriarche accepta le mariage de ma mère,
car il fallait un homme à la tête de notre famille, et en la
personne du frère du défunt nous ne pouvions espérer
mieux. Pour le patriarche, c’était une manière d’unifier notre
famille. Pour ma mère, c’était une manière de lui voler ses
souvenirs et de la condamner à une mort lente. Mais elle
n’eut d’autre recours que de se soumettre à cette loi tribale,
tout en jurant que jamais mon oncle Kaddour n’accéderait à
sa couche.
Les jours succédaient aux nuits, les semaines aux mois. Et
je voyais ma mère, pieds et poings liés, dépérir à petit feu.
17 Chaque fois que mon oncle rentrait à la maison, elle se jetait
sur nous et nous serrait contre elle comme un animal blessé
qui protège sa progéniture.
« Tu n’arriveras pas à t’en sortir comme cela ! Tu es ma
femme, et j’ai des droits sur toi, hurlait mon oncle à tue-tête.
- Plutôt mourir !
- Je finirai bien par te briser les reins, je suis patient ! »
Puis le lendemain, comme si de rien n’était, maman
prenait son courage à deux mains, étouffait sa colère, ravalait
sa haine et se tuait au travail pour ne pas trop penser.
Un jour, contrairement à son habitude, mon oncle rentre
pour le déjeuner. De sa voix de stentor, il rugit : « Itto, viens
ici immédiatement ! » Au son de cette voix pleine de colère,
je prends soudain peur, et je sens un liquide chaud couler
entre mes jambes, je commence à trembler de tout mon
corps. Je n’ai qu’une envie : m’effacer, me dissoudre, quitter
ce monde. Maman me prend la main et me dit tout bas :
« N’aie pas peur, ma chérie, jamais je ne le laisserai toucher à
un seul de tes cheveux. »
« Que veux-tu encore, espèce de goujat ? Nous effrayer
chaque nuit ne te suffit plus ?
- C’est pour t’annoncer une bonne nouvelle, tu sais que le
vendredi est mon jour de chance ? Mon pauvre frère a rendu
l’âme un vendredi, j’ai hérité de sa femme un vendredi, et j’ai
empoché une grande somme d’argent ce vendredi.
- Et comment ? Par ton travail ou par tes
investissements ?
- Mais voyons ! Grâce aux investissements de mon grand
frère ! Que Dieu ait son âme, le pauvre homme ne m’a
jamais autant rendu service de sa vie.
18 - Quel délit as-tu encore commis, monstre ?
- J’ai vendu tout le cheptel, et au prix fort, plus besoin de
bergers et encore moins de servantes aux petits soins pour
toi, j’ai renvoyé tout ce beau monde ! Dorénavant, il n’y a
plus que toi et moi. Nous verrons qui de nous deux aura le
dernier mot ! »
Ma mère, qui depuis la mort de mon père n’avait connu
rien d’autre que les larmes, appréhendait la tombée de la nuit.
« Lorsque ton oncle sera là, cache-toi derrière ce coffre,
couvre-toi de ce haïk et ne bouge plus jusqu’au petit matin,
quoi qu’il advienne, m’as-tu bien comprise ? Quoi qu’il
advienne. Promets-le-moi !
- D’accord, maman, je te le promets ! »
Pourquoi maman avait-elle si peur ? Quel malheur
pouvait bien encore nous frapper, que dans son
acharnement le destin aurait oublié de nous infliger ?
« Alors, ma chère Itto ! As-tu bien réfléchi ? » De ma
cachette, je vois maman se recroqueviller sur elle-même,
comme un enfant en péril devant l’ogre qu’est devenu cet
oncle. « Jamais, plutôt mourir ! »
Tel un chien aux abois, la colère et la rage décomposent
le visage de mon oncle. Un gros bâton à la main, il assène un
coup violent à ma pauvre maman. Stoïque sous la douleur,
elle supporte et endure avec courage et dignité, jusqu’à en
perdre connaissance. Désarçonné par ce courage et cet
entêtement, mon oncle cherche un moyen encore plus fort
pour la faire fléchir ; tel un vautour, il promène son regard
autour de lui puis se dirige vers moi d’un pas lourd et
menaçant. Le bruit de ses pas et le souffle de sa respiration
haletante me figent. L’ombre de sa main éclairée par les
torches me semble celle d’un géant qui ne fera de moi
19 qu’une bouchée. Inutile de résister. Je veux hurler, mais
aucun son ne sort, je veux fuir, mais mes pieds restent cloués
au sol. Il approche... approche, de plus en plus près. Mon
heure a sonné. Adieu maman. Je remets ma vie entre les
mains du destin. Je ferme les yeux et j’attends.
Combien de temps s’est-il écoulé avant que je ne puisse
rouvrir les yeux ? Un instant peut-être, une éternité ?
Mais je suis encore là. Le destin a-t-il eu pitié de moi ?
Non, c’est pire. La main dévastatrice change de proie. Elle se
rabat sur ma petite sœur, l’empoigne comme un sac, la
soulève haut vers le ciel comme pour lui présenter sa victime
et le prendre à témoin. Puis il la jette à plusieurs mètres de
lui. Au moment de son impact au sol, la terre, son ultime
demeure, un simple petit cri, à peine perceptible, sort de sa
bouche, refusant à mon oncle le plaisir de se délecter de sa
mort, tout en épargnant à ma mère de revenir à elle.
Mon oncle tourne alors les talons, impunément, et s’en va.
Comme s’il avait eu une mission à accomplir avant de partir :
détruire notre vie. Tu peux fuir la vengeance terrestre et aller
au loin, désormais tes mains sont maculées de sang jusqu’au
jour de la résurrection !
Quant à toi, sage parmi les sages, toi notre patriarche, que
ne nous as-tu laissé en paix couler des jours heureux ? Était-
ce trop demander pour une femme ? Avec ta grande idée
d’unifier la famille, voilà qu’aujourd’hui tu l’as amputée d’un
de ses membres...


20
Chapitre 2

Ma mère et moi n’avions plus qu’à nous incliner devant la
cruauté du destin. Les yeux hagards et le cœur brisés, ma
mère, tel un arbre desséché par les grosses chaleurs de l’été,
n’avait plus de larmes à verser ; ses cheveux sont devenus
gris et son visage tout flétri. Maman avait vieilli en l’espace
d’une nuit.
Sur le chemin du cimetière, seules les femmes nous
accompagnent, des femmes au visage brûlé, fardé de
poussière, des femmes brisées par le temps et la loi de
l’homme, des femmes qui savent pertinemment que demain
ce sera leur tour. Très proches, en silence, nous versons
ensemble les mêmes larmes amères. Où sont les hommes
qui jadis partageaient nos repas, se disant sincères et
intègres ? Ce monde masculin nous a tourné le dos, c’est à
croire que lorsque le père de famille est enterré, celle-ci l’est
aussi avec lui. Nous n’avions pas compris la règle du jeu
établie par l’homme, et nous sommes coupables de
continuer à vivre, nous les femmes.
Mais le calme revient toujours après la tempête, et la
force d’endurance de l’être humain le fait toujours avancer,
quelle que soit sa destinée.
Pendant la journée, nous ne nous quittions pas, maman et
moi. La nuit venue, brisées et éreintées, nous nous
blottissions l’une contre l’autre, car depuis cette terrible nuit,
le sommeil nous fuyait, et la vision des malheurs que nous
venions d’endurer hantait nos nuits. Le visage satanique de
mon oncle qui se riait de nous me revenait chaque fois que
je fermais les yeux.
21 Une nuit d’hiver, je ne l’oublierai jamais, le sommeil, en
l’emportant sur la peur, me déversa une autre angoisse, une
autre peur. Ce fut la nuit la plus longue, ce fut le cauchemar
le plus terrible de ma vie. Si j’avais su, je n’aurais pas
succombé au sommeil.
Cette nuit-là, je revécus, l’espace d’un instant, mon
bonheur d’antan. C’était merveilleux et féérique à la fois. Par
une belle journée de printemps, comme seule la campagne
en connaît, ma mère et moi étions au milieu des champs de
blé parsemés de fleurs jaunes et de coquelicots qui dansaient
au gré des caresses du vent. Devant cette magnificence de la
création, nous dansions, et les oiseaux autour de nous
faisaient la ronde. Nous chantions à voix haute, et l’écho des
montagnes nous applaudissait, nous étions heureuses,
heureuses !
Mais soudain, le ciel s’assombrit, comme vêtu d’un
burnous noir. Le ballet des oiseaux s’arrête net pour laisser
place à la danse des loups et à leurs hurlements déchirant la
nuit. Le champ de blé se transforme en un champ de grosses
épines. Je cherche ma mère et je crie de toutes mes forces :
« Maman, où es-tu ? Maman, parle-moi ! Maman, ne me
laisse pas seule ! Maman, j’ai peur ! » Puis je la vois comme
au milieu d’un brouillard, qui me tend la main : « Je suis là,
donne-moi la main.
- Maman, je ne peux pas, les épines me transpercent le
corps.
- Courage, courage donne-moi la main, regarde, je ne
suis pas loin ! » Nos mains sanglantes sur le point de
s’enlacer s’éloignent à nouveau. Et le champ d’épines finit
par envahir toute la vallée en nous éloignant l’une de l’autre.
Seul l’écho des montagnes nous reste fidèle, et dans toute la
vallée on n’entend plus que nos appels de détresse qui
transpercent la nuit. Maman ! Izza ! Maman !
22 « Réveille-toi, chérie, tu as fait un cauchemar. Calme-toi,
maman est là...
- Maman, j’ai rêvé qu’une force nous avait éloignées l’une
de l’autre.
- Mais non voyons, je suis là, ne t’inquiète pas, jamais je
ne te quitterai. Tu es tout ce qui me reste au monde, tu es
ma raison de vivre, calme-toi
- Promets-le-moi maman, j’ai peur et j’ai froid ! »
Elle me prend dans ses bras, me réchauffe de baisers et
me serre très fort contre elle jusqu’à ce que les battements de
nos deux cœurs ne fassent plus qu’un. Je ferme les yeux et
m’imprègne de cet instant très fort de ma vie et l’ancre à
jamais au plus profond de mon être.
Oh ! Maman, devrai-je fuir la vie ou le sommeil ? Ou les
deux à la fois ? Je ne sais pas ! Tout ce que je sais, c’est que
depuis cette nuit-là, j’ai peur et j’ai froid ! Quelque chose au
fond de moi me dit : Prépare-toi, petite ! Plus rien ne sera
comme avant, le chemin de ta vie prend une autre direction.
Ce n’est pas un cauchemar, c’est un rêve prémonitoire.








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Chapitre 3

Maman et moi n’avons plus jamais ni parlé ni fait allusion
au passé, et nous avons continué à vivre en profitant au
maximum l’une de l’autre.
Aujourd’hui, c’est un grand jour de fête, c’est le moussem
au village. Maman et moi sommes sur notre 31, et nous
avons passé la matinée à nous préparer, comme d’ailleurs
tous les habitants du village.
Les femmes s’enorgueillissent de leurs caftans hauts en
couleurs, rehaussés de bijoux en argent. Les hommes plus
modestes portent des djellabas comme à la coutume. Quant
aux filles, il leur est permis aujourd’hui non seulement d’être
habillées comme un jour de fête, mais encore de se maquiller
les yeux avec du khol, les lèvres et les joues avec le akra el
fassi et avec un petit plus, trois petits points de hargous sur
le front et le menton pour appuyer le charme.
Chacun des habitants, proche ou lointain, expose ce qu’il
a à vendre, à même le sol ou sur des étals de fortune : des
produits naturels - lait, fromage, huile d’olive, œufs, poulets,
légumes, etc. - ou des produits faits à la main, souvent par
les femmes elles-mêmes - tapis, haïk, mellehfa, djellaba.
C’est une ambiance sans pareil, un monde magique où
l’on trouve un peu de tout, un arracheur de dents qui crie à
la foule son savoir-faire au milieu d’une centaine de dents
pour preuve. Les bouchers, devenus un temps restaurateurs,
exposent leur viande ; un Kanoun à portée de main, ils y
jettent de temps en temps un morceau de gras pour attirer
les passants.
25 Juste derrière cette grosse fumée, la musique bat son plein
sous une tente gardée par deux hommes costauds et à
laquelle les femmes n’ont pas accès. Itris, Islly et moi nous y
faufilons discrètement afin de percer le mystère de cette
interdiction.
Au milieu de la tente, sept femmes vêtues d’un caftan
blanc, ceinture argentée à la taille et maquillées à outrance,
chantent et dansent sur le rythme endiablé d’une musique
qui les fait entrer en transe. Alors, elles se trémoussent de la
tête aux pieds, tantôt gracieuses, tantôt vulgaires. En tout cas,
ces femmes à ressorts font hurler de joie les hommes qui,
pour manifester leur bonheur, leur jettent une pluie de
pièces d’argent ou d’or, selon la fortune de chacun.
Le spectacle ne nous attire pas, et nous préférons aller
voir du côté du manège une espèce de balançoire à quatre
chaises de deux places chacune que fait tourner Baba
Haddou à l’aide d’une manivelle.
Il faut voir le succès que remporte cette balançoire auprès
des enfants, et la file d’attente qui n’en finit pas ferait
« rougir » bien des grands manèges modernes !
Fatiguées du jeu et emportées par la curiosité, nous
suivons un petit groupe de femmes qui se dirige vers une
tente bien peu discrète et où sont accrochées toutes sortes
de bêtes empaillées, des mains de Fatma et des bouts de
tissus multicolores qui flottent au vent. C’est la tente du
grand sorcier du coin, sidi Chaffi. Assis en tailleur devant un
Kanoun qu’il entretient de plantes séchées pour embaumer
l’air, il murmure des phrases bizarres devant lesquelles les
femmes s’inclinent. Alors, chacune à son tour, elles
s’avancent, baisent les mains du fkih et racontent leurs
malheurs.
26 « Sidi, j’ai sept filles, je suis enceinte et je veux un garçon.
Mon mari a juré de me répudier si je lui donne encore une
fille.
- Ne t’inquiète pas, Sidi Chaffi est là. Prends ce talisman,
porte-le sur toi jusqu’au jour de l’accouchement, et que
personne ne le voit ! »
Puis il balbutie quelque abracadabra et lui dit : « Va, les
djinns m’ont parlé, c’est un garçon que tu auras ! »
Une autre raconte, les larmes aux yeux, que son mari la
bat du matin au soir, et pour rien : elle ne brûle pas les repas,
ne casse pas les verres et entretient bien son chez lui,
s’occupe très bien de sa mère. Le fkih crie sa colère et lui
dit :
« Veux-tu que je lui paralyse les mains ?
- Non, Sidi, ma belle-famille pourrait me tuer, rends-le
juste un peu gentil !
- Prends ce liquide et donne-le-lui à boire le soir de la
pleine lune. Plus jamais il ne te battra, parole de fkih ! »
Sidi Chaffi est là ! Pour exaucer vos vœux, avancez
femmes, avancez ! Les femmes, les yeux brillants d’espoir,
n’ont d’yeux que pour lui, boivent ses paroles comme des
assoiffées en plein désert et, par miracle, se sentent déjà
soulagées.
Nous quittons ce lieu pour nous diriger vers les
charmeurs de serpents. Nous sommes attirées surtout par
l’un d’eux. Un homme aux yeux exorbités, au visage ravagé
par la variole, aux lèvres noires et gercées, à la bouche
édentée, aux cheveux sales, à la barbe hirsute et habillé de
haillons, jure sur tous les saints que ce serpent est en fait une
djenia qui était tombée amoureuse de lui et voulait le
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