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La transgression

De
205 pages
En transgressant la règle du coma dépassé, Maurice va découvrir l'Eternité, un paradis éternel et immuable où régnent l'amour et la liberté. Mais les choses ne sont pas aussi simples qu'il avait imaginé et très vite va se poser le problème du choix que lui propose Gaël, son ange gardien : rester, et jouir éternellement des agréments du jardin d'Eden, ou retourner sur terre et reprendre sa vie, ses joies et ses illusions, ses amours et ses petits arrangements avec ceux et celles qui animent son quotidien.
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Maquette Une de Couverture: Alain Squadrelli

À Danielle

C'était un dimanche. Forcément. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt. On ne peut entrer au paradis qu'un dimanche, le jour du Seigneur. Mais c'est vrai que depuis la révolution laïque, en terre chrétienne de France, on avait perdu les repères sacrés. Le dimanche était devenu le jour de la grasse matinée, du jogging, du bricolage ou de l'ennui familial. La messe était passée de mode. Les apprentis curés avaient déserté les séminaires et les fidèles avaient insidieusement et irrémédiablement choisi d'autres fidélités. Il restait le paradis. Et là, apparemment, les rites étaient respectés: on y entrait le dimanche, même si on mourait en semaine. Les candidats admissibles qui rendaient l'âme un jour ordinaire devaient patienter en salle d'attente dans le tunnel noir, ou enveloppés dans la lumière blanche de la délivrance, sans que l'on sache exactement selon quels critères certains jouissaient du blanc, alors que d'autres subissaient le noir, dernière injustice terrestre, peut être, avant l'entrée au nirvâna. Car là encore Maurice n'avait pas échappé à la mode, celle des comas dépassés que les rescapés racontent aux docteurs en médecine qui se jettent sur leurs confidences et les accompagnent pour en faire des livres, qui cultivent le mystère, et I'habillent scientifiquement pour en faire des gros tirages. Dans ce domaine aussi les choses avaient bien changé: la plus extravagante affirmation

proférée par le plus minuscule scientifique diplômé de l'université avait détrôné dans l'esprit des mortels l'évangile de Jean, reléguée au rang des accessoires des légendes incertaines. Et c'est ainsi que Maurice, par un beau matin de printemps ordinaire, avait abandonné le monde des vivants pour vivre égoïstement sa Near death experience, en anglais dans le texte, ou plus laborieusement sa traduction française, Expérience de la mort imminente, expériences tellement banalisées qu'on ne les cite plus que par leurs initiales NDE in english ou, mais moins chic, EM! en français. Sauf que Maurice, qui avait pourtant raté toutes ses révolutions sur terre, au lieu de s'en retourner bien sagement raconter son expérience à un docteur qui l'aurait ajouté à sa collection, avait décidé de franchir la ligne jaune qui séparait la lumière blanche du paradis. Et voilà comment, ce dimanche-là, Maurice George Larry découvrait le paradis.

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I

Dire qu'il était déçu eût été malhonnête, une attitude terrestre par excellence, la malhonnêteté. Surpris, assurément. Il n'avait jamais imaginé le paradis comme cela. Il ne l'avait pas réellement imaginé à vrai dire. Le paradis, c'est une espérance que l'on imagine mal. On le construit à son image, une image floue et changeante, celle de nos humeurs terrestres. Ainsi les trottoirs pavés qu'il arpentait dans cette ville à l'atmosphère étrange lui semblaient familiers comme les immeubles et les voitures qui circulaient normalement sur cette large avenue bordée de platanes qui lui rappelait l'atmosphère magique du boulevard Victor Hugo en automne, au temps des premières feuilles mortes. Mais ce n'était là qu'une facette de cette ubiquité paradisiaque qu'il découvrait avec ravissement. Il y avait cette foule de piétons qui traversaient hors des passages protégés inexistants. Et ce fut ce qui d'emblée l'interpella: il n'y avait pas de passages pour piétons, ces grandes bandes blanches parallèles qui barrent les avenues terrestres et sont supposées protéger les piétons qui traversent, des accélérations intempestives d'automobilistes pressés ou angoissés. Pas de

passages obligés, son sang réfractaire ne fit qu'un tour. Il était enfm au paradis puisque les misérables contraintes terrestres avaient disparu, on pouvait traverser hors des clous sans être apostrophé par un uniforme ou subir le regard réprobateur du piéton obéissant. C'était donc cela, le paradis. On pouvait vivre hors des clous. - Ce n'est pas aussi simple, Maurice. La vie éternelle a aussi ses règles. .. Mais je ne comprends pas bien ce que tu fais ici. Tu n'étais pas prévu... La voix était claire, posée, sans expression particulière, et pourtant, une étrange impression de douceur et de tendresse attentionnée s'en dégageait. Maurice tourna la tête et considéra avec curiosité l'homme jeune qui se tenait près de lui sur le trottoir et qui manifestement lisait ses pensées à livre ouvert. Il portait beau un chapeau désuet sur un visage souriant aux traits réguliers. Silhouette mince, élancée, costume, cravate, une élégance certaine. Maurice le considéra avec étonnement. - Mais comment me connaissez-vous? - C'est bien ce que je disais, tu n'es pas défmitif. Pas encore en tout cas. Les éternels, les vrais, les sans retours, reconnaissent d'emblée leur ange gardien, avant même l'avoir vu... Maurice réalisa soudain qu'il avait transgressé la règle du coma dépassé. Pêché d'orgueil, inconscience, curiosité malsaine, ou simplement révolte contre cette nouvelle règle d'or terrestre du retour sur coma, mise au point par les nouveaux marchands d'illusions.

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Une brusque inquiétude le saisit. L'autre, l'ange qui se tenait près de lui, allait s'enquérir, relever l'offense, condamner peut-être. Une condamnation ici, en pleine éternité, cela risquait d'aller très loin, au moins dans le temps. Perpète au paradis, c'était au sens propre. - Ne t'inquiète pas, Maurice, ici on ne condamne pas. Tu devrais le savoir après toutes ces années de catéchisme. Maurice considéra son interlocuteur avec cette perplexité confuse que l'on ressent devant l'inconnu supposé, ou plus ou moins imaginé, mais sans réalité tangible. Bien sûr il avait toute sa vie pensé à son ange gardien. Au moins depuis le catéchisme, justement. Il lui avait même souvent parlé, en désespoir de cause, dés qu'un problème insoluble se présentait. Mais c'était sur terre, et cela lui semblait déjà très loin. D'ailleurs, pour tout dire, il n'avait jamais reçu de réponse très concluante. - Tu es injuste Maurice. Dans les situations inextricables où tu te laissais enfermer sur terre, tu trouvais toujours la solution pour sortir plutôt élégamment de l'impasse. La solution, c'est moi qui te l'inspirais, alors que tu implorais désespérément les anges, les saints, les prophètes, Jésus et jusqu'à Dieu le père. Mais je n'en tire aucun mérite: tu étais à ma charge et je me devais de veiller sur toi. Maurice se rappelait. C'était donc lui, son ange gardien, les solutions-miracle qu'il trouvait in extremis pour se tirer des cas désespérés.. . - Désespérés, n'exagérons rien tout de même, Maurice.. .

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Maurice baissait la tête. Il se sentait gêné, mal à l'aise. Ce n'était pas tant la transparence de ses pensées les plus intimes qui l'embarrassait. Mais plutôt cette gentillesse souriante, sans ostentation, cet humour élégant, ce bon sens naturel qui ne s'affichait pas, mais qui remettait tout en ordre au détour d'un morceau de phrase, cette absence évidente d'arrière-pensée malveillante, plutôt rare sur terre. - Excusez-moi. Sur le moment, dans mon esprit, ils l'étaient, désespérés. Et c'est vrai que je ne savais pas vraiment si la réponse venait de moi ou d'une voix surnaturelle. Cela demeurait assez confus. Pêché d'orgueil, sans doute. - Véniel, Maurice, véniel. En pêché d'orgueil, tu as fait mieux. Mais bon, aujourd'hui tu es là, et il faudra que l'on pense à ton installation, même si elle devait se révéler provisoire... Maurice se rendit compte alors qu'il n'avait pour tout vêtement que cette chasuble empesée liée dans le dos dont le service des urgences de l'hôpital l'avait affublé. Pris de panique, il regardait désespérément autour de lui, scrutant l'étonnement, la moquerie ou la réprobation dans le regard des autres. Mais personne autour de lui ne semblait se préoccuper de sa tenue vestimentaire incongrue, en pleine rue, en plein soleil, en pleine joyeuse animation dominicale. - Ne t'inquiète pas, Maurice, ici, les regards sont des messages d'amour et de liberté, deux concepts indissociables, tu en conviendras. Ce sont d'ailleurs les deux règles uniques et fondamentales qui régissent notre loi éternelle: amour et liberté. Mais tu verras que ce n'est pas nécessairement 14

aussi simple qu'il y paraît. Ah ! un détail, au paradis, le vous est pluriel. Mais l'on t'avait appris, déjà sur terre, après des années d'obscurantisme, de tutoyer Dieu dans tes prières, Dieu, à qui l'on doit le suprême respect. Et tu voudrais, en son royaume, répercuter envers tes semblables, créatures divines comme toi, la nuance de distance empreinte d'un respect injustifié ou d'un mépris souverain que les langues latines ont instauré dans leur usage du dialogue? Maurice ne savait plus très bien ce qu'il pouvait dire ou ce qu'il pouvait faire. Et puis malgré tout sa tenue vestimentaire le gênait. Il ne savait plus où mettre les mains, où tourner ses regards. Son ange gardien le considérait avec amusement et cela l'agaçait. - Allons, Maurice, tu as besoin de faire le point après toutes ces émotions. Tu vas maintenant entrer de plain-pied dans ta nouvelle vie, sans arrièrepensées. Laisse-toi aller, tu es au paradis. Tu vas te rendre au bureau des entrées, là en face de toi, tu n'a que la rue à traverser. Tu vas être pris en charge et tu verras tout va s'accomplir gentiment, sans heurts. Moi il faut que je redescende sur terre, j'ai d'autres âmes à veiller. Mais tu pourras toujours m'appeler quand tu voudras. On va te fournir un téléphone portable. Je suis Gaël, souviens-toi, ton ange gardien. La silhouette élancée s'évanouit dans la foule qui déambulait nonchalamment entre les voitures et les platanes de cette longue avenue dont Maurice ne voyait pas la fm. Maurice se sentit seul tout d'un coup. Seul d'une solitude qui n'avait rien à voir avec ce que l'on 15

ressent, sur terre, en débarquant dans un paysage inconnu. Un sentiment nouveau pour lui, une sorte de vide profond, infmi. Et cette angoisse mêlée d'espoir qui l'étreignait, tout d'un coup. Il traversa la rue et monta les trois marches du bureau des entrées.

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II

Rien ne différenciait, à première vue, le bureau des entrées paradisiaque des bureaux d'état civil de n'importe quelle mairie de ville moyenne en France terrestre, et probablement ailleurs: un comptoir, des ordinateurs et des fonctionnaires derrière les écrans. Un détail frappa pourtant Maurice, les trois hommes et les deux femmes qu'il voyait devant lui souriaient. Il était bien au paradis. Il ne se rappelait pas avoir vu cela sur terre, des fonctionnaires souriants. - Tu es nouveau, on va te guider pour tes premiers pas éternels. Assieds-toi, quel est ton nom? C'était une des femmes qui le prenait en charge. Un autre entrant se présentait derrière lui, était accueilli avec la même obligeance naturelle, la même légèreté affable et courtoise sans affectation. - Maurice, George sans S, Larry. L'employée tapota sur son clavier, mais manifestement n'obtint pas de réponse sur l'écran. - Tu n'es pas au fichier des entrées. C'est toi, le coma? - Dépassé. - Comment cela?

c'est ce que l'interne a dit à ma femme à l'hôpital, j'ai bien entendu. L'employée le considéra avec attention, curiosité lui sembla-t-il. Son intérêt pour lui avait l'air plus appuyé. Impression fugitive, qu'il attribua à son invraisemblable tenue vestimentaire. - Oui, bon, si tu veux. Tu sais ici nous ne nous encombrons plus de ce genre de subtilité. Nous venons d'être prévenu à l'instant de ton arrivée. Ton cas est unique. Ici nous ne recevons que des morts. Les comas, même dépassés, sont supposés retourner sur terre après la lumière blanche. Gaël, ton ange gardien nous a demandé de te prendre en charge et de faire comme si. En attendant la solution défmitive. Mais ne t'inquiète pas, tout se passera bien. Il ne viendra à l'idée de personne de contester ta présence parmi nous. Tu sais lire? - Évidemment... Mais en français dans le texte, de préférence. - Ne crois pas que cela va de soi. Nous recevons ici beaucoup d'illettrés. Nos cellules psychologiques les prennent en charge. La jolie blonde qui l'avait accueilli, avec cette merveilleuse amabilité qui semblait généralisée au sein de cette nouvelle humanité, lui remit un livret à la couverture jaune et un téléphone portable. Elle lui indiqua l'hôtel où il pourrait s'installer provisoirement, le grand magasin où il pourrait s'habiller et s'équiper en autant de gadgets inutiles qu'il pourrait rêver de posséder. Non, il n'aurait rien à payer, l'argent était inconnu au paradis. Oui, il pouvait s'organiser autrement s' il le souhaitait et il pourrait revenir autant de fois qu'il le jugerait

- Oui, un coma dépassé,

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utile pour avoir toutes les précisions qui lui sembleraient nécessaires à sa nouvelle vie. - Mais tu verras, le livret d'accueil est très bien fait. Pour le reste, tu en parleras avec ton ange gardien. Et puis... N'hésite pas à revenir me voir. C'était une invite. Mais Maurice ne l'écoutait plus. Il n'avait qu'une hâte, changer de tenue, s'habiller, ressembler à la normale, à sa normalité. Il n'avait pas encore intégré la notion de liberté, cette liberté qui, dans son imaginaire terrestre devait être le but ultime de tous les combats. Il demeurait encore accroché aux normes. Il cligna des yeux en retrouvant la lumière du jour qui inondait la grande avenue, chercha l'enseigne du magasin qui allait lui permettre de retrouver son uniforme terrien, pantalon, chandail ou chemise, chaussures, veste, peut-être même des lunettes de soleil; il fit quelques dizaines de mètres en longeant les murs avant de découvrir l'enseigne salvatrice des Galeries Eternelles. Un portier en uniforme lui indiqua le rayon des vêtements homme où une employée le prit en charge pour le métamorphoser en monsieur tout le monde. Elle ne manifesta aucune surprise devant son accoutrement hospitalier. Apparemment, elle devait avoir l'habitude. Maurice se sentit mieux. Il se crut de nouveau présentable. Il en profita pour une visite plus approfondie de l'endroit et de ses abondances. Maurice adorait les grands magasins, les centres commerciaux, ces hauts lieux des nouvelles rêveries qui avaient remplacé celles du promeneur solitaire. Ce décor lui était familier, il avait l'impression d'être de retour sur terre, un samedi 19

après-midi, à l'heure des emplettes et des désirs secrets d'achats inconsidérés. Dans cet univers apprivoisé, Maurice reprenait ses esprits. Il digérait les émotions fortes qu'il venait juste de vivre, et qui lui semblaient déjà perdues, dans un passé indéfini, confus, où se mêlaient ses derniers souvenirs terrestres et ses premiers émois divins. Dans ce grand magasin polyvalent, submergé de disponibilités, il retrouvait une assurance, précaire, certes, mais qui lui permettait de se fondre, au moins momentanément, dans son nouvel environnement. Il s'offrit une visite guidée entre les étalages et les étages autour des confections, des instruments, des livres et de la musique, des ustensiles, de la micro-informatique et des parfums. Il remarqua rapidement l'absence d'étiquettes indiquant le prix des articles offerts à la consommation. Oui, bien sûr, l'argent n'existait pas ici, la grande distribution c'était au sens propre comme la perpétuité. On n'achetait pas, on se faisait remettre, avec le sourire en plus. Et apparemment, c'était ouvert même le dimanche. Il n'y avait ni caisses ni caissières. Une idée saugrenue lui vint à l'esprit: que devenaient les caissières après la mort puisqu'il n'y avait pas de caissières au paradis? Et les marchands, les banquiers, les filles de joie, les gourous, les percepteurs, les trésoriers, les ministres des finances, cela faisait bien du monde interdit de séjour éternel. Ou alors le chômage avait franchi la frontière du ciel. Mais comment était-il possible que l'on travaillât au paradis où les salaires n'étaient pas payés et la liberté généralisée. Les questions recommençaient à se bousculer dans son 20

esprit que l'incertitude étreignait de nouveau. L'illusion consommatrice, un instant retrouvée, faisait place aux interrogations existentielles toujours présentes et désormais pressantes. Maurice avait besoin de faire le point, de savoir. La pensée l'effleura soudain de retourner sur terre sur le champ, de traverser la ligne blanche en sens inverse. Mais le pouvait-il encore? Un moment de panique le saisit. Il sentit dans ses mains le petit livre jaune et le téléphone portable que lui avait remis l'employée de mairie. Non... Enfm... Du bureau des entrées. Il s'embrouillait avec ses questions divines et ses réminiscences terrestres. L'hôtel, ah oui, l'hôtel dont elle lui avait parlé. Se retrouver seul dans une chambre et tenter de réfléchir, lire le mode d'emploi et rappeler au besoin Gaël. Se calmer, reprendre le contrôle de son esprit, le cours de sa logique et de son raisonnement. Garder le contact avec lui-même. L'air libre de la rue lui fit du bien. Il chercha à s' orienter, retourna au bureau des entrées et demanda son chemin pour l'hôtel. Il n'était pas très loin, et toujours sur la même avenue, celle des entrées, des Galeries Eternelles, des platanes et de la joyeuse foule en goguette. Contrairement aux embûches terrestres, semées comme à plaisir pour les demandeurs d'asile, les complexés et les incertains, ici on préférait faire simple, les démarches et les recherches ne posaient aucun problème. L'accueil à la réception de l'Hôtel Interstellaire était chaleureux et les voyageurs sans bagage y étaient accueillis sans méfiance. La chambre spacieuse avec salle de bains ressemblait à s'y 21

tromper à celles des trois ou quatre étoiles nouvelles normes terrestres. Maurice retrouvait un décor qui lui était coutumier. Il baissa légèrement le store vénitien, s'enfonça voluptueusement dans le fauteuil club, soupira profondément et ferma les yeux. Sa mémoire remonta le cours de sa vie terrestre, le temps d'une somnolence intemporelle...

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III

Il revoyait le boulevard Gambetta. Celui de son enfance insouciante et studieuse. Celui de ses premiers souvenirs. L'immeuble austère fin 19ème, ou était-ce début 20ème,il n'avait jamais cherché à savoir avec exactitude. L'escalier large, mais sans ascenseur attenant. L'appartement du deuxième étage, sombre et imposant, aux plafonds hauts, sa chambre aux murs jaunis, plutôt triste pour un gamin de huit ans, mais à l'époque il ne s'en rendait pas bien compte. C'est après, bien plus tard, qu'on qualifie les atmosphères. Maurice et sa mère occupaient seuls l'appartement dont la porte d'entrée à deux battants, mais dont un seul s'ouvrait pour le quotidien, donnait sur un long couloir obscur. Au bout du couloir, la cuisine dont on laissait la porte ouverte pour laisser passer un peu de lumière. Trois portes sur la droite du couloir, la première s'ouvrait sur un salon salle à manger, la deuxième donnait accès à sa chambre, la troisième, près de la porte de la cuisine, à la chambre de sa mère. Trois autres portes sur la gauche pour un grand débarras, des toilettes et une salle de bain. Les grandes fenêtres des chambres et

du salon donnaient sur le boulevard; celle de la cuisine sur une cour intérieure. C'est dans cet univers confiné que Maurice avait passé ses soirées d'enfance auprès d'une mère attentive, mais dépourvue de cette tendresse chaleureuse que l'imagerie populaire attribue aux mamans. Les jours de semaine, au retour de l'école, et plus tard du collège et du lycée, il prenait son goûter, allait faire ses devoirs, lisait une demi-heure avant le dîner qu'ils prenaient à la cuisine. La salle à manger était réservée aux grandes et rares occasions, lorsque sa mère recevait. Le soir, sa mère travaillait un peu sur la table de la salle à manger à sa classe du lendemain (la mère de Maurice était institutrice), ou aux comptes de la semaine, avant de se retirer dans sa chambre. Maurice s'enfermait généralement dans la sienne pour lire ou écouter de la musique. La télévision, arrivée au salon alors que Maurice entamait ses années de collège, avait assoupli ce rythme sclérosé, et permis à Maurice et à sa mère d'écouter le journal télévisé, de s'évader en soirée le temps d'un film ou d'une émission, avant de devenir une nouvelle routine, plus figée encore que toutes les autres. Cette solitude apparente n'était qu'une facette de la vie du jeune Maurice. Il avait sa vie sociale scolaire au sein de laquelle il évoluait avec l'aisance que lui donnait déjà une popularité qu'il n'avait rien fait pour obtenir mais qui allait lui coller au corps et à l'esprit sa vie terrestre durant. Tout le monde aimait Maurice, ses maîtres et ses camarades de classe. Plus tard, ses collègues et ses rencontres. On recherchait sa compagnie alors que 24