La vie, ça commence demain

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Après avoir été quittée par son amant, Elsa Dune, psychanalyste, est confrontée à son passé de militante d'extrême-gauche. Ces épreuves cumulées vont pourtant lui permettre d'entrer en contact avec un passé encore plus ancien. A l'image de la vie, ou d'une psychanalyse, les allers-retours entre présent et passé vont lui permettre de se dégager de ce qui l'habitait, sans qu'elle le sache...
Publié le : samedi 1 mars 2014
Lecture(s) : 10
EAN13 : 9782336339467
Nombre de pages : 248
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Danielle Bastien

La vie, ça commence demain
Roman




































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03092Ȭ0
EAN : 9782343030920

La vie, ça commence demain

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet



Pain (Laurence), Elsa meurt, 2014.
Cavaillès (Robert), Orgue et clairon, 2014.
Lazard (Bernadette), Itinérantes, 2013.
Dulot (Alain), L’accident, 2013.
Trekker (Annemarie), Un père cerfȬvolant, 2013.
Fourquet (Michèle), L’écharpe verte, 2013.
Rouet (Alain), Le violon de Chiara, 2013.
Zaba (Alexandra), Rive Rouge, 2013.
Boly (Vincent), Crime, murder et delitto, 2013.
Hardouin (Nicole), Les semelles rouges, 2013.
Lherbier (Philippe), Ourida, 2013.
Aguessy (Dominique), Les raisins de la mer, 2013.
Pommier (Pierre), Au bout de l’été, 2013.
Oling (Sylviane Sarah), Tes absents tu nommeras, 2013.
LeroyȬCaire (Marjorie), Le marché aux innocents, 2013.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr


Danielle Bastien

La vie, ça commence demain

Roman

















L’Harmattan

Du même auteur

Le plaisir et les mères, Paris, Imago, 1997 et 2002, ebook 2011.
Une chambre au bord du fleuve, roman, Paris, Imago 2000.
Le couple ou le dialogue inconscient, Paris, Imago, 2005, ebook
2013.
Clinique du couple, avec P. De Neuter, Toulouse, Eres, 2007.

Pour Victor et Maurice

« Ce que nous croyons découvrir, nous l’avons
toujours su. On n’oublie rien. Nous n’avons jaȬ
mais chassé de notre mémoire ces quelques sylȬ
labes, l’éclair de lassitude, le mot chuchoté.
Nous avons gardé au plus profond de nous ce
geste regretté. C’est cette part aveugle qui a déȬ
cidé de notre destinée. Qu’un grain se glisse
dans la blessure si mal refermée et tout bascule :
amours, rêves, certitudes. Notre chemin se perd
sous le sable, pierre sans mémoire qui coule
entre nos doigts, chair des destins fragiles, ciȬ
ment des châteaux éphémères. »
Philippe Grimbert, Un garçon singulier,
2011.

Il fait chaud. Si chaud. Je ne sais plus depuis combien de
temps je suis ici. Combien d’heures, combien de jours ? J’ai
l’impression que je pourrais rester ici toute la vie. Toute la
durée de ce qui me reste à vivre. Les palles du ventilateur
brassent encore et toujours un air lourd et odorant : un méȬ
lange de poussière, de feijao et de café. Le bruit sourd et
irrégulier de la tôle ponctue le temps sur un mode anachroȬ
nique. L’air est découpé, hachuré par la cadence discontiȬ
nue des bras de l’engin. D’être en dessous, et de devoir être
soumis à ce bruit intermittent pour espérer avoir un tout
petit peu de fraîcheur, un début de refroidissement, amène
de suite, allez savoir pourquoi, la crainte irraisonnée,
presque folle, que l’objet pourrait se détacher et tournoyer
dans l’air en rugissant d’un cri strident. Comme un feu
d’artifice égaré, qui viendrait ensuite strier le corps, la
chair.

Et le téléphone reste silencieux. Pas l’ombre d’une viȬ
bration. Pas la trace d’un début de sonnerie. Rien. Nada. Je
suis trempé d’une sueur qui ne cesse pas de m’envahir et
de m’incommoder. Mais je n’ai pas la force de me lever.
Encore moins de me laver. Juste d’attendre. Jusqu’à
quand ?

— La cinquième question est cruciale. Vous le savez.
Nous le savons tous. Nous tous ici rassemblés, et tous les

téléspectateurs devant leur écran. C’est un quitte ou
double ! C’est un passe ou casse ! Nous sommes d’accord ?
EstȬce que vous êtes d’accord ? Paulo ? Maria ? Bien. Alors
cinquième question.

La lumière de la télévision irradie la pièce par saccades
et induit même en plein jour, une lueur étrange presque
fluorescente. Et la sonorité particulière des émissions de
jeux do Globo envahit toute l’atmosphère. Entre cris et euȬ
phorie. Entre excitations et agitations. Trop fort, trop
bruyant, trop exubérant pour l’état de mes neurones. Je
m’empare de la télécommande et réduis considérablement
le son. Je suis incapable de savoir pourquoi j’ai allumé cette
télévision. Sans doute une tentative stupide de trouver un
infime apaisement. Une minute ou deux, plus si affinités.
Les murs vert d’eau délavés deviennent quasiment photoȬ
gènes. Ils s’éclairent, le temps d’une image, d’un éclat de
rire, d’un moment de pub. J’entends au loin, comme si
j’étais dans la pièce d’à côté, le vacarme de l’illusion
consumériste. Le bonheur garanti, grâce à un soda, une
paire de chaussures ou un nouveau maillot de bain. Et moi,
je suis face au néant. Face à l’impossibilité totale de savoir
ce que je deviendrai dans une heure, un jour, une semaine.

Il fait chaud. Si chaud. A moins que ce soit moi qui n’arȬ
rive plus à sentir ? Mais qu’estȬce qui se passe ? EstȬce que
j’ai oublié quelque chose qu’elle m’a dit ? Quel jour
sommesȬnous ? Elle ne peut quand même pas être partie
comme ça, sans un mot, sans une parole ? PeutȬêtre que je
deviens fou. Je suis fou. Elle est là à l’étage, et moi je ne
l’entends plus, ne la vois plus. Ou alors je suis mort. Je suis
déjà mort et elle est vivante, c’est pour ça que je ne la reȬ
trouve pas. Ou c’est elle qui s’est effacée. Delete. Evaporée.

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Tout ça c’est n’importe quoi. Elle n’a emporté aucun vêteȬ
ment, aucun objet, aucun bijou. Elle n’est pas partie. Elle a
disparu.

— Et monsieur vient de remporter quoi ? Vient de remȬ
porter quoi ?

Les applaudissements envahissent l’espace sonore
avant d’être brutalement interrompus par mon action sur
la télécommande. Ce bruit de fond m’est insupportable.
Pourtant le brouhaha du ventilateur est pire. Il faut que je
boive quelque chose ou que je fume. Il faut que je me lève.
Il faut que ce téléphone sonne. Que ça s’arrête. Qu’on en
finisse. Que je sache.

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Ȭ1Ȭ

Une carte postale du Canal Grande de Venise, avec juste son
nom, son adresse à elle et sa signature à lui. Comme proȬ
mis. Un jugement sans appel. C’était fini. Point, barre.
C’était prévu depuis longtemps. Depuis le début. Pourtant,
elle ne s’y était pas réellement préparée. De manière aussi
incroyable que cela puisse paraître aujourd’hui, elle n’y
avait pas cru. Elle n’avait pas pu y croire. Comme si ça n’arȬ
riverait jamais. Pas dans cette belle histoire. Pas avec lui.
C’était une blague. Néanmoins, dès qu’elle eut ramassé le
courrier et qu’elle prit conscience de ce que cela signifiait,
elle sut que c’était bien arrivé. On ne rigolait plus. L’heure
était à la fin brutale. A l’arrêt sur image. A l’abandon. Elle
eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pas. Comme
un cauchemar dont on n’arriverait pas à se réveiller. Alors
elle tourna, tritura, observa ce petit bout de papier presque
vierge hormis leurs noms écrits de sa plume à lui. Aucun
doute n’était permis. Elle le lut et le relut. Il n’y avait rien
d’autre à y trouver que ce « Ciao bella, basta cosi ! » Tout en
le tenant entre ses deux mains comme s’il pouvait s’envoȬ
ler, Elsa se laissa glisser doucement et puis de plus en plus
rapidement, emportée par son propre poids le long du

mur. Elle finit par être complètement assise par terre, la
carte toujours broyée entre ses mains qui tremblaient. Elle
se remémora les moments où elle grelottait en l’attendant
dans une des chambres fades de l’hôtel Dunia. Le lieu était
sordide mais elle ne le voyait pas. Elle ne voyait rien. Ni les
murs, ni les rideaux, ni la couleur du ciel. Elle ne savait rien
d’autre que sa certitude qu’il allait arriver et la délivrer du
manque. C’était le désir qui lui donnait froid. Bizarrement.
Il préférait qu’elle arrive avant lui. Toujours. « C’était plus
sûr » disaitȬil en souriant, et elle ne savait pas si c’était pour
des raisons de prudence ou d’embrasement du désir. A
moins que cela ne soit les deux. Là, maintenant, ici, plus de
désir, plus d’attente, juste une douleur telle, qu’elle avait
l’impression de ne jamais avoir eu aussi mal. Même la douȬ
leur physique était plus supportable. Quand elle fut en
contact avec le sol, elle se laissa aller aux pleurs. Elle pleura
de toutes ses larmes. Puis soudain elle commença à crier.
Un hurlement comme une détresse à l’état brut. Elle n’avait
rien vu venir. Vraiment. A moins qu’elle n’ait pas voulu
savoir. Ou qu’elle se soit trompée sur toute la ligne ? Les
larmes coulaient sur le carton et délavaient les lettres faȬ
tales. Son nom disparaissait peu à peu. Elle ressentait
quelque chose dans son corps qui lui disait qu’elle ne pourȬ
rait pas y survivre. Une brûlure semblable à un coup de
poignard dans le bas du ventre. « Ma chérie, si un jour nous
en avons assez l’un de l’autre, que ce soit pour moi ou pour
toi, nous nous le signifierons simplement, par une carte
postale… de Venise par exemple ? » Il lui avait murmuré
cela après quelques heures d’extase en caressant douceȬ
ment son visage. Elle n’y avait pas cru. Ou n’avait pas
voulu croire que ça pouvait leur arriver un jour. Comment
avaitȬelle pu être aussi sourde, aussi aveugle ? Il lui avait
dit d’emblée, si clairement, que leur histoire ne pourrait

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être que ce qu’elle n’était pas. Et pourtant là, aujourd’hui,
tassée sur ce sol froid, elle se disloquait. Sa gorge se noua.
Le chagrin était tel qu’elle n’arrivait plus à penser. Même
les insultes ne se formaient plus dans son cerveau. Elle
n’arrivait plus à émettre aucun son de sa gorge. Il subsistait
juste un vide. Un trou. Une béance. Comme une tombe.
« Comme la mort », pensaȬtȬelle. Comment avaitȬelle pu aiȬ
mer cet homme, l’appeler à prendre possession de son
corps avec tant de folie ? Elle avait pris mille et une précauȬ
tions pour satisfaire leurs désirs, car bien sûr, il était marié.

Les dalles étaient déjà bien fraîches en ce mois d’août
pluvieux, mais elle eut la sensation que la température de
son corps entier chutait. PeutȬêtre allaitȬelle vraiment mouȬ
rir. Ici, maintenant. Elle songea alors à ses patients suiciȬ
daires, ceux qu’elle avait eu parfois tant de mal à réȬ
aiguiller vers la voie « vie ». « Mais je ne veux pas mourir »,
pensaȬtȬelle l’éclair d’une pensée, la fulgurance d’un insȬ
tant. Cependant, elle était envahie par la sensation de ne
pouvoir rien faire pour arrêter cette descente implacable.
Elle se sentait inexorablement tirée vers le néant, comme
soumise à une hémorragie qui ne pouvait être arrêtée d’auȬ
cune manière. Elle était en train de se dissoudre, de se déȬ
sagréger, de fondre, et elle ne savait plus si c’était de désesȬ
poir ou de stupeur. Elle commença à frissonner et, en se
penchant vers le sol, se mit à ramper pour rejoindre le porȬ
temanteau. Son corps tout entier était secoué de spasmes,
entre frissons et tremblements incoercibles. Il fallait qu’elle
se couvre pour arrêter de grelotter. Elle réussit en se hisȬ
sant un peu, à attraper son manteau de laine. Elle retomba
sur le sol en se couvrant. Elle se roula dans le vêtement touȬ
jours aussi incapable de penser qu’elle pourrait se relever.
Ses forces vitales l’avaient désertée. Elle gisait sur le sol

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comme si elle était en état de manque. Mais au fond, c’était
un peu ça. Une interruption brutale du contact, de l’odeur,
de la sensation même du toucher du grain de peau. L’imȬ
pression qu’elle ne pourrait pas survivre à ce manqueȬlà.
Qu’elle ne pouvait tellement pas faire sans lui que seule la
mort la délivrerait. Elle essaya de calmer la course folle de
ses pensées. « La seule chose qui pourrait m’apaiser un
peu, se ditȬelle, c’est d’entendre sa voix. Si je téléphone, il
ne décrochera pas, mais je pourrai l’écouter, juste un peu. »
C’est cette idée qui lui permit de trouver la force de se reȬ
lever. Elle y parvint en s’appuyant sur la rampe métallique
qui menait à l’étage. Elle réussit à se redresser suffisamȬ
ment pour décrocher son sac, lui aussi accroché à la patère.
En se hissant elle vit son reflet dans le miroir. Décomposée.
Vieillie. Enlaidie. Ses cheveux roux et bouclés étaient telleȬ
ment ébouriffés qu’il était difficilement pensable qu’elle
puisse un jour se recoiffer correctement. Comment étaitȬce
possible d’être dans cet état après toutes ces années de diȬ
van ? Elle réussit à s’asseoir sur l’escalier et fouilla longueȬ
ment sa besace informe avant de trouver l’objet recherché.
Les sacs sont si grands et les téléphones portables si petits
de nos jours. Elle sélectionna le numéro et comme prévu
entendit sa voix lointaine et pourtant si familière.
« Bonjour, vous êtes bien en liaison téléphonique avec… »
Elle refit l’opération cinq fois avant de pouvoir s’asseoir
enfin sur une chaise. Elle se servit un grand verre d’eau
bien froide. Enfin, elle remontait du fond de la piscine.
Pour le moment. Pour un instant. Avant de replonger.

Il y avait déjà trois mois que tout cela était arrivé, et deȬ
puis elle errait dans un brouillard sans nom. Elle ne vivait
plus. Elle n’arrivait pas à manger et buvait trop. Même

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dans sa façon de s’habiller il y avait quelque chose de déȬ
calé. Il faut dire qu’elle avait perdu cinq, six kilos, ce qui
renforçait cette image de quelqu’un qui flotte autant dans
sa vie que dans ses vêtements, tout à coup trop amples, mal
ajustés. Un tableau extraordinaire pour une psychanalyste
connue et réputée. Elle se demandait d’ailleurs si ses colȬ
lègues s’en rendaient compte. Peu importe. Elle avait en
tout cas les traits tirés de quelqu’un qui ne dort pas beauȬ
coup et ne respire pas le bonheur. Heureusement, ses anaȬ
lysants avaient autre chose à penser que d’évaluer son état
physique. Mais pourquoi l’analyse ne guérissaitȬelle pas de
la douleur d’aimer ? De toute façon, elle ne souhaitait évoȬ
quer d’aucune manière cette situation avec un collègue, au
risque de paraître « mal analysée » ou pas assez et de se
faire suggérer de retourner encore un peu s’allonger. Et elle
avait du mal à envisager cette éventualité. Sauf si ça s’imȬ
posait à elle comme solution. Encore une fois. Retourner
sur un divan. Elle avait trituré, travaillé, traversé tous les
pans de son histoire pendant tellement d’années et des
choses fondamentales avaient bougé dans sa vie. Plus d’inȬ
somnies, juste quelques cauchemars, plus de maladies et
plus d’hésitations dans ses choix. Alors, Gaëtan ou pas, elle
voulait s’en sortir seule à présent, au risque sinon de devoir
reprendre une fois encore les questions « infinies ». En fait,
elle devait aussi se méfier des ragots des collègues en plus
de survivre à Gaëtan.

En repensant à tout cela, elle pleurait à nouveau sans
savoir pourquoi exactement. Elle essayait de continuer à
conduire sous l’averse diluvienne de ce dimanche aprèsȬ
midi mais n’y parvenait que si peu. Elle aurait dû s’arrêter
et attendre, mais elle avait fixé rendezȬvous à Claire ce soir
Galerie de la Reine pour se faire un petit ciné. Ça lui ferait

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le plus grand bien si elle arrivait à se maintenir dans ce déȬ
luge. Elle se sentait de nouveau fatiguée alors que la seȬ
maine allait seulement redémarrer. Elle avait le nez collé
sur la vitre pour apercevoir la route et son tracé à travers
les gouttes. Ça l’aida un peu à se reprendre en mains.
Conduire en pleurant et par temps de pluie, c’était quand
même pas le top, c’était même vraiment dangereux. En fait,
elle avait pris cette route en suivant aveuglément les
conseils de Raphaël, alors qu’elle aurait dû prévoir que les
conditions climatiques allaient vite se dégrader et reȬ
prendre l’autoroute comme tout le monde ! Elle était telleȬ
ment à côté d’elleȬmême qu’elle aurait été incapable de dire
pourquoi elle était venue jusqu’ici. Pour se distraire. Pour
oublier. Pour faire comme si tout allait bien. Et en plus,
cette aprèsȬmidi s’était plutôt mal finie. Elle avait dû s’enȬ
fuir, toujours aussi incapable de vivre normalement. « Si je
continue à accumuler les conneries, se ditȬelle, je vais finir
par racheter un paquet de cigarettes et reprendre cette
vieille assuétude. » Et ça, il n’en était pas question ! La lasȬ
situde tirait ses traits plus que ne le faisait la perte de poids.
Elle avait vieilli d’un coup avec toute cette histoire et n’arȬ
rivait pas vraiment à en sortir. Raphaël. C’est à cause de lui
et de son eȬmail qu’elle était sur ce chemin. Son message,
imprimé avant de partir, était déposé sur le siège avant auȬ
dessus de la carte de Gaëtan qu’elle n’arrivait pas à jeter.

De < raphael.pirard@mcm.com>
A < elsa.dune@moov.be>

Chère madame,

Je n’ai évidemment pas encore trouvé les reproductions que
nous évoquions il y a quelques jours, mais en repensant à notre
conversation, je me disais que vous trouveriez peut-être des

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choses qui vous intéresseraient dans les réserves de la boutique,
je veux dire la mienne. En effet, je vous ai surtout parlé des livres
actuellement en vente mais je n’ai pas évoqué, et c’est bien cela
qui m’est revenu ensuite, la pièce qui me sert tant de débarras
que de réserve et dans laquelle, hormis un fouillis indescriptible,
il y a autant d’ouvrages inintéressants que d’étranges manuscrits
à identifier. Si vous souhaitez y jeter un coup d’œil, je vous ou-
vrirai volontiers les portes. Comme vous m’aviez laissé votre
adresse e-mail, j’ai pensé que ce serait une bonne idée de vous
écrire. En espérant avoir de vos nouvelles, passez une très
bonne soirée.
Raphaël Pirard
P.-S. : Si vous acceptez mon invitation, prévenez-moi pour que
je puisse vous recevoir comme il se doit et non entre deux clients
mécontents. Je vous indiquerai aussi comment parvenir jusque
chez moi.

Tout avait commencé lors de l’Antik’fair de septembre
au Fort Jaco. « Commencé » était d’ailleurs le mot précis
qui posait problème à Elsa quand elle y repensait. Parce
qu’au fond, encore aujourd’hui, elle ne pouvait pas dire
exactement ce qui s’était passé ni pourquoi elle avait
discuté un peu plus longtemps que de raison avec ce
brocanteur. PeutȬêtre juste le fait de se retrouver un peu
vivante. D’oublier une heure ou deux la tristesse et la gêne
permanentes qui l’emprisonnaient, qui l’empêchaient de
dormir et lui rendaient difficile ensuite le lever. Elle avait
sans doute aimé retrouver une énergie de vie chez Raphaël
et créer un contact avec quelqu’un qui ne savait rien de son
histoire, et n’avait donc pas, comme d’autres, à la
considérer comme une malade qu’elle n’était pas. Elle était
plus blessée que souffrante. Plus humiliée que désespérée.
Mais comme il était lui aussi antiquaire, elle aurait dû se
méfier. A moins que pour une raison qui lui échappait
jusqu’à présent elle soit particulièrement attirée par les
antiquaires ? Elle avait quand même accepté cette

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invitation dominicale sans savoir ce qu’elle venait chercher
dans cette boutique. Encore un mystère des voies
impénétrables de sa psyché. Sauf que malgré tout, c’était à
cause de Raphaël et de son invitation qu’elle se trouvait sur
ce chemin alors que tous les gens sensés étaient installés
devant un bon feu de bois. Elle s’était mise en route vers 14
heures, elle avait trouvé la rue et un parking sans trop de
soucis. Il n’y avait que peu de monde qui flânait par ce
dimanche gris et terne. Elle avait découvert une boutique
et son arrièreȬboutique encombrée, un homme charmant,
mais une situation qui rappelait encore tellement le
désespoir provoqué par l’abandon de Gaëtan qu’à un
moment elle fut prise d’une crise d’angoisse comme elle
n’en avait plus connu depuis très longtemps. Elle se sentit
rapidement oppressée et rejointe par la menace de
l’effondrement. Elle eut de nouveau l’envie de lâcher prise,
de laisser tomber les bras, de renoncer à poursuivre. De
tout expliquer à Raphaël qui n’y comprendrait rien et puis
d’attendre. Que ça passe. Que ça se calme. Elle ne voulait
que le calme. La paix et la tranquillité enfin retrouvées. Elle
était parcourue de sueurs froides et de vertiges. Elle
demanda un verre d’eau glacée à Raphaël prétextant un
malaise dû à son épuisement.

Après quelques minutes elle s’excusa et lui exprima son
souhait de reprendre la route. C’est à ce momentȬlà qu’il
lui suggéra de rentrer par les paysages bucoliques de la
campagne avoisinante. « Pour vous distraire, pour profiter
au moins un peu de la campagne après avoir fait tout ce
chemin. » Et c’est là qu’elle avait tout foiré. Elle aurait dû
reprendre l’autoroute. Mais elle était surtout animée par le
désir de quitter cet homme et cette ville et avait suivi aveuȬ
glément les conseils prodigués. Au fur et à mesure qu’elle

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s’éloignait de lui et de sa boutique, l’angoisse s’apaisait. Il
était vraiment trop tôt pour ce genre d’aventure. Comme
un grand malade qui sortirait trop vite. Elle se sentait enȬ
core si fragile, si frêle. C’était trop rapide. Il faudrait du
temps, beaucoup de temps, et en effet, trois mois, c’était
dérisoire. Elle n’avait aucune idée de la durée que cela
prendrait, et au fond, cela n’avait pas d’importance. Il falȬ
lait qu’elle arrive à traverser ce gouffre, après, on verrait
bien. La rage revenait et elle cria de nouveau, seule dans sa
voiture et sous le déluge : « Salaud, ordure, pourquoi tu
m’as fait ça ? » « Je ne le méritais pas, se ditȬelle, ou plus
exactement il ne méritait pas ce que je lui ai offert. » Elle
n’avait toujours pas compris pourquoi il avait agi de la
sorte. La lâcheté ? La petitesse ? La peur de sa réaction à
elle ? A moins qu’il n’ait pas été du tout celui qu’elle avait
cru aimer. Simplement. Banalement. Il y avait eu erreur sur
le programme. Maldonne. Elle avait cru vivre l’amour. Il
l’avait convoitée comme un grand chasseur. C’était peutȬ
être cette mépriseȬlà qui était la plus difficile à dépasser.
Comment imaginer ce que signifie aimer, lorsqu’on s’est
fourvoyé à ce point ?

Son esprit divaguait, et à vrai dire elle ne surveillait plus
du tout le trajet emprunté. Elle avait juste envie d’arriver à
destination sans plus penser. Malheureusement, la pensée
ne s’arrête pas si facilement ! Elle se ressaisit et tenta de se
concentrer sur la conduite. En vain. Ses pensées l’entraîȬ
naient vers le chaos mental. EstȬce qu’elle parviendrait un
jour à vivre sans cette sensation de manque ? C’était insupȬ
portable au quotidien. Elle pensait au corps de Gaëtan en
boucle, sans cesse le manque du toucher de sa peau ou de
son regard, même de sa voix venait envahir son esprit. EnȬ
core et toujours. Quand cela s’arrêteraitȬil ? Elle avait beau

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