La Sapho

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Sapho, édité pour la première fois en 1858 est le second roman de Céleste de Chabrillan. Personnage emblématique de la littérature comme de la peinture, Sapho inspire ici la thématique de la passion. Le sujet du drame est l'amour d'un jeune homme de bonne famille, Richard Campbell, pour une jeune fille d'origine très modeste, Marie Laurent. Les amants vivent, au début, une idylle parfaite, mais c'est sans compter avec une hiérarchie sociale coercitive... Le lecteur assiste alors au voyage initiatique de Marie (pure et ingénue), à Sapho (fleur de bourbier).
Publié le : jeudi 1 février 2007
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EAN13 : 9782296163164
Nombre de pages : 355
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LA SAPHO

Les Introuvables Collection dirigée par Thierry Paquot et Sylvie Carnet
La collection Les Introuvables désigne son projet à travers son titre même. Les grands absents du Catalogue Général de la Librairie retrouvent ici vitalité et existence. Disparus des éventaires depuis des années, bien des ouvrages font défaut au lecteur sans qu'on puisse expliquer toujours rationnellement leur éclipse. Oeuvres littéraires, historiques, culturelles, qui se désignent par leur solidité théorique, leur qualité stylistique, ou se présentent parfois comme des objets de curiosité pour l'amateur, toutes peuvent susciter une intéressante réédition. L'Harmattan propose au public un fac-similé de textes anciens réduisant de ce fait l'écart entre le lecteur contemporain et le lecteur d'autrefois comme réunis par une mise en page, une typographie, une approche au caractère désuet et quelque peu nostalgique. Déjà parus H.-M. STANLEY, La délivrance d'Émin Pacha, 2006. Zénaïde Fleuriot, Plus tard, 2006. Frantz JOURDAIN, A la côte, 2006. Alois JIRASEK, Philosophes, 2006. Edmond et Jules de Goncourt, Fragonard, 2006. Albert GUÉRARD, L'avenir de Paris, 2006. Grazia DELEDDA, Dans le désert, 2006. Grazia DELEDDA, Le fantôme du passé, 2006. Judith GAUTIER, La sœur du soleil, 2006. Henri BARBUSSE, Staline, 2006. Georges D' AVENEL, Le nivellement des jouissances, 2006. Madame Anaïs Ségalas, Enfantines, 2005. Madame de STAAL-DELAUNAY, L'engouement et la mode, 2005. STRYIENSKI Casimir, Mémoires de la Comtesse de Potocka, 2005. La comtesse de NOAILLES, Passions et vanités, 2005. STERN Daniel, Pensées, réflexions et maximes, 2005. Mme L. SURVILLE, Balzac sa vie et ses oeuvres, 2005. GIRAUD Albert, Pierrot lunaire, 2004. HALEVY Ludovic, L'abbé Constantin, 2004. CHERBULIEZ Victor, Meta Holdenis, 2004.

Céleste de Chabrillan

LA SAPHO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac. des Sc. Sociales, Pol. et Adm ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - RDC L'Harmattan ItaHa Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE L 'Harmattan Burkina Faso

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1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

l

ère

édition, @ Michel Lévy Frères, Paris, 1858

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@\vanadoo.fr
@ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02350-5 EAN : 9782296023505

PRÉFACE

Bien que je me sois confessée d'avoir plusieurs romans stIr la conscience, que le bon accueil fait à mODpren1jerouvrage, et l'indulgence de la critiqtle semblent m'avoir accordé l'absolution, je ne suis pas sans peur, sachant. bien que mon second livre n'est pas sans reproche. Il va faire voyager l'imagination dll lecteur dans quelques-uns dé ces repaires où la mi~ère loge le crime à la ntlit ; les âlncs civilisées souffrent en les pareourant de la pensée; mais pour bien juger il faut tout connaître. Plus une ville est grande et xiche, pItlS l'égout social est large et profond. La capitale de l'Anglct€rre offreà cc sujet un problème difficile à résoudre: comment se fait-il que dans un pays où les dehors sont si religieux, où tout Je monde se marie, il y ait cent fois plus de corruption

II

PRÉFACE.

qu'en France? On donne à une pauvre enfant pour la perte de son ân1eautant d'argent qu:il en faudrait pour en sauver dix de la honte. Un morceau de pain se refuse souvent, un verre de wisky et de genièvre se donnent toujours. Lisez les notes et descriptions si intéressantes et sivraies écrites par le docteur G. Richelot; il vous démontrera que le sentiment qui fait agir ces masses dépravées, masses qui jettent .de grandes ombres sur un côté du caractère anglais, n'a pas pour excuse l'entraînement de l'amour et de la passion; le matérialisme seul les fait agir, et Dieu sait dans quelles conditions I Vous connaîtrez les habitants de Peter's Street, les Lodg.ings et leurs chambrées, l~s Gin-Palaces et ceux qui les hantent. Paul Féval vous a fait parcourir les tavernes dans ses Mystères de Londres,. vous n'avez pas oublié
the Pipe et Pot

et Loo la poitrinaire.

Il y a quatre ans, à mon arrivée en Australie, je fus engagée à déjeuner à bord d'Ull navire qui avait jeté l'ancre en grande rade près de pic-Nie Point, à quelques lieues de Melbourn,le vent de sud-ouest se leva tout à coup en soulevant.les vagues comme des montagnes. Il fut impossible de Inettre une embar... cation à la mer.

-

Vous êtes mes prisonniers, nous dit en souriant

Pl\È[t~'ACE.

III

Je capitaine de la Henrtette, vous ne pourrez partir que demain, et encore... Il fallut se résigner. La foirée menaçait d'être bien longue. Jusque..là j'avais à peine remarqué les personnes qui m'avaient ét.é présentées à mon arrivée à bord; mais peu à peu toute mon attention se porta sur un jeune homme qu'on m'avait
dit se nommer Fabie1~:'

Son teint était pâle, son regard abattu, on devinait un noir chagrin sous les rides prématurées qui sillonnaient son front. Il regardait souvent un médaillon qu'il portait en guise de montre. l\1Ialgré moi, je me penchais pour voir. Il me devina, et me montra une miniature qui se trouvait à l'intérieur de la boîte. C'était un portrait de femme. - OhI la jolie personne, m'écriai-je! Il me fit signe de garder le silence en me désignant I@ capitaine qui pouvait nous entendre. Lorsque chacun fut rentré dans sa cabine, je ]ui demandai pourquoi il avait l'air si triste en regardant ce joli portrait qui semblait lui sourire. Vous voyez un sourire sur ses lèvres, me dit-il avectristesse; moije vois des larmes dans ses yeux. Je fus entrainée par la curiosité à commettre une indiscrétion, et je lui demandai: qui est cette dame. - L'héroïne d'une triste histoire, me dit-il, mais

-

IV

PRÉFACE..

elle est bien longue, et je craindrais d'abuser. J'insistai,l reprit:- Je ne veux pas me faire I prier; en V01IS racontant, je cède au désir de la parler d'elle. Soit que son récit fùt intéressant, soit que l'étrangeté du lieu eût frappé Inon imagination, le jour vint nous surprendre à la même place, et je n'en ai pas oublié un détail. On m'a dit: N'écrivez pas cela, on y verrait une idée~ Une idée! mais c'est impossiblel Je n'en ai pas eu. Oh! Inon Dieu,!

-

que faire?.. "
- Vousdemander pour La ..Çaphon peu de cette u bonne indulgence que vous avez eue pour mes Voleurs d'Or.
c. DE C.

Préface à la nouvelle édition

Une ascension fulgurante

La comtesse de Chabrillan aurait pu être I'héroïne d'un de ses romans. En effet, l'histoire de sa vie, aux aspects féeriques, évoque pour nous aujourd'hui un certain nombre de figures, littéraires ou cinématographiques, bien connues. Véritable récit d'apprentissage, la vie de Céleste de Chabrillan apparaît aujourd'hui comme une traversée, celle d'un certain XIXe siècle où « l'esprit », d'où qu'il vienne, peut réaliser ce qu'il avait rêvé de soi et pour soi. De son vrai nom Céleste Vénard, elle portera ensuite l'appellation sous laquelle elle sera longtemps célébrée à Mabille et au Prado: Céleste de Mogador, en I'honneur du bombardement du même nom. Battue par son beau-père, délaissée par sa mère, elle est recueillie et élevée par une prostituée des faubourgs et vivra une enfance et une adolescence en marge de la société. Sa rencontre avec l'homme qui deviendra son futur époux, Lionel de Mobreton, marquera un tournant décisif dans sa vie. Ce dernier lui donnera le titre de comtesse, au grand dam de la famille de celuici, et la fera pénétrer des sphères jusque-là totalement inconnues. Céleste Mogador passera ainsi des basfonds de la capitale parisienne aux salons mondains

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avec une dignité exemplaire. Cependant, ce qui avait toutes les apparences du conte de fée ne s'accomplira jamais tout à fait, et son ascension sociale ne constituera en aucun cas sa rédemption aux yeux des pourfendeurs d'amoralité, qui ne cesseront à son encontre leurs attaques calomnieuses. Céleste de Chabrillan est marquée au fer rouge: sa jeunesse et sa réputation tumultueuses feront pendant longtemps fantasmer les amateurs de biographies scabreuses ainsi que les défenseurs de la vertu. Abrogeant avant I'heure le déterminisme social, Céleste de Chabrillan demeure un véritable mystère. Détruisant le carcan d'une société où chacun est défini une fois pour toutes et a priori par sa naissance et sans possibilité d'en sortir, la vie de la comtesse est à ce titre tout à fait exemplaire. On se demande comment une femme venue du menu peuple a pu devenir la romancière et dramaturge à succès qu'elle a été en son temps. Malgré la légende malveillante qui s'est attaché à salir sa réputation jusqu'à ses derniers jours, la comtesse s'illustre dès la mort de son époux en 1856 en écrivant pour subvenir à ses besoins. Elle écrit en 1857 Les Voleurs d'or, qui connaît un certain succès auprès du public, puis Sapho en 1858. Suivent Miss Pewel en 1859 et Un miracle à Vichy en 1861. Elle s'illustre également avec quelques pièces de théâtres à la fortune diverse, jouées sur de grandes scènes parisiennes. Céleste de Chabrillan côtoie le monde littéraire avec aisance: Musset, Dumas, Bizet deviendront des amis sincères. Avec une dignité incontestable qu'elle conservera jusqu'au terme de sa vie,. la comtesse de Chabrillan, si elle demeure rejetée

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par la haute société, parvient à se hisser au rang d'écrivain. Dans son effort d'affranchissement résolu, elle synthétise une certaine vision de la femme « éclairée », qui vient bouleverser de fond en comble un modèle social et moral.

La Sapho parmi les Sapho

Sapho est le second roman de Céleste de Chabrillan. Personnage emblématique s'il en est de la littérature comme de la peinture, Sapho est avant tout connue comme poétesse grecque originaire de Lesbos, de la cité de Mytilène. Elle est célèbre pour ses odes chantant l'amour des jeunes femmes et par sa vie en marge de la société conventionnelle. Cependant, la figure de Sapho, au-delà de toutes considérations « saphiques », se définit avant tout comme poétesse de l'amour. Elle est ainsi à compter parmi les élégiaques romains les plus connus tels qu'Ovide, Catulle ou encore Tibulle. Ayant nourri toute son œuvre et toute sa vie de ses diverses expériences amoureuses, elle livre dans de petits poèmes ses sentiments: désirs, tristesse de l'absence, affliction provoquée par l'infidélité de l'être aimé. Les thématiques de I' amour-désir, l'amour-souffrance, l' amour-regret parcourent ainsi l'ensemble de son œuvre. Nous faisant aussi bien imaginer les revers de la passion que l'abandon à celle-ci, la poétesse Sapho est une figure mythique de l'amour fantasmatique et idéal. Ce personnage est ainsi à l'origine de plusieurs chefd'œuyres romanesques.

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C'est dans cette même perspective d'amour idéal que doit se lire notre roman. La thématique de la passion est figurée par Marie, abandonnée de Richard. Le sujet du roman et du drame est donc l'amour d'un jeune homme de bonne famille, Richard Campbell, pour une jeune fille de basse extraction, Marie Laurent, élevé dans une très modeste famille de marins. Alors que Richard doit apprendre à la mère de Marie le décès d'un de ses fils parti en mer, le jeune homme est violemment entraîné par une passion irrépressible à l'égard de Marie. Anéantie par la triste nouvelle dont il s'est fait le messager, Marie succombe à Richard, qui profite de sa profonde détresse pour assouvir son désir sexuel. Malgré tout, l'amer sentiment de trahison de la jeune fille se trouve vite effacé par son amour naissant pour lui. Les amants vivent ainsi leur passion hors de leur milieu familial respectif et leur idylle atteint à son début une plénitude totale. Richard est prêt à abandonner famille, argent et sécurité pour vivre avec Marie, accordant à sa passion toute la place qu'elle peut prendre. Mais c'est sans compter sur les origines sociales du jeune homme qui viennent peu à peu s'immiscer et prendre le dessus sur cet amour. La mère de Richard, Lady Campbell, femme froide et insensible, lui impose un mariage avec la fille d'un homme important et riche: Henriette Pallier. Cette future union doit signifier l'alliance d'une famille aristocratique londonienne et d'une famille de marchands. La noblesse et la bourgeoisie sont ainsi personnifiées dans les figures de Richard et d'H~nriette. Mais le père de cette dernière comprend

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aussitôt que l'amour du jeune homme et de Marie constitue un obstacle à l'avenir de sa fille et met tout en oeuvre pour que Marie comprenne la future trahison de son amant. Abandonnée par celui qu'elle aime, Marie, profondément affligée, éprouve une si vive douleur que sa santé se dégrade peu à peu. Elle perd sa mère (qui meurt tant de fatigue que de chagrin), qui, dans un dernier effort, tente de laver I'honneur de sa fille, mais qui n'obtiendra aucune considération du clan Campbell. Devenue une âme en peine, Marie tente de se donner la mort en se jetant dans le fleuve, sauvée in extremis par deux marins. Après un séjour à l'hôpital, elle erre quelque temps dans les bas-fonds de Londres, rencontre les êtres les plus vils, connaît l'exil et le dénuement. Elle devient courtisane dans un bordel londonien et prend le nom de Sapho. Son caractère change: devenue une femme glaciale mais meurtrie, elle est impitoyable envers les hommes et son insensibilité affichée fait très vite d'elle la courtisane la plus convoitée de Londres. « Votre vie, dit Sapho en se croisant les bras, que voulez-vous que j'en fasse? Croyez vous que je puisse l'escompter, et qu'elle me servirait à payer mes livres sterling à la fin du mois? » rétorque-t-elle à un de ses amants qui lui jure un amour infini. Plus tard, Sapho rencontre un homme important qui tombe éperdument amoureux d'elle. Il lui lègue à sa mort une importante somme d'argent qui lui permettra de vivre une existence luxueuse, entourée de prétendants auxquels elle n'aura jamais la « faiblesse» de donner son amour. Jusqu'au jour où elle r~ncontre le jeune frère de Richard, Henri,

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désoeuvré et faible de sentiment. TI tombe aussitôt amoureux de Sapho, ignorant encore qu'il ne lui servira que d'instrument de vengeance à l'égard de son frère. Aidée dans son dessein par Fabien, le seul homme qui compte désormais un peu pour elle et dont elle ignore qu'il est le fils de son bienfaiteur, Marie travaillera à mettre à sa merci le clan Campbell. Le roman s'achève par la triste mort de Marie, fin quasi chrétienne puisque dans un dernier souffle, elle semble pardonner à ceux qui l'ont tant fait souffrir. Céleste de Chabrillan, en refusant à son héroïne l'acceptation passive de la souffrance, la transforme en maîtresse impitoyable. Le lecteur assiste alors, au tortueux et vertigineux voyage initiatique (ou antiinitiatique) de Marie - pure et ingénue, à Sapho - fleur de bourbier.

La Sapho d'Alphonse

Daudet

La figure mythique de Sapho n'en est certes pas à sa première utilisation et la forte intertextualité qui entoure la poétesse de l'amour connaît de nombreux emplois. Aussi, convient-il de situer la Sapho de Céleste de Chabrillan, écrite en 1858, en regard de celle d'Alphonse Daudet son contemporain, publiée 30 ans plus tard, en 1884. Ce roman connaîtra en son temps un véritable succès auprès du public. On y retrouve la thématique de l'amour idéal, où passion et souffrance se côtoient dans un inextricable chassécroisé des âmes. Dans Sapho, Alphonse Daudet ne dépeint pas l'Angleterre viciée mais le Paris de la

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Bohème artistique, où l'ivresse de la fête et les conquêtes d'un soir se consument au fil du récit. Jean, jeune provençal fraîchement monté à Paris, s'éprend d'une très belle femme, Fanny Legrand modèle de son état - et désormais connue sous le nom de Sapho. Mais Sapho n'est plus la jeune fille qu'elle était et ses nombreux amants sont là pour lui rappeler que l'amour n'est pas son gage quotidien. Malgré tout, lorsqu'elle fait la rencontre de Jean, Sapho tombe amoureuse. Celui-ci est résolument le contraire de tous les hommes qu'elle a déjà connus et incarne à ses yeux une seconde chance à saisir. Elle n'ignore pas qu'elle vit là son dernier amour. Pour le jeune homme ce ne sera que le premier. Véritable tentatrice qui fascine tous les hommes, qu'ils soient diplomates, artistes ou hommes d'affaires, Sapho, «obscur objet du désir », incarne l'essence même de la courtisane vénale et arriviste. Entourée d'une foule de prétendants, qui tous ont été un jour ses amants, la jeune femme ne s'abandonne jamais à l'amour sincère et véritable. Mais pour Jean, elle décide de renoncer à sa vie d'avant et de vivre pleinement ce qu'elle pressent être son dernier amour. Alors que Jean découvre plus tard l'ancienne vie de débauches de Sapho, leur relation prend un tournant radical. Cette passion se terminera tragiquement, et la rupture nécessaire de Jean et de Sapho constituera leur unique libération. Paul Lafargue écrit au sujet de ce roman: « Sapho, la fille de joie corrompue par la canaille du beau monde, rend à son amant des services d'amour et d'autre nature, pour le plaisir qu'elle y éprouve, ne dem3:nde rien, pas même de la reconnaissance.

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VIII

Gaussin, l'amant qui, comme un bœuf à l'étable, s'engraisse tranquillement dans ce ménage à la colle, qui se laisse dorloter, qui n'apporte qu'un amour las, regrette auprès de Sapho les plaisirs qu'il aurait pu prendre ailleurs, se désespère d'avoir manqué un mariage bâti trop romanesquement pour n'être pas une affreuse blague, lui reproche la colère d'un père ridicule à être empaillé, tellement il est rococo et en dehors du mouvement bourgeois. C'est renversant. » La Sapho de Daudet donnera également naissance à un opéra de Massenet du même titre, mais dont l'intrigue diffère quelque peu. Dans ce roman, l'écrivain s'engage dans la voie du roman réaliste en choisissant de peindre les mœurs contemporaines. D'emblée, Sapho apparaît comme bien plus qu'une banale histoire d'amour et de rupture. L'auteur dans sa préface mettait en garde ses propres fils « quand ils auront vingt ans» et voulait défendre un idéal de vie saine contre les dangers de la bohème. Car la vision de l'amour de Daudet n'est pas loin de ressembler à un «calvaire », pour reprendre le titre d'un livre de Mirbeau, qu'on accuse d'ailleurs d'avoir repris l'intrigue de la Sapho, parue deux ans plus tôt. Chez Alphonse Daudet, la femme, tout comme la relation amoureuse est peinte dans toute sa difficulté, son horreur et son ignominie. Sapho ne fait qu'entraîner son amant sur le chemin de la désillusion et de la perdition, exerçant sur lui une action corruptrice et perverse: «D'abord réservée avec la jeunesse de son amant dont elle respectait l'illusion première, la femme ne se gênait plus, après avoir vu l'effet, sur cet enfan~, de son passé de débauches brusquement

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découvert, la fièvre de marécages dont elle lui avait allumé le sang. Et les caresses perverses si longtemps retenues, tous ses mots de délires que ses dents serrées arrêtaient au passage, elle les lâchait à présent, s'étalait, se livrait dans son plein de courtisane amoureuse et savante, dans toute la gloire horrible de Sapho.» L'amour, chez Daudet, traîne à ses trousses un faisceau d'images repoussantes et la femme, dans sa volonté d'humilier l'homme, n'est qu'une bête immonde, «méchante, prête à bondir ». Mais cette vision est celle d'un homme qui choisit d'écrire sur un certain type de femmes dont il rejette l'existence même. Lorsque Céleste de Chabrillan rédige son roman, ces accusations violentes ne sont pas dirigées contre son héroïne et sa condamnation ne porte pas sur la femme mais bien sur la société sclérosée, enkystée dans son insuffisance à l'égard des êtres rej etés.

Marie:

un ange exilé

Marie est un personnage qui se définit par sa double dimension ontologique. En effet, les deux vies diamétralement opposées qu'elle va vivre au cours du roman font d'elle un véritable personnage emblématique, jusqu'à devenir le symbole de l'influence néfaste du milieu sur la personne. D'enfant prévenante et ingénue, Marie deviendra la Sapho impure et théâtrale, au premier sens du terme. « C'est bien moi, reprit Sapho, la pauvre brodeuse, la grisette, la fille de

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rien qu'on pouvait sacrifier sans crainte, Marie Laurent. .. » Cette transformation radicale de l'individu va s'opérer en elle par l'intermédiaire d'un élément déclencheur: l'abandon de Richard Campbell, fils de grande famille, au profit d'une carrière et d'une reconnaissance sociale. Richard et Marie vivront ainsi tous deux une parade existentielle, l'un dans le respect hypocrite des conventions, l'autre dans l'abjection la plus générale. Vénale et incapable désormais d'aimer, Marie alias Sapho ne comptera plus que sur sa vengeance, l'intransigeante nécessité de nourrir sa haine contre le clan Campbell. Stratagème et subterfuge la serviront dans cet odieux dessein: faire souffrir autant qu'elle a souffert. Alors qu'à la fin du récit, Henri, qui a compris bien tardivement qu'il n'avait été qu'un instrument, tente de tuer Fabien qu'il croit être l'amant aimé de Sapho. La jeune femme s'interpose entre les deux hommes et va prendre la balle qui était destinée à Fabien: «Tiens, regarde, dit-elle à Henri, vois à côté de cette blessure les traces de celle que j'ai reçue pour ton frère Richard. » La Sapho se va se construire et évoluer dans un milieu qui va agir sur elle d'une manière irrémédiable. Céleste de Chabrillan parvient à nous rendre sensible à cette anamorphose de Marie par le truchement d'un style d'ores et déjà d'un grand réalisme. L'épisode des Lodgings de Peter Street est à cet égard particulièrement éclairant. Par un récit rétrospectif, le narrateur raconte l'avènement de Marie à sa vie de débauches: ces r~ncontres hostiles, le besoin d'argent, l'alcool et

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les plaisirs faciles. «Elle rentra dans cet odieux garni dont rien de ce que nous avons à Paris ne peut donner une idée. Pères, mères, enfants, frères, sœurs couchent ensemble, pêle-mêle, se perdant entre eux et avouant comme une chose naturelle que leur fils est l'enfant de leur père ou de leur frère. » À ce stade du récit, moment charnière du roman car il est à l'origine même de la transformation de Marie, la temporalité change. L'analepse donne toute sa force à « l'anti-voyage initiatique» de Marie dans les bas-fonds de la capitale londonienne. Cette analepse constitue une forme de rupture dans la linéarité de l'intrigue romanesque. On y découvre la société anglaise, sauvage, dépravée, écrasante. Le roman s'oriente peu à peu vers l'observation des mœurs. Situations, caractères, réactions sont ainsi présentés sous l'angle le plus humain, et Marie se fait viscéralement happer par ce milieu auquel par la suite elle s'intègre parfaitement, par une sorte de négation totale de son être primordial.

Un roman précurseur

Si aujourd'hui on ne retient de Céleste de Chabrillan que quelques anecdotes sur ses origines, les œuvres de cette dernière méritent pourtant de quitter les étals des bouquinistes pour atteindre le cœur des lecteurs les plus curieux, désireux de découvrir une romancière qui en son temps apparaissait comme un véritable « phénomène ».

XII

Une «femme auteur» au XIX siècle À resituer d'abord dans l'histoire littéraire, la posture d'écrivain de Céleste de Chabrillan est tout à fait notable. En effet, rare sont les romancières en ce début de XIXe siècle à avoir la notoriété de la comtesse et une place aussi particulière au sein du monde littéraire parisien. N'oublions pas les noms de ces prestigieux amis: Musset, Alexandre Dumas, le prince Napoléon, Georges. Bizet... Cependant, le statut de «femme auteur» était encore malgré tout fort déprécié à l'époque: le monde de la littérature n'était alors qu'exclusivement constitué d'hommes, fait par et pour les hommes. À l'exception de quelques grandes figures littéraires féminines, dont la première n'est autre que Sapho, la femme écrivain, qui plus est de basse naissance, devenue veuve et obligée d'écrire pour survivre, qu'était Céleste de Chabrillan, n'est pas sans évoquer à certains égards une autre grande dame qui viendra peu après elle: Georges Sand. Notons également que le titre de son livre, Sapho, est particulièrement intéressant, dans la mesure où la référence explicite, au-delà du personnage éponyme du roman, évoque la figure même de la comtesse de Chabrillan, en tant qu'écrivain, conscience écrivante. Dans ce contexte spécifique, la comtesse prend d'emblée un statut particulier et son livre une singularité et une innovation notables.

XIII Un roman de mœurs?

Dans les années 1840, Balzac incarne le romancier des mœurs. TIdécrit les effets sociaux et en explique les causes dans sa fresque littéraire, La Comédie humaine. Ces différentes études de mœurs de la vie parisienne, provinciale et d'autres encore, sont à l'origine de ce que l'on a appelé le roman réaliste. Sapho s'inscrit dans ce courant littéraire spécifique. Le discours réaliste et un discours persuasif, qui cherche à reproduire le plus fidèlement l'illusion du réel. Le récit traduit avant tout une réalité socioculturelle. Nous avons d'ores et déjà parlé de l'incidence du milieu sur la transformation de Marie: son arrivée dans la capitale londonienne, sa confrontation aux couches les plus méprisables de la société et son changement de mode de vie. La comtesse de Chabrillan nous décrit ainsi les mœurs contemporaines de Londres, (mais qui ne sont sans doute pas si différentes des mœurs parisiennes) et les comportements humains de la fin du dix-neuvième siècle. En ressort un diagnostic d'une cruelle sévérité et d'une extrême justesse sur les tares et les maladies d'une société sclérosée. L'homme est lavé de toutes ses appétences extra-conjugales: il paie pour le plaisir mais ne commet en aucun cas un acte véritablement répréhensible. La femme, quant à elle est vilipendée et jugée, dès lors qu'elle opte pour une vie marginale. Sapho n'est pas un personnage d'idéal. Au sens stendhalien, elle ne possède pas la «virtu» qui fait des protagonistes des êtres d'exception, mais au contraire elle nous est présentée dans son intégralité

XIV

d'être humain, avec ses grandes qualités et ses profonds défauts. L'intérêt primordial du roman de Céleste de Chabrillan réside avant tout dans ce que nous qualifierons de conversion à rebours. À une première phase idyllique d'un amour partagé, s'oppose la vérité objective d'un climat réaliste. À Marie encore imprégnée de mièvrerie romantique, le pouvoir d'émotion dramatique et passionnel de Sapho. En effet, il ne s'agit pas là d'une femme initialement viciée, convertie grâce à un amour salvateur et rédempteur à l'instar de la Thaïs d'Anatole France. La conversion à rebours opérée par la romancière sur son personnage semble à cet égard tout à fait originale. Sapho devient double négatif de Marie. TIs'agit bien là d'un roman réaliste puisqu'il répond aux deux exigences du genre: donner au lecteur des garanties sur la vérité du savoir asserté et conférer à ce savoir un statut narratif. Au-delà de l'expression d'une femme bafouée, déshonorée et abandonnée à son triste sort, ce roman traite des conventions sociales, de l'assujettissement de la femme, et de ses quelques moyens de survie dans un monde hostile à son évolution. Sapho est un roman de femmes, écrit par une femme. En outre, le vécu de notre auteur donne à ce récit une résonance toute particulière, voire scandaleuse.

Un roman féministe?

Enfin, Sapho peut être lu comme un roman de souffrance et de protestation. Ce livre traite ainsi avec

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une véritable acuité, de la condition féminine de son temps et de sa marginalisation. En effet, cet ouvrage s'exprime dans une certaine mesure contre une société faite par les hommes, et où la place de la femme n'est guère enviable. Ainsi que nous l'avons vu, Marie est viscéralement transformée par son milieu. TI s'agit d'un roman social où le style de la comtesse de Chabrillan semble teinté d'un certain militantisme (bien évidemment nuancé) : militantisme de l'amour, militantisme de la femme. Les passions humaines, véritables et sincères sont ainsi traduites dans toutes leurs diverses représentations: à l'amour répond la jalousie, à la passion la haine. Car ce livre raconte en effet «tous les amours»: celui qui consume et celui qui transforme, celui qui fait vivre et celui qui tue. C'est d'ailleurs à cause de cet amour même que Marie va violenter sa nature profonde pour devenir un personnage tragique. Pour l'héroïne de Céleste de Chabrillan, éprouver l'amour-passion est un droit. C'est la première fois qu'une romancière ose le dire ouvertement. L'approche psycho-sociologique de la seconde partie conduit l'auteur à poser en filigrane des questions plus amples sur le statut de la femme, son rôle dans la société et l'univers des possibilités qui lui sont offertes pour subvenir à ses besoins. Au travers de son roman, elle cerne les tensions entre la représentation d'une féminité requise par la haute société incarnée par Henriette Campbell (celle-ci épouse Richard, I'homme qu'elle aime et obtiendra la respectabilité sociale dévolue à son rang) et l'affirmation d'une individualité se rapprochant des revendications féministes, personnifiée par Sapho.

XVI

En ce sens, on pourrait oser l'anachronisme et parler d'un livre «féministe », où sont peintes la société et ses conventions, dans leurs travers les plus abjects à l'encontre des femmes. Au niveau romanesque, Céleste de Chabrillan annonce les prochaines œuvres d'un autre écrivain qui va elle aussi raconter ce genre de chute que peuvent connaître les femmes: Colette. Au regard du statut de la femme au début du siècle, la comtesse de Chabrillan incarnait pour beaucoup une femme moderne. Son mode de vie partagé entre le monde du spectacle et celui de la littérature, le monde des petites gens et celui de l'aristocratie, lui confère une place particulière et remarquable. Il est grand temps aujourd'hui de la faire sortir de l'ombre.
Bénédicte ADRIEN

LA SAPHO
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LES PRESSENTIMENTS.

Dans les premiers jours de novembre 1846, les habitants de Southampton couraient vers le port; le canon venait d'annoncer un bâtiment arrivant des Indes. Les uns attendaient, avec l'impatience du commerçant, des marchandises, des nouvelles; d'autres attendaient, avec leur cœur, un parent, un ami. Un port de mer est un point de ralliement pour les douleurs et les joies vives. Quand un marin est resté un an entre le ciel et l'eau, et qu'il revoit sa mère ou sa fiancée, sa joie ressemble à de la folie; quand le bâtiment s'éloigne, on dirait que les yeux ont été inventés pour pleûrer. 1

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'La mer ressemblait à une nappe d'argent sur la.. quelle se balançait avec coquetterie le navire le Vigilattt.On l'avait entièrement peint, en passant sous la ligne, pour qu'il semblât neuf à son arrivée dans le port. Les passagers avaient fait toilette, les matelots tiraient en chantant sur les câbles. Tout avait à bord un air de fête. Au milieu du tumulte qui régnait sur le pont, une seule personne était calme: c'était un jeune homme de vingt-cinq ans à peine, portant l'uniforme d'officier; il regardait avec indifférence tout ce qui se faisait autour de lui. Il faut avoir un cœur bien insensible pour ne pas être ~mu à la vue de la terre, après un long voyage sur mer, surtout quand cette terre est ce11e nous qui a vu rtaître. Notre officier voyait cependant son pays nat.al, mais il semblait n'y avoir ni parents ni amis à retrouver tant sa tristesse contrastait avec le conten... tement général. - Qu'avez-vous donc, Richard? lui demanda le capitaine, qui passait près de lui, nous avons fait une traversée des plus heureuses, nous avons un temps magnifique pour débarquer, VOltS allez revoir votre mère, vos frères, et vous nous faites une figure comme sÎ vous aperceviez un grain à l'horizon; il ne faut pas être soucieux comme cela à votre âge; moi, qui suis un vieux loup de n1er, quand je vois la côte, mon cœur saute à se décrocher.

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Vous, c'est autre chose, capitaine, répondit Richard, on vous attend les bras et le cœur ouverts; moi, je suis étranger partout. - Vous avez l'âme trop élevée, mon cher enfant, pour être jaloux, reprit le capitaine, en lui tendant ]a main. Voyons1chassez-moi ces idées noires. Que diable t après tout, votre mère est votre mère! elle n'est pas expansive, c'est vrai; mais je suis sûr qu'elle vous aime. Cadetoû aîné, vous êtes toujours son fils. Allons! allons! riez un peu; çâ m'afIlige de vous voir triste un jour d'arrivée. En ce moment chacun se pressa pour quitter le navire, chacun avait hâte de le laisser, comme si la terre allait s'enfuir; et bientôt le pont fut désert. Richard sortit le dernier. La nuit commençait à peine; mais un brouillard épais, survenu tout à coup, empêchait de distinguer les objets à vingt pas devant soi. Les tavernes étaient plein'esde matelots qui chantaient, buvant et oubliant en un instant tout ce qu'ils avaient souffert pendant une longue traversée. Si le vice hideux de l'ivrognerie pouvait ayoirune excuse, ce devrait être biencertainement pour le matelot. L'ouvrier qui travaille 'peut prendre du repos le dimanche, se promener; il peut, avec ce qu'il gagne, se donner quelques-unes des douceurs de la vie; s'il est malade, il a une femme, un ami pour le sojgner; s'il est pauvre, délaissé, il trouve à J'hôpital un lit

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dans lequel la charité a toujours mis des draps blancs. Le matelot n'a pas de dimanche; il a beau redoubler de courage, sa nourriture ne varie jamais: de la viande salée et du biscuit' de mer; j'eau qu'il boit est mesurée; il dort cinq heures par nuit tout habillé; s'il est malade, il est presque impossible de le soigner, il faut qu'il supporte ce roulis, qui torture ceux qui souffrent; s'il meurt, son linceul est un sac de toile grossière; sa tombe, la:mer. Voilà pourquoi, quand les matelots sont à terre, un verre de vin les enivre et leur fait perdre la raison. Ces hommes, que l'on rencontre quelquefois se sout~nant à peine, jurant et se battant cQmme des furieux, sont affreux à voir; mais ils sont plus à plaindre qu'à blâmer. L'existence de chacun est tellement enveloppée de mystère, qu'~larrive souvent que le riche envie ]e malheur du pauvre. Richard s'était approché d'une taverne pour lire l'adresse d'une lettre. Il contempl~it en silence la joie franche des buveurs; il soupira comme s'il reprochait à la destinée de l'avoir fait homme du monde. - Voyons, murmura-t-il en remettant dans sa poche la lettre qu'il avait regardée, ne vais-je pas me plaindre, m'apitoyer sur mon compte quand je porte à de pauvres; gens une nouvelle qui va leur briser le cœur. Je n'ai pas seulement cherché dans ma tête les paroles, les phrases qui pourraient adou-

5 cir mon récit. Je ne sais comment je vais m'y prendre. Richard s'arrêta devant une maison de modeste apparence; la fenêtre du rez-de-chaussée était seule éclairée. - Ce doit être là? pensa le jeune homme. Il ~'approcha plus près des carreaux pour voir à l'intérieur. Dans cette chambre se trouvaient deux femmes: l'une était assise. Elle pouvait avoir quarante à quarante-quatre ans. La beauté passe si vite chez une pauvre ménagère qu'on n'aurait pas pu voir si elle avait été belle, sans sa fille qui se trouvait en face d'elle comme un reflet de sa jeunesse. Celle-ci était une belle enfant de seize ans: ses cheveux châtains ondés encadraient sa figure d'un ovale parfait; ses' yeux noirs, quoique voilés par des larmes, brillaient comme des étoiles ;"sa bouche était charmante, malgré un petit air dédaigaeux et peut-être à"cause de cela; ses sourcils se rejoignaient imperceptiblement; son nez était fin; sa taille moyenne était cambrée et bitm prise; pourtant il était aisé de voir qu'elle n'avait pas encore atteint toute son élégance. Les lignes de son visage, vues de profil, étaient d'une pureté parfaite, ainsi éclairées par les reBets pâles de la lampe; sa physionomie avait quelque chose d'étrange, elle ressemblait à un beau portrait de Rembrandt. Ces deux femmes arrangeaient ou plutôt contemLA SAPHO.

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plaient des effets d'homme,- épars sur une table. - Ce sont elles! murmura Richard, en reculant pour n'être pas aperçu, pauvre madame Laurént t elle a l'air bien faible; on dirait qu'elle pleure. Je ne me sens pas le courage d'entrer ce 30ir; je puis remettre ma visite à demain sans manquer à ma parole. Le jeune homme s'éloigna comme s'il se sentait soulagé par la résolution qu'il venait de prendre. La personne qu'il venait de nommer madame Laurel}t,était d'une pâleur extrême, d'une maigreur diaphane. On voyait que la chétive créature ne tenait à la vie que par un souffle. Depuis bientôt six ap.s qu'elle était veuve, mâdame' ~aurent luttait avec le mal, et sans les soins de sa fille, le souvenir de ses deux fils, elle eût suivi de bien près son mari rlans la tombe. C'était, du reste, une histoire mélancolique que celle de ce mari qu'elle pleurait encore tous lesjours. Laurent avait souffert toute sa vie de ces maux inconnus que 'la destinée jette SOlIvent ans le berd ceau des hommes. Sa mère était belle; elle se le laissa dire en l'absence de son mari; lorsqlle celui-ci revint, elle allait être mère... Aussi n~attendit-ellepas,,,,aveces tressaillements d de joie le bonheur que donne la maternité; elle maudit au contraire l'enfant qu'elle portait dans son sein. C'était le fruit d'une faute.

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L'enfant du comtede T... porta le nom de Lau.,
rent l'Armurier. Cet homme, qui était son père par la loi, le détestait, le traitait avec dureté. Soit intérêt, soit fai.... blesse, il ne s'était pas séparé de sa femme; il éle.. vait, en le sachant, un bâtard comme SOR fils; aux yeux du monde qu~ 1'~nt9urait, c'était un saint homme. Pierre Laurent vécut ainsi seize ans. Son pain était ~9uvent arrosé de ses larmes; à cet âge il se crut homme et voulut s'affranc.hirde cette paternité qui l'écrasait. Il partit un jour pour chercher fortune, croyant la trouver à Paris. La capitale ouvre ses portes à tous ceux qui arrivent, mais lorsqu'ils sont trop nombreux, elle les étouffeou les laisse mourir de faimt Il ne suffit pas d'être jeune, d'avoirdel'int~lligence, du couragepour trouver à vivre dans cette ville, où tout se vend, ai). tout s'achète, où tout sé corrompt à la longue. La fortune a ses caprices et ses préférés. Pour un homme qui réussit, il y en a des milliers qui succombent. Pierre supporta la misère, les privations les plus dures. En quittant ses parents, il s'était promis de ne jamais leur écrire, et il fut inébrànlable dans cette résolution. Son orgueil domina ses souffrances; sa loyauté domina son orgueil. Il ne recQ.ladevant au..

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cune espèce de travail: il fit tous les métiers, et comme il avajt un esprit supérieur, qu'il était plein d'énergie, il réussit à gagner le pain de chaque jour, quoiqu'on lui volât une partie de SOll, travail. C'est encore une des industries parisjennes: lorsqu'un llomme arrive et qu'il cherche de l'ouvrage, il trouve presque toujours lIll marchand, un fabricant ou un maître qui lui dit: « Je n'ai besoin de personne; je

vous prends pour vous rendre service. » En attendant, il le fait travailler comm~ quatre et lui donne bien juste sa nourriture. Enfin, à force de persévérance, Pierre finit par devenir premier ouvrier chez l'armurier le plus en renom à Paris. Pierre devint amoureux de la fille de son patron. Il ne lui fallut pas longtelnps pour comprendre que son maître ne consentirait jamais à leur mariage. Que faire? Les deux jeunes gens résolurent de se sauver à Londres. On se mariait alors si facilement en Angleterre t Pierre enleva donc celle qu'il aimait; c'était la seule mauvaise action qu'il eût commise dans sa vie; nous pensons qu'on la lui pardonnera aisément, surtout quand nous dirons que, durant toute son existence, sa femme fut son seul amour. que son premier baiser et son dernier soupir furent pour elle. Les commencements furent un peu durs pour les nouveaux mariés; ils n'étaient pas riches; mais

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l'amour

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le soleil ne. sem-

réchauffait

leur

chambre,

blait
On

briller que pour proposa

eux. place à Southampton; il

à Pierre une

l'accepta

et alla

s'établir dans cette ville.

Pierre aurait dû se trouver heureux: il avait trois enfants charmants et sa femme était un ange de douceur. Cependant, il était souvent triste, il avait dans les veines quelques' gouttes de ~ang aristocra.tique et malgré lui, malgré ses efforts, l'envie le mordait au cœur; il se croyait déplacé dans un ate.. lier, son orgueil se révoltait à l'idée d'obéir passivement à un maître. Il voulut épargner à ses enfants ce supplice qui lui faisait rêver la richesse et le rendait malheureux au réveil.
Madame Laurent

lui demanda un jour quel état il

voulait donner à ses fils. - Un état dans lequel ils ne dépendront pas des hommes, mais de Dieu, répondit-il. - Je ne comprends pas, Arépliquamadame Laurent en 'pâlissant à l'idée d'avoir deviné. - Ils 5eront marins tous les deux. MadameLaurent voulut faire des objections, mais son mari ne lui en laissa pas le temps. - Je le veux! dit-il avec fermeté. C'était la première fois qu'il parlait ainsi; la douce femme pleura, mais elle n'osa pas répliquer. Le lecteur comprend maintenant pourquoi la pauvre mère était si triste ch~que fois qu'un de ses fils allait s'embarquer.
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- Je n'ai pas le courage de finir ce paquet, murmura madame Laurent en regardant Marie. Marie se penclla pour l'embrasser. - Tu n'es pas raisonnable, ma bonne mère, tu sais bien qu'un rien te rend malade; ce n'est pas la première fois que mes frères partent. Pierre reviendra. - Oui, il reviendra, lui répondit sa mère avec tristesse, mais je n'ai pas de santé et s'il était bien
longtemps.. .

- Peux-tu avoir de vilaines idées comme cela, et me les dire, reprit Marie, tu ne m'aimes dono pas? - Oh t dit madame Laurent en l~attirant près d'elle, ne va pas croire ça... Mais tu restes, toi. EH ce moment, on ouvrit la porte sans frapper ~ un jeune homme de vingt à vingt-deux ans s'arrêta sur le seuil en croisant les bras. Il était grand, bien b~ti, sa figure était agréable, son regard doux, ses traits réguliers. Il fit quelques pas dans la chambre et jeta sa casquette sur la table avec un mouvement d'impatience; puis revenant près de madame Laurent et lui prenant les mains, il lui dit: -Tu pleures encore, ce n'est pas ce que tu m'avais promis; voyons, ma mère, il faut être raisonnable, parce que je ne peux pas te voir pleurer, moi, voistu, ça me fait mal à l'âme et je voudrais être heureux quand le bon Dieu me ramène près de vous. - Tu as raison, mORenfant, dit madame Lau-

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rent en S'eSSl}yantles yeux et essayant de mettre de l'ordre dans les effets épars. l'fais c'est demain que tu nous quittes, tu vas être un an absent. Pierre s'efforça de rire en disant: ça passe vite, va, un an; ce n'est que douze' mois, à mon retour j'aurai gagné quatre cents francs! C'est joli cela! Ah I tiens, on m'a donné cent francs d'à-compte. Et il jeta tout joyeux son argent sur la table, en regardant sa mère comme on fait aux enfants qu'on cherche à consoler avec un jouet. Comme elle ne souriait pas, il reprit: - C'est pour toi; compte, il n'y manque pas un penny, ce qui ne m'a pas empêché de m'amuser tout de même; ce sont les amis qui ont payé. Ils n'ont pas une"bonne' mère, une bonne petite sœur comme moi, eux; ils"vous conNaissentbien, je parle assez de vous pendant le voyage. Quand je chante en me réveillant, ils me dis,ent: Tu as rêvé de ta mère Olt de ta sœur I hein? et e'est la vérité. Ils voudraient bien venir ici, mais ce sera pour quanq ma sœur sera mariée. Il ne faut pas éponser un marin, entends -tu" ce sont de bons enfants, mais... - Mais, dit sa mère, ils vivent trop peu avec ceux qui les aiment. Nous y penserons quand tu reviendras, elle n'a pas seize ans. ,- Dame, dit Pierre en regardant sa sœur avec satisfaction, c'est que c'est une demoiselle, ma petite Marie; et prenant la main de lajeune fille, il dit:

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