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La vengeance des terres rares

De
192 pages
Revenu en visite chez lui au Kivu, cette province particulièrement troublée du Congo, un géologue apprend de curieuses choses sur une importante concession minière chinoise au fonctionnement très inquiétant. Le pays bruisse de rumeurs à propose de l'eistence d'un véritable camp de travail, sécurisé au moyen d'une milice redoutablement efficace. Que se passe-t-il donc réellement dans cette véritable forteresse dont on sait seulement qu'elle abrite un gisement très important de ces dix-sept métaux nommés terres rares et dont les nouvelles technologies sont si friandes?
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L’Harmattan©L’HARMATTAN,2011
5-7,ruedel’École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-56601-9
EAN:9782296566019Lecteurs,sivouscroyez àl’avenirdel’Homme,
rappelezvous
MaoTsetoung,quicréaunrégimepolitique
implacable,mais pasinfaillible,
MobutuSese Sekoetsessuccesseurs,quipillèrent
leurpayssans vergogne,
maiscontinuez àespérer.Dumême auteur:
Le Transsaharien, l’échec sanglant des missions Flatters,
L’Harmattan, 2005
Yellow Cake,Sociétédesécrivains,2006
Feu nucléaire sur l’Iran,L’Harmattan,2008
Nuclear fire over Iran,Booksurge (USA),2009
Denise, Paul, Suzanne et les autres, EditionsPétrarque,2009
Sur les routes de la faim, comment survivre au Sahel ?
L’Harmattan, 2011
Otages au Mali(rééditionde Yellow Cake),Stédesécrivains,2011Chapitre 1
Hu Zheng avait cinquante ans. Il était grand, assez corpulent. Ses
pommettes légèrement rebondies étaient bronzées, comme souvent pour les
personnes originaires de la Province du Hubei. Il était né dans les faubourgs de
Wuhan qui, à l’époque, n’était pas encore la grande ville industriellequ’elle était
devenue depuis. Mais en fait il avait grandi à Pékin, où il avait effectué toutes
sesétudes.
Assis à l’arrière de savoiture de fonction, il regardait d’un air distraitles
immeubles du Pékin moderne, qu’il n’aimait absolument pas. Il avait pensé
qu’après les jeux Olympiques de 2008, voilà donc deux ans, le développement
de la ville aurait marqué une pause, mais il n’en avait rien été. Où donc était le
temps où, avec son père, professeur de géologie, il allait se promener le
dimanche dans Wangfujing, la grande artère commerçante? Il ne restait rien
des boutiques d’alors, toutes remplacées par de superbes magasins des plus
grandes marques mondiales de la mode. Qu’on était loin du monde de son
enfance!
Hu était l’un des dirigeants les plus respectés de la China Mining
Corporation (CMC). De brillantes études secondaires, puis supérieures en
géologie, l’avaient amené à marcher sur les traces de son père. Mais autant ce
dernier ne jurait que par la Chine éternelle et l’ardente obligation de respecter et
faire vivre le communisme qui, selon lui, avait libéré le peuple, autant son fils,
tout en respectant ces principes, y avait ajouté une touche internationale. Le
monde hors de la Chine l’intéressait aussi. Il s’était donc passionné pour les
langues étrangères et parlait couramment le japonais, l’anglais et un peu le
français. Il était «exportable» et, sansse porter volontaire, ce qui eût été mal vu
et critiquable, il avait accepté toutes les missions à l’étranger qui lui avaient été
proposées. Les rapports qu’il avait écrits étaient des modèles d’analyse, de
précision et d’ouverture, car il savait toujours, avec des mots bien choisis,
souligner les intérêts qu’aurait la Chine à développer d’éventuelles coopérations
avecles pays qu’ilavaitvisités.
Sa réputation, son dévouement au système, sa conduite intransigeante
avaient des contreparties. Il ne réclamait pas grand-chose, mais ses demandes
étaientgénéralementsatisfaites.
Il avait pu ainsi conserver l’appartement de ses parents situé au sud de
la place Tien An Men. L’immeuble, construit dans les années 60, n’était guère
beau. Il n’y avait même pas d’ascenseur et l’électricité n’avait été installée dans
7les cages d’escalier que depuis une dizaine d’années. Mais il avait été élevé là et
en conservait de tels souvenirs qu’il avait tenu à le garder. Il avait aménagé la
salle de séjour en un grand bureau, avec une immense bibliothèque où se
côtoyaientlivressurlaChine,rapportsscientifiques etétudessurcertainspays.
Quand il était envoyéen mission à l’étranger, il étudiait toujours
soigneusement le pays de destination. Certains de ses collègues se laissaient
prendrecomplètementencharge etse concentraiententièrementsur les aspects
techniques et scientifiques de la mission, mais Hu en voulait davantage: il avait
besoin de connaître, au moins dans ses grandes lignes, l’histoire passée et
récente du pays. Une fois sur place il n’hésitait pas à sortir dans les villes ou
villages pour «renifler» le pays, emmagasiner des images, lier conversation avec
lesautochtones. Ilsedisait: «Jem’enrichis ».
Arrivé au pied de son immeuble, il se fit aider par son chauffeur pour
monter deux cartons emplis de documents. Il les déposa dans un coin de son
bureau. «Viens me chercher après-demain à 10 heures » lui dit-il avant de
refermerla portedel’appartement.
Il ouvrit les cartons et en sortit plusieurs livres et classeurs, qu’il posa
surunetable dansunordre précis.
Son appartement était ancien mais il l’avait équipé de manière
moderne: télé grand écran, ordinateur avec connexion internet haut débit,
réfrigérateur américain, cuisine à la mode. C’était sa thébaïde. Quand il devait
partir en mission, il s’y retirait pour parfaire sa connaissance du pays de
destination. Il laissait son épouse, professeur de géographie spécialiste de
l’Afrique, et leurs deux enfants (elle et lui, enfants uniques, avaient été autorisés
légalement à avoir deux enfants) dans leur appartement officiel situé au nord de
Pékin, près de la Porte du Tambour. Il se concentrait alors sur sontravail, ne
marquant des pauses que pour boire du thé au jasmin tout en regardant un CD
dehockeysur glace,sportqu’ilavaitpratiquéavecfouguedanssajeunesse.
Il jeta un coup d’œil rapide sur ses prochaines lectures : un panorama
aussi complet que possible sur la République Démocratique du Congoavec son
histoire, ses richesses minières, ses guerres inter-ethnies…Toute cette
documentationavait été rassemblée par son épouse, aidée par plusieurs
étudiants. Une partie importante était consacrée à la province du Kivu et aux
relations de celle-ci avec les pays voisins: Ouganda, Rwanda et Burundi. C’est
au Kivu qu’il devait bientôt se rendre pour créer, puis diriger une très
importante exploitation minière concédée à la Chine pour trente ans minimum
parlegouvernementcongolais.
8Chapitre2
L’histoire du Congo ne lui était pas totalement inconnue car, durant la
préparation du projet KMC (Kivu Mining Corporation), il avait déjà appris
beaucoup de choses. Mais son esprit, froid et méthodique, exigeait que tout soit
bien mis en ordre. Il se connaissait et savait que tout ce qu’il lirait, calmement,
resterait gravé pour longtemps en lui. C’est pour cela qu’il était venu s’enfermer
dansson appartement-bureau-retraite.
Il prit délicatement le premier classeur : Histoire de la République
Démocratique du Congo. La couverture verte était-elle le symbole de la forêt
viergeoùilétaitdestiné àvivreplusieursannées?
Le document commençaitpar un rappel de la découverte du pays et
donc de la vie et des œuvres de David Livingstone. Enfant pauvre, né en 1813,
ses excellents résultats scolaires lui permirent d’obtenir une bourse qui finança,
àl’Université deGlasgow,sesétudesdethéologie etde médecine.
Médecin et missionnaire, il fut envoyé en 1840 dans la région du Cap,
en Afrique du Sud. Il se lança dans une vaste exploration du sud de l’Afrique.
En 1855, tentant la traversée Ouest-Est de ce continent, il découvrit les chutes
du Zambèze, qu’il baptisa Chutes Victoria, du nom de sa reine. Il atteignit
l’OcéanIndienenmai1856.
Reçu en héros à Londres, il y publia le compte-rendu de ses
pérégrinations (Missionary Travels and Researches in South Africa) puis repartit
poursuivre ses explorations. Sa femme, qui l’avait accompagné plusieurs fois, y
mourutdela malariaen1862.
Arrivé à ce point, Hu prend un petit carnet à couverture rouge où il note l’essentiel
des questions à étudier ou résoudreavant son départ et il y inscrit : maladies tropicales ;
vérifier ce qui a été envisagé ; contrôler la pharmacie de bord.
Livingstonesemit alors en quêtedes sourcesduNilmais,malade àson
tour, abandonné par ses porteurs, il se retira sur les bords du lac Tanganyika.
Onn’entendit plusparlerde lui.S’était-il perdu?oumêmeétait-ilmort?
C’estalorsqu’entra enjeuJohn Rowlands.Enfant naturelné en1841,il
embarqua à 17 ans pourles Etats-Unis. Adopté par un commerçant de la
Nouvelle Orléans nommé Stanley, il en adopta le nom pour s’appeler Henry
MortonStanley.
Pendant six ans il mena une existence de soldat et de journaliste.
Informateur de plusieurs journaux, il rédigea des articles enflammés, parfois sur
des batailles imaginaires. Il se fit ainsi remarquer par James Gordon Bennett,
9éditeur du journal à sensations New York Herald, qui le recruta comme Grand
Reporter.
Envoyé en Abyssinie, en Egypte, il se trouvait en Espagne quand il
reçut (légende? vérité?) un télégramme de GordonBennett lui disant: «Tirez
mille livres, et quand vous les aurez dépensées, tirez-en mille autres, et quand il
n’en restera rien, tirez-en encore mille de plus, et ainsi de suite, mais trouvez
Livingstone! »
A la tête d’une expédition de 190 hommes, Stanley quitta Zanzibar en
janvier 1871 pour gagner le lac Tanganyika, dernière destination connue de
David Livingstone. A-t-il été aidé, comme le suggèrent certaines sources, par
Tippo Tipo, commerçant qui connaissait bien cettepartie d’Afrique mais aussi
marchand d’esclaves? Peu importe puisque le 10 novembre 1871 Stanley
retrouva Livingstone à Ujiji et l’anecdote (réelle ? inventée ?) de leur rencontre
estrestéecélèbre: «Doctor Livingstone,Ipresume?» «Yes,thatis myname.»
Stanley rentra ensuite à Londres où son livre «Comment j’ai retrouvé
Livingstone» devintrapidementunbest-seller.
Livingstone préféra rester sur place. Épuisé par la dysenterie, il y
ermourutle1 mai1873.
Stanley, après ses succès londoniens, poursuivit ses explorations. Il
quitta Zanzibar en novembre 1874 pour tenter la traversée Est-Ouest du bassin
duCongo,qu’ilmittroisans àréussir.
A son retour en Europe, il fut contacté à Marseille par des émissaires
du Roi des Belges, Léopold II, qui lui demandèrent son aide pour créer un Etat
sur le bassindu Congo. Il accepta et s’y consacra jusqu’à la Conférence de
Berlin de 1885, qui définit les règles de la colonisation et partagea l’Afrique
entre les grandes puissances de l’époque, Léopold II recevant le bassin du
Congo.
Anoblien1899,ilmouruten1904.
Hu connaissait déjà cette histoire dans ses grandes lignes. Aurait-il eu le
courage de s’aventurer seul, avec quelques porteurs dont il ne pratiquait pas la
langue, dans une jungle hostile pour découvrir un monde inconnu? Sa réponse
intime était non. Eduqué dans une société rigide où tout était codifié dans le
respect des paroles du Grand Timonier Mao, puis de ses successeurs, il n’aurait
pas su dominer l’incertitude de chaque instant, de chaque pas en avant pour
découvrir, analyser, puis maîtriser et, disons le, coloniser une région inconnue.
Pour lui, ce fut la supériorité des Blancs d’y parvenir. Mais il leur avait fallu
deux cents ans pour y parvenir avant que tout ne s’écroule rapidement. Les
temps avaient changé. La Chine, aujourd’hui, pouvait assurer un leadership
mondial,non parles armes etlesang,maisparlascienceetl’industrie.
10Hu but lentement sa tasse de thé au jasmin tout en jetant un coup d’œil
vers la place Tien An Men. Les visiteurs, comme chaque jour, faisaient la queue
à l’entrée du mausolée de Mao. Demain samedi il y aurait encore plus de
monde, car les lanceurs de cerfs- volants viendraient y exercer leur art, pour le
plus grandplaisirdespetits etdesgrands.
11Chapitre3
L’histoire se poursuivait avec, ce qui peut sembler surprenant, la
création, entérinée par la Conférence de Berlin en 1885, d’un Etat du Congo
appartenant à titre personnelauRoideBelgiqueLéopoldII.
La première phase de colonisation de cet immense domaine fut d’une
brutalité inouïe, menée dans un esprit de lucre qui abolissait toute notion
humaine, tout respect de l’autre. Un seul but: produire pour exporter et
s’enrichir. Confiée à des intérêts privés, supervisés par des fonctionnaires
royaux intéressés aux résultats, cette mise à sac du pays, principalement orientée
sur la récolte de caoutchouc rouge (très demandé à cause du développement de
l’industrie automobile européenne) et la collecte de l’ivoire, se traduisit aussi par
la mort de milliers ou de millions de Congolais. Ne raconte-t-on pas que tout
ouvrier congolais qui n’atteignait pas son quota de caoutchouc avait la main
coupée? Cette brutalité ne pouvait être tue! Les informations circulèrent,
confortées par des rapports précis émanant surtout de journalistes britanniques,
comme Edmund Denel. Jaloux, les Anglais, de ne pas avoir su, à la Conférence
de Berlin, se faire attribuer le Congo? Suite à ces pressions étrangères, Léopold
II légua – ce qui avait toujours été son intention première – le Congo à la
Belgique.
Ce pays devint ainsi une colonie belge, où le fossé entre les Blancs et
les Noirs resta énorme. Ainsi, le soir venu, dans toutes les villes, les Noirs
devaient quitter le quartier des Blancs, sous peine de sanctions. Le 30 juin 1960
naquitla RépubliqueduCongo.
Cette création, tout à fait en ligne avec la décolonisation qui, peu à peu,
se généralisait en Afrique, était destinée à mal se passer pour une seule et bonne
raison: le Congo était un pays riche, immensément riche, grâce aux minerais de
son sous-sol. Il aurait fallu que tout de suite un homme fort émerge, dirige le
pays d’une main de fer, promeuve des élites et surtout stoppe immédiatement la
gangrène de la corruption. Mais cet homme n’existait pas. Une fois parti, le
colonisateur ne fut pas remplacé et les tendances sécessionnistes, attisées par
des intérêts étrangers, se manifestèrent un peu partout, surtout dans le sud-est
et l’est, là où les richesses minières étaient (et sont toujours) les plus
importantes. Et en cette période de guerre froide entre les blocs Ouest et Est,
l’uranium, capital pour la recherche nucléaire et très abondant au Congo, attirait
touteslesenvies.
12Quiditguerre froide sous-entendobsessiondes Américains contre tout
ce qui, de près ou de loin, pouvait ressembler au communisme ou être inspiré
par lui. Ainsi le Premier Ministre Patrice Lumumba fut-il immédiatement classé
«trop àgauche».
Le pro-occidental Moïse Tshombé et son parti Conakat déclarèrent la
Province du Katanga indépendante dès le 11 juillet 1960. S’appuyant sur la
puissante Union minière du Haut Katanga, toujours très liée à la Belgique,
Tshombé se fit élire Président en août 1960 et entreprit de créer sa propre
armée avec le soutien de certains pays intéressés par les minerais. Ainsi en fut-il
delaFrance, viadesmercenaires.
Venu au Katanga pour rétablir la situation, Lumumba y fut exécuté. Il
avait au préalable demandé l’intervention des forces des Nations Unies, qui
mirentplusde deuxanspourreprendrele contrôlecompletduKatanga.
Dès le jour de l’indépendance, JosephMobutu, ancien sous-officier,
puis comptable devenu journaliste, entra au gouvernement de Lumumba. Son
passé militaire lui permit, dans cet Etat en création, de devenir Chef d’Etat
Major. Il joua d’abord la carte des Belges, accusa Lumumba d’être pro-
communiste, le fit arrêter, puis envoyer au Katanga où sa mort provoqua la
rébellion de ses partisans, dirigés parPierre Mulele. Ils occupèrent 70% du
Congo que Mobutu, avec l’aide américaine, mettra deux ans à reconquérir. Il
devint l’homme fort du pays. Le coup d’Etat du 24 novembre 1965 qui l’amena
aupouvoirfut uneformalité quetousapplaudirent.
Mais, dans les faits, Mobutu mit progressivement en place un régime
personnel dictatorial qui pourrait se résumer par: «Tout pour ma poche ». Les
sommes énormes que lui et ses proches détournèrent leur servirent, par la
corruption, à affirmerleur pouvoirsur latotalitédesrouagesdel’économie.
Le régime fut à parti unique. Celui-ci, baptisé MPR (Mouvement
Populaire de la Révolution) et dont la devise «Servir et non se servir» était
affichée en 1971 en travers de l’Avenue de l’Indépendance à Kinshasa, fit rire
plus d’un observateur. Il en fut de même de la campagne « Retour à
l’authenticité» que Mobutu lança à la même époque. Tout devait redevenir
«national», comme avant la colonisation. Joseph Mobutu s’appeladésormais
Mobutu Sésé Séko et il instaura le mot «zaïre» pour désigner le pays, le fleuve
Congo et la monnaie nationale. Les villes furent rebaptisées, les costumes
occidentauxinterdits….lalistedecesdécisionsestlongueetinutile.
Hu se prépara un nouveau thé au jasmin qu’il sirota doucement. Une
nouvelle fois il se demanda comment il arriverait à comprendre ce pays, mais
peu à peu une idée se précisait en lui: ne pas chercher à trop comprendre, ne
pas se noyer dans les détails, organiser la KMC solidement, dans ses entrées et
13ses sorties, avec le minimum de partenaires et d’interlocuteurs, et réussir ainsi le
contratqueluiavaitassigné legouvernement chinois.
Toute cette longue lecture historique l’avait fatigué. Il chargea le CD de
la dernière finale du championnat du monde de hockey sur glace et s’installa
confortablement pour admirer le Canada vaincre la Suède. Là au moins les
règlesétaient clairesetillesconnaissaitbien.
14Chapitre4
De bon matin Hu s’attaqua au document qu’il jugeait essentiel pour
son activité future: l’histoire minière du Congo. Plusieurs géologues chinois
avaient travaillé à cette synthèse. Il leur avait demandé d’aller à l’essentiel et de
ne pas se perdre dans des détails qui, historiquement, avaient peut-être de
l’intérêt mais qui ne concernaient pas l’exploitation qu’il devait prochainement
diriger.
La prospection minière du Congo démarra tout de suite après
l’attribution de ce pays au roi Léopold II en 1885. L’Ecole de Minéralogie de
l’Université de Gand y joua un rôle fondamental. Il apparut très rapidement que
le Congo était une véritable anomalie géologique, tant son sous-sol était riche.
Au moins une cinquantaine de minerais nouveaux y furent découverts.
Indépendamment de leur contenu, certains de ces minerais se présentaient
souvent sous des formes cristallines de haute valeur esthétique. La joaillerie y
trouveraitde nouvellessourcesdecréativitéetdoncde bénéfices.
Toutes ces richesses étaient réparties dans des massifs précambriens
qui bordent, du sud au nord-est, en tournant dans le sens contraire des aiguilles
d’une montre, une vaste cuvette centralesédimentaire. Le document énumérait
ainsi une série de sites: diamants du Kasaï; arc cuprifère du Shaba, où l’on
trouvait aussi du cobalt et de l’uranium, exploité dans des centres qui ont bien
plus tard fait la une des journaux comme Kolwezi, Likasi, Shinkolobwe
(comment les Américains auraient-ils mis au point leurs premières bombes
atomiques, et détruit Hiroshima puis Nagasaki, sans l’uranium de
Shinkolobwe ?); zinc du Kivu, provincedont la richesse en coltan(columbo-
tantalite)est maintenantmondialementconnue;etc..etc..
Cette longueénumération laissait Hu rêveur. Pourquoi la nature (il ne
disait pas Dieu) avait-elle doté ce pays sous-développé d’autant de richesses et
ne les avait-elle pas distribuées à travers la Chine? cela lui aurait évité de devoir
s’expatriersouslestropiquespourallerenassurerla production!
Les découvertes successives s’étaient accompagnées de la création
d’une myriade de noms où l’on devinait souvent celui du gisement ou celui du
géologue auteur de la première analyse du minerai. Ainsi il était sûr que la
kipushite vert émeraude avait été trouvée près de la ville de Kipushi tandis que
le sélénite d’uranium demesmaekerite avait dû être décrit et étudié par un
géologue flamand nommé Demesmaeker. Hu se prit à rêver et à se dire en
15souriant qu’après son passage on parlerait peut-être d’une «huite» du Kivu. Et
pourquoipas ?
Le Kivu, près des Grands Lacs, était sonpoint de chute annoncé.
Entre 1959 et 1975, une dizaine de minerais nouveaux y avaient été découverts
et baptisés de noms, dont certains le firent sourire: lueshite, combéite, kivuite,
cylattersite…Toutes ces richesses étaient distribuées dans la Province. En 1973
une vingtaine de sociétés d’exploitation, de taille très variable, y travaillaient. La
cassitérite était alors, et de loin, le minerai le plus produit, avec environ quatre
milletonnes paran.
Mais le passé récent de cette province était lourd car marqué par une
longue période de troubles et de guerres qui, si elle n’avait pas épuisé les
richesses locales, avait provoqué une baisse notable des diverses productions,
qu’ellessoientminièresouagricoles.
Une note en italique d’un des rédacteurs de ce rapport était à ce propos
trèséloquente:
« A travers notre documentation nous avons essayé de comprendre les rapports des
ethnies locales entre elles et vis-à-vis des pays voisins, tels le Burundi et le Rwanda. Nous
devons reconnaître que nous n’y sommes pas arrivés. Soit nos documents sont incomplets, soit
l’anarchie qui s’est développée dans cette zone depuis 30 à 40 ans rend impossible toute
synthèse structurée. Il vous est donc vivement recommandé d’éviter, une fois sur place, d’essayer
de comprendre l’évolution historique de la situation. Votre entreprise minière doit, dès le
début, être un bloc imperméable où n’entreront que les quelques responsables nationaux et
provinciaux, dont nous aurons su nous assurer le concours ».
Au moins cela était clair et Hu était biencontent de ce qui lui était aussi
vivement recommandé. Il avait déjà une idée assez claire de sa future
organisation. Elle serait aux antipodes de l’étatactuel, rappelé dans un rapport
récentdel’OCDE:
- les creuseurs (mineurs) individuels ou en groupe familial, sans moyens
mécaniques?condamnés à êtreregroupés enéquipes bienoutillées.
- le tri manuel des minerais et leur concentration artisanale? il faudra
prendre des photos-souvenirs car une mécanisation rationnelle les remplacera
trèsrapidement.
- l’eau amenée par porteurs sur les chantiers?des puits équipés de
motopompes seraientcreusésdèssonarrivée.
- l’exportation de minerais mal préparés ? à oublier pour que les
acheminements aériens, à partir d’un aérodrome déjà en cours d’aménagement,
soientlesplus rentablespossibles.
- la fraude généralisée vers le Rwanda, qui en arrive à exporter plus qu’il
ne produit ? les fraudeurs et les intermédiaires véreux seront vite mis au pas et
16une coopération en bonne et due formesera instaurée avec le Rwanda, pour
évitertout nouveaurisquedeconflit.Ily enavaitdéjà euassezdepuis40ans.
Quant aux chefs coutumiers et aux chefs de guerre toujours présents
dans la région, il faudra, se disait Hu, les circonvenir, soit en les achetant, soit
en les réduisant à l’impuissance s’ils ne voulaient pas coopérer suivant les
méthodes chinoises. D’où la nécessité d’avoir rapidement sur le périmètre
minier une troupe à lui, bien encadrée, disciplinée et totalement dévouée à ses
nouveauxmaitres.
Hu poussa un long soupir. Sa tâche serait passionnante mais très
difficile. Il lui fallait un encadrement de haute valeur. Tout un dossier avait déjà
été préparé sur la centaine de volontaires désignés, parmi lesquels il choisirait
sesadjointsetlesdifférentsresponsables. Ceseraitson prochaintravail.
17Chapitre5
Hu sirotait sa tasse de thé tout en contemplant la Place Tien An Men.
La Cité Interdite l’avait toujours impressionné. Le rouge «sang de bœuf » des
murailles était beau mais il cachait tant de choses : excellentes comme la
création de la République Populaire, seul moyen d’unifier par la force un pays
aux tendances individualistes si prononcées; désastreuses comme ces décisions
du Grand Timonier, qui faillirent lors du Grand Bond mener la Chine à la
catastrophe ou celles de son successeur Deng, qui écrasèrent dans le sang la
révolution étudiante de 1989. Quand il fermait un peu les yeux en repensant à
ces heures sombres, des larmes coulaient lentement sur son visage et il les
voyait couler aussi sur les murs de la Cité Interdite, créant ainsi des ruisseaux de
sang mauve et sale, qui envahissaient la Place Tien An Men. Depuis longtemps
il avait compris qu’il ne fallait pas s’opposer à la volonté du Parti, même s’il
avait toujours répondu vertement aux cheffaillons qui l’avaient parfois
importuné. Ses références, professionnelles et politiques, accumulées depuis si
longtemps, étaientlesgarantsdesasauvegarde.Dumoins lepensait-il.
Il revint à sa table de travail et ouvrit le dossier suivant, consacré à
l’étude des contrats que la Chine avait signés avec la République Démocratique
du Congo (RDC) depuis plusieurs années. Les besoins de la Chine en minerais
de toutes sortes s’étaient sans cesse accrus depuis 1990. L’année 2006 avait été
déclarée par la Chine « année de l’Afrique » afin de donner une certaine
èmesolennité au 50 anniversaire de l’ouverture des relations diplomatiques entre
la Chine et l’Afrique. Un «nouveau type de partenariat stratégique» avait alors
été élaboré, basé sur les principes suivants: «égalité politique et confiance
mutuelle, coopération économiquegagnant-gagnant et échangesculturels».Des
mots bien agréables à lire et àentendre, mais où l’observateur avisé devinait vite
qu’ils cachaient la volonté de la Chine d’en retirer ce qu’elle voulait! Il y avait
fort àparierquelegagnant-gagnantneseraitpastout àfaitéquilibré!
La Chine avait alors annoncé qu’à partir de 2007 son aide globale pour
l’Afriqueatteindrait 20 milliardsdedollarsparan,essentiellement consacrés aux
infrastructures et au commerce. Avecen contrepartie et en remboursement,
l’accèsauxmatières premièresdontelleavaiténormémentbesoin.
Le 22 avril 2008 l’accord de coopération Chine-RDC fut officiellement
signé à Pékin et les premiers travaux débutèrent dès le mois de mai, que ce fût
pour, d’un côté, améliorer les chemins de fer, bitumer certaines routes, réparer
18des pistes, rénover des hôpitaux et des centres de santé…et pour, de l’autre
côté,entreprendrel’explorationminièredeszonesconcédées.
Hu souligna (en jaune)une phrase importante prononcée par le
Ministre des Mines de la RDC lors d’un colloque tenu en mars 2008, juste avant
la signature de l’accord de coopération: « …Il n’est pas vrai qu’il y aura
compétition entre les pays occidentaux et la Chine, puisque les ressources
minières importées en Chine en seront réexportées vers les pays industrialisés
sous forme de produits nécessaires à ces derniers pour soutenir et accroître la
consommation». Heureusement que ce Ministre n’était pas allé au bout de son
raisonnement carileûtalors découvertlesarrière-penséeschinoises!
Hu avait reçu des consignes orales pour son action dans l’ex-Zaïre :
tout devait sembler impeccable dans l’organisation de son activité, y compris
sur le plan des droits de l’homme. Il savait que la Chine, sur ce point, était
constamment critiquée mais il y répondait, en lui-même, toujours de la même
manière: qui peut nous faire part de son expérience dans la gestion d’un peuple
de bientôt 1,5 milliard de personnes ? Il savait, par ailleurs, que cette question
ne tracassait guère les Congolais. Un journaliste local avait d’ailleurs
parfaitement résumé la situation par cette phrase boutade: «Droits de
l’Homme? oui, mais on ne mange pas de Droits de l’Homme!». La
satisfaction des besoins matériels fondamentaux restait la première des
priorités.
La Chine avait obtenu que la province du Kivu devienne, pour sa
coopération avec la RDC, sa plus importante base minière. La zone accordée se
trouvait au nord-ouest de Bukavu et de Goma, à proximité de la bourgade de
Walikalé. Elle faisait environ trente mille kilomètres carrés, ce qui était
considérable. Les mines existantes – mais pouvait-on vraiment qualifier de
mines ces exploitations familiales ou villageoises où tout le travail s’effectuait
manuellement? – produisait déjà de la cassitérite et du coltan (colombo-
tantalite), et même des traces significatives de terres rares y avaient été trouvées.
LaChineenavaitlapreuve,maiselles’étaitbiengardéedelementionner.
La China Mining Corporation (CMC) avait entrepris, dès 2009, une très
vaste campagne de prospection géologique sur l’ensemble de la zone. Il
s’agissait d’abord de vérifier les données remises par le Ministère des Mines,
puis par un maillage serré de bien évaluer les possibilités de cette vaste zone
destinée, à terme, à se composer de deux parties plus ou moins enchevêtrées:
les exploitations minières et les fermes communautaires. Car la volonté de la
CMC était bien de constituer à terme une entité vivant en autarcie: n’y
entreraient que les Chinois, quelques officiels locaux ou nationaux, les
équipements nécessaires aux mines et des produits de base indispensables; n’en
19

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