La rivière du Pont-de-Chaînes

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Dans la Martinique des années 60, l'adolescent Thimond tombe amoureux de Fernande, bien plus âgée que lui qui l'initie aux premières émotions amoureuses. Voyant les mauvais traitements que son mari lui fait subir, il se promet de tuer le rival gênant. La rivière du Pont-de-Chaînes, rivière de l'un des quartiers de Fort-de-France devient ainsi le théâtre de cette passion et nous restitue toute une époque...
Publié le : dimanche 1 mars 2009
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EAN13 : 9782336259956
Nombre de pages : 157
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La Rivière du Pont-de-Chaînes@
L'Harmattan, 2009
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.ft
ISBN: 978-2-296-07600-6
EAN:9782296076006Edmond Lapompe-Paironne
La Rivière du Pont-de-ChaÎnes
L'HarmattanLettres des Caraïbes
Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus
Hervé JOSEPH, Un Neg 'Mawon en terre originelle. Un périple
africain, 2008.
Josaphat-Robert LARGE, Partir sur un coursier de nuages,
2008.
Max DIOMAR, 1 bis, rue Schoelcher, 2008.
Gabriel CIBRELIS, La Yole volante, 2008.
Nathalie ISSAC, Sous un soleil froid. Chroniques de vies
croisées, 2008.
Raphaël CADDY, Les trois tanbou du vieux coolie, 2007.
Ernest BA VARIN, Les nègres ont la peau dure, 2007.
Jacqueline Q. LOUISON, Le crocodile assassiné, 2006.
Claude Michel PRIV AT, La mort du colibri Madère, 2006.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Dumanoir, l'incroyable
destinée, 2006.
Max DIOMAR, Flânerie guadeloupéenne, 2006.
Le Vaillant Barthélemy ADOLPHE, Le papillon noir, 2006.
Christian PA VIOT, Les fugitift, 2006.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Les enfants du rhumier,
2005.
Philippe Daniel ROGER, La Soulimoune, 2005.
Camille MOUTOUSSAMY, J'ai rêvé de Kos-City, 2005.
Sylvain Jean ZEBUS, Les gens de Matador. Chronique,2005.
Marguerite FLORENTIN, Écriture de Griot, 2005.
Patrick SELBONNE, Cœur d'Acomat-Boucan, 2004.
Danielle GOBARDHAN VALLENET, Le secret du Maître
rhumier, 2004.
Marie-Flore PELAGE, Le temps des alizés, 2004.
Pierre LIMA de JOINVILLE, Fetnat et le pistolet qui ne tue
pas,2004.
Christian PA VIOT, Les Amants de Saint-Pierre, 2004.
Henri MELON, Thélucia,2004.
Max JEANNE, Un taxi pour Miss Butterfly, 2003
Eric PEZO, Passeurs de rives, 2003.
Jean-Pierre BALLANDRY, La vie à l'envers, 2003.À mon père qui doit en sourire,
à ma mère jubilant,
à mes frères et sœurs qui s'en amusent,
et
à mon épouse...
pour ses« Tourments d'Amour»1***** *****
Comme le jour qui naîtrait dans la nuit, au petit matin
d'un réveil, je recherche un brûlant soleil capable de dorer
ma mémoire. Elle est dans son ombre, dont le noir donne à
ma vie la couleur d'un deuil. Mais est-ce bien nécessaire
tout cela si ma voix reste suspendue dans le vide, sans
espoir d'être cru ? Le souvenir de notre histoire, j'y ai pensé
à l'annonce de sa mort. Celle-ci m'a été avouée comme
tombe une pluie froide un matin de septembre. Je n'ai pu
alors m'empêcher de faire une analogie entre le
dépérissement du quartier de mon enfance et la brutale disparition
de mon premier amour. Un amour impossible. Et en
pèlerinage au milieu de la dépouille de ces jours vécus, j'ai
peine à croire à ce bonheur d'antan. Ici, rien n'est plus
pareil qu'avant. Tout me semble petit. Sur la seule Cour
Fruit-à-Pain, la municipalité de Fort-de-France a aménagé
un complexe sportif rudimentaire. Comment est-il donc
possible de croire que sur ce minuscule espace ait pu
habiter toute une population? Et toutes ces cases, que
sontelles devenues? Mémoire, ouvre-moi à toi! Essaie de t'en
souvenir! J'ai besoin des odeurs et des couleurs, du bruit
et de la vie de cette époque. Là, cachés par le feuillage
touffu des arbres-à-pain, ont vécu des gens maintenant
oubliés. Il me semble revoir Monsieur Fafane dans son
garage, le corps imbibé d'huile, en train de réprimander unapprenti, l'enfant de Madame Léon. Les mauvaises langues
disaient que c'était son fils si on se fiait à la longueur de
son pied. Lui, il prétendait le contraire, parce que ce
garçon avait la cervelle d'un colibri. Combien de fois lui
avait-il montré comment régler le carburateur de la vieille
Traction de mon père sans avoir pu y arriver? Madame
Anita, distraite par l'agitation autour du garage, laissait
brûler ses pistaches sur une feuille de tôle posée à même
un feu de bois. La case de Man-Bô, sous le vent, recevait
alors tout un nuage de fumée. On la voyait sortir, à l'appui
sur une canne, vociférer encore une fois contre Madame
Anita. Puis elle allait ramasser les pièces de la vente du
Rénovation déposées par un client. Elle comptait le
nombre de journaux qui lui restait à vendre, regardait les
pièces dans le creux de sa main, puis rentrait chez elle.
Vivait là aussi un ancien combattant qui n'arrêtait pas de
nous raconter ses péripéties sur un navire de guerre. On
l'avait surnommé du nom de ce destroyer: Émile-Bertin.
Mam 'zelle Paulette, quant à elle, s'arrachait à longueur de
journée une toile d'araignée imaginaire devant un miroir.
Son internement ne devenait nécessaire que lorsqu'elle
cherchait à regagner par ses propres moyens l'hôpital
psychiatrique de Colson. C'était souvent au début du mois de
novembre, au changement de lune. Toute nue, son sac en
bandoulière, elle remontait la route de Balata d'un pas
décidé. Les ambulanciers, avertis entre-temps,
l'interceptaient à l'entrée du Sacré-cœur où elle faisait une halte
pour prier. Coolie, lui, n'habitait pas dans le coin. Il était
du quartier Aubérie, situé en retrait de l'ancienne route,
8aux abords de la portion en aval de la Rivière-Madame,
appelée Levassor. On le voyait souvent dans les environs
de la Cour Fruit-à-Pain avec un coutelas enveloppé d'un
papier de sac de ciment. Il disait respecter la loi car la
lame n'était pas apparente. Aucun gendarme-à-cheval ne
pouvait donc rien contre lui. Torse nu, le ventre plat, sa
maigre silhouette disparaissait au coin de la case de
Madame Emilienne. Elle, disait-on, son travail était de faire
des enfants. Et comme elle les éduquait à coups de lanière
de cuir, à l'abri des regards indiscrets, derrière un véritable
rempart de vieilles tôles, les gens du coin avaient
surnommé sa case « Fort-Alamo ». Madame Georges, sa plus
proche voisine, hochait la tête à chacun de ses passages.
Elle était désireuse de savoir où Madame Emilienne allait
de si beau matin, laissant ses huit enfants dans sa
misérable case avec l'interdiction formelle de mettre le nez
dehors. Celle-ci était toujours pimpante comme les gens des
beaux quartiers de Cluny et de Didier. On laissait donc
entendre qu'elle n'avait pas une très bonne moralité. Les
hommes, eux, n'approuvaient pas les ragots colportés sur
son sujet. Ils l'aimaient bien. Peut-être profitaient-ils de
ses faveurs? Bien d'autres personnages, que ma mémoire
paresseuse ne veut point révéler, ont donné vie à ce coin.
Et tous, ils furent clients de la boutique de ma mère. Mais
j'ai du mal à situer l'emplacement des murs dans ce cadre
aujourd'hui à nu. Je la devine alors entre l'entrée de la
Trénelle et ma petite école où j'ai écrit mes premiers mots.
Même absente, je la situe au bout de cette Cour
Fruit-àPain, jouxtant la grande demeure coloniale des Bessard.
9Un énorme quénettier se dressait au-dessus d'une haute
barrière en fer toujours fermée. Plus loin, après le
carrefour du pont de l'Ermitage, c'est le début du plateau des
Terres-Sainville, et celui de nos aventures de jadis. Mais
tous ces repères encore en mémoire sont effacés par des
échangeurs qui mènent sur la route de Didier. Inutile donc
de chercher le légendaire Pont-de-Chaînes, avec ses
parapets ornés de lourdes chaînes aux anneaux massifs et
presque inébranlables, d'où l'origine de son nom. De
l'autre côté du pont, la maison de mes parents et la grande
cour avoisinante semblent, elles, n'avoir jamais existé. Il y
avait pourtant là, derrière cette station-service, une grande
bâtisse en bois d'un étage. Elle était partagée par notre
famille et celle des Rosano. Un peu à l'écart, le long d'un
canal, se trouvait une petite maison basse. On disait: « chez
les Maurice », du nom de son propriétaire. Les locataires
n'y restaient jamais longtemps. Peut-être était-elle maudite
? J'y pense maintenant à cause de l'histoire qui s'était
passée. Et c'était mon histoire... Oui, cette maison ne pouvait
qu'être maudite. Plus loin, à l'emplacement actuel des
vieilles épaves de voitures, se dressait un grand et long
hangar lugubre. Je n'ai jamais su à quoi il servait. Tout cet
espace dégage maintenant une grande désolation... Dans
les environs, seuls la Glacière-Moderne et le Garage
Renault ont résisté à cette radicale mutation. Pour ce qui est
de la Rivière-Madame, la partie en amont du
Pont-deChaînes, j'éprouve de la peine à la regarder. Elle coulait
des jours heureux dans son lit à quelques trente mètres de
la maison. Elle était notre compagne de jeux, notre amie,
10celle avec qui j'ai partagé mon secret. Ce tourment
d'aujourd'hui. Maintenant, je ne distingue plus l'éclat de ses
yeux dans le cristal de son eau; ils sont devenus tristes et
ternes, nostalgiques du temps passés. Et allongée comme
une grabataire dans son lit souillé, elle ne chante plus ses
joyeux gazouillements entre les rochers blanchis par le
soleil. Sénile, crasseuse, négligée, ses cheveux de roseaux
mal peignés, elle ressemble à une mendiante que plus
personne ne respecte. Et au milieu de ce cadre aujourd'hui
défiguré, ossuaire d'une vie passée, celui de mes souvenirs
les plus chers, je ne peux m'empêcher de lâcher une larme.
Oui, je voudrais tant me souvenir de tous ces gens, de ce
coin oublié, de ce jour... C'était, je crois, un matin de
juillet...
112***** *****
Les vacances de fin d'année scolaire avaient à peine
commencé. Il n'avait pas été possible de nous envoyer
chez ma marraine, la sœur de ma mère. Elle était rentrée à
la maternité de la Redoute une semaine auparavant et
pouvait accoucher à tout moment de son dernier petit. Cet
empêchement ne nous avait nullement affectés dans la
mesure où nous préférions profiter des espaces de la proche
rivière, - c'était notre rivière - , que les vastes étendues
boisées du Fond-Guillet, au Morne-Rouge. Ce coin au
nord de l'île ne manquait pourtant pas de charme, niché au
pied d'un des versants du Mont-Pelé. Il offrait tous les
avantages qu'attendait un enfant en période de vacances.
Sa flore était luxuriante, sauvage, et dégageait une forte
impression de liberté. On ne se lassait pas d'explorer les
moindres recoins, à l'accès parfois difficile, comme de
véritables aventuriers perdus en pleine jungle. On négligeait
les pires dangers, telles les éventuelles morsures de
serpent, ou une mauvaise chute, pour nous rendre jusqu'à une
petite ravine bordée d'ananas grand-bois. Pour cela, nous
devions traverser un épais bosquet de bambous, éviter de
toucher leurs minuscules poils piquants, descendre un
sentier de terre rouge friable en temps sec, et ne pas se faire
lacérer la peau par les herbes coupantes. Et là, on pouvait
faire des pêches miraculeuses d'écrevisses, de boucs, dez'habitants, qui atténuaient les reproches de ma marraine.
Mais là-bas, au Morne-Rouge, ce n'était pas chez nous...
Ma mère nous avait toujours cru bien plus en danger à
la maison. Elle connaissait notre fascination pour la
rivière. A peine partie, nous irions rejoindre nos autres
voisins et compagnons de jeux. Les risques encourrus aux
abords de la rivière n'inquiétaient pas outre mesure leur
mère. Bien au contraire, c'était pour elle l'occasion de ne
pas avoir toute une flopée d'enfants dans les pieds. Et puis,
il valait mieux les savoir en train de jouer aux abords de la
rivière que d'aller lui procurer des désagréments encore
plus fâcheux. Elle ignorait que nous ne nous contentions
pas des seules berges du voisinage. Notre territoire
s'étendait de la Grosse-Roche, et parfois plus en amont, dans les
fins fonds du quartier Citron, jusqu'au Pont-de-Chaînes. Il
n'était donc pas rare de voir une multitude de chenapans,
dont moi, se débattre dans les différents bassins construits
avec cœur. Et entre deux baignades, il nous arrivait de
mettre à sec les pruniers, chargés à souhait, ainsi que les
manguiers dont les variétés ne manquaient pas le long de
la Rivière-Madame. Là, il y avait des cocos-bœufs, aussi
juteux et parfumés que les mangues-julie, des mangots-zô,
aux fonnes maigres et rondes, à l'inverse de la
mangotineflûte, beaucoup plus allongée, des mangots-vert, trop
communs pour s'y attarder, et, le haut de gamme, notre régal à
tous: des bassignacs au goût de rhum. La veille, le ventre
gorgé de fruits, on avait également repéré un goyavier qui
avait jusque-là échappé à notre vigilance de grands
chas14seurs de fruits. Nous nous étions donc promis de monter
une expédition le lendemain et de faire une véritable
razzia dans le goyavier avant le passage de la bande rivale de
la Trénelle. Nous les avions surnommés les «
Agouloussans-dents ». Ils avaient pour chef un dénommé Soucoune,
le roi de la canne à pêche en bois ti-baume.
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