La vallée des braves

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La vallée des braves est une chronique des années 20 jusqu'à une date récente. A travers elle, on découvre Mohamed et Albert, Salah et Jeannot, le Préfet Lantet et l'instituteur de la République... Il y a surtout Midou, jeune normalien, fou de vitesse et de liberté, qui devra un jour choisir... Il y a aussi cette vallée encaissée, si captivante au printemps, et tellement dure aux hommes en été, qui produira des braves par milliers.
Publié le : mardi 1 avril 2008
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EAN13 : 9782296195523
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LA VALLÉE DES BRAVES

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-05400-4 EAN : 9782296054004

Yanna DlMANE

LA VALLÉE DES BRAVES
Roman

L'Harmattan

Du même auteur

Rêves de sable

C. Lacour Editeur, Nîmes, 1999 Zineb ou Curieux journal d'un instituteur Barzakh Editeur, Alger, 2003 Mériem et la 27e nuit de Ramadan L'Harmattan Editeur, 2003, réédité en 2004 Maria, ouvrière d'usine L'Harmattan Editeur, Paris, 2004 Taïma Casbah Editions, Alger, 2004

A la mémoire des miens Au peuple algérien, héros de son histoire Au peuple marocain frère, qui n'a pas ménagé son aide durant les années de braise

Première partie
LES ANNÉES ILLUSION

Chapitre premier

Sur la berge de l'oued Chélif, dont la paroi tombait à pic sur près de vingt mètres de profondeur, trois adolescents, de quatorze à seize ans, s'escrimaient autour de ce qui figurait un aéroplane, constitué à partir d'un cadre de bois, d'une hélice et d'un moteur bricolé à la hâte. Non loin, un chevreau tirait sur une longe qui le retenait par une de ses pattes à un morceau de bois fiché dans le sol. Plus il tirait et se débattait, plus son effroi augmentait, et plus ses chevrotements devenaient insoutenables. Une détresse infinie se lisait dans son œil révulsé. Les trois adolescents n'en avaient cure. Ils avaient oublié l'heure et les recommandations de leurs parents respectifs. - Un planeur, ça n'a pas de moteur, ni d'hélice, ni de stabilisateurs, ni de... ni de... s'égosilla Salah, le moins habile du trio, qui jugeait le résultat de la tâche peu orthodoxe. Il ahanait, la langue pendante, et sa respiration sifflante disait sa gêne à mouvoir un corps empâté. TIs'empara d'un drap qui traînait à terre, le considéra longuement, et le jeta sur son épaule. Puis, le pas pesant, il se rapprocha de ses amis. - C'est ça qui va servir de parachute? Ça ne tiendra jamais! s'énerva-t-il, et, d'un geste rageur, il le jeta loin de lui. Aussitôt, le deuxième adolescent, le plus grand d'entre eux, leva la tête et toisa Salah. Sa taille, sa carnation et ses cheveux très clairs le distinguaient de ses deux compagnons. Il considéra son camarade comme s'il le voyait pour la première fois, détailla son corps bien en chair, sa figure ronde, joufflue, son air mal adapté à la situation, et haussa les épaules. - Ecoute, nous faisons ce que nous pouvons avec les moyens du bord. L'important sera de faire décoller cet engin et de lui faire traverser l'oued. Oui, ce drap va servir de parachute. C'est pourquoi tu devrais nous aider, au lieu de râler comme tu le fais. La sueur embuait ses yeux, qu'il essuyait d'un geste patient.

- Avec le chevreau? enchaîna Salah. Vous êtres fous, tous les deux! Je suis sûr que nous allons avoir de gros problèmes... D'abord, toi, Albert, ton père ne va pas te rater cette fois! Il Y a longtemps qu'il te surveille du coin de l' œil ! Quant à toi, Midou, je ne voudrais pas être à ta place! Ayant dit, Salah éclata d'un rire nerveux et recula dans les herbes hautes, à moitié sèches, qui envahissaient les lieux. Au nom de Midou, le troisième adolescent tiqua. Sa mère détestait qu'on l'appelât ainsi: «Ton nom est Mohamed, Mohamed, pas Midou, tu entends? Si jamais... - Mais Mâ, je n'y peux rien! Les copains m'appellent comme ça parce que ça va plus vite..., répondait-il, malheureux. - Tu sais ce qui va plus vite encore? C'est ce martinet que tu vois
là, accroché au-dessus de ton lit ! Au moindre Midou que j'entendrai. ..
»

C'était le plus jeune du trio, à peine quatorze ans, et le plus inventif des trois. Il avait le teint hâlé par le soleil dont il ne redoutait guère l'ardeur. Ses cheveux flous, d'un noir d'ébène, retombaient en casque sur son front et ses oreilles. Ses yeux, noisette clair, bien allongés, bordés de cils recourbés, brillaient d'une myriade de points verts; ils accrochaient le regard de tous ceux qui s'approchaient de lui pour connaître son point de vue. Un nez droit et fin, un menton volontaire, complétaient le portrait. Son corps longiligne eût pu paraître malingre, mais une musculature sous-jacente allait le transformer sous peu en corps d'athlète. Son cou, surtout, attirait l'attention: fort, bien dégagé, il indiquait la force et la détermination. Le soleil déclinait trop vite à son gré, et l'évocation du martinet, dont il avait goûté les brûlures sur ses fesses à nu, le fit frissonner... il secoua la tête, comme pour chasser ces pensées importunes, et ramassa le drap tombé à terre: c'était un drap presque neuf qu'il avait dérobé dans le coffre de sa mère, alors qu'elle faisait sa prière, et découpé en triangle. Agenouillé, il en maintenait les trois pointes aux ailes et à la queue de l'aéronef, pendant qu'Albert faisait jouer le marteau à une cadence infernale. Ils se relevèrent d'un même élan. Front contre front, ils contemplèrent leur travail avec quelque appréhension, mais, tel qu'il se présentait, « ... l'appareil a des chances de traverser l'oued », se dirent-ils, sans y croire vraiment. Salah éclata d'un rire sardonique. Mohamed haussa les épaules. il se retourna vers Albert et commanda: «Amène le chevreau, nous allons l'attacher maintenant. Toi, Salah, 12

au lieu de nous empêcher de respirer avec ta graisse, passe-moi la corde... Elle est là, là, à tes pieds... ah ! quel empoté tu fais! Ramasse-la

au lieu de marcher dessus! »
Ille regarda s'agiter une poignée de secondes, puis, agacé, il fit un bond, se baissa, ramassa le lien en raphia, le rapporta. D'un geste décidé,

il le plia en deux, et le présenta à Albert. « Coupe-le en son milieu », ditil. Lui-même commença par faire deux nœuds à l'extrémité de chacun des morceaux, qu'il fit passer par deux trous pratiqués sur les ailes de l'aéronef. Puis il les ramena en croix sous le corps de la pauvre bête que tentaient d'immobiliser ses deux camarades. Là, il les remonta, les fit repasser par un trou plus grand, pratiqué à l'arrière de l'appareil, serra de façon à ce que le corps de l'animal fût sommairement plaqué au fuse-

lage. « Il ne faut pas oublier le centre de gravité », se dit-il.
Le cabri roulait des yeux effrayés, et chevrotait à s'en rompre les veines. - Tu crois que ça va tenir, tout ça ? demanda Albert sur un ton peu assuré. il ne s'adressait à personne en particulier, aussi ne reçut-il pas de réponse. Le front emperlé, il appuyait fortement sur les flancs de la bête pour éviter que la corde ne s'écartât trop, et ne laissât échapper ce qu'elle était censée retenir. Puis il se baissa lentement, prit appui sur ses talons, souleva avec précaution la tête et les pattes avant du chevreau, pendant que Salah soulevait ses pattes arrière. Entre eux deux encore accroupis, Mohamed avança sur les genoux, agrippa l'aéronef. "Etc'est dans cette position inconfortable qu'ils traînèrent jusqu'au bord du ravin le curieux équipage. Mohamed tira sur une cordelette, le moteur se mit à tourner. - Attention, cria-t-il, je vais compter jusqu'à trois! A ce moment précis, nous balancerons dans le vide notre chargement! Le drap va gonfler, et aider à entraîner dans les airs l'avion et son pilote. .. - Tu crois que ça ne va pas s'écraser au fond du Chélif? fit Albert, qui venait, à cette seconde précise, de penser à la réaction future de son père, de complexion sanguine: le chevreau faisait partie du cheptel paternel, confié à la garde d'un des ouvriers de leur plantation. Si l'on venait à découvrir ce forfait, il était assuré de ne pas finir l'année comme il l'avait commencée. Son père l'avait mis en garde, à plusieurs reprises, contre l'admiration qu'il éprouvait pour son jeune camarade, un Indigène de surcroît. « Mais c'est un génie du bricolage, je t'assure, papa! » s'était écrié l'adolescent pour se dédouaner. Son père, 13

la lippe mauvaise, l'avait toisé: « Un jour, tu verras où il le mènera, son génie inventif... et toi avec, si tu continues à le suivre comme un âne ! »
Et ce jour-là était peut-être arrivé. Un doute persistant l'habitait depuis le début de l'opération; pourtant, il persévérait à rejeter les pensées dérangeantes qu'il évoquait. .. Mohamed ferma les poings comme avant de commettre l'irréparable. il regarda Albert, qui avait baissé la tête, puis Salah, dont le pantalon traînait à terre. il gonfla ses pectoraux et cria: «Un... deux. .. et

trois... ! »
Forces jointes, les trois garçons présentèrent planches et animal audessus du vide et, d'une poussée désordonnée mais énergique, celle du désespoir, ils lâchèrent le tout, face au vent. L'étrange colis resta suspendu entre ciel et terre une fraction de seconde, mais au lieu de s'élever dans les airs comme l'avait prévu le trio, le drap se rabattit brutalement, entraînant dans sa chute inéluctable l'appareil et le chevreau désespéré; son affolement se devinait à ses plaintes étranglées que répercutait, et amplifiait, l'écho d'un bord à l'autre du Chélif. Sur la berge opposée, s'inclinant doucement vers l'oued, Si Amar leva la tête. Pestant au ciel, il laissa tomber à ses pieds la bêche qu'il tenait à pleines mains, à la verticale, et scruta l'horizon. Ses paumes en visière face au soleil sur le déclin, il amincit son regard qu'il promena sur le bord élevé d'où provenaient les cris déchirants du cabri entravé. « C'est encore ces vauriens qui font des leurs! Cette fois, je le jure par Allah, je leur fracasse le crâne, eux et le roumi qui les accompagne! Et tant pis,

j'irai finir mes jours en prison! » il resserra la lanière qui lui servait de
ceinture et, l'écume aux lèvres, il s'élança à travers les butées de terre qu'il venait de dresser à grands renforts de coulées de sueur. Car, comme nombre de paysans sans terre, il s'était approprié quelques mètres carrés de ce terrain domanial, accidenté, dont il tirait les maigres profits clandestins, mais inespérés, qui lui permettaient de subsister. il remontait par un sentier abrupt quand un fracas suivi de cris déchirants lui firent tourner la tête: à quelques mètres de lui se trouvait un amas de planches fracassées, une étoffe maculée, un chevreau noir, dont les soubresauts manifestaient un reste de vie. Le moteur continuait à émettre son bruit régulier. Saisi, il oublia de jurer. Il courut, détacha avec son couteau la pauvre bête gigotante, qui ne remuait plus que d'une patte: les trois autres

étaient brisées. Alors, l' œil injecté, il se redressa: « Cette fois, je vais leur 14

arracher les tripes, à ces fils de chien, qui ne craignent ni leur père, ni Al-

lah! Je vais boire leur sang, je vais...

»

il grimpait, tombait, recommençait à s'accrocher aux mottes de terre, repiquait du nez. Quand il fut enfin sur le sol plat, il se mit à courir à perdre haleine, gagna les premières cahutes, plantées de guingois, les contourna, et se jeta à corps perdu sur le pont reliant cette partie populeuse de la ville à son centre et à ses quartiers européens. Il ne vit pas l'homme qui arrivait de face, juché sur un âne aussi âgé que son propriétaire, sans doute, et fut rejeté sur le côté. il pesta de nouveau, en invoquant le nom d'Allah. - Tous des fous! articula-t-il. - Oh! Oh! Si Amar! l'apostropha l'ânier. Que se passe-t-il aujourd'hui? Je ne t'ai jamais vu dans cet état! On dirait que tu viens de voir le diable! Ce n'est pas bon pour toi de t'agiter de la sorte. Calmetoi! Calme-toi, par Allah ! - Je l'ai vu, je l'ai vu, haleta Si Amar. Je l'ai vu, pas plus tard que tout à l'heure. C'est ce garnement de la ville, que la malédiction d'Allah soit sur lui, qui maltraite des animaux, les tue pour s'amuser. Il est là-haut, avec sa bande, et si je les attrape, je leur fracasse la tête! L'ânier repoussa d'un geste vif sa chéchia ronde, d'un rouge passé, dénuda son crâne net de tout poil, qu'il massa vigoureusement, puis la remit à sa place. - Ah! oui... Je le connais un peu. C'est un brave garçon, pourtant. il , .... n a que sa mere... - Sa mère, ou sa grand-mère, je m'en fiche. Si je mets la main sur lui, je l'écrase comme une mouche! il vient de tuer une chèvre et.. . - Attends, attends, Si Amar, ne t'énerve pas comme ça. Je te dis que ce garçon, je le connais. Il est tout le temps fourré chez les « Boufis ». ils ont un grand hangar, des jeunes se retrouvent là-bas pour fabriquer des engins, tu sais, pour... Si Amar ne le laissa pas finir. - Boufis ou Bouklakh, des jeunes ou des vieux, des Arabes ou des roumis, moi je m'en moque. Je sais que c'est ce fils de chien... - il n'a pas de père... - ... de chienne qui est leur chef. Et du hangar dont tu parles, au Chélif et aux animaux qu'il martyrise, il y a quelque chose que moi, je ne comprends pas. Et quand je ne comprends pas, ma tête se met à bouillir. Alors, de ce pas, je vais lui dire deux mots à ton orphelin, et je te garantis que même sa mère ne le reconnaîtra plus! 15

Disant, il repartit au pas de course, ses deux mains retenant son pantalon qui recommençait à glisser sur ses fesses. Il faillit tomber sous les yeux incrédules de passants qu'il ignora. «Saleté de ceinture! » grommelait-il, la bave aux lèvres. La colère, aussi le remords d'avoir aban-

donné le cabri pour assouvir sa vengeance, le faisaient vaciller. « Saleté de ceinture! » répétait-il entre ses lèvres entrouvertes.
Il courait à perdre haleine, plus que jamais décidé à donner une leçon

à l'orphelin. « Un orphelin, ça travaille deux fois plus que les autres, ça ne fait pas souffrir les chèvres! » Mais quand il fut en vue de l'endroit
d'où avaient été balancés le monoplan et son chargement, le trio avait disparu. - Je vous aurai un jour, je vous aurai, bande d'assassins ! Et ce jour-là, le soleil ne luira pas pour vous! Dépité, furieux, il brandit son poing au disque rougeoyant, puis s'en retourna lentement vers le lieu de l'accident. Le chevreau s'était tu, mais il vivait encore. Si Amar le dépêtra de son harnachement, et le prit dans ses bras, reconnaissant à Allah de lui avoir réservé cette belle surprise. - Demain, si je suis encore parmi les vivants, je reviendrai pour prendre le reste. TI serait dommage de laisser de si bons morceaux de bois à la portée de n'importe qui... et même ce morceau de tissu, il pourra toujours servir à la maison... pour entourer le pain, ou emmailloter le petit, continua-t-il, gagné par un début d'émotion. Allons, tout n'est pas perdu pour celui qui a la foi...
***

Face au désastre de leur entreprise et au châtiment qui ne manquerait pas de leur être infligé, les trois garçons quittèrent les lieux sans regarder derrière eux. TIsarrivèrent en vue des lumières de la ville. Le soir était déjà tombé. - On va la recevoir, dit Albert. Pendant qu'il avançait, son ombre le suivait, indifférente. - J'en ai l'habitude, dit Mohamed. - Chez nous, nous sommes nombreux, il y a toujours moyen de se cacher, dit Salah. Et puis mon père ne cherche pas à comprendre; quand il rentre le soir, c'est tout juste s'il ne demande pas qu'on dégage de la maison.

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Il avait chaud, il courait en se dandinant, et lapait les gouttes de sueur qui roulaient sur ses joues rebondies. - Cela s'appelle la chance, philosopha Mohamed. il pensait à sa mère: elle était capable, selon lui, de repérer une aiguille au fond d'une mare boueuse. A un carrefour, le trio ralentit. - A demain, dit Albert. - A demain, dit Mohamed. - A demain, dit Salah. Ils se séparèrent sur ces mots qui n'engageaient qu'eux, certains que leur aventure serait connue du collège dès le lendemain - et sûrement de l'ensemble des habitants d'O. - et qu'ils auraient à affronter la désapprobation du corps enseignant. Mohamed fila comme le vent. il traversa le jardin public en sautant par-dessus la clôture, accéléra encore l'allure en suivant la grand-rue, appelée, comme beaucoup d'autres, la rue d'Isly, coupa à gauche et se retrouva, le souffle court, devant la demeure de celle qu'il était seul à appeler «Mâ Yamina ». Elle était assise sur un matelas jeté à même le sol, et semblait prier en faisant couler, un par un, les grains de son chapelet d'ambre. Il s'approcha d'elle à pas comptés. - Bonsoir, Mâ Yamina, tu es seule? demanda-t-il sur un ton qu'il voulait neutre. Mais ses jambes fléchissaient. Il se rapprocha encore, mit un genou à terre, lui entoura le cou de ses deux bras serrés. - Bonsoir, mon tout petit. Où étais-tu? Ta mère était inquiète, elle est allée à ta recherche. - Avec le martinet? - Euh... je ne sais pas. Sous le voile, on ne voit rien. Mais aussi, tu as tardé. Tu as vu l'heure qu'il est? Mohamed baissa la tête. - A quoi penses-tu tout le temps? Tu sais qu'elle n'aime pas te savoir dehors, à courir les rues comme tu le fais. - On avait des devoirs à faire. Alors je les ai faits avec les camarades du collège, à cause de la lumière et tout. Ici, il n' y a que le quinquet. .. - ... mais si tu arrivais plus tôt, tu ferais tes devoirs à la lumière du jour, et ta mère ne se ferait pas autant de souci à ton sujet. Tu sais que c'est pour ton bien qu'elle te surveille ainsi. - Je sais, tante, je sais. Je ne le referai plus, c'est promis. - A la bonne heure! dit la douairière, sans trop y croire. Assieds-toi là, devant moi. Tu n'as pas dû manger depuis... très longtemps (elle se 17

souvint qu'il n'avait pas reparu depuis le matin où, cartable sur le dos, il avait quitté la maison après avoir avalé un verre de lait froid, et avoir glissé un croûton de pain dans sa poche). J'ai caché ces petites douceurs pour toi. Parce que, ce soir, elle va encore t'envoyer au lit sans manger. - Merci, tante, merci, s'écria le garçon devant les gâteaux aux amandes et au miel qu'elle lui présentait dans une petite boîte qu'elle avait soigneusement cachée derrière son dos. - Tss... siffla-t-elle après une poignée de secondes de réflexion, tu es têtu, mais alors elle... elle... elle est pire que tout! Des pas précipités retentirent dans la cour à ciel ouvert, enclavée entre la demeure de tante Yamina et les patios des demeures voisines. L'endroit n'étant pas éclairé, Aïcha se prit le pied dans une serpillière qu'elle ne distingua pas dans la forte pénombre, et faillit tomber. Cela renforça son courroux. Elle vivait seule avec son garçon, n'avait personne sur qui s'appuyer pour lui venir en aide en cas de besoin, hormis la vieille dame qui l'avait recueillie à son arrivée dans cette ville, qu'elle appelait khalti - ce mot lui vint aux lèvres tout naturellement, bien qu'elle ne fût pas une parente, pas même une connaissance lointaine -, alors que, poussée par le hasard et la nécessité, elle avait quitté Alger par une journée restée gravée dans sa mémoire. Elle lui avait simplement ouvert sa porte, à elle et à son petit garçon, âgé d'à peine trois ans, qui poussait ses petits mollets à ses côtés. Elle était arrivée à O. éreintée, désorientée, en proie au plus grand désarroi. Elle avait frappé à toutes les portes de toutes les agglomérations traversées, pour demander un hébergement temporaire contre des journées de ménage, mais les habitants, méfiants, avaient décliné la proposition avec la plus grande fermeté. Seule la vieille dame lui avait prêté attention, avait largement tiré vers elle le battant, l'avait fait rentrer dès les premiers mots échangés, et lui avait montré le chemin de son bâti. Le jour baissait, la froidure avait chassé le sang des lèvres de l'arrivante. - Entre, ma fille, entre. Tu as l'air d'avoir marché longtemps, sans manger à ta faim, ni même boire à ta soif. Tiens, viens là, assieds-toi. Reprends ton souffle, tu me raconteras ton histoire plus tard. Maintenant, il s'agit de reprendre des forces. Je vais te préparer quelque chose à manger, à toi et à ce bout d'homme, qui ne tient sur ses jambes que par mira-

cIe...
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- Non, khalti, j'ai déjà mangé, et le petit aussi. (Elle mentait, ni elle, ni l'enfant, n'avaient eu le moindre morceau de pain à se mettre à la bouche depuis l'avant-veille.) Ne te dérange pas pour nous. Par contre, un peu d'eau nous ferait du bien à tous les deux. L'enfant aux beaux yeux pailletés de vert ne broncha pas. il semblait passif, mais suivait gestes et paroles avec une grande attention. Mâ Yamina n'avait pas l'eau courante, comme la plupart des autochtones à cette époque. Elle se saisit d'un broc, le remplit à une cruche suspendue par son anse, et tendit le broc à la jeune femme, s'absenta encore quelques secondes, et revint avec un plateau sur lequel fumait de la soupe, accompagnée de pain et d'eau, qu'elle glissa subrepticement devant l'enfant, étonné. il n'osa se servir, regarda sa mère. D'un léger signe de tête, elle lui fit comprendre qu'il pouvait manger. Il soupira d'aise, et rompit un morceau de pain. Satisfaite, Mâ Yamina s'assit sur le matelas à l'opposé de celui qu'elle avait désigné à l'étrangère. Puis, le buste penché en avant, elle se mit à l'observer. «Ce n'est pas n'importe qui, cette très jeune femme... Elle doit appartenir à une grande famille pour avoir cette tenue si digne après des heures, sans doute des jours de marche. ..
»

Comme si elle avait saisi le sens de ce que pensait Mâ Yamina, la jeune femme dit : - Je m'appelle Aïcha. Il y a des jours que je suis partie d'Alger où je... j'habitais avec mon fils. Mon... mari est mort. .. et comme je n'ai pas... je n'ai plus de famille là-bas, je me suis dit qu'il valait mieux fuir... enfin, quitter cette grande ville pour aller chercher refuge dans un endroit moins bruyant. Mais partout où nous sommes passés, les gens ont été un peu. .. Elle s'arrêta. - ... méfiants, c'est ce que tu veux dire? Mais c'est normal par ces temps qui courent. - Oui, c'est cela. Oh! je n'en veux à personne. Certains, qui semblaient n'avoir pas grand-chose pour eux-mêmes, m'ont donné quelques vivres, du pain, du lait pour mon petit garçon. Nous avons même passé la nuit dans leur bergerie, sur de la paille sèche. Mais tu es la première à nous avoir ouvert toute grande ta maison, tante, et cela, je ne l'oublierai jamais, tant que je vivrai ! Mâ Yamina détaillait l'arrivante pendant qu'elle se racontait à voix

basse. « Une si belle femme », pensa-t-elle.
En effet, Aïcha était belle. De taille moyenne, elle était bien proportionnée, plutôt mince, d'une minceur aggravée par le jeûne que lui im19

posait sa situation d'errante. Son visage, un ovale parfait, était éclairé par deux yeux étirés vers les tempes, dans lesquels l'iris noir brillait encore, telle un onyx. Ses cheveux, luxuriants, aussi noirs que le noir de l' œil, lui tombaient sur les reins en natte serrée. Elle se tenait bien droite, alors que la fatigue, que manifestaient ses joues hâves, eût dû lui faire perdre tout maintien. Mais elle faisait face, ne donnait aucun signe de lassitude. Mâ Yamina se tourna vers le garçon. Il avait fini sa soupe, et vacillait presque, prêt à tomber, mais à chaque oscillation, il se réveillait brusquement, et redressait le buste vaillamment. «Des cheveux d'ébène, drus, un front large, des yeux bien dessinés, une peau claire, il est encore plus beau que sa mère, pensa-t-

elle, admirative. Mais qui sont-ils vraiment? Et que leur est-il arrivé? »
Elle eut soudain pitié de l'enfant qui luttait de toute la force de son jeune âge pour ne pas s'allonger près d'elle. - Je vais préparer votre lit. Vous dormirez dans la pièce du fond, c'est ma chambre, toi sur le lit, et le petit par terre, sur un matelas de laine que j'ai refait tout récemment. Vous dormirez autant que cela sera nécessaire. Personne ne viendra vous déranger. Elle s'affaira quelques minutes dans la chambre attenante, et revint sur le pas de la porte. - Tu peux venir, dit-elle. Et comme Aicha, debout, allait se baisser pour prendre son fils dans ses bras, elle l'arrêta. - C'est moi qui me charge de ce petit ange. Toi, occupe-toi de toi, tu es rompue de fatigue. Viens, tu as besoin de récupérer, après tout tu n'es qu'un être humain, fait de chair et de souffrance. Aicha se laissa faire, aussi docile que si sa volonté s'était éparpillée tout au long des kilomètres qu'elle venait de parcourir, son enfant à ses côtés ou dans ses bras. Elle eut à peine la force de souhaiter une bonne nuit à sa bienfaitrice, puis s'abattit de tout son long sur la couche providentielle. Son passé s'estompait dans les brumes de l'inconscience. Le lendemain, elle remercia Mâ Yamina, et s'apprêtait à repartir quand la brave dame se glissa entre elle et la porte, et lui tint ce langage: - J'habite seule ici, dans ce deux-pièces que m'a laissé mon défunt mari - il a été tué dans une explosion, alors qu'il travaillait sur un chantier des chemins de fer. Je ne me suis pas remariée, Allah l'a voulu ainsi. Comme tu le vois donc, je n'ai pas grand-chose à donner, sinon ce toit et 20

ma sollicitude. Alors je te fais cette offre: reste avec moi, le temps qui te sera nécessaire pour te construire une autre vie. Tu seras comme ma fille, cette petite qu'Allah m'a refusée - peut-être pour mieux me gâter, va savoir -, et ton enfant sera le petit-fils que j'attendais sans y croire... Voilà ce que j'avais à te dire. Qu'en penses-tu ? Eberluée, Aïcha entendit cette proposition comme dans un rêve. Lorsqu'elle l'eut bien assimilée, qu'elle en comprit la signification, elle tomba à genoux, enfouit son visage défait dans le bas de la robe de son hôtesse, puis se mit à sangloter. - Merci, mon Dieu, tu viens de m'enrichir de la plus belle des familles! s'écria Mâ Yamina.
***

Cette situation durait depuis plus de onze années, dans une harmonie presque parfaite. N'était la conduite, souvent fantaisiste, de Mohamed, qui leur donnait à toutes deux des sueurs froides. L'une, parce qu'elle désespérait de le voir acquérir la sagesse qui sied aux orphelins, l'autre, parce que chaque fessée qu'il recevait la mettait au supplice. «Ce soir encore... », soupira Mâ Yamina, et elle s'activa sur son chapelet. Un bruit de pas précipités dans la cour la fit tressaillir.
« Les ennuis vont commencer! » soupira-t-elle.

Elle agrippa l'épaule de l'adolescent, dont les yeux s'agrandirent d'effroi, et, tous deux, ils se mirent à prier.

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Chapitre II

voilà ta mère! s'exclama-t-elle, tous ses sens en éveil. Reste près de moi... J'espère qu'elle te laissera tranquille, sinon je la maudirai. .. et ne lui adresserai plus la parole! Elle fixa la porte et demanda: - C'est toi, Aïcha ? Mohamed est rentré tout de suite après que tu étais partie. TIest là, il t'attend... Puis elle arrondit son dos, jeta une jambe sur l'autre, et se mit à faire couler les grains de son chapelet, un à un, avec lenteur. Elle accompagnait son geste d'une sourate du saint Coran, qu'elle récitait à dessein à voix haute, avec une application et une supplication telles qu'elles ne pouvaient permettre aucune interruption profane. Méfiant quand même, Mohamed se tenait sur ses gardes, c'est-à-dire que, de ses deux paumes solidement appliquées, il tentait de protéger ses fesses de la ruée de coups dont il se savait redevable, que ce fût pour aujourd'hui ou pour le lendemain. Aïcha poussa le battant de la porte entrouverte, et entra d'un pas décidé dans la chambre promise aux ombres dansantes du quinquet. Le tableau que formaient la vieille dame psalmodiant le Coran et la paire d' yeux ardents de son enfant, brillant dans son dos - le reste de son corps était caché par les habits de Mâ Yamina, surmontés d'un châle volumineux qui l'ébouriffait telle une poule couveuse -, lui pinça le cœur. Cette faiblesse soudaine la surprit; elle tenait sans doute à l'espèce de quiétude que dégageait le tableau offert à ses yeux. Mais elle se fit violence, respira un bon coup, avisa les pupilles effarées de son fils. A voix étouffée, à peine audible, elle dit: «J'ai à te parler. Dans l'autre pièce... » Du bout de son index qui ne tremblait pas, elle la lui désigna. Mohamed allait se lever, mais Mâ Yamina ramena ses bras en arrière pour emprisonner le corps de l'adolescent, qui se tint coi. Son cœur battait par saccades. - Cet enfant ne bougera pas d'ici! Si tu veux le punir, alors tu dois me punir, moi aussi! glapit-elle. Qu'est-ce que tu veux de nous? Qu'on

- Tiens,

passe la nuit dehors? Qu'on soit privés de nourriture? Qu'on quitte la maison pour de bon? Dis-le, et ne nous complique pas la vie... - Tu exagères, khalti, soupira Aïcha. Elle était soudain lasse, lasse et mécontente de l'image qu'elle donnait d'elle. - Je te connais, fit Mâ Yamina. S'agissant de lui, tu dépasses les bornes! Tu oublies tes bonnes manières! Je veux simplement qu'il me dise où il a passé toute cette longue après-midi, et le début de la soirée... Je ne lui ferai aucun mal, c'est promis. « Tout au moins pour ce soir », ajouta-t-elle pour elle-même. Mâ Yamina semblait délivrée d'un poids immense. Elle relaya Aïcha auprès d'un Mohamed légèrement décrispé (il avait retiré ses mains, dont il ne ressentait plus la vie, de sous ses fesses, et libéré son souffle.) - Tu as entendu? Elle veut savoir où tu étais jusqu'à tout à l'heure; alors dis-lui, dis-lui que le midicoule t'a fait travailler tout ce temps, qu'il t'a fait lire de gros livres et écrire sur des cahiers. Dis-lui toi, avec tes mots savants... Aïcha ne fut pas dupe une seule seconde de la tentative de Mâ Yamina de «protéger son petit », comme elle disait, mais elle se laissa convaincre. - C'est bien vrai ce que raconte ta tante? - Euh... oui, répondit-il timidement. - J'irai le remercier demain, ton professeur, pour la peine qu'il prend à faire de toi un bo... - Ce n'est pas la peine! explosa la brave dame, au bord de l'apoplexie. Que va penser ce midicoule en te voyant arriver seule au collège, au milieu d'hommes? Même si ce sont des roumis? Hein? Que tu n'as aucune tenue, que tu es vraiment une fille des rues, voilà ce qu'il va croire! Et ça, vois-tu, moi, je le refuse! Sa bouche sèche tremblait. Aïcha rangea ses chaussures et sourit de côté. Elle se retourna, se composa une mine sérieuse, qui rassura la brave dame. - J'ai parlé sans réfléchir, khalti, tu sais bien. J'ai autre chose à faire qu'à aller discuter avec des hommes... Elle plia son voile, le remit dans l'armoire que lui avait laissée, à titre permanent, Mâ Yamina, et, sans perdre une minute, elle reprit les tâches domestiques qu'elle n'avait pas encore menées à leur terme. Le dîner fut apprêté quelques instants plus tard. Aïcha servit d'abord Mâ Yamina. Sorti de sa cachette, Mohamed présenta son assiette et reçut

-

24

sa part, en silence. Le calme régnait, et Mohamed se détendait. Mais, dès qu'elle en eut l'occasion, sa mère lui murmura à l'oreille: «Toi, tu ne perds rien pour attendre. Parce que j'ai l'intention de savoir ce qui s'est

passé cet après-midi. Et je le saurai. »
Le lendemain, la ville bruissait de rumeurs folles. Les habitants venaient d'apprendre la mésaventure du chevreau entravé et de son baptême de l'air, mésaventure transformée au gré d'une imagination circonstancielle. L'on commença à former des cercles. - TIparaît qu'on a assassiné un type, un Arabe, hier, dans le Chélif. C'est Mohamed M., un Indigène qui va au collège avec nos enfants, qui en est l'auteur. Avec deux autres de ses camarades, dit l'un. - Mais non, ils ont brisé les os d'un pauvre animal, un chevreau à ce qu'il paraît, tenta de minimiser un enseignant, qui se rendait justement à son cours. - Qui blesse une bête tue un être humain, il n'y a aucun doute làdessus! Et moi, j'ai toujours dit que ces Indigènes, sous des dehors civilisés, ne sont que des barbares! affirma haut et fort un notable, prêt à parier son honneur que son instinct ne le trompait jamais, s'agissant de cette catégorie d'individus. Un conseil de discipline fut constitué en hâte. Mohamed fut appelé par le principal du collège pour s'expliquer devant un aréopage courroucé. TItut le nom de ses camarades, mais parla d'avion, de pilote - en l'occurrence, le chevreau -, de vol habité. - Où as-tu pêché toutes ces âneries? Mohamed inspira profondément, et se lança dans une explication, toute crainte de paraître stupide, ou pédant, mise de côté. - J'ai lu dans un vieux magazine que les frères Wright, Wilbur et Orvill ont procédé à une expérience jugée folle. C'était en 1903. La machine a tenu en l'air cinquante-neuf secondes. Ensuite, il y a eu Clément Ader. Ça, c'était un type formidable! On considère que c'est lui le père de l'aviation. . . - Bien, bien, nous sommes persuadés à présent que tu as des lettres! Malheureusement, pas dans les domaines souhaités: ainsi, tes notes trimestrielles ont baissé dans toutes les matières. Tu ne t'élèveras jamais bien haut, pauvre imbécile. De plus, tu as entraîné avec toi deux autres camarades, des naïfs... Calme jusque-là, Albert bondit. TIvoulut intervenir. TIleva un doigt énergique: « M' sieur! M' sieur! », mais le principal passa outre cette in25

convenance « ... et vous êtes arrivés au résultat que l'on sait: un chevreau aux quatre pattes brisées, de plus volé au troupeau de l'honorable

M. Beaufils, notre député maire. ..

»

A ce moment, M. Beaufils, dont la présence avait été estimée indispensable par le conseil, leva la main pour mettre fin à cette diatribe. Ce que lui réclamait, c'était que l'on passât très vite sur l'incident, afin que le nom de son fils, c'est-à-dire le sien, ne fût pas trop longtemps associé à celui de cet Indigène de malheur, source de tous ses déboires, et dont s'était entiché son garnement, malgré ses mises en garde répétées. - ... aussi, conclut très vite le chef d'établissement, il nous faudra sévir. Comme tu es le principal instigateur, voici ce que nous avons décidé: remboursement du prix du chevreau, des objets volés, tels draps (à ce moment, Mohamed se rappela sa mère et sa promesse de la veille, et courba un peu plus les épaules), planches, des excuses et, éventuellement, paiement de dommages aux paysans qui ont été effrayés par ce qui s'est passé, et qui sont venus porter plainte (Mohamed les avait entendus vociférer). Cela d'un côté. De l'autre, ta conduite inqualifiable nous amène à penser que ton influence sur tes camarades est très néfaste. Aussi, nous avons décidé ton exclusion définitive du collège, que tu viens de déshonorer. Et je me mets à la place de ta pauvre mère, qui n' a pas fini de peiner pour toi. Albert et Salah ouvrirent de grands yeux. TIs attendaient une suite qui tarda à venir. Il y eut un flottement parmi les juges; des têtes se rapprochèrent, puis se distancèrent. «C'est injuste », pensa Mohamed, mais il ravala son indignation. Il continuait à garder la tête basse et les mains croisées derrière son dos. Le destin venait de frapper. Mais il savait que sa mère allait frapper

plus durement encore. « Alea jacta est, les carottes sont cuites pour moi! Je n'ai plus qu'à quitter cette ville où je n'ai plus ma place... »
Ainsi divaguait-il quand, soudain, le principal, qui était penché, et tendait l'oreille avec un air crispé, se redressa et dit : - Mais, compte tenu qu'il y va de ton avenir tout entier, le conseil, magnanime, a choisi de t'exclure pour deux semaines, plus un zéro en conduite. J'ajoute que M. Beaufils, dans sa grande bonté, ne porte pas plainte pour son chevreau... - D'abord, ce n'est pas lui qui s'occupe du troupeau de chèvres, mais son ouvrier! Ensuite, son fils était avec nous, et c'est lui qui a amené l'animal! chuchota Salah dans le dos de Mohamed. Toi, tu avais parlé d'un chat, d'un chat de gouttière... 26

- Ferme-la! dit Mohamed, en lui décochant une talonnade pour le faire taire. - Silence, là derrière, sinon je vais sévir! tonna le principal. Quant à ceux qui t'ont fait confiance et t'ont suivi dans cette triste aventure, ils seront privés de cours toute une longue journée, plus une mauvaise note en conduite, ce qui leur donnera à réfléchir. Sa mère l'attendait devant les grilles du collège. Avertie par des antennes mystérieuses, elle avait appris l'histoire incroyable du planeur et du malheureux chevreau lancé au-dessus du vide. Elle ne dit mot à Mâ Yamina sur le motif de sa sortie, enfila ses chaussures, se voila, et d'un pas leste, gagna l'établissement secondaire, où elle se mêla aux curieux. Elle se tint à l'écart, et attendit patiemment l'heure de la sortie. A midi, les grilles s'écartèrent, laissant passer les flots successifs des collégiens surexcités. Des bribes lui parvinrent: «Mohamed M., exclusion défini-

tive... mauvaise conduite... mauvaise influence sur ses camarades... »
Enfin, elle l'aperçut, ni tout à fait triomphant, ni vraiment abattu comme elle s'y attendait. TImarchait aux côtés de Salah, et haussait ses épaules d'un air comique, tandis que son camarade se tordait de rire. Sidérée, elle croyait le voir pour la première fois. TI avait grandi, se tenait bien droit, et remontait de temps à autre ses cheveux qui lui mangeaient les yeux. Elle le trouva beau. «C'est mon fils, songe a-t-elle, attendrie, c'est ma chair... » Elle questionna deux jeunes qui passaient près d'elle. « Il a

été mis à la porte? » fut sa question improvisée. « Oui, mais pour quinze jours seulement! Il revient de loin. » Alors elle aiguisa son regard, et,
avant qu'elle ne le hélât, Mohamed l'avait déjà repérée. TIquitta son camarade sans un mot. - Passe devant, dit Aïcha, et ne cherche pas à fuir, parce que je te retrouverai ! Son cartable sur le dos, il marcha d'un bon pas vers son destin. Arrivés à la maison, ilIa devança, déposa son cartable à l'entrée et se dirigea vers le lit; il s'y jeta en travers, se déculotta, crispa ses mâchoires et attendit. Sans un mot, Aïcha referma la porte derrière elle, laissa tomber son voile sur lequel elle venait de marcher et, pendant que Mâ Yamina accroupie, suppliait, gémissait, se tapait les cuisses, le martinet faisait son œuvre salvatrice. La séance fut longue, entrecoupée de harangues maternelles, dont la gravité donnait au garçon la chair de poule. A la fin, ses fesses lui cuisaient comme si elles avaient été en contact avec des braises, tandis que le remords de voir sa mère dans un tel état de détresse emplissait son cerveau. 27

- Ça va, mère, ça va, j'ai compris, je ne le referai plus, je te demande pardon. - C'est sûr, c'est bien sûr que tu vas marcher droit maintenant? - Oui, mère, je le jure, sur ta tête! La douleur lui faisait jaillir des larmes brûlantes. il avait beau les ravaler, elles ruisselaient toujours, abondantes et régulières. Epuisée, sans forces, sans volonté, Aïcha s'arrêta de frapper. Puis, soudain brisée, elle se mit à pleurer. Alors, les fesses à nu, Mohamed oublia sa propre souffrance. Il plia les genoux, se jeta aux pieds de la jeune femme, et lui baisa les mains. - Tu me feras mourir de honte et de chagrin! hoqueta-t-elle. Mais tout en prononçant cette sentence terrible, elle sentit fondre son cœur pour ce garçon de l'amour, dont elle sut, confusément, qu'il n'aurait pas de réplique, et qu'il demeurerait son unique enfant. Durant les deux semaines de punition, et tandis que ses fesses guérissaient lentement, il eut une conduite exemplaire. Il fit toutes les courses que sa mère voulut bien lui confier, alla quérir du petit bois pour le kanoun, rapporta l'indispensable charbon dans une brouette qu'il dessina et réalisa lui-même, surveilla les plats que faisait mijoter Aïcha, pendant qu'elle raccommodait et repassait le linge des Européens qui appréciaient son courage, sa discrétion et, surtout, son savoir-faire.
« Regardez, ma chère, comme les chemises, les pantalons, et même

les cravates de soie, sont parfaitement rendus... C'est sûr, elle est à son affaire», disaient ces dames lorsque la pile de vêtements leur parvenait sans le moindre faux pli. Bientôt elles lui confièrent la remise en état de leur linge le plus fin, qu'elle savait empeser ou tuyauter avec une grande maîtrise. Leur satisfaction était grande. Elle ne reculait devant aucune tâche d'aiguille, bien que sa formation première fût tout autre: elle était sage-femme. Elle fut même l'une des premières musulmanes à avoir obtenu ce diplôme, sous la direction d'un maître de l'obstétrique. Mais, pour exercer à O., et vivre de ce métier, ou dans ses environs, il eût fallu deux conditions: qu'elle fût connue, et qu'elle osât prendre de l'argent à des femmes de condition plus modeste encore que la sienne. Et cette condition ne fut jamais remplie. Pendant que Mohamed allait et venait, ses cheveux d'un noir bleuté voilant son front, Aïcha jetait de temps à autre un regard chargé d'étonnement à ce garçon qu'elle avait eu alors qu'elle allait sur ses dixhuit ans. Ainsi assagi, presque mature, elle le trouvait accompli. « Comme il est beau! » s'extasiait-elle en essuyant son front emperlé de 28

sueur. «Tout à fait son père... Tout à fait? Non, pas vraiment, son père avait les yeux beaucoup plus clairs, et moins... moins... hardis; ses sourcils, ses cils n'étaient pas aussi fournis... Oui, il est beau, mon fils. .. » Et soudain, consciente de sa faiblesse, qu'elle jugeait dangereuse, elle se réveillait en sursaut: «Mais c'est une tête de mule, rien qu'une tête de mule! S'il se doutait de ce que je pense de lui à la seconde, il se remettrait à inventer Dieu sait quoi. Allons, de la fermeté si je veux

qu'un jour il devienne un homme dans ce monde si injuste, et si dur. »

- Tu as dit quelque chose? Tu veux un peu d'eau? Ou un peu de tommina ? Mâ Yamina vient d'en faire une pleine assiettée. . . - Non, non, tout va bien, j'ai presque fini le sac des Malinot. Je te demanderai alors de le leur livrer, et, surtout, de ne pas oublier de te faire payer. Comme il ne répondait pas, elle insista: - Est-ce que tu m'entends? - Oui, mère, je t'entends. Je ferai ce que tu me demandes, mais... -Mais? - Rien, rien. Appelle-moi dès que tu auras fini, je suis dans la cour avec Mâ Yamina. TImit les mains dans ses poches et quitta la pièce, les lèvres serrées, et la mine renfrognée. La sérénité l'avait quitté. En silence, il se rapprocha de la vieille darne, qui trônait sur un matelas, ses jarnbes repliées sous elle, dans une posture qui lui était habituelle. De longues minutes s'étirèrent, sans que l'un ou l'autre donnât à penser qu'il était dans le besoin de se confier. Tout à coup, il laissa percer sa préoccupation - Quand je serai grand, c'est moi qui rapporterai l'argent de la maison! Et elle - il pointa son menton vers l'intérieur de la maison -, elle restera tranquille chez elle, au lieu d'aller faire des courbettes à toutes ces femmes fardées, qui la regardent de haut! Mâ Yamina l'observa dans le jour qui baissait, et qui estompait ses traits. - Elle t'a demandé de rapporter le linge repassé? Comme réponse, elle ne reçut qu'un grognement. - Ah... fit-elle. Elle reprit au bout d'une minute: - Et cela te gêne de faire ce qu'elle te demande? D'un signe énergique de la tête, il fit« oui ». TIsemblait accablé par la situation qui leur était faite.
29

- Je te comprends un peu, bien que je ne sois pas très savante. Mais vois-tu, mon enfant, il nous faut vivre. Et ce n'est pas en jouant aux princes qu'on peut le faire. Ce qui compte, ce qui est essentiel, c'est le respect qu'on doit à son nom, à ses origines et aux principes qui ont été inculqués dans le jeune âge. Le reste est secondaire. Ta mère rapporte honnêtement l'argent qui vous sert à vivre décemment, elle ne fait rien d'autre. Et si des imbéciles la traitent en inférieure, c'est leur affaire. Ne te laisse jamais influencer par des comportements de ce genre. Mohamed rumina longtemps ces paroles, qu'il trouva sensées, mais pas vraiment satisfaisantes. - Mais pourquoi fait-elle ça, Mâ ? - Quoi, ya omri? - Pourquoi s' occupe-t-elle des toilettes de ces gens qui ne la considèrent que comme une... une... bonne (le mot l'écorcha), au lieu de mettre des enfants au monde? Après tout, elle a un diplôme pour ça ! La vieille dame activa le mouvement de ses doigts sur les petites boules d'ambre, lisses et tièdes entre ses paumes, et secoua son front. - Les Françaises, qui paient bien, préfèrent le docteur ou l'hôpital; les Indigènes qui ont de l'argent préfèrent aussi le docteur ou l'hôpital. Alors, il ne reste que les pauvres, qui habitent loin; à celles-là, elle refuse de demander quoi que ce soit. Alors, d'après toi, qu'est-ce qu'elle devrait faire d'autre? - Par exemple, de la couture. On lui demanderait même son avis, tu ne crois pas? Un sourire, léger comme une aile de papillon, parcourut les lèvres de la brave dame. - Tu es un bon garçon, finit-elle par dire. En même temps qu'elle repasse et raccommode, ta mère regarde comment c'est coupé, comment c'est cousu. Je ne dis rien, mais je la vois faire, tu sais. Elle t'a cousu ces jours-ci une chemise (Mohamed sursauta, inquiet de ce qu'il allait devoir revêtir pour que sa mère restât chez elle), et je t'assure qu'on dirait qu'elle vient de chez un tailleur. Ta mère est pleine de courage, tu sais, c'est pourquoi il faut lui obéir, ne pas la décevoir...
« En attendant, se dit-il, il me faudra affronter les Molinot et leur cré-

tin de fils, qui se croit supérieur

à moi juste parce que ma mère repasse

le linge de la sienne! C'est pas juste! C'est pas juste! » A cet instant, Aïcha l'appela. - Oui, mère, je viens...

30

Chapitre

III

Deux semaines plus tard, il reprit le chemin du collège avec le sentiment d'avoir à affronter le pire. Mais, contrairement à ses craintes, il fut accueilli en héros.
« Qu'est-ce «

qu'elle a dit, ta mère? Qu'est-ce qu'elle a dit? Elle t'a pu-

ni ? Elle t'a frappé? Et la chèvre, dis, comment as-tu fait pour la voler? »

Albert et Salah n'ont pas parlé, alors... Je ne sais pas si je dois leur en

être reconnaissant, ou au contraire leur en tenir rigueur », pensa-t-il devant le flot d'interrogations dont il fut assailli. En réalité, Albert et Salah avaient évité les rencontres et les conciliabules, fuyant l'effervescence qui suivit leur aventure rocambolesque. On tenta bien de leur faire avouer certaines choses, mais ils esquivèrent tant qu'ils purent la curiosité de leurs camarades. Le harcèlement auquel ils furent soumis dura quelques jours, mais bientôt il fut question d'autre chose. Le retour de Mohamed, après une absence remarquée, raviva les mémoires. Des chuchotements suivaient chacune de ses apparitions ou interventions. TIse rendit compte qu'il avait grandi dans l'estime du plus grand nombre parce qu'il avait mis à exécution l'une de ses idées folles, malgré les menaces qui pesaient sur de telles entreprises. Il avait échoué, mais il recommencerait, de cela, ils en étaient certains. Le collège reprit sa routine, et les trois garçons, séparés par l'origine ethnique, étroitement surveillés, continuèrent à se voir à l'entrée ou à la sortie de l'établissement. - Mon père m'a défendu de t'adresser la parole, avertit Albert. TIest très remonté contre toi, il dit que tu n'es pas fréquentable parce que... TI baissa la tête. Il la releva au bout d'un temps qui sembla long à Mohamed. - Mais je veux que tu saches que, quoi qu'il arrive, tu es et tu resteras toujours mon ami, Midou. Si un jour tu as une autre idée pour améliorer la... machine, n'hésite pas à m'en parler. Je pourrai certainement t'aider.

Mohamed ne répondit pas, mais il plongea sa main dans celle du grand Albert. - L'avion, ce n'est peut-être pas dans nos possibilités actuelles, mais une moto. .. - Quoi, quoi, une moto? Tu penses à bricoler une moto? C'est formidable, frère. Tu en as parlé à Salah ? Mohamed éclata de rire. - Il est partant pour n'importe quel projet, c'est une vraie tête fêlée. Bien sûr que je lui en ai touché un mot, et pas plus tard que ce matin, au cours. Il m'a dit qu'il allait faire un tour chez un certain Boutbel, qui tient un magasin de cycles. - Je verrai ce que je peux faire de mon côté. Dans le garage de mon papa (Albert se mordit la lèvre inférieure), il y a toujours des pièces qui traînent. - A samedi, là où tu sais, conclut Mohamed. - A samedi. Et n'en veux pas trop à mon vieux, c'est un croûton. TI dit des choses, mais, au fond, il n'est pas si mauvais. - T'inquiète pas pour ça, j'ai déjà oublié. Ils joignirent leurs mains dans un geste fraternel, et s'éloignèrent, chacun de leur côté, à petites foulées. Une même impulsion les fit se retourner au bout de quelques pas. Un sourire gêné fleurit sur leurs visages innocents. Quand il quitta le collège, plus tôt que d'habitude, Mohamed eut la désagréable surprise de voir sa mère debout, près du portail, son voile piqué aux aisselles. Elle avait mis pour la circonstance une voilette qui lui couvrait le bas du visage. TIblêmit, car ses camarades l'observaient avec curiosité. - Mère, qu'est-ce que tu fais là ? TIY a un problème? - Oui, fit Aïcha entre ses dents. TIy a un problème, et ce problème, c'est toi. Suis-moi, et ne dis pas un mot! TI était atterré. «Qu'est-ce que j'ai encore fait pour qu'elle m'inflige pareille infamie devant tout le collège? On va croire que je ne suis qu'une fillette, qui a besoin d'être guidée par sa maman... Pourquoi,

pourquoi est-ce que je dois subir comme ça ? »
Arrivée à la maison, Aïcha se débarrassa de son haïk dès le seuil franchi, le jeta en hâte sur l'une des deux chaises qui se trouvaient à l'entrée, et se remit à la tâche, sans un mot. C'est au dîner que la sentence tomba.

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- A partir de demain, je t'accompagnerai à ton école et je viendrai te chercher. Si j'ai du retard, tu m'attendras. Est-ce que c'est bien compris ? TItressaillit. - Mais mère, je ne suis plus un bébé! Tout le monde va se moquer de moi. On dira que tu n'as plus confiance en moi, que je ne suis pas quelqu'un de fréquentable, que... - Les gens vivent leur vie, et moi je vis la mienne. Je ne reviendrai pas sur ma décision. Et ce n'est pas fini... Aussitôt Mâ Yamina se rapprocha de Mohamed, lui entoura les épaules. - Si tu le frappes encore une fois, je quitterai cette maison, et j'irai mendier! A son œil, dont la pupille agrandie s'injecta de rouge, Aicha comprit qu'une ligne venait d'être tracée par la brave dame qu'elle ne devait plus ignorer. Elle se pencha, embrassa le dos de la main tavelée, ridée, fatiguée par les ans, ornée du chapelet dont elle ne se séparait qu'en de rares occasions. - Rassure-roi, khalti, je n'aurai pas à le faire. Mais désormais, il ne sortira plus le soir, ne traînera plus dans les rues, avec les uns et avec les autres, à inventer Dieu sait quoi pour épater ses camarades. S'adressant à Mohamed, elle continua: - Tu feras tes devoirs ici. Tout ce que tu prétends faire sous la surveillance de tes maîtres, tu le feras sous ma surveillance et sous celle de tante. .. - Mais vous ne comprendrez rien aux devoirs de maths, physique, chimie. Mère, tu n'as que le niveau de... - Tu sortiras tes cahiers et tes livres, tu les étaleras sur la table et tu... - Elle est basse, inconfortable, et, de plus, elle est bancale! Et puis, je pourrai te dire que je suis en train de faire mes devoirs, alors que je serai en train de lire des bandes dessinées, et tu n'y verras que du feu... - Ce qui est certain, rétorqua Aicha, c'est que tu ne courras plus les rues et les aventures. Tu seras assis là, à cette table, et tu travailleras. Et, maintenant, va te laver les mains et les dents, il est l'heure d'aller au lit ! Mâ Yamina pleurait doucement sur le sort injuste réservé à son petitfils, mais, comme les coups n'arrivaient pas et n'arriveraient plus pour peu que le garçon acceptât les conditions de la trêve du martinet, elle adhéra à la règle édictée. - Tu sortiras avec moi, pour me faire traverser les rues, le consola-telle. 33

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